RENAISSANCE DES PLAISIRS
bien un mouvement de surprise parmi les invités ; mais^ le prétexte de l'obéissance venant en aide aux instincts naturels^ les tables de jeu s'organisèrent et le salon en fut bientôt rempli (1). A Tabri de tant de connivences^ le jeu dégénérait^ même à la cour^ en improbité et effronterie flagrante. Témoin cette princesse d'Harcourt dont on voit le portrait dans Saint-Simon: « Sa hardiesse à voler au jeu était inconcevable. On « l'y surprenait; elle chantait pouille et empochait... « et cela en plein salon de Marly^ au lansquenet^ en « présence de Monseigneur et de M"* la duchesse « de Bourgogne (2). » Au dehors^ l'imitation de ces exemples aboutissait au désespoirou au suicide. Saint- Simon nomme encore un lieutenant des gardes d^ corps que la ruine par le jeu forçait de se cacher à Tétranger parmi les troupes de Bavière, et un gentilhomme, habile et brave officier de cavalerie, qui se tua d'un coup de pistolet dans la tête pour avoir perdu ce « qu'il n'avait pas ni ne pouvait avoir (3). »
Cependantcesdistractions(les contemporains viennent de nous le dire) ne prenaient pas au roi le temps des affaires. Après avoir parlé de son application aux intérêts temporels, nous allons le voir également occupé des intérêts religieux. Les deux grands objets de ses soins dans cet ordre de choses sont, à cette époque, la querelle du quiétisme et l'état des protestants dans
sonrovaume.
(1) Oangeau, 10 jain 1701. Ce n'est pas Xrop de Dangeaa pour confirmer ce que dit ici Saint-Simon.
(2) Saint-Simon, Mémoires, tome II, chapitre xxxiv. P) Saint-Simon^ Mémoires^ tome I, fin.
Le nom de quiéHstes (en grec hésychastes) était primitivement honorable^ et en quelque sorte sacré: il désignait ceux qui^ séparés dumonde^ se livraient à la vie contemplative; mais^ dans le cours des âges^il avait bien perdii de cette dignité^ et on le réservait maintenant^ ditBossuet(l)^ àceux «qui^ sous prétexte <c de contemplation et d'unionavec Dieu, se livraient c( à une honteuse inaction ou du moins cessaient de « produire certains actescommandésde Dieu etessen- « tiels à la vraie piété. » Sous le pontificat d'Innocent XI, le prêtre espagnol Molinos avait enseigné un quiétisme, qui anéantissait tout ensemble la foi et la morale. La perfection^ selon lui^ consistait dès cette vie^ dans. un acte continuel de contemplation et d'amourde Dieu^ qui contenait toutes les vertus ; l'âme ne devait plus penser ni aux vérités de la foi^ ni à la pratique des vertus extérieures, ni à l'exercice des œuvres de piété, et le corps même pouvait succomber aux tentations sensuelles sans que l'âme en fût affectée ni responsable (2).
(1) Bossuet : Instruction sur les états d'oraison.
(2) Nous croyons utile de placer ici, pour la commodité des lecteurs, une analyse du quiétisme de Molinos, tirée de VHistoire littéraire de Fénelon, par les directeurs de Saint-Sulpice. En pareille matière, nous avons besoin de ne marcher que sur les traces de théologiens éprouvés :
\^ La perfection de l'homme consiste, môme dès cette vie, dans un acte continuel de contemplation et d'amour qui contient éminemment les actes de toutes les vertus ; cet acte, une fois produit, subsiste toujours môme pendant le sommeil, pourvu qu'il ne soit pas révoqué, d'où il suit que les parfaits n'ont jamais besoin de le réitérer.
Les résultats inévitables d'une pareille doctrine étaient évidemment Tindifférence pou r le salut et le plusafTreuxdébordementdemœurs.InnocentXU'anathématisainflexiblement et condamna l'auteur à une pénitence perpétuelle (1687). Quelques années après, lequiétis'meseglissaen France, sous une forme mitigée, par les écrits d'une dame Guyon de la Motte, dont le nom n'est resté malheureusement que trop attaché à celui de Fénelon. M"* Guyon avait un moyen court et /acile de faire oraison {c*esl le titre d'un de ses livres).
29 Dans cet état de perfection» Fàme ne doit plus réfléchir ni sur Dieu ni sur elle-même, ni sur aucune autre chose; mais elle doit anéantir ses puissances pour s'abandonner totalement à Dieu, et demeurer devant lui comme un corps sans âme.
3^ L'âme ne doit alors penser ni à la récompense ni à la punition, ni au paradis ni à l'enfer, ni à la mort ni à l'éternité; elle ne doit plus avoir aucun désirdes vertus, ni desa propre sanctifie a lion, ni même de son salut dont elle doit perdre l'espérance.
4<> Dans ce même état de perfection, la pratique de la confession, de la mortification et de toutes les bonnes œuvres extérieures est inu* tile et même nuis^ible parce qu'elle détourne l'âme du parfait repos de la contemplation.
5* Dans Toraison parfaite, il faut demeurer en quiétude, dans un entier oubli de toute pensée particulière, même des attributs de Dieu, de la Trinité, et des mystères de Jésus-Christ. Celui qui, dans l'oraison, se sert d'images, do figures, d'idées ou de ses propres conceptions, n'adore pas Dieu en esprit et en vérité.
6® Le libre arbitre étant une fois remis à Dieu avec le soin et la connaissance de notre âme, il ne faut plus avoir aucune peine des tentations ni se soucier d'y faire aucune résistance positive. Les représentations et les images les plus criminelles, qui affectent alors la partie sensitive de l'âme, sont tout à fait étrangères à la partie supérieure. L'homme n'est plus comptable à Dieu des actions les plus cri« minelles, parce que son corps peut devenir Tinstrument du démon sans que Tâme, entièrement unie à son Créateur, puisse prendre aucune part à ce qui se passe dans la maison de chair qu'elle habite.
