LES AMBASSADES
II. — Lm amhuMdea. •> Négociations relatives à la succession d'Espagne. — Les trois prétendants. — Traités de |»artage éventuel. — Testament de Charles II en iavear d'un prince fran^is. . — Philippe V roi d'Espagne.
1698 pourrait être appelée Vannée des ambassades. Le rétablissement des relations internalionalesy après une guerre européenne de dix années, frappa en effet les contemporains comme une consécration de la paix, et reçut, de cette impression publique^une importance dont rhistoire doit tenir compte. Un trait encore remarquable de ces ambassades, c'est qu'en renouvelant leurs rapports, la France et ses anciennes rivales mi* rent une véritable gloire à prouver leur grandeur par' leur magnificence, à s'égaler ou à se surpasser dans la paix comme elles s'y étaient obstinées dans la guerre. En France surtout, les Mémoires particuliers, les correspondances et les gazettes sont remplis de cette vanité.
« Le comte de Portland, dit Saint-Simon, à la fin a de 1697, fut destiné(par Guillaume) à l'ambassade <( de France ; le comte de Tatlard à celle d'Angle- « terre; Bonrepos à celle de Hollande, qui fut relevé a en Danemarck par le comte de Chamilli, neveu du c( lieutenant général. Quelque temps après, Villars, a commissaire généralde la cavalerie, fut choisi pour « envoyé à Vienne; Phélippeaux, maréchal de camp, à a Cologne; des AUeursà Berlin; du Héron,colonel de a dragons, à Wolfenbuttel; d'Iberville à Mayence. « J'aurai lieu de parler ailleurs de Puysieux, qui alla a en Suisse, et d'Harcourt en Espagne. »
D'Harcourt était le premier à son poste (décembre 1697). Mais pendant qu'il attendait à Madrid le mo* ment propice d^étre reçu par Charles Il^et étudiait sans bruit les aspirations politiques de la nation espagnole, Tambassadeur extraordinaire de Guillaume Ill^son favori Portland^ arrivait à Pisiris^ au milieu du plus grand faste que TAngleterre eût encore déployé à Té*^ tranger. Chevaux^ livrées, vaisselle, tout élail d'une richesse incomparable, disent les Anglais (1); soa car** rosse d'apparat, traîné par huit chevaux gris napolt** tain, attira particulièrement la curiositédu public^ On voyait en outreà sa suite douze gentilshommes d^me grande fortune dont les carrasses, les ohevauxetles do* mestiquesi étaient dignes d'accompagner un tel fihef% Cependant, dès le lendemain, les Français, secompa^* rant à leur hôte, n'entendaient pas luicéder le premier rang. « Milord Portland, disait Racine, fit hier son entrée, tout Paris y était : maisilmesemblequeTonne parleque de la magnificence deM. de Boufflers qui l'accompagnait, et point du tout decellede milord (2)» » Dangeauécrivaîtà$ontour:«L'entréeaété magnifique, mais beaucoup moindre qu'on ne l'avait cru ; » et un mois après il se plaisait à noter que la livrée et Iti carrosses que M% dcTallard menaità Londres étaient plus magnifiques que ceux de milord Portland (3). Le représentant de l'Angleterre voulut tenir table ouverte, y recevoir les Anglais de considération et les Français
(1) Macaulay, Histoire de Guillaume IIL
[t] Racine, Lettres à son fils, 1698.
(3) Dangeau, Joumalt 0 Tévriêr» ) î mAi^s 1Ô98«
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(es plus distingués. Il y déployait un luxe prinoier ; el pour ne rien perdre de sa gloire, il laissait pendant le repas les portes ouvertes aut curieux avides ik con-» teoipler l'amphitryon au milieu de ses <(H)nvives. Il ne déoouragea pas l«sPrançais.Toutes ses avances, toutes ses |NN)fusions lut ftirent rendues largement^ D'un cô* té, Louis XIV, pour le gagner à ses projets politiques, le combla d'amabilités; il le promena iui'^méme dans les jardins de Versailles ; il ordonna à Mansard et à Villeroi de lui faire les honneurs de Marly et de Fon<* lainebleau, lui réserva dans les repas sa place au-dessus de quiconque n'était pas prince du sang; il Tadmit un soir à porter le bougeoir au coucher royal, et unautrejotiril le fit entier à l'intérieur de ce balustre interdit ju8que*là aux ambassadeurs étrangers. Dé leur côté les princes, Dauphin, Orléans, C!ondé, lui prouvèrent dans des fêtes splendide^ qu'il n'avait rien àleurapprendre. ASaintOloud, on admira dans un diaer une invention nouvelle, fort dispendieuse^ un surtout de table en vermeil doré, et à l'issue du repas> il se trouva toutes prêtes des calèches à six chevaux pour parcourir le parc et en visiter à Taise toutes les eaux(i). A Chantilly, chasses et concerts précédèrent ou suivirent les festins. Chaque membrede la légation anglaise avait son garden^hasse; par un raffinement d'attention, le cidre des meilleurs crus d'Angleterre était servi à côté des vins de Champagne et de Bourgogne; et, ce qui parut encore plus admirable aux
(1) Mercure d'avril 1698.
Anglais, et supérieur à leurs habitudes, il était ioterdit aux domestiques de Soo Altesse Royale, de recevoir des étrangers aucun présent.
De semblables démonstrations s^accomplirentsur d'autres points de l'Europe, à Vienne, par exemple. Villars n'arrivait pourtantà la cour d'Autriche qu'avec le iiiTe(renvoj/é. Noussavonsque la France n'avait îamsi\s(ïambassadeurkY\enne, parcequesa prétention à la préséance surl'Espagneétaitcontestée parla branche cadette de la maison de Habsbourg. Pour ne pas se voir disputer le rang qu'elle réclamait, elle évitait dedonnerà son représentant la dignité nécessaire pour l'occuper. Dès lors, un simple envoyé qui n'avait pas lesdroitsd'ambassadeurn'étaitpastenu d'en déployer l'appareil. Villars ne s'en présenta pas moins avec tous les signes extérieurs d'une puissance de premier ordre. Il amenait (rois carrosses à huit chevaux, qua* tre chariots attelés de même, un mobilier considérable sur six charrettes. Sa suite était composée de six pages, de quatre gentilshommes, et d'une multitude de domestiques. Ses réceptions et ses repas furent en raison de cet étalage (1). La Hollande elle--méme ne resta pas en arrière des rois. Sesambassadeurs ne parurent à Paris que vers la fin de l'année, au mois de sep' tembre; mais ils eurent comme les Anglais la satisfaction d'encombrer les rues et de barrer le chemin aux gens paisibles. Le récit qui s'en trouve dans une lettre de Racine est charmant de naïveté : a Nous vîmes, il y
(1) Mémoiresûe Villars, première partie.
