ESPRIT D'OPPOSITION DE LA LITTÉRATURE
cm lui demandait son avis sur ces esprits célèbres, elle répondit que rAcadémie était un beau lustre de cristal qui imitait les rayons du soleil et le brillant du diamant, mais n^en avait ni la force ni la solidité, qu'elle -voyait parmi ces Messieurs l'apparence et l'écorce du savoir sans y rien remarquer de la moelle et du vrai suc; pour achever sa comparaison, elle citait des vers de Juvénal de vitreo Priapo. Grande fut la colère des académiciens quand on leur rapporta ces outrages. « Chacun, dit un contemporain, voudrait passer l'éponge sur ce qu'il a dit en sa faveur, et demander pardon à la postérité et aux lettres d'avoir abusé de la rcrédulité de l'une et de l'excellence des autres, pour la w&ne des folles et la folle des rois (1 )• >
Christine n'était pas le seul nom, la seule supériorité ^ue la malignité littéraire trouvât bon d'opposer au pouvoir de Mazarin. Il y avait en Condé, en sa sœur longueville, une abondante matière à exploiter. Scuciéry eut le principal honneur de la mise en œuvre. Tout le Cyrtis^ au moins dans Tenaernble, n'est, à le bien comprendre, qu'une protestation en faveur des héros et des fenunes emprisonnés, vaincus ou chassés de France par le ministre. Il est hautement dédié à madame de Longueville; et Théroïne Mandane est si bien madame de Longueville, que les traits de beauté de l'une dans le roman sont mot à mot les traits de l'autre dans la dédicace. Cette Mandane, si convoitée, si souvent enlevée, pour qui les rois se battent en duel,
(1) Voyage de deux Hollandais, mars 1658.
qu'est-ce autre chose que la belle aventurière des Frondes, pour qui Goligny, La Rochefoucauld , Nemours, Turenne lui-même, exposent leur sang, leur fortuDC et leur honneur? Ce qui est moins ressemblant, c'est la pureté intacte de Mandane, son inflexibilité sur le point d'honneur de la femme, où l'histoire sérieuse ne reconnaîtra jamais l'amante facile de tant de chevaliers e^ rants. Quanta Gyrus,il n'est rien, il ne fait rien, qui oe soit le caractère, l'air de visage, la fougue, les exploits du grand Condé, C'est Condé dans Ârtamène injustement emprisonné par un caprice de Cyaxare; c'est li garde bourgeoise de Paris dans les habitants deSiuope répandus sur le port ou rassemblés par compagnies pour presser la délivrance du captif; c'est le gouvernement royal dansées rois ingrats auxquels Gyrusdonfle une leçon de reconnaissance (1). C'est Condé dans l'appareil martial de Cyrus, tranquille lui-même au nulieu de l'agitation héroïque qui porte la terreur autour de lui, dans ce quelque chose de si divin et de si terrible qu'il lui suffît de paraître avec son bâton de général pour faire trembler ses amis autant que ses ennemis (2). C'est Condé qui lit la Calprenède au milieu des sièges, dans ce Cyrus bien élevé et précieux qui passe ses nuits à écouter l'histoire des malheureux illustres ou à décider des questions d'amour (3). C'est toujours Condé,
(1) Cyrus, IW parlic, liv. I»»-; V« partie, liv. !•'.
(2) V« partie, liv. II.
(3) Passim. Dans vingt endroits du Cyritô, mais en particulier, partie III, liv. 1" : débat sur l'amant absent, Tamant non aimé, FamaDi en deuil, Tamant jaloux.
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le conquérant de Dunkerque, dans le siège de Gumes devant un port et un canal, au milieu de dunes et de nuages de sables qui aveuglent les soldats (1). C'est enfin et surtout Condé, le vainqueur de Rocroi, dans la bataille de Cyruscontre Thomyris, gardée pour la fin comme la plus merveilleuse. Rien ne manque au héros perse des traits du héros fi:*ançais : ni les colonnes de la redoutable infanterie scythe, ni le vieux Terez porté dans un chariot, ni la triple attaque sur ces masses jusqu'alors impénétrables, ni la grâce offerte aux vaincus et méconnue par erreur, ni la vie sauvée aux furieux qui refusent de se rendre, ni le vainqueur fléchissant le genou pour remercier le ciel d* avoir éclairé sa victoire (2), Peut-on douter de l'intention de l'auteur, et toutes ses allusions ne sont-elles pas un manifeste de parti? Aussi bien Scudéry en tire franchement vanité. En tête du dixième volume, il lance une nouvelle dédicace à madame de Longueville, à l'époque où la paix de Bordeaux la force de se tenir tranquille à Montreuil-Bellay (1654). «Cyrus, dit-il, a toujours « porté vos chiffres, votre nom, vos livrées ; il n'a pas r craint la rupture entre les couronnes.. . il a passé au « travers des armées royales pour s'acquitter de ce € qu'il vous devait. Il n'a garde d'être moins exact en € un temps où on ne peut l'arrêter sans violer le droit fl des gens et l'amnistie. Gomme je Vai engagé dans « vos intérêts f je n'ai garde de condamner ce que je
(1) Cyrtt5, vil» partie, liv. II.