qui n'amnistiait ]3as, comme Moiinos^ les révoltes des sens^maisenseignaitcommeiuirindifféreneeetrinaction. A raison d'un acte de contemplation et d'amour, fait une fois pour toutes, et toujours efficace, et parla pratique de l'abandon entre les mains de Dieu, l'âme devait se dépouiller de ses propres opérations ; ne plus s'assujettir aux actes explicites de la charité el rester indifférente à toutes choses pour les biens spirituels et temporels. N'était-ce pas supprimer de la religion, c'est-à-dire des rapports de l'homme avec Dieu, la part de l'homme (1)? Par une habile apparence de piété, surtout par l'attraitdumérite de l'amour désintéressé, l'œuvre de M"* Guyon, vainement entravée pendant quelques semaines par l'archevêque Harlay, séduisit beaucoup d'esprits distingués : Fénelon, qui ne lui
(1) Voici sur Teffet pratique de ceUe doctrine, ce que Noaiiles, alors évéque de Ghâlons et plus tard archevêque de Paris, écrivait à M"** de Maiatenon, en 1694 :
« Cette nouvelle manière d'oraison rejette adroitement les prières vocales, les méditationâ de la loi de Dieu» l'étude de sa parole dans rÉcriture sainte, l'attention aux beaux exemples de Jésus-Christ et des saints. Elle regarde la mortlGcation des sens non-seulement comme inutile, mais même comme nuisible à la perfection de l'âme, en ce qu'elle met les sens en vigueur : ce sont ses termes. Elle condamne fièrement les examens de conscience, les réQexions sur sa conduite particulière, les lectures saintes et les autres imoyens qui ont élevé les saints à la perfection, qu'ils ont pratiqués toute leur vie avec un si grand soin, et qu'ils ont si fortement recommandés dans leurs écrits. » Voir les lettres de M''^ de Maintenon au cardinal de Noailles. — Voir aussi la lettre que Bourdaloue écrivit à M"^ de Maintenon, le 10 juillet 1694, où il dit que le livre de M"® Guyon n'a rien de solide ni de fondé sur les véritables principes de la religion, et y dénonce « beaucoup de propositions fausses, dangereuses, sujettes à de grands abus. »
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reprochait que quelques petites expressions ^ d'ailleurs employées par les mystiques y M"'de Main tenou, qui reçut de Fénelon le moyen court y comme le recueil des mystères de la plus sublime dévotion^ les pri:;cipaux personnages de Tentourage du roi, tels que les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers. Le moyen court entra à Sainl-Cyr; on en fit même l'épreuve sur le roi. Il est vrai qu'il y résista; W* de Maintenon lui en ayant lu un morceau, il répondit avec un grand bon sens : <c Ce sont là des rêveries. » Mais son autorité n'était pas assez bien établie en pareille matière pour amortir l'enthousiasme, tt II n'est pas encore assez avancé dans la piété, écrivait M"' de Maintenon, pour goûter celte perfection (1). »
Malgré cette faveur, le quiétisme de M"* Guyon fut bien près de passercomme un engouement ,etd'aller re- Joindre dans l'oubli tant d'autres aberrations de l'esprit humain. Des avis de Godet des Marais, évéque de Chartres, de Noailles, évéque deChâlons, deBossuet, de Bourdaloue, ayant enfin donné à réfléchir à M*"' de Maintenon, elle craignit d'avoir été induite en erreur par Fénelon, et commença à lui montrer quelque défiance. M"' Guyon, de son côté, déclara qu'elle soumettait ses écrits et sa vie même, dont elle avait rédigé le récit, au j ugemenl de Bossuet ; elle demanda ensuite des commissaires pour en finir avec sa doctrine; en attendant leur sentence, elle s'enferma au couvent de
(1) Maintenon à Sainl-Gëran, 12 ma» 1694 : tous lea faits racontés dans cette page sont empruntés à cette lettre.
la Visitation de Meaux. DeJà sortirent les conférences dlssventrcBossuet.NoaillesetTronson de Saint -Sulpice. Ces commissaires rédigèrent trente-quatre articles en réfutation des erreurs de l'inculpée, et les deu x évéques convinrent de condamner ses écrits , mais sans la nommer, dans une instruction pastorale. Elle parut se soumettre sans réserve; elle signa une déclaration où elle souscrivait aux articles d'Issv ; en retour elle reçut de Bossuet un certificat favorable à ses mœurs, à ses intentions, à la vie édifiante qu'elle avait menéeà Meaux. F^énelon, son défenseur timide, avait^ pendant la durée des conférences, entretenu quelque discussion avec Bossuet, mais en promettant toujours une obéissance simple et droite à celui qu'il appelait le très-grand docteur y à cet esprit plus éclairé qu'un autre. Il tint parole; il signa les trente-quatre articles d'Issy, en affirmant qu'il était prêta les signer de son sang (1). Il n'y avait donc plus de soupçon à garder contre lui. Ilétait même si peu suspect que, pendant les conférences d'Issv, Louis XJV Tavait nommé à l'archevêché de Cambrai, en insistant pour lui conserver sa place de précepteur des princes. Après la signature, ses deux juges, Bossuet et Noailles, voulurent être ses consécrateurs (juin 1695) : tout paraissait donc fini.
Jusque-là, la question du Quiétismey quoique agitée pardesihautspersonnages, avait eu peu de retentissement; le roi en particulier n'en avait pas fait une affaire. Elle prit bientôt une importance de premier
(1) C'est FéneloD lui-même qui rapporte ce fait et ces paroles dans un de ses écrits contre Bossuet : héponse à la reUUion du Quiétisme,
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ordre par la rechute de la femme qui l'avait soulevée^ et par la protection imprudente que Féneton donna à cette illuminée. D'abord M"* Gu von se joua, sans tarder, de la douceur et de la bonne foi de Bossuet, comme dît Saint-Simon. Après avoir quitté Meau\ furtivement, elle s'appliqua à dissimuler le lieu de sa résidence, écrivant à Té véque et demandant des réponses sans donner son adresse. Elle profita de ce mystère pour ranimer son parti, elle abusa du certificatqu'elle avait reçu de Bossuet; tandis que ce certificat ne répondait quede ses intentions, elle le présentaitcomme une approbation de sa doctrine. Ses amis en triomphaient; ses adversaires reprochaientàBossuetsa simplicité à se laisser tromper. Ce fracas donna Téveil à l'autorité qui crut nécessaire d'intervenir; on rechercha la fugitive, on la découvrit dans un faubourg de Paris, elle fut arrêtée et enfermée à. Vincennes (décembre 1695). Bossuet approuva cette arrestation, qui était d'aillefUrs dans les mœurs du temps. Nous le regrettons; mais ce qui n'est pas moins regrettable, Fénelon intercéda pour la prisonnière en des termes qui annonçaient une nouvelle lutte. Dans une longue letireà M"* de Mainlenon, il affirma qu'il lacroy ait sainte y que les expressions singulières, qui lui étaient échappées, pouvaient s'interpréter innocemment; il accusa Bossuet d'avoir présenté comme une doctrine ce qui rièlait qtiun songe^ au quelque expression figurée ^ ou quelçue chose d'équivalent; il V accusa même d'avoir révélé ce qu'il ne savait que par la confession (1 ). Ce plaidoyer (1) Cette lettre du 6 mars 1696 est bonne à lire d'un bout à
n^était encore qu'une confidence; maîs^ quelques mois après^ Fénelon se compromît tout haut en refusant de condamner ofïiciellemen t les écrits de M"* Gu von .
Bossuet^ persuadé que les articles d'Issy ne suffisaient pas à expliquer à tous les esprits le danger des erreurs quiétistes, avait entrepris un ouvrage ^j: /?rofesso sur la mysticité, qui est une des merveilles de son génie. Peu familier jusqu'alors avec les questions de spiritualité et lesauteursqui en traitent, il ne lui avait fallu que dix-huit mois de travail a sa manière pour se rendre maître dans cette science. « Il entreprit de la saisir dans son origine et dans ses progrès, dans ses principesetdans ses conséquences; il sut la soumettre à des règles fixes el certaines, démêler ce qu'elle peut avoir de vrai et de faux, d'utile et de dangereux, se soutenir invariablement dans cette juste mesure, qui lui permettait de respecter, dans les auteurs qui en ont parlé, ce qu'ils ont pu dire d'exact et d'édifiant, d'excuser en faveur de quelques-uns l'irrégularité ou l'exagération des expressions en faveur de leurs inten tiens, et foudroyer impitoyablement tous ceux qui avaient voulu emprunter le masque de la piété pour propager des maximes dangereuses et des conséquences révoltantes. Cet ouvrage est resté, parmi les théologiens, comme la véritable règle à laquelle on doit s'attacher pour la croyance et se conformer pour la pratique. D'ailleurs Bossuet y laisse assez d'aliments à la piété
l'autre. Elle est facile à trouver ; elle est rapportée textuellement par Beaussety HisU de Fénelon, tome I, dernières pages.