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a a huit jours^ une autre entrée^ ma femme^ votre (c sœuretmoi^ bienmalgré nous : c'était celledesam- « bassadeurs de Hollande^ que nous trouvâmes dans « la rue Saint-Antoine lorsque nous y pensions le ce moins; et il nous fallut arrêter pendant plus de deux « heures dans le même endroit. Les carrosses et les U- « vréesme parurent fort belles. » On sent que l'éloge lui coûte un peu; heureusement il s'en dédommage aussitôt par une comparaisonàl'avantagede la France. Quelques jours auparavant l'ambassadeur français en Hollande^ Bonrepos^auquelsonfilsétaitattaché^ avait fait son entrée officielle à La Haye avec beaucoup d'éclat et force rasades à la santé de nombreux personnages. Le bruit en avait retenti dans les gazettes. Racine en avait ludes détails encore plus complets dans une relation de son fils. Il s'en empare pour établir la supérioritéde la France sur la Hollande : «( Je vois bien^ « par votre récit et par celui de la Gazette de Hollande^ « que votre entrée était tout autrement superbe que « celle-ci (1). p
Sous ces airs de fêtes et d'amitié^ s'agitaient des intérêts très-sérieux. Portland avait voulu profiter de l'occasion pour assurer une satisfaction nouvelle^ un dernier gage de sécurité à Guillaume. Ce n'était pas assez pour le gendre de Jacques H d'avoir prémédité de si loin le renversement de son beau-père et d'avoir pris sa place. Ce n'était pas assez d'avoir contraint le roi de France à se dédire d'une opposition de dii( ans^
(1) Racine, Lettres à son fils, 31 septembre 1698.
et a recoHW^e le nouveau fqî de la Grande-Bretagne comme un égal et un allié. Tant que Jacques II habi* tait Saint^^Germain avec une cour et un état royal, Quillaume n'était paseontent ni tranquille ; il voyait une menace dans cette ombre d'uneancienne piiissance; il enviait au malheur cette consolation, à la vieillesse cet asile. Déjà, au congrès de Ryswiek, dans leurs conférences particulières, Portland avait abordé la question aupirèsde Dbufflers ; mais le Prançaîsavait éludé la solution sans formulei* ni refus ni proneâse, en insinuant que le roi ne consentirait jamais à reléguer au loin et dans une obscurité triste un parent, un ami dont il voulait au moins atténuer rînforlunepar ses procédés, s' il était désormaîs impu îssant à soutenir sa cause par la forée. L'impatience d'obtenir la oon* dition fondamentale de la paix, la recotmaéssafèce par Louis XIV, avait empêché Portland d'insister. Au moment de l'ambassade, au milieu des amabilités qu'on lui prodiguait, il crut pouvoir revenir à la charge. Il alléguait les dangers de Guillaume, il pré* sentait comn^ autant de tentatives d'assassinat ceuatre son maître les efforts des Jacobites pour ramener leur roi en Angleterre, il dénonçait dans la situation de Saint-Germain un voisinagej ustement suspect, la voie abrégée aux conspirateurs pour correspondre avec leurs complices d'outremer. De tels arguments n'é« taient ni persuasifs ni même intéressants. Nous avons déjà vu ce qu'il fallait croire des imputations d'assas^ sinat (Voir tome V, page504);etaprès que Guillaume avait tiré si bon partidu voisinagedel'Angleterreet de
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la Hotbode pour eon&ptrer son invasion , Jacques II avait bien eu le droit d'user du voiiiinage de )a France et de r Angleterre pour conspirer son rétablissement. L'agresseur ne devait s'en prendre des représailles qu'à lui-même. Le seul grief fondée c'eût étéqucy de^ puis La paix^ Jacques II eût renouvelé ses tentatives et que la France l'eût appuyé : or Portland ne pouvait formuler aucune plainte de cette nature. Il échonu donc complètement. Torcy^ secrétaire d'État pour les affaires étrangère«> lui répondit le premier que sa de^ mande ne serait pas accueillie^ qu'il serait même inutile delà soumettre au roi. Boufflers, Yilleroi successivement lui firent prévoir le même refus. Portiand s'ohstina à aller jusqu'au roi^ également en vain. Lx>uis XIV répéta qu'il tiendrait sa parole et con^ serverait la paix à l'Europe en s'abstenant de tout oe qui pourrait nuire au gouvernement de l'Angleterre tel que la paix J'avait consacré^ mais qu'il n'entendait pas refuser un asile à un parent ^ à un roi malheureux ; ni le contraindre à partir. Rien ne fut changé aux habitudes de Jacques II et à ses relations avec la cour de France. On s'attacha seulement à épargner à Portiand des rencontres désa* gréables. Les Anglais de Saint^Germain furent invités à ne se présenter ni à Paris ni à Versailles^ sur le chemin de l'ambassadeur de Guillaume. Portiand fut toojours prévenu à temps et à propos pour ne passe trouver face à face avec le roi réfugié. Un jour, au moment de partir pour une chasse à Meudon, il fut averti par les soins du Dauphin que Jacques II s'y
trouverait. Il avait déjà mis ses bottes ; il dut se débetter et rester chez lui. Ces contrariétés le poussèrent à se donner une petite satisfaction^ trop vite même au gré de Guillaume. Il déclara que, Jacques II restant à Saint-Germain, le douaire de la reine Marie de Modène, dont le règlement avait été réservé à Ryswick, ne serait pas payé par TAnglelerre. Guillaume craignaitque celte négociation mal entamée nVmbiUTassât son envoyé dans sa conduite future (1). H n'en fut rien cependant. Ce fut avec Portiand que Louis XIV aborda le premier l'affaire de la succession d'Espagne.
Depuis tant d'années que la succession espagnole, avant d'être ouverte, faisait la principale préoccupation des politiques de toutes les nations, les avis en étaient venus à se partager entre trois candidats qui fondaient leurs prétentions sur leur parenté avec Charles II et ses prédécesseurs, à savoir : le Dauphin de France, le prince électoral de Bavière et l'empereur Léopold. Pour apprécier leurs titres, disons quelques mots des alliances de famille sur lesquelles chacun s'appuyait.
Deux fois, dans lexvii* siècle, une double alliance matrimoniale avait été conclue entre l'Espagne d'une part, la France et l'Empereur de l'aulre. Anne d'Autriche, fille aînée de Philippe III, avait épousé Louis XIII; Marie-Anne, fille cadette de Philippe III, avait épousé Tempereur Ferdinand III. Plus lard, Ma-
(1) Mémoires de Torcy. Sirtema de Groveslins: Histoire desrivalUés *ies puissances maritimes et de la France, quatrième partie : Guillaume m et Louis XIV. Lettre de Guillaume à Heinsius, février 1698.
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rie-Thérèse, fille aînée de Philippe IV, avait épousé Louis XIV; Marguerite-Marie, fille cadette de Phi-
IippeIV,avaitépouséI'empereurLéopold. Louis XIV et Léopold étaient donc fils de deux sœurs, maris de deux sœurs, cousins germains et beaux-frères. Dans les deux cas, la fille ainée du roi d'Espagne avant épousé le roi de France, les princes français issus de ces mariages semblaient exclure par la primogéniture les princes autrichiens.
En second lieu, le mariage de Léopold avec la seconde fille de Philippe IV n'avait donné qu'une fille, seule héritièredes droitsde sa mère. Cetlefîlle, mariée à rélecteur de Bavière, était morte laissant un fils ; mais ce fils prenait à son tour la place de sa grand' mère et excluait les princes autrichiens. Léopold, marié en secondes noces à une princesse palatine, et ses deux fils, Joseph et Charles, nés de ce second mariage, étaient exclus par le petit-fils de l'Espagnole Mai^uerite-Marie.
Léo{)old n'hésitait pas à nier les droits des Français elles droits du Bavarois sonpetit-fils.Contre les Français, il alléguait les renonciatigns souscrites par Anne d'Autriche et par Marie-Thérèse, et les actes des rois d'Espagneconfirmantces renonciations. Ilexistaitune déclaration de Philippe III, dans laquelle, vu la re nonciation de la dame Anne, femme de Louis XIII, sa fille ainée, il transportait à la cadette, femme de Ferdinand III, \e nom de sa fille aînée et unique^ et tous les droitsà son héritage, si les mâles venaient à manquer Il existait un testament de Philippe IV, qui, en vertu
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de la renonciation de sa fille ainée^ Marie-Thérèse, fiemmede Louis XIV, appelait, à défaut des mâles, la cadette Marie-Marguerite, femme de Léopold, à V héritage universel de totis ses royaumes j états et seigneuries ( 1 ) . Des litres aussi formels semblaient exclure sans réplique la postérité desainées, etinterdire toute prétention à la France.
