CHAPITRE XLIl
Des affaires religieuses et des lettres pendant la guerre de la succession
d'Espagne.
I. — Nouvelle phase du jansénisme : le cardinal de Noailles et les jésuites. — Lh lÎTie des Réflexions morales du père Qu^snel. — Problème ecclésiastique. — Cas de conscience. — Fénelon contre les jansénistes; importance de ses écrits sur cette matière. — Bulle Vineam Domini. — Destruction de Port- Royal des Champs. — Rivalité du cardinal de Noailles et dn père LeTellier; le duc de Bourgogne médiateur. — Bulle Unigenitus.— Rigueurs exercées contre les jansénistes. — Résistance du cardinal de Noailles. «^ La querelle non terminée à la mort de Louis XIY.
Il n'y a aucun lien naturel entre les rivalités politiques dont nous venons de terminer le récit et les controverses religieuses qui ouvrent la seconde époque de rhisloire du jansénisme, si ce n'est qu'elles sont simultanées et que les dernières, en ajoutant une agitationdomestiqueà sesembarras extérieurs, redoublèrent les soupçons et Tantipathie de Louis XIV contre un esprit de malveillance et de sédition qu'il croyait toujours prêt à profiter des malheurs publics. Il mit au service de cette cause sa vigilance ordinaire, le concert le plus complet avec le saint-siége, et l'exercice de son autorité jusqu'à des rigueurs que Fénelon a condamnées et que nous ne tairons pas. Mais il fut moins heureux dans la guerre théologique
que dans la guerre européenne^ et s'il laissa la paix à la France avec ses voisins^ il ne la laissa pas à T Eglise.
Le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, fui la première occasion de ces débats^ par une attaque contre sa personne^ qu'il lui était assez didGcilede repousser^ et que^ dans l'irritation de cet embarras^ il imputa à tort aux jésuites. II Faut remonter un peu plus haut pour réunir tous les objets de la querelle.
Il avait approuvé en 1693, quand il n'était encore qu'évéque de Châlons, les Réflexions morales sur le Nouveau Testament, par le père Quesnel de l'Oratoire, sans y voir ou sans vouloir y reprendre des principes favorables aujansénismemélésàdes réflexions trèssaines et très-pieuses. Ces erreurs étaient pourtant en grand nombre. Bossuet y dénonçait en effet cent vingt propositions absolument erronées, et beaucoup d'autres d'un sens équivoque qui réclamaient une explication précise ; invité à recommander le livre à son tour, il n'avait promis de le faire qu'à la condition que toutes ces propositions seraient retranchées on redressées conformément au sens catholique, et, I^n partisans de Quesnel n'ayant pas accepté, il avait re* fusé son approbation (1). Une nouvelle édition du livre n'en avait pas moins paru en 1699 avec l'approbation du cardinal de Noailles. Or, en 1696, peu après
(1) Ainsi s'explique, sans la moindre difficulté, un écrit trooTe dans les papiers de Bossuet après sa mort, un avertissement pour mettre en tête du livre de Quesnel. Bossuet l'avait composé dans l'attente des corrections qu'il demandait; les corrections n'afaotpa.^ été faites, il ne l'avait pas publié, et c*était plus tard une maaviiâe foi insigne que de citer cet écrit en faveur du livre non modifié.
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son avènement au siège de Paris, le cardinal avait condamné une Exposition de la foi catholique pnr un neveu de Saint-Cyran, qui renouvelait toutes les erreurs des cinq propositions, et que les contemporains (1) signalent comme la reprise des hostilités publiques entre les jansénistes et leurs adversaires. Il y avait dans ces deux actes opposés du même prélat, une contradiction qui ne larda pas à être dénoncée. Il parut en effet (1699), sous le titre de Problème ecclésiastique, un livre anonyme dans lequel on opposait Louis-Antoine deNoailles, évêque de Châlons à Louis-Antoine de Noailles, archevêque de Paris; l'auteur demandait avec malice auquel des deux on devait croire, de l'approbateur des Réflexions morales ou du censeur de VExposition de la foi. Le cardinal en fut d'autant plus irrité que la réponse était plus difficile; il chercha l'auteur, et dans un emportement qui lui a fait commettre bien des fautes, et où se laissait entrevoir une antipathie préconçue, il accusa les jésuites. C'était leur déclarer la guerre sans justice; les jésuites étaient complètement étrangers au Problème ecclésiastique; le coupable, qui se dénonça lui-même un peu plus tard, était nn janséniste des plus outrés, Thierry de Viaixnes, un bénédictin qui fut mis à la Bastille par l'ordre du roi (2). La colère du cardinal ne lui avait servi qu'à dévoiler ses intentions malveillantes contre un ordre
(I] Mémoires de d'Aguesseau.
f2) Mémoires de d'Âguesseau.