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sincère et afreetueiise pour se nourrir sans danger de tout ce qui peut élever Tâine au degré de perfection compatible avec la faiblesse humaine^ et se l>oi*ne à lui interdire ces illusions trompeuses qui peuvent séduire les imaginations trop vivesou pervertir les cœurs corrompus (1). » Telle est V Instruction sur les états itoraison^ appréciée par un théologien qui a composé à la fois rhistoire de Pénelon et celle de Bossuet.
Il était convenu que Tévêque de Chartres etNoailles, récemment élevé au siège de Paris^ placeraient leurapprobationentêtede ce livre. Bossuet ne dou* tait pas que Pénelon^ par fidélité aux articles d'Issy^ y joignit la sienne. Quel ne fut donc pas son étonnementquand il apprit que Pénelon la refusait^ et la refusait par ménagement pour M™* Guyon! Bossuet citait etréfutait dans son livre leserreursdesfauxmystiques, celles de M™* Guyon entre autres avec d'autant plus d'à-propos que c'étaient ces erreurs qui avaient suscité la controverse présente. Pénelon ne trouvait pas aux écrits de cette femme lesconséquences que Bossuet en tirait.Elle était son amie^sesinlentionsétaient droites^ ilnelui convenait pas d'approuver un livre où quelques-unes de ses maximes étaient qualifiées avec une extrême rigueuroucouvertesde ridicule. Bossuet n'admettait pas qu'une petite considération d'estime et d^amitié personnelle l'emportâtsur le grand intérêt de la vérité religieuse. Il n'était pas moins affligé de ce dévouement d'un évêque à une femme. « Quoi! s'é-
(1) Beausset, Hist, de Fénelon, lome H, livre 111, § 12.
c( criait-il^ Monsieur de Cambrai va montrer que c'est « pour soutenir M™® Guyon qii41 se désunit d'avec ses « confrères! Tout le monde va donc voir qu'il en est le (( protecteur.Cesoupçonquiledéshonoraitdansie pute blic va donc devenir une certitude. » Préoccupation bien légitime^ et trop justifiée par ces imputations odieuses dont sa vertu réelle n'a pas préservé Fénelon • Comment ne comprenait-il pas lui-même quelleappî:rencedéplorable il pouvaitsedonnerauprèsdes esprits et des cœurs gix>ssiers, et ce qu'avait de périlleux une pareille alliance dans une question où les termes de la mysticité risquaientd'êlre pris pour la couverture honnête de sentiments humains et coupables?
Fénelon ne s'ar. êta pas là. Pour faire passer son refus, il s'était engagé vis-à-vis de M"°^ de Maintenons de Noaillesetde l'évêquedeChartres, à donner unedéclaration publique de sa doctrine sur le çuiéiisme, à prouver que, s'il répondait des sentiments véritables de ^,{me QiiYQn, il rejetait son langage défectueux; que, s'il n'approuvait pas le livre de l'évêque de Meaux, il ne seséparaitpasderarchevêquedeParis et deTévéque de Chartres, ni même de la doctrine de Bossuet, et qu'il était fidèle auxarticles d'Issy. Cette promesse fut l'origine du livre des Maximes des sainis sur la vie intérieure. On voit, en octobre 1696, qae Fénelon y travaille; il consulte Noaillesetses théologiens, Trohson deSaint-Sulpice, etmémePirot le conseiller préféré de Bossuet; mais il évite de consulter Bossuet lui-même parcequ'il le croit trop prévenu. Tout le travail était divisé en deux colonnes : dans Tune les maximes
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que Tailleur acceptait comme orthodoxes^ et comme celles des saints ; dans l'autre^ les maximes dangereuseS; suspectes ou erronées qu'il rejetait. Confiant aux approbations verbales de ses conseillers^ Fénelon se pressa de publier. En partantpour Cambrai^il remit au ducdeClievreuselesoinderimpression. A lafinde janvier 1697^ les Maximes des saints paraissaient^ et le duc de Beauviiliers en présentait un exemplaire au roi.
Tous les témoignages contemporains s'accordent à constater la défaveur presque unanime qui accueillit ce livre. Saint-Simon lui reproche brutalement « un « style confus et embarrassé^ une précision gênée et « décidée^ une barbarie de termesquifaisaientcomme ce une langue étrangère^ une élévation et une recher- K che de pensées qui faisait perdre haleine^ comme « dans Tairtrop subtilde la moyenne région (1). » Tel est encore aujourd'hui le sentiment des amis mêmes de Fénelon : ils avouent que le livre n'est qu'une suite d'axiomes obscurs^ quelquefois inintelligibles; que le style en est aussi sec que les idées subtiles et Taffinées^etque de tousses ouvrages c'estcelui où l'on retrouve le moins son âme^ son style et son charme accoutumé (2). Mais aux défauts de laforme^ Saint-Simon ajoute les erreurs du fond : « \]nquiétismeAé\vè,
€ raffiné^ dégagé de toute ordui*e, séparé du grosce sier^maisquisautaitàux yeux^ des subtilités fort nou-
(1) Saiot-Simon, Mémoires, tome I» chapitre xxvii.
(2) Beausset, Vie de Bossuet, tome III.
« vellesetfort difficiles à se laisser entendre et bien c( plus à pratiquer. » C'était aussi l'impression publique. Un ami dévoué de Fénelon lui écrivait : « Les pré- (( latslesmoinssuspectsde préoccupation contre vous^ <c des curés zélés^ desdocteurs habiles^ des supérieurs « de communautés régulières et séculières, des laï- « ques très-recommandables et très-intelligents dans « les matières spirituelles^ quelque prévenus qu'ils <c aient été jusqu'ici en votre faveur, ne peuvent s'em- « pêcherdedire,ou en secret ou tout haut, que vous <c avez peu de partisans dans cette affaire, comme, en « effet, il est vrai qu'il ne se trouve presque personne « qui ose vous soutenir ni dans la forme, ni dans le « fond(l). )» On ne s'entretenait pasd'autre chose même chez les dames. Versailles retentissait des éclats de l'archevêque de Reims (Le Tellier) contre le livre et l'auteur. Bossuet n'en parlait encore que dans des lettres confidentielles, sans se prononcer; mais retiré à Paris dans la société de son secrétaire Ledieu, il examinait le livreavec une grande attention; il en notait les principaux passeiges et tes raisons sommaires de réfutation. Enfin Pontchartrain crut devoir avertir le roi dubruitquefaisaient les Maximes des saints^ et introduisit ainsi laquestion dans les affairesd'Etiit. Bientôt Bossuet vint dénoncer à Louis XIV ce qu'il appelait \e fafiatisme {^) Ae son confrère, parole malheureuse mais décisive. Le grand débat commença.
(1) Leltre de Tabbé Brisacier à Fénelon, 28 février 1007, citée par Beausâet, Hist, de Fénelon y tome II.