Mais si la postérité des cadettes était substituée aux aînées, la première^adette par rang de proximité était Marguerite-Marie, femjne de Léopold, ou, puisqu'elle était morte, sa fille, Télectrice de Bavière, ou, puisque l'électrice était morte aussi, son ayant droit, son fils, le prince électoral. Si ce n'était plus le Dauphin de France, c'était le prince électoral de Bavière qui excluait l'Autriche. Maïs Léopold n'était pas plus embai^ rassé pour frustrer son petit-fils le Bavarois que pour éconduire son cousin le Français. A Tentendre^ sa fille, en épousant l'électeur de Bavière, avait renoncé à tous ses droits sur l'Espagne; la postérité de la cadette Marguerite-Marie était déchuepar là aussibien que la postérité de l'ainée Marie-Thérèse; les deux filles de Philippe IV étaient également déboutées de toute prétention à la succession d'Espagne. 11 n'y avait dès lors à chercher d'héritier que dans la postérité de Philippe III ; et comme , dans cette descendance , Louis XIV était écarté par la renonciation d'Anne d'Autriche, Léopold restait seid à recueillir par sa
(1) 'Voir ces actes dans le manifeste de l'empereur à propos de l'avénement de Philippe V, dans Dumont : Corps diplomatique^ tome VII 1.
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mère tout l^hérilage qu'il ne permettait pas au prince de Bavière de recueillir par la sienne.
L'incomparable rapacité de la maison d'Autriche était seule capable de croire à de pareils arguments. En admettant contre les prétentions de la France la validité des renonciations tant alléguées^ il était beaucoup moins facile de condamner le prince électoral sur ces raisonnements de circonstance inventés par le grand-père contre son petit-fils. Les renonciations elles-mêmes, à force d'être mises en avant et contredites^ avaient beaucoup perdu de leur autorité. Elles avaient contre elles les propres aveux de Philippe IV en signant la paix des Pyrénées (1), les aveux de ses ministres dans diverses négociations (2)^ les arguments déduits par Louis XIV dans son Traité des droits de la Reine Très-Chrétienne en 1667 (3), le silence de la paix d'Aix-la-Chapelle sur ces réclamations (4), et surtout le traité de partage éventuel conclu en 1668 entre Louis XI Vet Léopold(5); à cetteépoqueoiisa première
(1) Voir tome II, page 428: à l'article de la renonciation, Philippe IV dit : « Ceci est une fadaise ipatarala) ; si les fils me manquent, ma fille hérite de droit. »
(2) Voir tome III, chapitre xvir, page 336 : les négociateurs espagnols déclarent qu'ils se soucient de cette renonciation comme (Tun gant.
(3) Tome III, ibid,, page 340.
(4) Tome UI, ibid., page 368 : Observations sur le sens de la paix d'Aix-la-Chapelle.
(5) Tome lll,ibid.^ page 351. Louis XIV, appréciant ce traité, dit: « Ce fut une merveilleuse confirmation des droits de la reine, et un aveu fort exprès de la nullité des renonciations : acte d'autant plus important qu'il était fait par la partie même qui avait intérêt à les soutenir. »
femme vivant encore lui aurait apporté à lui-même la moitié delà succession espagnole^Léopold ne s'était pas avisé de remonter aux droits de sa mère pour revendiquer le tout; il reconnaissait à sa belle-sœur autant de droits qu'à sa femme et lui abandonnait l'a utre moitié pour la France. Sans doute la terreur de la prépondérance française avait disposé l'opinion plus favorablement pour l'Autriche; au début de la seconde coalition (1689), la Hollande s'était engagée à reconnaître Léopold pour l'héritier unique de la monarchie espagnole. Maisc'étaitunacted'emportementqui sérail révoqué dès que lecalmerétablidanslesesprits laisserait voir ledanger pour l'équilibreeuropéen de réunir l'Espagne et l'Autriche en une seule puissance. Lu paix ne tarda pas à produire cet effet naturel. Si l'intérêt de la question espagnolegranditdans les esprits^cefut parce quelacrisedela solution paraissaitdejouren jour plus prochaine^ bien plutôt que par adhésion aux appétits autrichiens : on croyait généralement à un partagera une transaction entre les prétendants.
De Tâveii d'hommes politiques ennemis de la France, les droits de Louis XIV, en dépit des renonciations, étaient les mieux fondés (1). Mais il imporiaità LouisXIVdebiendéterminerdans quelle forme, dans
(1) Sirtema de Grovestins, tome VII, page 54 : c II est incontestable que de tous les prétendants à la succession de Charles II, les droits du Dauphin, du chef de feu la reine de France, sa nière^ étaient les mieux établis. Mais l'Europe ne pouvait tolérer de voir passer la couronne d'Espagne sur la tête do celui qui porterait un jour celle de France. La réunion de ces deux couronnes eût été la ruine de Tindépendance du continent. »
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quelle proportion il en ferait usage. Réclamer toute la monarchie d'Espagne pour le Dauphin qui serait un jour roi de France, c'est-à-dire tripler l'étendue de la France par un accroissement aussi énorme dans les deux mondes, c'était une rupture insoutenable de l'équilibre qui sou lèverait toute l'Europe. Il étaitplus généreuxet plussilrdenerevendiquerqu'unepartde la succession, etd'enlaisseruneàchacun des deux au très concurrents: parcesystèmedesatisfaction réciproque, en accordant un droit à ses rivaux, il les forçait à respecterlesien. Toutefois, un troisième parti était encore possible. Si toute la monarchie espagnole était déférée à un prince français, non destiné au trône de France, la répartition actuelle des puissances était maintenue, et l'équilibre sauvegardé; lamaisond'Autriche perdait la monarchie espagnole, mais la France ne l'acquérait pas; toutau plus l'union de famille, lacommunautéde vues et de politique, qui avait rapproché jusque-là r Autriche et l'Espagne, s'établirait entre l'Espagne et la France; il y aurait bon accord entredeux puissances; il n'y auraitpas absorption de l'une par l'autre. On va voir que cet accommodement, qui a fini par prévaloir, fut inspiré par les Espagnols eux-mêmes.
Le marquis d'Harcourt, ambassadeur de France en Espagne, avait ordre d'étudier les dispositions des grandsetdupeupleàl'égarddel'héritage de Charles II. Il trouva la cour de Madrid sous l'autorité d'une reine allemande^ sœur de l'impératrice, qui avait rempli d'Allemands les postes les plus considérables et le gouvernement des provinces, qui laissait ses favorites aile-
mandes s'enrichir des derniers débris de la fortune publique^ qui favorisait les prétentions de l'Empereur à la succession . Cette reine, tenan t en mains le pouvoir, se donna le plaisir de braver la France, en ajournant pendant trois mois, sous prétexte de la maladie du roi, la réception officielle de l'ambassadeur français. Bile ne s'aperçut pas que, par cette affectation de son autorité, elle achevait de la ruiner. Les grands d'Espagne étaient jaloux des Allemands; le peuple imputait sa misère au gouvernement des étrangers; et, au contraire, il attendait beaucoup du roi de France qui avait fait à l'Espagne des conditions si avantageusesà la paix de Ryswick. L'apparition de l'ambassadeur français, et son argent bien distribué (1), firent reconnaître en lui un libérateur. Au bout de quelques semaines, d'Harcourt put annoncer à Louis XIV que le peuple attendait son bonheur de l'élévation d'un prince français au trône d'Espagne, que les grands appelaient aussi de leurs vœux un prince français pour maintenir l'intégrité de la monarchie, supprimer la vieille antipathie entre les deux nations, et délivrer l'Espagne des Allemands (2). Ces nouvelles circulèrent avec faveur à la cour de Versailles. Dangeau en prend note le 16 mars 1698 : « Le marquis d'Harcourt « mande que les Espagnols n'ont plusd'a version pour ce les Français, et qu'ils témoignent le désir d'avoir « pour roi un des fils de M. le Dauphin. »
(1) Mémoires de Torcy, au commencement : t D'Harcourt demande de l'argent au roi de France, parce que l'argent bien répandu serait un moyen de favoriser le parti de la France. »
(2) Torcy, ibid.
