‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 4)Chapitre 109 sur 135 · ÉTAT DE L'EUROPE EN · texte numérisé non relu

ÉTAT DE L'EUROPE EN

Russie^ de ce nouveau-venu entre les empires, qui a si vite forcé les autres à compter avec lui et débuté par s'adjuger la prépondérance dans le Nord. En 1700, il n'était rien. Pierre le Grand, honteusement battu par Charles XII, cherchait dans l'inaction une garantie contre de nouvelles attaques, et s'estimait heureux de voir se détourner sur la Pologne les armes de son vainqueur. En 1714, la puissance suédoise était détruite et l'empire de la Baltique passait aux Russes. Quoique Charles XII, dans l'infatuation de la victoire, eût refusé l'alliance française en 1707 et préféré les conseils de Marlborough aux propositions de Villars (V. phis haut, page 369), la France n'avait pas appris sans émotion le désastre de Pultawa et toutes ses conséquences. On sent au langage des contemporains (1) que les succès du czar l'inquiètent; elle voudrait n'y pas croire ou y faire obstacle; elle accueille avec empressement les moindres apparences favorables à Charles XII. En 1712 encore, elle traitait avec lui (1" septembre) et s'engageait à intervenir auprès de la Porte Ottomane pour décider le sultan à rompre avec le czar, à embrasser énergiquement les intérêts de la Suède (2). C'est que la prépondérance des Suédois dans le Nord, œuvre de la France, et sanctionnée par tant de traités depuis Munster jusqu'à Nimègue, était bien propre à contrebalancer l'esprit hostile des Allemands, et en parti-

al) Voir Dangeau, passim.

2) DumoDt, Corps diplomatique, tome Vlll.

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culier l'ambition du Brandebourg. Mais contraint a lutter contre huit puissances, à défendre son propre territoire, trop heureux à la fin d'échapper à la ruine par un traité honorable, Louis XIV n'avait eu ni forces, ni argent, ni alliés à mettre au service de la Suède. A la faveur de ce délaissement, Pierre le Grand, aidé de la Prusse, avait détruit dans le Nord de l'Europe la politique de Richelieu.

Mais il s'en fallait de beaucoup que tous les plans, tous les effets de cette politique, eussent été renversés. L'Espagne, cette ancienne moitié des forces autrichiennes, transformée d'adversaire en annexe, était désormais engagée dans les intérêts de la France, et intéressée à combattre les derniers héritiers de h maison de Habsbourg, à leur reprendre une partie des avantages de Rastadt, comme on le vit sous Philippe V par Télévalion d'un de ses fils au trône des Deux-Siciles. Si par la paix, elle perdait ses dépendances extérieures en Ecjrope, elle conservait dans les Indes la source delà richesse; et, par un échange non méprisa])le, elle trouvait, dans la mise en pratique des idées françaises, de nouveaux éléments de prospérité intérieure : les victoires de Berwick lui avaient donné l'uniformité de gouvernement, les réformes d'Orry la régularité des finances. La suppression des privilèges de rArr.gon et de la Catalogne, la transformation du Conseil de Castille en grand Conseil d'Espagne composé de représenlants de tout le royaume, fondaient cette unité nationale qui assure au corps le concours

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de tous ses membres, à chacun l'assistance de tous. Le nombre des fermiers d'impôts diminué ainsi que le nombre de leurs agents, leiir fidélité garantie par un cautionnement et par l'obligation de verser à époques fixes, garantissaient la fortune publique contre le gaspillage, les fortunes privées contre les exactions (1). Ce fait d'une régénération deTEspagne par la maison de Bourbon est aujourd'hui suffisam* ment démontré.

Et la France, elle sortait comme par miracle d'une crise longue et douloureuse, sans atteinte durable et sensible à son honneur et à son importance politique. Au dedans, les souffrances de ses populations étaient grandes; nous les avons exposées avec les événements de la guerre; ses finances étaient chargées d'une dette toujours croissante qui allait atteindre le chiifre inouï de deux milliards et demi de notre monnaie actuelle. Mais elle est douée d'un tempérament si robuste que, même après les plus graves épuisements, il suffit de la laisser vivre pour qu'elle se rétablisse d'elle-même dans la vigueur et l'abondance. Or, la paix lui rendaitcette liberté en lui conservant tous les accroissements de territoire, tous les éléments de puissance et de considération extérieure acquis pendant le xvii® siècle. Qu'était-ce que les fortifications de Dunker ;ue abattues, quelques ébauches de colonies abandonnées sur la baie d'Hudson, etmême la souveraineté nominalede Terre-Neuve

(1) Ck>mbe8, Princesse des Ursins, chapitre xxxvi.

cédée à r Angleterre, en comparaison de tout ce que ses ennemis avaient prétendu lui ravir et qu'ils étaient contraints à 1 u i laisser ? Toutes les conquêtes de Richelieu et de Louis XIV subsistaient, tous les traités de Munster, des Pyrénées, d'Aix-la-Chapelle, de Nimègue et de Ryswick restaient en vigueur, toutes les frontières du Roussillon, du Jura, du Rhin, et dans le Nord la barrière de forteresses dressées par Vauban, étaient intactes. C'était là le bilan de la guerre que, après beaucoup de fautes, et aussi tant de périls écartés, Louis XIV pouvait soumettre avec confiance au jugement de l'histoire, et dont la postérité a consacré la valeur par le nom proverbial de frontière de Louis XIV. Si ce n'était pas encore la frontière naturelle de la Gaule à laquelle Richelieu avait aspiré, c'était au moins le système de ce ministre appliqué et en progrès. Heureuse la France, si elle eût toujours conservé la frontière de Louis XIV; plus heureux nousmêmes, s'il nous était donné de vivre assez longtemps pour la voir rétablie!

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