(2) G*e8t Fénelon qui rapporte cette parole dans un de ses écrits
Pour le juger sainement^ laissons de côté la considération des personnes; ne voyons que la question en elle-mémeetdans son importance véritable. Des partisans que Fénelon a reconquis par cette lutte ^ plus nombreux encore de nos jours que desontemps^ les uns le défendent parce qu'ils aiment sa personne et ses talents^ sa charité demeurée populaire^ les grâces de son esprit; et le Télémaque ; les autres^ parce qu'ils honorent en lui le précurseur des idées libérales^ un opposant à Louis XI V, une victime de la tyrannie. Ces mérites^ ces vertus^ ces malheurs ne sont pas la question ; elle est tout entière dans un point de dogme^ et c'est làseulementqu'il faut chercher s'il avait raison. Mais on prétend encore que c'était là une bien petite affaire ; indifférente aux intérêts sérieux, indigne d'hommes d'un si haut génie; plusieurs dans le temps même la traitaient de Contes de Peau- <tAne (1), et n'y voyaient qu'un prétexte pour déguiser et satisfaire d'autres rancunes^ l'antipathie du roi; la jalousie de Bossuet. Or, Bossuet n'a pas craint de déclarer devant l'Eglise attentive que le
contre Bossuet, mais Bossuet ne Ta jamais démenti. Voici le texte nadme de Fénelon : « Je 'sus par la voix publique que ce prélat (Bossuet) avait demandé pardon à Sa Majesté do lui avoir caché depuis plusieurs années que j'étais un fanatique. » Répmsé à la Relation sur le Quiétisme^ lxxii.
(1) Petits vers de Tépoque :
Contre Cambrai de Meaux chicaue; Quoi ! pour des contes de Peau-cTAne Fallaitril en venir aux mains?
Mais Cambrai s*aiiire l'attaque Moins pour les maximes des saints Que pour celles de Télémaque.
nouveau çuiétisme, si mitigé qu'il fût, ébranlait les fondements du christianisme et qu^il y allait de toute la religion (1).
On se récrie à cette alarme exagérée. Mais, au médecin clairvoyant, il ne faut qu'un symptôme imperceptible aux yeux vulgaires pour découvrir un danger de mort; le marin consommé, sur la foi d'un point noir dans un ciel pur, annonce à coup sûr la tempête aux passagers incrédules : heureux, l'un et l'autre, s'ils ont le temps et le pouvoir de prendre les mesures nécessairesde sûreté et de salut." Bossuet voyait loin et profondément, parce qu'il voyait de haut. Il voyait le /iiw»r my^/i^w^ sortir du mystique raffiné, les dogmes et les préceptes positifs de la religion s'évaporer et se perdre dans les interprétations et les commentaires de l'inexpérience ou de la mauvaise foi, et l'indifférence religieuse s'insinuer dans le monde sons le masque du désintéressement et de la confiance en Dieu. Il n'était pas leseulà le dire. L'abbédeRancé,undocteur éprouvé dans la science mystique, dénonçait, du fond de son désert, les mêmes conséquences : a Si les chimères de « ces fantastiques avaient lieu, écrivait-il à Bossuet, il « faudrait fermer le livre des divines Écritures, laisser cd'Evangile, quelque saintes et quelque nécessaires « qu'en soient les pratiques, comme si elles n'étaient «d'aucune utilité; il faudrait, dis-je, compter pour « rien la vie et la conduite de Jésus-Christ, tout adoc( rable qu'elle est, si les opinions de ces insensés trou-
(1) Bossuet : héponse à quatre lettres de M. de Cambrai,
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« vaient quelque créance dans les esprits (l).)»Unautre témoignage paraîtra encore plus décisif; car il vient d'un ami intime de Fénelon^de l'abbé deChanteraCi son représentant à Rome^ et le défenseur sincère de ses intentions, dont nous nous gardons bien aussi de contester la droiture. L'abbé de Chanterac écrivait de Rome à Fénelon : « Toute la difficulté ne regarde que « quelques expressions du livre, dont le premier sens « ou celui qui se présente d'abord à l'esprit, favorise « quelques erreurs des quiétisles... La lecture en est « très-dangereuse pour le commun des fidèles, dans les « circonstances présentes où l'on voit le quiétisme s^int sinuer dans toutes les nations; cela suffit bien pour le « faire condamner ou plutôt prohiber comme pericu- « losusinpraa:i(2). » Tel était le langage des hommes les plus compétents, des juges naturels du procès; Louis XrV, qui s'est donné plus d'un tort dans cette* querelle, avait eu au moins le bon sens de n'en pas vouloir juger le fond. Quand le duc de Bourgogne vint réclamer auprès de llii en faveur de son précepteur éloigné de la cour : « Mon fils, lui dit le roi, je suis touché de votre dévouement; mais je ne suis pas maîti*e de faille de ceci une affaire de faveur. Il s'agit de la pureté delafoi, etM.deMeaux en sait plus sur cette partie que vous et moi (3). » Sage exemple à l'usage de tant
(1) Voir notre Histoire de la Trappe, tome I, et l'Histoire de Féne» km, tome II, pièces justificatives.
(2) Lettre de Gbanterac à Fénelon, 8 nov. 1698, citée dans THistotre liUéraire de Fénelon par les directeurs de Saint- Sulpice.
(3) Beausset, Histoire de Fénelon, tome II. Nous rôcaeillons arec
de téméraires qui se ruent sur les questions au lieu de les étudier, et couvrent leur incompétence de l'ardeur de leurs passions.
Il y avait, en effet, dans le livre de Pénelon quatre erreurs principales contre lesquelles tous les théologiens sont d'accord (1 ) :
Premièrement, la doctrine d'un état habituel de pur amour où le désir du salut éternel n'a plus lieu, où ni la crainte des châtiments, ni le désir des récompenses n'ont point de part. C'est l'amour désintéressé; mais, contrairement aux vrais principes, il exclut de l'état de perfection les actes d'espérance obligatoires pour tout chrétien, et le désir surnaturel des récompenses, également obligatoire.
Deuxièmement, une doctrine de sacrifice absolu y qui «onsiste à renoncer même au salut si l'âme est persua-
plaisir les preuves de bon sens que nous rencontrons dans les paroles ou les actes de Louis XIV. On nous permettra d'en citer une autre d'un genre tout différent que nous n'avons encore eu Toccasion de placer nulle part. Un jour, à propos d'un sonnet, le maréchal de La Fouillade opposait au jugement de Boileau celui du roi et de la daupbine. « Je ne doute p*as, répondit Boileau, que le roi ne soit trèsexpert à prendre des villes et à gagner des batailles. Je doute aussi peu que M"^^ la dauphioe ne soit une princesse pleine d'esprit et de lumières. Mais, avec votre permission, je crois me connaître en vers aussi bien qu'eux. » Là-dessus le maréchal accourt chez le roi, et lui dit d'un ton vif et impérieux : « Sire, n'admirez-vous pas Tinso- « lence de Despréaux qui dit se connaître en vers un peu mieux que « Votre Majesté? » « Oh I pour cela, répondit le roi, je suis Tftché de « vous dire, monsieur le maréchal, que Despréaux a raison. » ifioUsana, viii.)
(1) Ici encore nous suivons pas à pas l'analyse donnée par les directeurs de Saint-Sulpice dans VHistoire littéraire de Fénelon, et le cardinal de Beausset dans VHistoire de Bossuet, tome II. .
dée, d'une persuasion invincible el réfléchie, qu'elle est justement réprouvée de Dieu; au contraire,rÉglise enseigne quejamais le chrétien n'a le droit d'être indifTérent pour le salut, quejamais, même dans les tentations les plus pénibles, l'âme ne doit acquiescera s^a damnation apparente. Bossuet accable cette erreur d^un seul mot : <x Sous le nom d'amour pur, vous avez établi le désespoir comme le plus parfait des sacrifices. »
Troisièmement, l'indifférence pour la pratique de la vertu. Le texte de Pénelon est formel : « Les saints mystiques ont exclu de l'état des âmes transformées les pratiques de vertu. » Quelque tournure qu'il pût donner à cette pensée, il était inévitable qu'elle autorisât, sous prétexte de contemplation, la paresse et la nonchalance dans la pratique du bien, la négligence des œuvres ordonnées par l'Evangile, et en dehors dçs contemplatifs, par imitation, un relâchement de la morale, sous prétexte de l'amour de Dieu.