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Ce revirement de Topinion en Espagne est encofC attesté à la même date par l'ambassadeur anglfrîs et par l'ambassadeur autrichien. L'Anglais Stanhope écrivait le 14 mars 1698 : « L'inclination générale à « l'égard de la succession se porte vers la France, Ta- « version des Espagnols pour la reine les ayan t excitéî* « contre ses compatriotes, et si le roi de France veut « se contenter de ce qu'un de ses petits-fils devienne « roi d'Espagne sans prétendre réunir les deux mo- « narchies, il ne rencontrera pas d'opposition soit de c< la part des grands^ soit de la part du peuple (1). » Le iangagede l'Autrichien Harrach fortifie ce témoignage par une expression sensible de dépit. D'Harcourt venait enfin d'être reçu par la reine (avril 1698). Sa marche vers le palais avait été un triomphe. Le peuple criait sur son passage : « Vive le roi, vive le roi de France, vive son ambassadeur! » lesdamesluijetaient des eaux odoriférantes, les grands seigneurs se pressaient pour le complimenter. Désolé de ces démonstrations, Harrach écrivait à sa cour: « L'ambassadeirr dcFranceet ses partisans continuent leurs intrigues; il se forme ici un parti considérable pour cette couronne. L'inclination et l'estime du peuple pour cemînistre surpasse tout ce que je puis dire à Votre Majesté Impériale, ce qui est pour moi une mortification trèssensible, principalement lorsque je considère que les Allemands de la suite de la reine en sont en quelque
(1) Lettre de Stanhope du 14 mars 1698, citée par Sirtemi do Groyestins.
manière la caiise^ s'étant par leurs excès attiré la haine des peuples. »
La solution offerte par la nation^ qui avait avant toutes les autres le droit de choisir^ levait en apparence toutes les diflicultésy et des trois concurrents ne profitait qu'à la France. Mais était-elle un bénéfice sans charge? La France proprement dite, la dynastie elle-même, n*y gagnait que l'honneur de donner un roi à l'étranger, et sans doute un titre à régenter pour un temps le nouveau souverain. Les Espagnols n'y cherchaient que leur intérêt propre. Infatués de l'unité de leur monarchie, ce qui veut dire de leur domination au dehors, ils voulaient s'assurer contre les menaces départage la conservation de leurs provinces étrangères, par les forces d'une grande puissance. D'Harcoiirtle signifia explicitement quelques semaines plus tard: «Le choix d'un prince français n'est « réalisable quesi la Franceesten étatdesoutenirseule « la monarchie espagnole dans son entier, parce que « lesEspagnolsneveulentpasdedémembrement(l).>» Or, si l'Europe, dans la crainte d'arrière-pensées qu'il n'était pas trop téméraire d'imputer au protecteur, prenait les armes contre lui, la PVancesemettrait toutes les nationssur les brasavec ungrand risque de ruine, comme il est arrivé plus tard, et, mêmeencas de succès, elle n'aurait d'autre avantage que de prodiguer ses armesetses finances pourlaconservationd'un empire dont elle poursuivait depuis trois quarts de
l\] Mémoires de Torcv.
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siècle rabaissement ou la suppression. Louis XIV jugea aiosi l'offre des Espagnols, et, avant de l'accepter, il voulut savoir s'il ne serait pas possible, conformément à l'attente générale, d'obtenir pour le Dauphin, par un partage et du consentement de l'Europe, quelques parties de la monarchie espagnole qui resteraient la propriété de la France. On remarque ici une coïncidence qui pourrait bien n'étrepas fortuite. Le premier message de d'Harcourt avait dû arriver versle 12 mars, puisque Dangeau, qui n'élait pas le premier dans lès secrets d'État, en parle le 16; et, le 14, les ministres Pomponne et Torcy se rendiiient chez l'ambassadeur anglais Portland pour l'inviter de la part du roi à étudier par quels accommodements la France et les puissances maritimes, Angleterreet Hollande, pourraient prévenir, à lamortde Charles II, une nouvelle perturbation de la paix générale. Le comte de Tallard, désigné à l'ambassade de Londres, partait le lendemain muni d'instructions analogues, pour traiter l'affaire avec Guillaume III, et profiter des embarras suscités à ce roi en ce moment par ses propres sujets (1).
Il importe de constater dès à présent cette marche double, pour répondre à la fois aux adversaires et aux admirateurs de Louis XIV. Les premiers ne voient dans sa conduite que l'intention fixe d'assurer à sa famille toute la succession espagnole, dans les traités de partage qu'un leurre pour duper et endormir l'Eu-
(1) Lettre de Porlland à Guillaume, du 15 mars 1698, citée par Sirtema de Grovestins.
rope, et dans le testament définitif de Charles II qu'une œuvre conçue à Versailles, exécutée à Madrid par les intrigues de Porto-Carrero et par l'or de la France. Les seconds, prêtant leur naïvetéà un des plus habiles diplomates de tous les temps, ont écrit que l'Espagne vint se donner à la France sans que Louis XIV eût désiré ni recherché cet accroissement de grandeur dans sa famille, et que les combinaisons d'une politique de paix ont été déconcertées par des événements que personne n'avait pu ni prévoir ni prévenir(l). La vérité est que Louis XIV, au début, n'avait pas de plan arrêté, mais que, deux voies s'otivrantà lui, il entra dans les deux à la fois, espéranl bien trouver le succès au bout de l'une si l'autre ne l'v conduisait pas ; que, pendant trente mois de négociations, il a opposé une solution à l'autre, et tenu e.) échec les puissances maritimes par rappréhension des tendances françaises des Espagnols, la volonté des Espagnols par la crainte des partages. Torcy en convient, à l'endroit même de ses Mémoires ou il s'évertue à établir que le testament s'est fait à l'insu de la France. Comme le succès de cette négociation avec l* Angleterre, dit ce ministre, était incertain^ il était contre la prudence d'abandonner les dispositions que le marquis dUlarcourt trouvait en Espagne en faveur des princes de la maison royale. L'intention du roin'était pas d'en abuser, mais il était de sa sagesse de les cultiver, en sorte que, si h
(1) Il faut lire cetto page de vénéralion béale dans co bon cardinal de Beausset : Histoire de Pénelon, lome IV, page 6.
négociation de Londres ne réussissait pas, il dépendit (tElle de prendre tel on tel parti qu'Elle jugerait convenable au bien de son royaume.
