TRAITÉ DE RASTADT Ô
<( cialion. » Ce dépit remporta jusqu'à la tentation de désavouer sa conduite envers la France; il chargea Villars d'exprimer à Louis XIV son regret des choses qu'il avait été contraint de faire contre lui (1). Il était un peu tardpourabjurer sa haine^ alors qu'elle était convaincue d'impuissance^ et pour redemander les bonnes grâces d'un souverain si opiniâtrement poursuivi^ alors qu'on n'avait plus d'espérance de le brûler dans son palais. Aussi Louis XIV accueillit cette avance singulière avec l'indifférence qu'elle méritait : « J'ai toujours, dit-il, regardé le prince Eugène comme sujet de l'Empereur, et dès lors comme ayant fait son devoir. » Mais ^i l'on comprend le mécontentement d'Eugène, on a peine à croire que Villars ne fût pas content. Non, la gloire deDenain et de Fribourg, la gloire de Rastadt, l'honneur d'avoir sauvé son pays par la guerre et parla paix ne suffisaient pas à ses convoitisesd'orgueil. Il voulait être connétable et ministre. Il en réitéra la demande auprès du roi et de M°^^ de Maintenon. Le roi, qui n'entendait à aucun prix rétablir cette grande dignité, si dangereuse quelquefois à l'autorité royale et abolie par Richelieu, la refusa absolument à Villars. Il s'efforça de Ten dédommager par les distinctions les plus flatteuses, par les compliments les plus délicats. Il lui donna à Versailles l'ancien appartement du Dauphin ; il lui accordailes grandes entrées ; il le créa maréchal-général comme Turenne. Rienn'v fit. Le désir d'être con-
"(1) Mémoires de Villars.
tK>6 lA FRANCE BT l' ESPAGNE RELEVÉES
nétable^ le regret de ne pas l'être, fat désormais le tourment fixede VîUars, qui ne finitqu'avecsa vie(l). Ilnemanquaijtplusàlapaix générale que quelques formalités ; elles furent remplies en peu de temps. Philippe V n'avait pas encore ratifié les traités d'Utrecht. Comme il avait réclamé rétablissement d'une principauté en faveur de M"** des Ursins, et que TÂngleterre et la Hollande y avaient consenti, il voulait de plus que ces deux puissances lui garantissent cette concession contre l'Empereur qui s'y opposait ; jusque-là il faisait attendre sa signature. L'Empereur, à qui tous les traités abandonnaient la souverainetédes Pays-Bas, serefusaabsolumentàsedépartir
du moindre territoire pour la princesse, et Louis XIV à Rastadt avait sacrifié cette vanité féminine à l'intérêt supérieur de toute l'Europe. Philippe V essayait de s'obstiner encore, quoique la Hollande pressât le roi de France de forcer la main à son petitfils selon sa promesse. Louis XIV signifia à PhilippeV que, s'il ne signait pas, il ne devait attendre de la France ni troupes, ni vaisseaux, ni aucun secours pour la réduction de Barcelone (2). Le roi d'Espagne ratifia le traité avec l'Angleterre en février 1714, et signa le traité définitif avec la Hollande le26 juin.
Le traité de Rastadt, conclu par l'Empereur seul; intéressait en même temps l'Empire par les arrange* ments princiers qu'il stipulait. L'Empire devait y con-
(1) Nous ne disons rien ici qui ne se trouve dans les Mémoires ée Villaw.
(2) Mémoires de Berwick, année 1714.
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courir, y adhérer au moins pour la forme. A ce litre, les députés de l'Empire furent convoqués à Bade en Argovie, où Eugène et Villars, les vrais négociateurs, se rendirent. La volonté de TAutriche, pour laquelle une grande partie de l'Allemagne avait pris les armes, ne fut pas contestée. Les réclamations de quelques princes, qui ne se trouvaient pas récompensés de leur concours, ne furent pas entendues. Ce fut moins un congrès quSine lecture et une proclamation solennelle d'une paix toute faite. Le traité de Bade, simple ratification par les Etatsallemands des conventions passées entre la France et l'Empereur, fut signé le 7 septembre.
Enfin, les derniers belligérants se virent arracher les armes des mains. Barcelone, assiégée par Berwick depuis Ie7juillet,capitulalel3 septembre 1714. L'ancienne forme de son gouvernement fut abolie et remplacée par une autre conforme aux lois de la Castille; les principaux chefs de la révolte furent mis en prison à perpétuité, et tous les habitants de la Catalogne désarmés. Il ne restait que l'ile de Majorque qui n'eût pas encore reconnu la royauté de Philippe V. Le chevalier d'Asfeld y fut envoyé ; « il conduisit l'affaire à merveille, et dès qu'il eut débarqué dans l'île de Majorque, Palma et tout le pays se soumit (1). »
Ainsi finit la guerre pour la succession d'Espagne, la plus considérable jusqu'alors des guerres européennes par le nombre des nations engagées, par l'im-
(1) Mémoires de Berwick.