Quatrièmement, la suppression de la vue ou pensée distincte et réfléchie de Jésus-Christ pendant toute la durée de certains états de la vie intérieure. Ainsi la contemplation de la divinité pouvait exclure, d'uae manière permanente et prolongée, le Dieu-Homme, médiateur entre l'homme et Dieu, par qui nousconr naissons Dieu, par qui nous allons à lui. Il faudrait «aimer, dit encore Bossuet, comme si nous étiau^s sans rédemption, sans sauveur, sans Christ. » Le Di^ des chrétiens céderait la place à un Dieu vague, conuaie celui en qui nous avons vu Saint-Évremond metti?e sa
confiance et son repos, en un mot, le Dieu des déistes. L'historien de Bossuet demande à eetendroit si « Dieu « considéré sous des rapports abstraits, et séparé par « la pensée des préceptes qu'il a transmis, des devoirs « qu'il a commandés, des promesses et des menaces <i qu'il a annoncées, ire conduirait pas rapidement à «l'indifférence de toutes les religions. » C'était bien là le danger signalé par l'abbé de Chanterac dans ce quiétisme qui cherchait à s'insinuer chez toutes les nations.
Ces éléments essentiels du débat une fois exposés, nous irons plus vite sur les événements de la lutte dont les détails, et surtout les plus fâcheux, appartiennent plutôt à la biographie qu'à l'histoire générale. Le différend était enfin devenu public. Après plusieurs négociations sans fruit avec ses adversaires, Fénelon avait, du consentement du roi, soumis son livre au jugement du pape (avril 1697). Louis XIV ne tarda pas à presser le Souverain Pontife de prononcer, le plus vile qu'il se pourrait, sur le livre de l'archevêque de Cambrai (juillet 1697). Aussitôt qu'Innocent XII eut nommé des examinateurs, le procès se plaida en France par les réquisitoires de Bossuet et les défenses de Fénelon. Toute l'attention se concentra en effet sur ces deux rivaux, quoique l'archevêquede Parisetl'évêque de Chartres aient aussi écrit contre les Maximes des Saints. Jamais controversé n'avait été aussi vive ni aussi féconde. En dix-huit mois, Bossuet y prodigua, tant sur le fond de la doctrine en général que sur- les points particuliers à la cause^ tantôt en latin, tantôt
en français^ toutes les ressources de son génie^ de son savoir, de son raisonnement inflexible, de son éloquence entraînante. Fénelon , un nouveau venu en quelque sorte, étonna encore plus le monde par sa rapidité à réfuter les attaques, par une grande clarté d'exposition en des matières si obscures, par un art multiple qui semblait Tégalité dé forces avec son foudroyant adversaire. A peine un écrit de Bossuet avaitil paru, que Fénelon y opposait, en quelques jours, un travail aussi considérable. En moins de deux mois, il composa, fit imprimer et expédia à Rome sa réponse à \z Relation du Quiétisme de Bossuet (8juillet-30 août 1698); en quinze jours, sa riposte aux Remarques de M. de MeauXy qui est la plus étendue de ses apologies. Il adoucissait très-habilement ce qui, dans son ou^ vrage, avait effarouché les théologiens exacts, il « atténuait la hardiesse de ses principes par des modifications qui rentraient dans les limites de la spiritualité » irrépréhensible. Il ramenait à lui, par Texplication de son livre, la faveur publique que le livre lui avait ôtée. Leur historien commun, admirateur de Tun et de l'autre, et souvent fort embarrassé pour prononcer entre eux, a essayé de peindre la diversité de leurs caractères et de leurs talents. « Fénelon, dit-il, en ne faisant qu'obéir au sentiment habituel de son caractère et de son langage, savait mettre plus d'art que Bossuet danssesprocédésetsedonnertouslesavantagesqu'une sensibilité touchante et une vertueuse résignation assurent presque toujours à ceux que l'autorité parait opprimer. Bossuet, au contraire, avec son fier dédain
pour les mollesses du monde et ses vaines complaisances ^ paraissait quelquefois abuser de sa supériorité, et vouloir arracher, par la seule force de son génie, une victoire qu'il aurait également obtenue du mérite de la cause qu'il défendait (1). »
Mais il y eu t une phase de la querelle vraiment affligeante, où les deux adversaires, quittant le fond de la doctrine, s'attaquèrent mutuellement sur les faits ]>cU* des relations contradictoires, et ne surent, ni l'un ni l'autre, se garantir « d'un excès de véhémence et même «d'amertume (2). » Bossuet s'effrayait de l'esprit de Fénelon : « il en a, disait-il, à faire peur; » l'erreur, ainsi défendue, lui paraissait plus dangereuse encore par la séduction du talent. Il était aussi peut-être blessé de voir Fénelon, un ancien protégé, un élève autrefois si docile, et toujours pour lui un jeune homme, lui tenir tête maintenant d'égal à égal, et ne plus rendre à son antiquité i\e mot est de Bossuet) la déférence accoutumée.Faiblessehumainetropnaturelleauxvieillards, et que nous ne penserions pas à blâmer, s'il ne semblait que l'âme de Bossuet dût être, comme son génie, au-dessus des misères de la vieillesse (3). Il était surtout trompé par les relations de son neveu qui suivait l'affaire à Home^ et lui représentait sous des couleurs mensongères la conduite et les intrigues des amis de
(1) Beausset, Histoire de Bossuet, tome IIL
(2) Mémoires du chancelier d'Aguesseau.
(3) Bossuet était né en 1626, Fénelon en 1651. A l'époque des relations sur le Quiétisme (1698), Bossuet avait soixante-douze ans, Fénelon n'en avait que quarante-sept. Cette différence d'âge entre deux hommes ne s'efface jamais.
Fénelon, et la bonne disposition de leurs partisans pour le livre des Maximes. Il crut donc devoir désabuser tout à fait les esprits prévenus de Terreur, en fortifiant la discussion théologique par un exposé défaits personnels d'où ressortait, contre Fénelon, un tort réel ou apparenta dans les procédés. » Il publia sa Relation sur le Qidétisme i^vùn 1698). Ce livre, un des modèles accomplis du genre polémique, donnait à un sujet si sérieux un charme irrésistible. Â la fois grave et divertissant, il opposait Fénelon à lui-même à deu \ époques de sa vie, sa docilité filiale d'autrefois à sa résistance présente. Il couvrait de ridicule M"* Guydn el ses livres, etaccablait Véblouissementàe l'archevêque de Cambrai en le déplorant. Fauteur de la doctrine de cette femme, partisan de ses extravagances, Fénelon n'était-il pasjugé?C'était déjà trop dire; car Fénelon avait toujours prétendu ne répondre que des intentions de sa protégée. Bossuet alla bien plus loin : dans son ardeur à ne p^s mollir y k ne pas affecter de délica- /^wef,il s'emporta jusqu'à demander 5/ ce//^/b/2>nV/a// pas un pur fanatisme y si F esprit de séduction n^ agissait pas dans cette femme, si cette Priscille n* avait pas trouvé son Montan pour la défendre. Combien était outrageante cette comparaison, c'est ce que démontre le ressentiment légitime de Fénelon, le retour fréquent sous sa plume de ces deux noms odieux, et le ton sardonique dont il repousse ce rapprochement avec deux hérétiques détestables (1). Mais lui-même ne parvint pas à se
(1) Le nom de Montan et de Priscille revient onze fois dans la
préserver d'exagérations téméraires. Il imputa àBossuet une cabale qui avait prévenu le monde, troupe d'hommes timides^ rattachés par Tintérét à un homme puissant^ la passion de réussira toutprix^ et le parti arrêté de recourir à tous les expédients capables de lui assurer le 6uccès(l). Une fois surtout^ il parut l'accuser de la plus grande prévarication qui puisse être imputée à un prêtre, c'est-à-dire d'avoir violé le secret de la confession. Par un emploi équivoque de ce mot, il donnaà penser qu'il s'était confessé à Bossuet, et que Bossuetavaitabuséde son secret. Quoiqu'il ait expliqué plus tard que, par confession, il entendait une confidence intime, non la confession sacramentelle, la première impression subsista dans le public et fut un objet de scandale. Saint-Simon, qui a au moins ici l'autorité d'un rapporteur de l'opinion, raconte, comme un fait accepté, que l'archevêque de Cambrai avait fait à Tévêque de Meaux /<? tour de se confessera lui pour lui fermer la bouche (2).