On le voit donc capter ia bonne volonté des Espagnols en leur offrant ses secours contre les Barbaresques (mai 1698) ; il est tout prêt à envoyer autant de vaisseaux et de galères qu'ils voudront pour préserver Ceuta et Oran de ces forbans infidèles. L'intention est si évidente, que Guillaume s'en alarmeet demande que cette assistance ne soit pas imposée à l'Espagne. L'offree9tsiopportune,que,la reined'Espagne l'ayant refusée, le peuple en conçoit plus de haine contre le gouvernement des Allemands, plus d'empressement pour un prince français (1). Dans les mois suivants, l'Angleterre et la Hollande hésitant à traiter, le roi se montre à son tour disposé à suspendre la négociation, parce que les nouvelles d'Espagne deviennent de plus en plus favorables, que l'esprit de la nation espagnole est entièrement contraire aux prétentions impériales, et très-porté en faveur d'un de ses petits-fils. « Dans « une semblable conjecture, écrit-il à Tallard,il ne ce serait pas dans mes intérêts de céder pour des a vana iages modérés ceux que je peux raisonnablement a attendre de l'état de mes forces et des inclinations a du peuple espagnol (2). »
(1) Mémoires de Torcy. Dangeau, Journal, 18 mai. Lettre de Guillaume à Heinsius, 2à mai 1698 : c Je n'ai pas caché au comte de Taliard que cette olfre était de nature à nous alarmer... Tout ceci demande de sérieuses réflexions... car cela me paraît fort suspect. »
(2) Lettres de Louis XIV à Taliard, 4 et 11 juillet 1698.
La proposition de Louis XIV avait jeté Guillaume dans une grande perplexité. Elle le surprenait en plein dépit de la contradiction la plus sensible qu'il eût encore éprouvée. Sans respect pour ses services et ses succès, où aussi bien il n'avait pas travaillé pour elle seule, l'Angleterre le désarmait moitié par fatigue des sacrifices et des dépenses de la guerre, moitié par défiance des excès de l'autorité royale. Quelques semaines aprèsia paix de Ryswick, endépitde ses représentations formelles, le Parlement venait de leréduireà ne garder sur pied que dix mille hommes de terre et trois mille de mer. Il maudissait cette ingratitude, cette atteinteàson honneur, cetabaissementde son importance vis-à-vis de ses alliés, ces alarmes pour la liberté, quand l'Angleterre était plus libre que jamais, cette aversion pour la guerre qui rendait la nation aussi indifférente aux affaires extérieures que sielle eût été seule dans l'univers {\), Les esprits n'étaient pas mieux disposés dans les Provinces- Unies. Les Maxi-' mes anglaises^ écrivait le grand pensionnaire Heinsius, faisaient de grands progrés de ce côté. Tant de subsides payésaux alliés avaient épuisé les finances; la république ne voulait que des économies et plus de guerre; d*un seul coup l'armée était réduite de cent mille hommes àquarante-six mille : Messieurs d'Amsterdam, comme les appelait Guillaume, ne l'irritaient pas moins que la Chambre des communes. La France, au
(1) Durnet, Histoire de sa vie, fin de 1697. Lettres de Guillaume à Heinsius, 21 janvier, 25 fév. 1698.
contraire, malgré un désarmement sérieux, conservait encore un état militaire considérable ; elle demeurait seuieforteaumilieudevoisins affaiblis. Si on n'acceptait pas ses propositions, elle était libre, en cas de mort du roi d'Espagne, d'occuper tonte cette monarchie avant qu'aucune mesure de résistance eût été prise par les anciens coalisés. Mais accepter ses propositions, c'était renoncer aux engagements contractés avec l'Empereur en 1689, et se brouiller avec lui, à moins qu'on ne le décidât (effort à peu près impossible) à consentira un partage . Démembrer la monarchie espagnole, c'était accroître la puissance des partageants, celledela France surtout; dans ce cas, il conviendrait de faire une part aux puissances maritimes, de donner à l'Angleterre et à la Hollande, pour la sauvegarde de leur commerce, des ports dans la Méditerranée, des îles en Amérique; mais la différence de religion toute seule était un obstacle invincible; les anciens sujets de l'Espagne n'accepteraient pas des maîtres protestants. Guillaume avait beau se retourner, il n'entrevoyait que des difficultés soit de la part de ses sujets, soit de ses anciens alliés, soit de la France, sa grande ennemie (1).
Louis XIV avait compté sur ces rancunes, sur ces embarras de Guillaume, pour le gagner à sa politique, et peut-être le faire Français {c' est le mot de Guillaume lui-même) d'At//r/cA;^n qu'il était auparavant (2).
(1] Voir dans Sirlema de Grovestins, tome VU, les lellres de Guiliaume et de Heinsiu^ où ces perplexités sont exposées. (2) Utlres de Tallard à Louis XIV, mai 1698.
Au bout de quelques semaines^ il Tébranla bien davantage par sa générosité. Jusque-là il s'en était tenu aux termes vagues de partage pour lui-même et de garanties pour TEurope. Maintenant le roi de France traçait^ quoique encore à grands traits^ un plan explicite de partage^ une matière précise de discussion. Partant^ comme d'un principe incontestable^ des droits constants de sa femme à l'héritage universel de la monarchie d'Espagne^ il consentait, dans l'intérêt de la paix de l'Europe^ à n'en réclamer qu'une partie qui n'était pas même La moitié. Le rappel de ses droits^ habile allusion à sa force, donnait plus d'éclat au mérite et à la sincérité de sa modération. Il proposait deux alternatives : par la première, le prince électoral de Bavière aurait l'Espagne, les Indes et les Pays-Bas, moins le Luxembourg; un filsde l'Empereur, le Milanais; un prince français, Naples, la Sicile, les îles et le Luxembourg. Par la seconde, le prince français aurait l'Espagne et les Indes; l'Empereur, Naples, la Sicile et les îles; le duc de Savoie, le Milanais ; le prince électoral, les Pays-Bas. Guillaume resta stupéfait. « Daps « les circonstances actuelles, disait-il, je n'eussejamais « cru que les Français allassent si loin^etqu'ilseussent « tant offert. .. Il est certain que, quand les offres de la « France seront connues tanten Angleterre qu'en Hol- « lande, il sera impossible à^ entraîner la nation dans tf une nouvelle guerre; il faudra donc prendre nos « mesures en conséquence (1). » Pauvres nations, c'est
(l) Lettres de Guillaume, des 23 et 25 avril 1698.
ainsi qu'on les gouverne pour elles-mêmes 1 Qu'elles s'agitent tant qu'elles voudront, un autre les mènera au gré de ses calculs, et leur fera bien voir dans l'exécution de ses desseins leur avantage véritable.