(2) IX* partie, liv. IlL
€ ferais moi-même, et si vous honorer et être Ubre € étaient choses incompatibles, ce serait de la Bastille « que je vous dirais que je suis et que je veux être, € de Votre Altesse Royale, le très -humble servi- « teur(1). »
II y a moins d'apparat dans Thostilité de Scarron ; celui-ci n'a pas le ton des batailles rangées ; il attaque en dessous par des lettres, de petits vers, plutôt que par des livres. On sent même qu'il est tout prêt à poser les armes si le pouvoir voulait lui rendre ses bonnes grâces. Mais, la rigueur continuant, il a besoin de se venger et de se faire payer son opposition par ceux qu'eUe flatte et encourage. Il a assez d'amis et de lecteurs intimes, pour que ses petites pièces ne demeurent pas sans influence. En 1 651 , il gratifie d'un sonnet Ghâteauneuf, l'ennemi de Mazarin, rentré au ministère, en se recommandant à sa libéralité. En 1 65S, il loue fort dans une lettre à la comtesse de Fiesque l'expédition de Mademoiselle à Orléans. (1 ne peut manquer de tendre la main à Gondé et de quêter par là un soulagement à son infortune. Ses lettres vont aux Pays-Bas chercher l'anai des Espagnols , il tâche à le divertir, il l'invite à jurer, à renier Dieu, comme il fait lui-même, pour apaiser sa goutte. Il lui adresse sesépltres, son Roman comique; il est heureux de la gaieté que ses lettres excitent à Bruxelles, c Sa joie a été reçue de tout le monde, » depuis qu'il a appris que Son Altesse s'était divertie en le lisant, et décidé-
(<) Dixième volume, Dédicace.
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ment puisque Mazarin ne lui répond pas, et qu'au contraire le grand Condé sait qu*il est au monde (1), la reconnaissance efface en lui tout sentiment français : € Ces diables de héros, écrit-il à Marigny, vaudraient beaucoup trop d'argent s'ils étaient capables d'aimer les pauvres mortels qui les aiment beaucoup. Pour le vôtre, il me semble qu'il s'est héroîfîé au centuple depuis qu'il prend quelquefois la peine de chausser les éperons à nos invincibles troupes, et l'on peut dire de lui que, s'il fut grand prophète en son pays, il le fut encore plus dans un pays étranger. > Voilà donc les lettres qui passent à l'ennemi, par égoïsme, avec autant d'impudeur que les importants et les princes.
Avec cette disposition des esprits, il semble que le goût, et même le succès de la polémique, aient dû produire, pendant les Frondes, un genre nouveau d'autant plus original, qu'il serait sorti spontanément des nécessités et des sentiments de la situation. Il y eut en effet, comme nous l'avons vu, un débordement infini d'écrits de toutes sortes, pamphlets, affiches, sonnets et tridets ; mais il est vrai aussi que ces productions éphémères n'appartiennent pas à la littérature, et n'ont pas laissé de traces ni d'exemple durables. Le cardinal de Retz, un des plus vifs metteurs en train de cette guerre par la plume, juge peu favorablement ces combats, où le triomphe pourtant ne lui a pas manqué: (c Sarasin, dit-il, fit contre moi la Lettre du margxiiller
(4 ) Cesi dans la môme année, K 659, qu'il propose à Mazarin la gloire de la clémence, et qu'il écrit à Marigny ces éloges de Condé vainqueur des Français.
320 LA LITTÉhATURE PENDANT LES FRONDES.
« au curé j qui est une fort belle pièce, Patni, bel c esprit et fort poli, y répondit par la Lettre du curé « au marguiller^ qui est très-ingénieuse. Je composai a ensuite le Vrai et le faux du prince de Condé et dn € cardinal de Retz, le Vraisemblable^ le Solitaire....; » puis il ajoute : « H y a plus de soixante volumes de « pièces composées dans le cours de la guerre civile. € Je crois pouvoir dire, avec vérité, qu'il n'y a pas « cent feuillets qui méritent que Ton les lise(1}. i Appuyé sur ce jugement d'un connaisseur irrécusable, nous ne donnerons ici aucune attention à des écrits inspirés par la gaieté, la haine, la rage, la convoitise, ingénieux çà et là, mais trop souvent gros d'injures triviales, d'obscénités, de fautes de langage, qui appw^ tiennent à toutes les époques conmie les passions ou l'esprit français dont ils procèdent, et qui n'ont pas fait école. Il nous suffit de renvoyer simplement aux extraits que nous en donnons dans le cours du récit, toutes les fois que les pamphlets deviennent des faits (voir les chap. VI et VII). Nous en venons, sans plus de délai, à montrer la suite, la fin de Thistoire des genres déjà célèbres, l'apparition de quelques formes nouvelles, et surtout celle des régulateurs souverains du grand siècle.
Balzac, qui était à lui seul un système, s'éteint et disparaît. Ses deux dernières publications sont Amtippe ou De la cour, et le Socrate chrétien. Le premia*, approuvéjadis par Richelieu (1642), est enfin, dix ans
(1} Mémoires du cardinal de Retz, année 4654.