Réponse à. la Relation sur le Quiétisme et onze fois dans la Réponse aux Remarques de Vévèque de Meaux et quatre fois dans une môme page.
(1) Voir La Réponse aux Remarques de Monsieur de Meaux^ préambule.
(2] Déjà, dans une lettre à M""° de Maintenon que nous avons citée, Fénelon reprochait à Bossuet d*avoir« produit contre M°** Guyon ce qu'elle ne lui avait confié que sous le seci^t de la confession. Dans sa Réponse à la Relation sur le Quiétisme, il paraissait se plaindre du même abus de confiance contre lui-même. Voici le texte de Fénelon qu'il convient de citer sans en rien retrancher :
« Paragraphe XXX. Il (Bossuet] va jusqu'à parler d'une confession générale que je lui confiai, et où j'exposais comme un enfant à son père toutes les grâces de Dieu et toutes les infidélités de ma vie. On
LE QUIETISME 61
Louis XIV eut aussi plus d'un reproche à se faire. Il ne garda pas longtemps la modération dont nous Tavonsloué. En reléguant^ au mois d'août 1697, Féndon dans son diocèse, il lui avait encore conservé le titre et la pension de précepteur des princes. Peu à peu ils'aigritcoiiIrelui.En juin 1698, il le frappa dans son frère etdanssesamis;ilôtaaupremierIesfonclionsd'exempt des gardes, au\ seconds, celles de sous-précepteurs ou de gentilshommes de la manche (1). Enfin, en janvier 1699, il lui interdit tout espoir de rentrera la cour en lui retirant tout à fait son titre de précepteur. L'irritation le poussa même à empiéter sur la question reli-
a vu, ditril (Bossuet) dans une de ses lettres, qu'il s'était offert à me faire une confession générale. Il sait bien que je n'ai jamais accepté cette offre. » Pour moi, je déclare qu'il Fa acceptée, et qu'il a gardé quelque temps mon écrit. Il en parle même plus qu*il ne faudrait, en ajoutant tout de suite : a Tout ce qui pourrait regarder des secrets de cette nature sur ses dispositions intérieures est oublié, et il n'en sera jamais question. » La voilà , cette confession sur laquelle il promet d'oublier tout et do garder à jamais le secret. Mais e»t-ce le garder fidèlement que de faire entendre qu'il en pourrait parler, et de se faire un mérite de n'en parler pas quand il s'agit de quiétisme ? Qu*il en parle, j'y consens. Ce silence, dont il se vante, est cent fois pire qu'une révélation de mon secret. Qu'il parle selon Dieu ; je suis si assuré qu'il manque de preuves, que je lui permets d'en aller chercher jusque dans le secrei inviolable de ma confession. »
Ces mots : confession générale, secret inviolable, renforcés des infidélités de marie, ne pouvaient avoir pour le public quelesensde confession sacramentelle. C'était là ce que Bossuet se défendait d'avoir accepté. Si Fénelon n'entendait parler que d'une lettre intime remise à Bossuet, comme il Texplique dans la Réponse aux Biemarques, § VII, il fallait, dès le premier jour, faire cette distinction et surtout ne pas parler do secret inviolable, qui ne s'applique qu'à une véritable confession.
(1) Dangeau, ^ juin 1696.
gieuse qu'il avait d'abord mise au-dessus de sa compétence. Il voulut préjuger le jugement du pape par le sien. Impatienté des retards de Rome^ au bout de la première année^ il réclamait une décisio.n prompte, nette^ à l'abri de fausses interprétations, en des termes qui signifiaient une condamnation, et il donnait pour un des motifs déterminants ses instances et son respect filial. Dans les derniers jours^ informé que le pape, pour ménager la personne de Fénelon, aurait désiré condamner sa doctrine sans le nommer lui-même, par une définition canonique des vrais principes de la spiritualité, Louis XIV signifia qu'un pareil expédient manquerait d'exactitude, susciterait de nouvelles disputes, et ne serait pas reçu en France. « Si Sa Majesté, disait-il, voit prolonger, par des ménagements qu'on ne comprend pas, une affaire qui paraissait étfe à sa fin, elle saura ce qu'elle aura à faire et prendre des mesures convenables. » Heureusement cette sommation menaçantene parvint à Rome que lorsque le jugement élaitarrétéetformulé, et personne ne put accuser le pape de n'avoir écrit que sous la dictée du roi.
Le livre des Maximes des Saints fut condamné par un bref pontifical du 12 mars 1699, pour vingt-trois propositions, qnxj soit dans le sens des paroles tel qu'il se présente d'abord, soit eu égard à la liaison des principes, sont téméraires y scandaleuses, malsonnantes, offensent les oreilles pieuses, sont pernicieuses dans la pratique, et même erronées respectivement. C'est dans ces vingt-trois propositions que se trouvent exposées, ou répétées sous diverses formes, lesquatreerreurssignalées plus haut.
Péneloa, selon sa promesse souvent réitérée, adhéra^ sans délais à cette sentence; dans un mandement adressé à son diocèse et dans une lettre au pape, il condamna lui-même son livre, simplement , absolument et sans ombre de restriction A\ n'a jamais eu en sa vie un plus*beaujour; sa gloire en date et demeure inébranlable sur ce fondement. L'admiration fut unanime, sauf dans les sectes séparées de TEglise. Bossuet luimême le constate dans son rapport sur le Quiétisme à l'assemblée du clergé en 1700. D'Aguesseau relève en outre, à l'honneur de Pénelon, celte circonstance que la soumission de Tarchevéque de Cambrai est un exemple, peut-être unique dans TEglise, d'une querelle de doctrine terminée par un seul Jugement. Le maître s'élanl rendu sans réserve et sans retour, aucun des disciples n'a eu la pensée de continuer ou de renouveler la résistance.