Malgré les facilités offertes par Louis XIV, les négociations languirent pendant plusieurs mois. Guillaume répugnail^en se séparantde l'Empereur, à doubler les forces de la France contre l'Autriche ; et en même temps, il tremblait, s'il n'enchaînait pas Louis XIV par un engagement réciproque, de lui laisser la liberté, comme il en avait la force, d'envahir par les armes toute la succession. Il cherchait à gcigner du temps ; il débattait les alternatives, il essayait de prouver à la France qu'elle demandait trop, et qu'elle n'avait pas besoin de tant d'accroissements pour faire trembler le monde entier. Louis XIV à son tour avait hâte d'engager Guillaume dans son parti pour établir par son aveu la nullité des renonciations, pour contraindre l'Empereur, par l'isolement, à rabattre de ses prétentions excessives. Mais il n'entepdait pas restreindre la part qu'il s'était faite, il la voulait dans les termes proposés ou par un équivalent, et plutôt que de fléchir il effrayait la partie adverse, comme nous venons de le dire, par desallusions aux tendances des Espagnols à lui livrer le tout. Ces hésitations cédèrent enfin à la préoccupation commune qui dominait toutes les pensées et changeait clKique semaine les émotions. Toute la diplomatie avait l'œil sur l'agonie permanente du roi d'Espagne, et se tenait aux aguets des moindres symptômes qui apparaissaient sur cedemi-
cadavre. Tous les ministres^ comme les médecins de la comédie^ supputaient la nature de ses crises, la circulation ou laqualité de ses humeurs^ et^ selon les pronostics de mort ou de répit, passaient du trouble au calme/ de Tespérance à la crainte. « Aujourd'hui, fi écrit Dangeau, le 14 août 1698, M. de Torcy a fait CL rentrer les ministres au conseil pour lire une dépèce chedumarquis d'Harcourt qui annonceque les cau- « tères du roi d'Espagne ne suppurent plus, etqu'on « le croit dans un péril très-grand et très-pressant, i» Précisément lemême jour, Tallard, dans une conversation avec Guillaume, posait les termes du partage avec augmentation pour la France, tels que Louis XIV
les avait fixés, et Guillaume les acceptait comme conformes à ses sentiments (1). Les Etats-Généraux, malgré la lenteur ordinairede leurs formalités, n'apportèrent point d'obstacles sérieux a la conclusion. Le traité de partage de la monarchie espagnole était signé le 28 septembre 1698 entre Louis XIV et Guillaume, et le 13 octobre entre Louis XIV et les États-Généraux. . Par ce traité, le prince électoral de Bavière aurait l'Espagne, les Indes et les Pays-Bas ; le Dauphin la Sicile,Naples,les ports et ilesdeToscanecompris sous le nom d'État des Présides (2), la ville et le marquisat de Final, et,à l'entrée del'Espagne, la provincede Guipuscoa, nommément XesyiWesde FontarabieetdeSaint-
(1) Dépêche de Tallard à Louis XIV, 14 août 1698, dans Sirlema de Grovestins.
(2) San-Stephano, Porio-Ercole, Orbitello, Telamone, Porto-Longooe, Piombino.
Sèb:\siien, et spécialementleport du Passage; rarcliiduc Charles, au Heu et place de Léopold son père, secon-
teûteraitdu Milanais. AssurémenlLouisXIVella vraie politique française, celle de Richelieu, aurait mieux trouvé son compte à obtenir les Pays-Bas, et, moyennant quelque échange, la possession complète de la rivegbucheduRhîn.NaplesetlaSieileétaientbienloin; le roi lui*méme, pour atténuer la valeur de celte acquisition, avait fait ressortir par Thistoire tous lesembarrasquece royaume avait coûté à ses prédécesseurs (1). Mais, depuis la guerre de dévolution y l'Angleterre et la Hollande s'entêtaient à ne pas Hvrerles Pays-Bas au commerce français; la Hollandeen particulier, depuis l'invasion de 1672, redoutait pour son indépendance tout agrandissement des Français sur les bords du Rhin. Il avait donc été sage de ne pas effaroucher les préjugés, lessusceptibilitésdecesdeux nations. La part de Louis XIV leur paraissait encore assez formidable, etelle Tétait véritablement. Lorsque Guillaume, après s être longtemps caché desesministresanglais,Ies consulta tout bas, dans les derniers jours, sur le projet de traité, ils lui représentèrent comme bien dangereuses aux intérêts de l'Europe les concessions faites a la France. Par la Sicile, tout le commerce du Levant tombait auxmains des Français; par Final, le Milanais était privé de toute communication, de tout secours
;r; Lettres de Louis XIV à Tallard, 24 mai et 17 août 1698: II va jusqu'à dire qu'il consentirait sans peine à en faire un royaume à part, à y établir uri prince français avec une autorité indépendante.
par mer; par leGiiipuscoa, l'invasion de TEspagne devenait aussi facile de ce côté que par la Catalogne. Ils reconnaissaient néanmoins que , pour décider la France à renoncer à cette grande succession d'Espagne dans son entier, il convenait de lui assurer un dédommagement considérable. Ils avouaient enfin qu'il ne fallait pas compter sur l'Angleterre pour s'y opposer par la force : « Il existe, disaient- « ils, dans cette nation (les Anglais) une langueur f( mortelle et un manque universel d'énergie ; elle « paraît peu disposée à se laisser entraîner dans une « nouvelle guerre ; elle semble être épuisée par « les impôts à un point bien au delà de ce que l'on «avait remarqué. C'est principalement à roccasion « des dernières élections qu'on a pu se convaincre que ( ceci est rexacle vérité (1). » Le même sentiment avait prévalu dans les Etals-Généraux ; le besoin de conserver la paix avait imposé silence à toute autre réclamalion. Ainsi Louis XIV pouvait se féliciter d'avoir réduit, par leurimpuissance même, sesennemisles plus acharnés à servir ses projets, et se promettre, grâce à la conservation de l'équilibre, l'adiiésion de l'Europe à raocmissement de sa fortune. Par malheur, les événements ne respectèrent pas ces prévisions.
Les négociations avaienlété secrètes: letraitédevait l'être aussi jusqu'à la mort du roi d'Espagne; un article spécial commandait le silence aux contractants. Les deux rois, leurs ministres, observèrent cette promesse
(1; Voir dans Sirtema de Grovestins, tome YII, le rapport du chancelier de réchiquier Montagu à Guillaume lit, pour lui rendre compte do la délibération des ministres anglais, 8 septembre 1698.
si fidèlemen t^ qu'on ne sut rien en France du traité; Dangeau et Saint-Simon paraissent n'en avoir pas même soupçonné l'existence. Mais il était bien difficile d'obtenir de l'assemblée des Etats-Généraux la même discrétion. Dans une pareille réunion d'hommes plus ou moins politiques, il y a toujours quelque bavard qui met son importance à révéler ce que la multitude ignore, quelque mécontent qui trouve une satisfaction à dénoncer ses adversaires. L'Espagne apprit par les Etats-Généraux qu'on avait disposé d'elle sans elle, partagé l'héritage d'un roi vivant sans le consulter, démembré une monarchie sans souci de l'attachement de ses membres à l'unité. L'indignation fut grande, au moins à Madrid, si grande que Charles II lui-même la ressenlitetenreprit delà vigueur. Il voulut prouver qu'il vivait, qu'il était encore le maître, et capable de régner par sa volonté après sa mort. On a soupçonné sa femme d'avoir eu grande part à celte résolution. Princesse palatine du rameau de Neubourg, malgré la rivalité des deux branches de Wiltelsbacli, la reine d'Espagne n'était pas insensible à l'agrandissement de sa maison psLV la branche bavaroise (1). L'Europe apprit à la fois que le roi d'Espagne était revenu à la santé, et qu'il avait, par un testament, institué pour héritier unique et universel de tous ses Etats le prince électoral de Bavière (2). D'un trait de plume bien à point, le
(1) Guillaume à Heinsius : < Je sais que la reine a été fort animée contre la maison impériale du vivant du prince électoral; mais depuis le décès de ce prince, cette aniroosité a cessé. » 10 décembre 1700.
