‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 3)Chapitre 97 sur 151 · ENCOURAGEMENTS AUX LETTRES · texte numérisé non relu

ENCOURAGEMENTS AUX LETTRES

assez légitime ne permettait plus au pouvoir de pensionner régulièrement les écrivains, les grands seigneurs ou les financiers le remplaçaient. On sait que le duc de Longueville stipendiait les efforts opiniâtres et lents de Chapelain ; la malignité prétendait même que, si la Pucelle ne paraissait pas, c'était parce que Tauleur craignait que la pension ne cessât avec Tattente et les illusions du public et du protecteur (1). Scarron, accusé d'avoir commis, en \&50jla Mazarinade^ avait perdu sa pension de malade de la reine : tous ses efforts étaient vains pour rentrer en grâce; ni ses supplications ni ses appels à la clémence du ministre ne lui profitaient. Ce que Mazarin s'obstina toujours à ne pas lui rendre, il l'obtenait de Fouquet. Le métier de solliciteur n'humiliait pas ce rieur de mauvai»goût. c II y a tant de personnes riches et de la plus grande distinction, disait-il au surintendant, qui vous demandent avec moins de retenue que je ne fais, et qui ont moins à prétendre en vos bienfaits qu'un malheureux comme je suis ! ^ Inépuisable à inventer des moyens de recevoir, tantôt il touchait de l'argent comptant, tantôt il s'assurait une part dans quelque traité de finances. Il contribua vivement à faire ériger en ferme la compagnie des Déchar geurs, au grand avantage des marchands selon lui, et à son propre bénéfice, conmie il en convient dans son remercîment(2). Scarron n'était pas le seul en qui la libéralité du surintendant entretint l'ardeur et la liberté

(1) Uenagiana,

(2) Scarron, lettre aa soriotendant.

d'écrire; on le verra bien en particulier à la reconnaissance de mademoiselle deScudéry ; et il est juste d'ajouter que l'éloge de Fouquet en vers et en prose n'a pas été le seul produit de sa bienveillance, puisque c'est cette bienveillance qui a ramené Corneille au théâtre après un long découragement

Ce besoin de protection avait mis les lettres aux pieds de Richelieu et même d'Anne d'Autriche, quand l'autorité royale était forte et assez riche pour payer ses louanges. Pendant les Frondes, le pouvoir incertain et pauvre n'inspirant plus la même confiance, les hommages se portent volontiers ailleurs, à l'étrioger, et sur les rivaux de Mazarin ; les hommes de lettres passent pour quelques années au parti de l'opposition. Il y a une reine vers laquelle montent encore les panégyriques ; mais au lieu de la reine de France, c'est Christine de Suède. Descartes, retiré auprès d'elle et mort à Stockholm, avait mis à la mode le nom et l'admiration de la fille de Gustave-Adolphe. On la savait érudite et philosophe, lisant Tacite en latin, Thucydide en grec, parlant avec les ambassadeurs toutes les langues de l'Europe. Elle avait aussi une renommée de munificence qui ne pouvait nuire au respect qu'inspiraient ses talents. Après la paix de Munster, elle devient le juge souverain des sciences et des arts : « C'est elle qui met le prix aux ouvrages de l'esprit. » Ménage, Balzac, Scudéry , chantentàl'envi cette royauté. Ménage, lui dédiant les petits poèmes latins de Balzac dont il s'est fait Téditeur, la déclare supérieure à son père parce qu'elle a étendu non-seulement les limites de

IMPORTANCE DE CHRISTINE DE SUÈDE. :il3

son royaume mais encore les limites de Tesprit (I). Balzac lui destine Aristippe et le Socrate chrétien (1 652), et veut qu'on la loue, qu'on la bénisse pour les bons exemples qu'elle donne à un mauvais siècle, pour avoir achevé la guerre et pour avoir fait la paix, pour savoir régner et n'ignorer rien de ce qui doit être su. « C'est Christine qui s'est opposée à la barbarie qui revenait, et qui a retenu les muses qui s' enfuyaient (2). i^ Scudéry a une place pour elle dans le CyruSy où, sous le nom de Cléobuline, elle donne tôt, elle donne beaucoup, elle donne de bonne grâce, et mérite d'être appelée la reine des Muses aussi bien que la reine de Corinthe(3). 11 lui dédie AlariCy heureux de présenter à lapins grande reine du monde les glorieuses dépouilles de la reine de V Univers. Le ton de cette dédicace a tout Tair d'une bravade au gouvernement français : «Depuis « la mort du grand cardinal de Richelieu, mon maître, a j'ai loué fort peu de choses, parce quej'ai trouvé fort <i peu de choses louables; mais il n'y a pas moyen de i( se taire d'une main royale qui daigne souvent quitter K le sceptre pour prendre nos livres, et qui ramène ces « heureux temps où l'on a dit que les philosophes réu gnaient et que les rois philosophaient. i> De son côté, Christine entretenait habilement la bonne volonté des adorateurs. S'il était vrai qu'on visitât la Suède pour

(4 ] 11 y a sur cette démarche de Ménage une petite anecdote conservée par ses amis. Ménage offrait les œuvres de Balzac. Christine en reconnaissance envoya à Ménage une chaîne d'or de 4 ,500 livres. Balzac, de qui était Touvrage, nVut rien {Menagiana),

(2) Balzac, Aristippe^ Lettres.

(3) C'yrt«, VH« partie, liv.U.

écouter les leçons de cette souveraine savante (I), la souveraine venait à son tour au-devant des compliments français. Elle avait envoyé son portrait à TAcadémie française, dans Tespoir d'en obtenir un nouveau panégyrique sous forme de remercîments. Après son abdication (IG5i), elle répondit au remercîmenl par la demande d'être aimée dans sa solitude comme elle l'avait été siir le trône. Elle s'engageait à faire de la langue française la principale de son désert, et à goûter à loisir les ouvrages des académiciens si dignes de leur réputation (2). Malheureusement elle se montra à Paris. Ses allures, qui n'étaient ni del'honmie, ni delà femme, commencèrent à dérouter Tenthousiasme. Dn peu plus lard le meurtre de son écuyer Monaldeschi la rendit au moins suspecte, sinon odieuse. Elle roulai assister à une séance de l'Académie ; on l'y reçut avec honneur, mais on s'assit devant elle. Elle voulut prendre connaissance des travaux du Dictionnaire ; le secrétaire ouvrit son portefeuille, et en tira l'article jeu, où se trouvait cette phrase : « jetuc de princes^ qui ne « plaisent qu'à ceux qui les font, pour signifier des « jeux qui vont à fâcher ou à blesser quelqu'un. » Était-ce involontairement que le secrétaire était tombé sur une allusion aussi directe ? Christine en fut évidemment embarrassée, et elle s'en vengea au dehors. Comme

(1) On a fait en deux vers latins une comparaison entre Chrisiinc el la reine de Saba^ qui est, bien entendu, à Tavantage de Christioe :

llla docenda suis Salomonem invisit ab oris ; Undique ad banc docti, qu'o doceantur, eunt.

(2) Histoire de l'Académie,

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