Louis XIV trouva pour lui-méme,dansle bref d'InnocentXII,roccasionde reprendre lesdoctrines gallicanes contre rautoritépontificale,et de se relever d'un échec reçu pendant la guerre. Il avait du, ea 1693, s'engager à ne plus rendre obligatoire dans son royaume l'enseignement delà doctrine des Quatre Articles, et retirer son édit de 1682. Mais^ l'infaillibilité pontificale n'ci yant pas été encore définie canoniquement,il n'était pas défendu de soutenir en attendant, comme opinion, la nécessité du consentement de toute l'Eglise pour valider irrévocablement les jugements du pape, en matière de foi. Celte opinion étail celle du roi, des hommes du roi dans les parlements^ et de dif-
féieiils évêques, comme nous l*avons vu . Le roi trouva opportun de la ranimer^ de la mettre en pratique à propôsderaete pontificalqui condamnait les Maximes des Saints. Cette condamnation^ tant réclamée^ était bien acceptée <c au fond^ditDangeau^etonn*y demandait rien de plus^ mais elle avait dans sa forme quelquechosequi neplaisait pas (1), » c'est-à-dire les formules : moiuproprioy ex certia scientia nostra , déçue po^ testatis apostoUcœ plenitudine (2), d'où il résultait un jugement définitif. Le roi^ avant de la faire enregistrer, voulut qu'elle fût soumise au consentement des évéques. On fit alors* ce qui ne s'était pas encore fait: dans chaque province ecclésiastique^ par ordre du roi, les évéques se réunirent en assemblée métropolitaine, el acceptèrent le bref a près examen. On entendit ensuite Tavocat général d'Aguesseau, au parlement de Paris, revendiquer pour les évêques le droit déjuger la doctrine avant le pape, ou avec le pape, ou après le pape (3), et opposer aux formules de l'autorité pontificale la réserve empruntée à un concile d'Espagne : Salva priscorum canonum auctoriiate (4). Après ces formalités seulement, lebref fut enregistré. Ni LouisXI V ni d'Aguesseaunesemblents'êtreaperousqu'ils étaient eux-mêmes infidèles à leur opinion. L'assemblée de 1682 avait exigé le consentement de toute l'Église
(1) Dangeau, JoufTial, 4 avril 1699.
(2J De n«tre propre mouvement, de notre certaine science» et de la plénitude de la puissance apostolique.
(3) Ce sont les paroles mômes de d'Aguesseau dans ses Mémoires.
(4) Note du duc de Luynes sur le Journal de Dangeau.
LE OmÉTISME 65
(toims Ecclesise) pour valider les jugements pontificaux ; ici ce n'étaient encore que les Églisesde France, qui avaient parlé, et non pas l'Église universelle. Ils se pressaient trop,mémedans leursystème,d*enregistrer le bref. Mais il s'agissait pour le roi de prendre sa revanche de ce qu'Innocent XII avait obtenu de lui en 1693, et de remettre la main au gouvernement de l'Église^ comme à cette époque il relevait son prestige dans toutes les parties de l'administration.
Il avait même eu la pensée d'envoyer dans les assemblées métropolitaines des commissaires royaux; à quel titre et dans quel but? Ces laïques ne pouvaient prendre part aux délibéra tions, même par voie de conseil.Ilsn'auraientpas eu d'autremission que de contenir les évêques dans \euvdev(nry ce qui voulait dire l'obéissance aux volontés du roi; leur présence ainsi expliquée eût avili les évêques aux yeux des peuples. Bossuet formula ces objections avec tant d'éloquence, qu'elles firent impression sur Louis XIV. Le roi, averti par là que ses intentions étaient devinées,ou rassuré su r les dispositions des évêques, se contenta de se/î(?rà eux, comme il ledit. Mais à quelque temps de là (17Q2), il laissa voir un désir manifeste de soumettre à l'État l'enseignement de l'Église. Le chancelier prétendit subordonner désormais l'impression des écrits dogmatiques des évêques à l'examen et à l'approbation d'un théologien choisi par lui ; et ce fut sur Bossuetque la prétention tomba, à proposd'une instruction pastorale et d'une circulaire que l'évêque de Meauxavait préparée contre la traduction du Nouveau
LOUIS XIV. — T. VI. î>
66 INTERVALLE DK QUATRE ANS DE PAFX
Testament de Trévoux. A en croire le chancelier^ les droits de la souveraineté royale étaient intéressés à cette innovation. Las évéques ayant quelquefois à permettre ou à inteixlire des livres de religion, s'ils exer* çaîent ce pouvoir en dehors de la surveillance de l'É* tat, ils s'arrogeaient un droit souverain; car ils avaient bien le àtoïid examiner eX (T approuver ,joax^ le droit àe permettre et de défendre n'appartenait qu'au roi. Louis XIV, il en convenait lui-même, était fort tou*^ ché de ce raisonnemenU Bossuet récalçitra avec énergie, avec indignation même. <c On veut, écrivait-îl au «i cardinal de Noailles, mettre 1 Eglise sous le joug ; « pour moi j'y mettrai la tête; je ne relâcherai rien de « ce côté*là. » Il demandait si les évêques, les défiositaires de la doctrine et les supérieurs des prêtres, devaient être assujettis au jugement de leurs inférieurs. Il rappelait que jusque-là le roi, non plus que ses prédécesseurs, n'avaitjamaisfaitdépendrede ses magistrats les décrets, statuts, mandements et ordonnances des évéques. Il expliquait que les permissions et les défenses des évéques n'ont rapport qu'à la conscience, et n'entraînent d'elles-mêmes aucune application d'autorité temporelle, tandis que les permissions et les défenses émanées du souverain s'étendent à toua les actes de la société extérieure, et ont pour sanction naturelle la force de la puissance civile. Il n'en vint pas ' à bout sans peine. Il eut à rédiger plusieurs mémoires, à soutenir plusieurs fois avec le roi et le chancelier des conférences de quatre heures, et à combattre jusqu'au dernier moment l'objection tirée du bien de CEtat^ et
LE QUIÉTISMB ^
âehsûreiêdêia personne de Sa Majesté. A la fin, le roi inyita le chancelier à céder ; celui-oi, pour sauver son honneur^ affecta de spécifier explicitemeot que^ si les éwques restaient Ubres de publier^ saas Texamend'un théologien du roi, les ouvrages de religion et de doctrine^ île seraient soumis^ comme les autres auteurs^ à l'examen des oenseurs royaux , pour tous ouvrages traitant de jurisprudence, d'histoire, de philosophie, de sciences et de lettres. Il était d'autant plus assuré d'avoir raison sur ce dernier point que jamais Bossuet ni les évèques ne l'avaient mis en doute (1).
La querelle du Quiétisme avait fait une victime. Fénelonen sortait disgracié du roi. Quelques semaines après le jugement du pape, en mai 1699, une découverte imprévue confirma pour toujours cette antipathie. Deux cents pages du Télémague, déjà imprimées, furent saisies par l'autorité, et Ton sut que le livre était de l'arohevéque de Cambrai. La censure que le roi crut y voir de son gouvernement, et la faveur de la malignité publique et étrangère fortifiant ce soupçon, devaient rendre le prince inexorable. Nous aurons occasion de parler ai lieu rs d u Télémaque et de la pol itique qu'il renfeane. Pour le moment, terminons notre revue par un résumé des efforts de Louis XIV pour accommoder les affaires des religionnaires protestants.
(1) Ce débat appartieat à l'an 17(fô. Noos l'avoi» rapporté ici parce qu'il fait suite natureile aux faits qui ternûneat la question du Quiétisme» et qu'il aurait été difficile de lui trouver une autre place dans l'ensemble de celte histoire. Le chancelier en question était Pontchartrain.