(2) Dangeau, Journal, 16 décembre 1698.
roi moribond et idiot tranchait la difficulté plus sûrement que tous les diplomates de France^ de Hollande et d'Angleterre n'avaient pu faireen six mois. En maintenant Tinlégrité de la monarchie, il comblait de joie les Espagnols ; en mettant hors de cause la France et l'Autriche au profit d'une famille qui ne faisait peur à personne, il raffermissait l'équilibre menacé, et s'assurait l'adhésion de tous les amis delà paix. Louis XlV elLéopold protestèrent pour ne pas laisser prescrire leur droit de réclamation ; Louis XIV ordonna même àd'Harcourtde ne pas avouer l'existence du traité de partage, afin de ne pas s'aliéner les partisans de l'unité (1). Mais ces manœuvres risquaient fort d'échouer contre l'entraînement de Topinion. L'Angleterre et la Hollande, qui avaient subi le traité de partage, ne pouvaientqu'applaudiràunedécisionquilesendégageait, et conservait à cliaqu-e Etal son étendue et ses forces. Pour les esprits calmes et désintéressés, le prince électoral était le véritidjle héritier de la monarchie d'Espagne, si on avait égard aux renonciations. A la cour même de France, de l'aveu de Dangeau, on le regardait comme le fondemenU de la paix de F Europe (2). Pour rompre ce courant d'idées, pour rendre aux autres prétendants leurs espérances, il fallut un événement inat- .tendu et peut-être tragique. Le prince électoral de Bavière, objet de tant de soucis et de combinaisonsdîplomatiques, mourut brusquement à Bruxelles, à l'âge de
(1) Mémoires de Torcy.
•2) Dangeau, Journal, 8 février 1699.
sept ans, Ie6 février 1699.Cetlemortélaît si opportune à certaines ambitions, qu'elle fut interprétée par un crime. Saint-Simon, avec celte sécurité d'affirmation qui ne s'inquiète pas même de la calomnie, dit sans réserve qu'elle passa pour l'œuvre des impériaux. Les partisans de Léopold l'auraient débarrassé de son petit-fils par le poison, comme dix ans plus tôt ils l'avaient délivré de la première femme de Charles II.
La question de l'héritage espagnol renaissait tout entière, avec une difficulté déplus. Le traitéde partage était supprimé, et la mort du copartageant le plus favorisé, en permettant aux deux autres d'élever leurs prétentions, les rendait plus suspects à la diplomatie et moins commodes à accorder entre eux. Louis XIV reprit immédiatement ses négociations ilu coté des pu issances maritimes et du côté de l'Espagne , fidèle à son plan de poursuivre deux objets à la fois pour en atteindre au moins un. Dès le 13 février 1G99, il faisait proposer à Guillaume III un nouveau partage de la monarchie espagnole entre le Dauphin et un archiduc d'Autriche. Il réclamait pour le Dauphin la part déjà assignée à ce prince par le premier traité, et comme seule augmentation le Milanais ; encore élait-il prêt à accepter la Lorraine à la place du Milanais, pourvu que le Milanais fût assigné en échange au duc de Lorraine. L'archiduc aurait l'Espagne, les Indes, laSardaigne, les Baléares et les places d'Afrique. Quant aux Pays-Bas, Guillaume et la Hollande étaient invités à en disposer pour leur sûreté en faveur d'un prince à leur choix, la reine d'Espagne, par exemple, ou l'élec-
leiirdeBavière, ou à les annexer par uneconfédération au\ Provinces-Unies. Cette dépêche est une des plus habiles qu'il ait écrites, he ton solennel^ qui lui est familier, s'y rencontre avec le sentiment de sa force et avec cette modération qui est le langage de la raison. S'il a le droit^ dit-il, de profiter de la mort du prince de Bavière, il n'en mettra pas moins la tranquillité de l'Europe avant son propre avantage. S'il demande un accroissement de sa première part, c'est parce qu'il convient de maintenir Téquilibre entre la France et l'Autriche. La puissance de l'Empereur est tellement agrandie par la soumission des princes de l'empire et par la paix récemment conclue avec les Turcs, qu'il importe que celle de la France lui fasse contre-poids. Mais il entend établir la division de telle manière que la part de la F'rance servira plutôt à rassurer les Etats voisins et l'Europe tout entière contre l'Empereur, qu'à donner de l'ombrage aux autres puissances. C'est ce qui résultera de la réunion de la Lorraine à la France, et, en tout cas, de l'établissement d'un pouvoir nouveau dans le Milanais, qui coupera pour toujoirrs les communications entre les Etats d'Espagne et ceux de l'Empereur (1).
fl) Voir colto dt^pôche dans Sirlema de Grovestins, torae VI!.
LiOuis XIV est ici préoccupa d'arrondir le territoire français; il aime mieux les provinces contiguës à son royaume que celles qui en sont éloignées ; à ce titre il préfère la Lorraine au Milanais. Nous trouvons dans la môme dépêche quelques autres proposi lions qui procèdent d'un sentiment semblable. Si Ton craint que les acquisitions éparses qu'il réciame n'étendent sa puissance trop au loin, il cslprét k rassurer l'Europe par des échanges : ainsi, il céderait volontiers
SKCOND TR.iITÉ DE PARTAGE 103
Dansladernièrepagedecettedépêohe,leroîavaitsoin de glisser une allusion au parti qui tenait en Espagne pouriinprincefrançais.Toutdoucement^et sous forme de prétérition^ il menaçait Guillaume et les Hollandais de s'accommoder avec la reine d'Espagne, leur rappelant par làqu'il pourrait traiter sanseux plus favorablemeut qu'avec eux. C'est qu'en effet, en ce même moment^ il travaillait à confirmer les bonnes dispositions des Espagnols pour la France, à augmenter le nombre de ses partisans. La reine d'Espagne elle-même , cette adversaire si allemande, était peut-être devenue moins rétive. Elle avait offemé mortellement l'Empereur (1), sans doute en décidant son mari à adopter pour héritier le prince de Bavière; des avances pouvaient la déterminer à changer tout à fait, et ce n'était pas sans quelque intention de ce genre que Louis XIV la proposait pour souveraine des Pays-Bas. Mais comme la crainte est quelquefois un bon moyen de se faire des amis, le roi ne négligeait pas d'en essayer l'effet sur la nation espagnole* D'IIarcourt publia un mémoirecontre le testament qui avait failli mettre le prince de Bavière sur le trône ; il y protestiût à l'avance contre tout nouvel acte semblable qui attenterait au\ droits des princes français; il y joignait de vive voix des commentaires qui donnaient à craindre le ressentiment de la France. On
les Doux-Siciles et même Final au duc de Savoie pour avoir la Savoie, le comlé de Nice et le Piémont qui touchent à la France. En fait d'acquisitions en dehors des frontières naturelles, c*était assurément le meilleur système.
(1) C'est le mot textuel de Louis XIV.
ne tarda pas à voirqiie les Espagnols n'étaient pas disposés à affronter les armes de Louis XIV. Dans un momentdedisette, le peu plede Madrid, soulevéeonlrenne administration imprévoyante et ineap:ible^ força les ministres les plusallemandsde la reine à se cacher et à résigner leurs fonctions, et porta au ministère le cardinal Porto-Carrero qui était tout Français. Ces troubles. ditTorcy (1), excitaient encore re^iipresseinetit que lespeiipies témoignaient pour un prince de la familh royale de /^rayic^/ilsattendaientdececôtéungouvernemenlpliis habile, plusferme, unegarantiedu bonheur public.