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mensité des forces déployées sur les champs de bataille^ par la continuité des grands événements^ par les alternatives des succès et des revers, et par ses conséquences sur l'avenir du monde. Le rédacteur des Mémoires de Villars, parlant au nom du maréchal, semble n'y voir qu'une série de grandes évolutions sans résultat, «c Après une guerre de quatorze ans, dit-il, pendant laquelle l'Empereur et le roi de France avaient été près de quitter leur capitale, et l'Espagne avait vu deux rois rivaux dans Madrid, après une guerre dont toute l'Europe, excepté la Suisse, avait ressenti les horreurs, nous nous remettions précisément au point d'où on était parti en commençant. » Ce jugement s'arrête à l'apparence. Il n'est besoin, pour le réfuter, que de peser les conditions des derniers traités et les événements qui en ont été la suite depuis bientôt deux siècles. On y reconnaîtra bien vite un changement complet dans la situation relative des différents États de l'Europe.
L'Angleterre, d'abord, s'élève au premier rang. Elle a mis la haute main sur la politique européenne ; elle fait accepter par les puissances son rôle de gardienne de l'équilibre qu'elle maintiendra dans toutes les guerres futures : guerre de la succession de Pologne, guerre de la succession d'Autriche, guerre de Sept Ans. Elle a fondé sa prépondérance maritime en s'ouvrant toutes les mers, la Méditerranée par la possession de Gibraltar et de Minorque, les colonies espagnoles par Vassiento des nègres et par ses autres privilèges, l'Amérique du Nord par la baie d'Hudson
ÉTAT DE l'eURÔPE EN 1714 609
et Terre-Neuve, d'où elle menace le Canada en attendant qu'elle l'absorbe. Elle est en mesure d'accaparer le commerce qui échappe à la Hollande. Au contraire^ la Hollande n'a rien gagné qu'une barrière qui lui coûtera beaucoup, et iqui lui profitera si peu qu'un jour elle l'abandonnera d'elle-même. L'heure de se rendre compte ayant sonné parla paix, elle va reconnaître la ruine dont elle ne se relèvera jamais : « Des finances si « dérangées quetrenteans de paix et d'économie n'ont c< pas suffi à les rétablir ; une dépopulation si excesc( sive qu'on manquait de bras pour les travaux les « plus essentiels ; une marine si affaiblie qu'il a été « impossible de la ranimer; un commerce si resserré «( qu'on n'a pas réussi depuis à lui rendre son éten- « due (1). » C'est le fruit des entreprises, des dépenses exagérées auxquelles Guillaume IH avait entraîné les Etats-Généraux pour sa royauté, auxquelles les États se prêtaient eux-mêmes par orgueil, autant que par cupidité, pour compter parmi les hautes puissances et même les dominer. Ces bourgeois se plaisaient à passer pour les arbitres des querelles des rois ^ à marcher de pair dans les congrès avec les potentats, à être appelés les bons amis de l'Angleterre et de l'Empereur, et aussi à leur avancer un argent qu'ils ne retrouveraient pasau jour delà liquidaliongénérale:/owr</r7m^, Georgem Dandins de la politique, aussi ridicules que ceux de la comédie, et aussi justementdupés. Leur influence disparaît désormais ; ils n'auront pins de
(l) Histoire du Stathoudérat,
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hautes puissances que le nom^ et leur richesse va passera TAngieterre.
L'Autriche est rentrée en Italie; elle a repris la Lombardie comme les Ottons, Naples comme les Hohenstauffen; elle a rallié à elle la soumission des princes d'Allemagne par la crainte de la France; par l'étendue de sa domination^ elle a Tair d'être redevenue, comme sous Charles-Quint, la puissance prépondérante. Mais elle a à ses côtés deux royautés nouvelles, celle de Prusse qu'elle a faite, celle de Savoie ou de Sicile qu'elle a subie. Ces deux royautés, fort contentes d'être au monde, ne demandent qu'à grath dir ; le titre de roi, comme disait Frédéric II, leur est une invitation à acquérir un véritable royaume; et c'est aux dépens de l'Autriche, leur voisine gênante, après avoir été leur alliée utile, qu'elles prendrontleur accroissement. La Savoie va commencer par aidera dépouiller TAutriche de Naples, et peu à peu elle écomeraXe Milanais pour elle-même. La Prusse, en railiant à elle les Etats protestants, fondera une Allemagne du Nord contre la famille de Charles VI (traité de Hanovre, 1725),et bientôt ravira la Silésie. Toutes deux, animées du même instinct de rapacité, elles se mettront d'accord, dès le règne de Frédéric II, contre l'ennemi commun, attendant, saisissant, reprenant les occasions favorables, jusqu'à cette conspiratio* fameuse, qui, sous nos yeux, a livré toute l'AIIemagoe à la Prusse, toute l'Italie à la Savoie.
Il convient encore de mettre au nombre de;» résultats de la guerre la formation si rapide de la