important^ et à mettre justement en garde contre lui ceux qu'il voulait rendre odieux. Elle n'avait nullement dissipé les soupçons qu'inspirait sa doctrine^ et dont M"* de Maintenon l'avertissait avec une constance d'amitié qu'il ne savait pas lui-même apprécier. Car il est faux que M"''' de Maintenon ait jamais été l'ennemie du cardinal de Noailles. Sa correspondance jusqu'en 1714 témoigne qu'elle a tout employé, avertissements, conseils, prières, intervention officieuse, pour le sauver de ses emportements et de ses indécisions, et pour lui conserver les bonnes grâces du roi. C'est lui qui, par sa conduite équivoque et ses mesures indiscrètes, par ses efforts pour ménager à la fois les deux partis, par la contradiction flagrante de ses soumissions et de ses résistances, s'est attiré les tribulations donton se sent peu disposé à le plaindre quand on le voit s'y jeter à chaque pas, tête baissée (1), Il ne tarda pas adonner de nouveau prise contre lui, et dans des circonstances plus graves.
En 1702, parut le Cas de conscience y rédigé par le confesseur des religieuses de Port-Royal. C'était, sous forme de consultation, la reprise de la trop célèbre distinction àufaitei du droite appuyée sur le système des restrictions mentales tant reproché par Pascal à ses adversaires. Pouvait-on, quand on ne croyait pas
(1) Voir les lettres de W^^ de Maintenon en 1698, 1701, 1704, 1711, 1712; elle lui dit encore en 1714: « Vous dites que vous espérez venir à bout de la paix de TÉglise, si les conseils que l'on donne au roi n'y mettent pas d'obstacle. Je vous assure que ceui qu il consulte le plus dans cette affaire importante ne sont ni violents ni vos ennemis. »
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.: tit de Thérésie de Jansénius^ signer la condam* m prononcée contre lui, en faisant vis-à-vis de Qéme quelques réserves implicites et sous-enten- ? Suffisait-il de garder le silence respectueux pour iFC aux constitutions des papes l'obéissance qui était due? La réponse portait que, à l'égard de la ition àwfaitj le silence respectueux suffisait sans aésion de l'esprit (1). Il y avait là évidemment tentative de ranimer des controverses apaisées uis plus de trente ans/ à la faveur de la guerre îralequi commençait en Europe, et dontles préocations paraissaient de nature à ne pas laisser au leloisirdese mêler àundébat théologique. , 1 se trouva environ quarante docteurs de Sorme, qui, faute de prévoiries conséquences, réponmiouidi cette consultation. On remarqua que le dinal de Noailles « ne se donnait aucun mouvenent pour arrêter le colportage du Cas de conscience lans son diocèse, ni pour le flétrir par une cenjure » ; on prit « sa lenteur pour une connivence (2)». A en croire même certains témoignages isénistes, il aurait encouragé les signataires pourvu Hlsne le commissent pas ; plusieurs deceux qui furent ilés pour avoir signé disaient hautement que le rdinalleur avait fait faire les choses pour lesquelles ils Jient punis{3) . Mais dans ce silence de l'archevêque B Paris, un grand nombre d'évêques protestèrent,
(1) Sainte-Beuve, Histoire de Port-Royal, tome V.
(2) Mémoires de d'Aguesseau.
(3; Beauaset, Histoire de Fénelon, tome III, page 302 ; il oite les
Bossueten tête. Bien plus, le pape Clément XI, pr un bref du 12 février 1703, condamna le Cas de conscience dcvec les qualifications les plus sévères, et dénonça à la faculté de théologie de Paris la témérité dequelques-uns de ses docteurs. Le roi même rendit un arrêt conforme au jugement pontifical, et adressa le brefauxévêques et son arrêt aux parlements. Devant de telles réclamations, les docteurs signataires se rétractèrent à Texception d'un seul, et le cardinal s'empressa, pour se justifrer, decondamner à son tour le Cas de conscience ^ et d'écrire une lettre d'adhésion au pape. Il se félicitait d'avoir reçu le bref le même jour qu'il avait publié sa censure. «Bien des gens « crurent, dit le chancelier d'Aguesseau, qu'il aurait « pu renverser la phrase, et dire qu'il avait publié sa « censure le même jour qu'il avait reçu le bref. »
Entre les évêques qui se prononcèrent avec éclat contre le Cas de conscience^ il est j uste de placer au premier rang Fénelon. C'est une partie importante deson histoire qui est peu connue, et pourtant celle qui peut le mieux justifier le parallèle qu'on se plait à établir entre lui et Bossuet. Fénelon n'a été ni le premier des orateurs de tous les siècles, ni le maître des historiens modernes, ni le continuateur parmi les chrétiens du langageetde la majestédes prophètes; mais commeévèque,comme défenseu r de la foi,ilest dans la controverse contrelesjansénistescequeBossuêtavaitétéconti'eles
déclarations du docteur Petil-Pied et du docteur Bourlet, et Thisloire du Coi de conscience.