Plusieurs historiens ont reconnu dans Louis XIV,
après la conclusion de la paix, une disposition estimable à adoucir les rigueurs déployées contre les calvinistes. Les farts n'y contredisent pas. Au dehors, par calcul politique sans doute, il consentit à des concessions qu'il aurait rejetées comme une atteinte à ses droits pendant la guerre. Il amnistia quelques réfugiés du crime, le plus grave à ses yeux, d'avoir pris du service contre lui à l'étranger. Un La Forest était devenu lieutenant général en Angleterre, où il jouissait particulièrement de la faveur de Guillaume. Celui-ci sollicitait pour son protégé la faculté de vendre les biens, d'une valeur de cent mille écus, qu'il possédait en France ; le roi, pour satisfaire Sa Majesté britannique, donna celle permission, et quelques jours après, toujours à la recommandation de Guillaume, en accorda autant au beau-frère de La Forest (1). Au dedans, il modifia sensiblement les procédés de l'administration à l'égard des huguenots. Les intendants ne furent plus chargés exclusivement de ces affaires ; le soin en fut rendu en grande partie aux officiers de justice. Dans les cas extraordinaires, l'intendant^ au lieu d'agir par lui-même, dut informer le roi et attendre ses ordres. Jusque-là le roi traitait des questions de religion au Conseil des Dépêches. Il en résultait un encombrement qui pouvait leur nuire aussi bien qu'aux autres. Un conseil spécial fut établi (juillet 1699), composé du chancelier, du duo de Beauvilliers,
(1) Dangeau, Journal 21, 31 janvier 1699.
AFFAIRES DES RELIGIONNAIRKS 69
de tous les secrétaires d'État^ pour examiner à jour fixe et à loisir les intérêts huguenots. Une ordonnance du 13 décembre 1698 maintenait Tinterdiction detout exercice public du culte réformé ; l'exclusion descharges dejudicature^ de greffiers^ de procureurs^ de notaires^ subsistait contre tous ceux qui ne faisaient pas profession de la religion catholique ; injonction était faite aux parents d'envoyer aux écoles établies dans les paroisses leurs enfants au-dessous de l'âge de quatorze ans ; une autre ordonnance du 29 décembre n'accordait la rentrée en France et la restitution de leurs biens aux fugitifs qu'à la condition d'abjurer dans six mois(l). Mais les huguenots étaient exhortés
et non plus contraints à assister à Toffice divin. Une instruction jointe à l'ordonnance du 13 décembre ne permettait plus d'obliger les nouveaux convertis à approcher des sacrements ; comme quelques officiers l'avaient fsLilparun faux zèle. Un mémoire adressé aux évéques leur recommandait de procéder^ pour ramener les hérétiques , par un système d'enseignement approprié à leurs besoins et à leurs préjugés^ par une conduite pleine de douceur et de charité^ par une protection digne de leur confiance. Enfin^ plusieurs des pénalités furent supprimées^ par lesquelles on avait cru épouvanter l'obstination ou la rechute dans l'hérésie. « Le roi ne veut plus, écrivait Pontchartrain (2), « qu'on traîne sur la claie les cadavres des nouveaux
(1) Isambert» tome XX : texte dee deux ordonnances.
(2) Depping, Correspondance administrative : lettre de Pontchartrain au premier président de Paria.
« catholiques coupables d'avoir déclaré en mourant <K qu'ils persistaient dans la religion protestante^ ni A imposer l'amende honoi*able à ceuxqui^aprèseette « déclaration, reviennent de leurs maladies. Ces deux « peines produisent toujours un mauvais eflfet. »
Si ce n'est pas là une véritable tolérance, elle n'est pas plus défectueuse que celle qu'un des principaux chelîs du protestantisme, Burnet, essayait alors de faire prévaloir en Angleterre. Un bill fut proposé (1699) pour dépouiller de ses biens tout héritier qui, parvenu àrâgededix-*huit an$, ne prêterait pas les serments à^ aiiégeance y Ae suprématie et de iesL Ce bill condam-^ nait aussi tous les prêtres papistesau bannissement ou à la prison perpétuelle. Cent mille livres sterling étaient la récompense de celui qui découvrirait un prêtre papiste dans des circonstances suffisantes pour constater son identité. « Je votai pour ce bill, dit Bur* nety malgré mes principes de tolérance» parce que j 'ai toujours cru que le gouvernement avait le droit d'expulserceux d'une secte dont les sentiments sont in-^ compatibles avec le repos et la sécurité publiques. » « Je croyais aussi, ajoute^t-ili que les catholiques consciencieux, plutôt que de prêter un pareil serment» vendraient leurs biens, et, peu à peu, délivreraient l'Angleterre de tous les papistes. » Il tient a son système^ car, après avoir constaté que le bill n'eut pas de suite, il le recommande comme un plan sur lequel le Parlement pourrait se régler en cas que les papistes donnassent quelque sujet de plainte (1).
(1) Burnet, Histoire de ce qui s'est p<mH pindaHlsa ^ anoée 1600.
AFFAIMS DES RBLI0IONNÀIRB8 71
Avouons que l68 concessions de L/duis XlVétaieili insuffisantes. Elle» le devinrent encore davantage lorsque Tintendant du Langtiedoc^Ba ville, appuvé de plusieurs évéques de la province> représenta qu'il y avait danger poui" i'œuvredes conversions à ne pas for^ cer les nouveaux convertis d'assister à la messe. 11^ al* léguaient ^exemple de Jeanne d' Albret, les peinea de l'amende, de la prison, et d'antres plus fortes» édic^ tées par cette reinecontre les catholiques du Béarn qui refusaient d'assister aux prêches. BossUet lutta inuti* lement contre cette réclamation qui ne lui semblait bonne qu'à encourager l'hypocrisie et le mépris du culte catholique^ Iiouis XI Va la fin laissa faire Ba ville; c'était l'autoriser à susciter de nouvelles irritations dans le Languedoc. Partout ailleurs il fut entendu que personne nepouvaitétre contraint d'alleràiamesse(l)v MaiS) à ce grief su pprtiné, des agents emportés trouvèrent moyen d'en substituer d'autres noil moins per* nicieut. A Caen> par exemplci Poucauld, de concert avec l'évèque de Baveux » âivait annoncé des confé» rences pour l'instruction des hérétiques. Il prétendit y assister lui-même. Il y parla d'un ton de menacé, railla l'espoir que les religionnaires avaient en vain placé dans les puissances étrangères, et affirma que le roi saurait rendre tout Son royaume aussi catholique que l'Espagne. Les protestants alléguaient en leur faveur l'article xi de l'ordonnance de révocation qui leur permettait de rester en France sans leur prescrire
(I) Voir HisUnre deBossuet, lome IV» chapitre xi.
de se faire catholiques. Il voulut leur ôter cette dernière ressource ; le roi, selon lui^ n'entendait pas leur laisser cette liberté, puisqu'il faisaitabattre ce qui restait de leurs temples, et qu'il avait banni leurs ministres (1). Lorsque F exhortation recommandée par le roi était ainsi entendue et présentée par ses agents, il étail difficile de comprendre en quoi elle différait de la contrainte.
Le plus grand danger pour l'aulorilé était dans l'interdiction absolue du culte réformé en commun. Ceux qui s'obstinaient à ne pas abjurer^ ceu\ qui, malgré une abjuration extérieure, demeuraient secrètement dans leur ancienne croyance, essayaient sans cesse de se réunir, selon leurs usages, en dépit de l'autorité. Ces assemblées étant une contravention contre la loi d'aIors,les officiers royaux étaient autorisés à la punir; mais, la contravention se justifiant par un devoir de conscience,la répression n'était plus,aux yeux des opposants, qu'un acte de tyrannie. De ce sentiment à la révolte il n'y a qu'un pas. Vienne une occasion et un chef, la guerre civile éclate violente et impitoyable. L'occasion sera la guerre de la succession d'Espagne; le chef, l'organisateur des camisards.
(1) MémfÀres de Foucauid» année 1699.