La proposition d'un second traité de partage avail encoreune fois surpris Gu il laumeau milieu d'embarras etdecontrariétésdomestiques^d'autantplus insupportables à sa fierté qu'il y voyait la ruine de son importance au dehors. Il s'était permis, depuis un an, d éluder les volontés des Chambres en conservant furtivement sous les armes plus de soldatsqu'elles ne luienaccordaient. Un nouveau parlement,toutrécemmentéhi, lui fit voir qu'un roi constitutionnel ne doit pas avoir de volonté contre les représentants de la nation. On lui signifia (fin de décembre 1698) qu'il n^auraiten Angleterre que 7,0001iommes de troupes dont aucun étranger ne ferait partie; on lui en laissait 14,000 en Irlande, et 15,000 matelotssurla flotte. Lebesoinde la paix, la haine des étrangers, la crainte du despotisme militaire, avaient ensemble inspiré ce billd^économie et de défiance. Guillaume se débattiten vain contre uneme-
(1) Mémoires deTorcy, au commencement.
sure qii i livrai t TAngleterre désarmée à ton tes les tentatives ennemies et françaises^ et le condamnait à Timpuissanced'appuyersesalliésparlaforee.Ilméditaune résolution extrême, de remettre le gouvernement d*Angleterre à des régents nommés par les Chambres^ et de serelireren Hollande; undiseours^qiiiexprimaitcette résolution9étaitmêmedéjàécnt(l).Alarinilse résigna à céder, soit par égard pour les représentations de ses ministres^ soit par amour d'une couronne si perfidement acquise, si laborieusement conservée. II gardait encore Tespoir que, en retour d'une telle concession, lesChambres lui laisseraient uu moins sa garde hollandaise, celle qui avait fait la révolution del688en précipitant par son entrée à Londres la fuite de Jacques II. II dut eomprendrecombien les révolutionssont ingrates, etcommeellessedéfientdeleursmeilleurs instruments en proportion même des services qu'elles en out tirés. Les communes lui répondirent que les cas d'extrême nécessité pouvaient seuls autoriser la présence de troupes étrangères dans le royaume, et que, pour s'attacher lepeu pie anglais, lemoyen le plus sûr élaitde vivre avec lui sans aucune défiance. Quoiqu'il trouvât cette sidres^e fort impe?iinente (2), il baissa de nouveau la tête devant ses sujets, devenus ses maîtres, et les gardes hollandiiises s'embarquèrent huit jours après. Lemomentétaitdoncpropiceà Louis XI V.Guillau-
(1; La n'solutioD extrême est annoncée dans plusieurs lettres à Heinsius. Le discours écrit en français, incorrect et do la main de Guillaume, existe encore.
(2) Guillaume à Heinsius, 31 mars 1699.
me^ désarmé parles Anglais^ausuetau VU de toutel'Europe^ ne paraissait plus être un adversaire redoutable.II aurait mieux aimé ne pas prendre de nouveaux engagements envers la France; mais il craignait que la succession d^Espagne ne s^ouvrit tout à coup avant que la France fût engagée envers lui. Dans cette perplexité il ne se montra pas trop difficile. Il tenta d'abord de mettre Télecteur de Bavière à la place assignée^ par le premier traité, à son fils: proposition inadmissible que Louis XIV réfuta victorieusement. Il essaya ensuitede se faire donner les Pavs-Bas à lui-même : « Si ce n'était « ma religion, disait-il à Tallard, je les demanderais « pour moi. » « Alors, sire, répondit Tal lard, ce sérail « pour votre maison, car vous ne pouvez penser que « cela pût vous convenir comme roi d'Angleterre;» sur quoi, s'apercevant qu'il s'était trop découvert, il retirasa paroleet demanda lesecret(l). Il nedisputa sur le Milanais que pour représenter la nécessité d'avoir le consenlemenlduducdeLorraineà réchange; et quant aux Pays-Bas, il lui parut convenable, pour ne rien changer à l'état présent, de les laissera celui qui aurait TEspagneen partage. Au moisdejuin,laFranceetrAngleterre étaient d'accord ; Ifes deux rois s'engageaient à signer dans trois mois un nouveau traité départage sur les bases suivantes , que la France aurait ce qu'elle démandait, que le Milanais compris dans sa j)art formerait un objet d'échange,et que le roi d'Angleterre ferait entrer les Etats-Généraux dans le traité.
(1) Dépêche de Tallard à Louis XIV, 26 février lOM.
Conlraîrement à ces apparences favorables^ la solulion fulentravée pendant un an par l'égoïsme de TAu- Iriehe et par les calculs des États-Généraux. Lors du pi*emier traité, il en avait coûté beaucoup à Guillaume de garder le secret vis-à-vis de l'Empereur. Cette fois il tenait à le mettre dans la confidence ^ à lui faire comprendre la nécessité d'un arrangementàTamiable^àen assurer Texécu tion pacifique par l'accord de tous les intéressés. Louis XIV lui-même n'y répugnait pas trop, dansl'espoirqueGuillaume^provocateurde la transaction, serait bien obligé de la soutenir plus tard contre TEmpereur, si celui-ci était tenté de la désavouer. La courd'Autricheabusade ces avances pendant six mois, de mars à septembre. Elle affecta d'abord de compter sur les armes de TAngleterre et de la Hollande pour se mettreenpossessiondetoutrhéritaged^Espagne,sous
prétexte que cet héritage n^apparlenait qu^à l'Empereur. Quand elle dut reconnaître que ces deux puissances n'avaient ni la volonté ni la force d'affronter Louis XIV, elle laissa entrevoirquelquedisposilionà un partage, mais en termes si vagues, avec tant de formes dilatoires, que Guillaume désespérait d^en rien tirer. Elle finit par un refus explicite. Ces pourparlers . avaient fait transpirer au dehors le nouveau projet de partage, etcertainement le gouvernement espagnol en avait été averti parrAutriche. Tout à coup lacourd'Espagne fit un éclat qui retentit par toute l'Europe : elle expédia à Vienne , à Paris, à La Haye, à Londres, une protestation violente contre toute pensée de partage, contre un pacte qui violait les droits de la nature et les lois
de Dieii. A Londres surtout Tenvoyé espagnol parla haut contre le roi Guillaume comme ilafFeclaildele nommer (1); il essaya de soulever lés sujets contre le souverain^ et en appela du roi au parlement (sept. 1699). On eut bien vite raison de cette bravade, on expulsa l'insolent; mais une difficulté bien plus sensible pour Guillaume fut une protestation publiquede rEmpereiirquis'opposaitàloutes mesures contraires à ses droits sur la succession d^Ëspagne. Il devenait inévitable de traiter avec la France sans TEmpereur. Le temps pressait. Le 25 septembre, époque fixée pour la signature de rengagement définitif, était passé. Louis XIV réclamait avec insistance l'accomplissement des promesses «quej'ai, disait-il, souscritesde la main du roi d'Angleterre, comme il les a, souscrites de la mienne. » Guillaume donna donc l'ordre de soumettre le projet de traité à l'assemblée des États -Généraux (octobre 1699). Là recommencèrent les difficultés, soit par esprit de rivalité mercantile, soit aussi |)ar rinfluenceoccullede rAulricbe. Quatre mois durant, on disputa sans décider. Ce projet était trop favorable au commerce français à qui il livrait la Méditerranée; il cacliaitledessein d'endormir rAnLdeterreet les Provinces-Unies dans une sécurité mortelle; ilétaitcontraire à la Grande-Alliance de 1689; il abandonnait d'anciens amis et alliés; il disposait sans droit du bien d'autrui. Dans les deux premiers mois, il ne fut possible d'obtenir l'adhésion que de quatre provinces sur
(1) Lettres de Guillaume à Portiand. Dangeau. occ-. 1600.
sept. LouisXIVen témoigna son étonnement^ et laissa percer contre Guillaume des soupçons de mauvaise foi (1) ; il ne comprenait pas que, avec un si grand crédit dans larépubliquCj le stathonder rencontrât tant de résistance à ses propositions (2). Au commencement de janvier (1700), deux nouvelles provinces avaient adhéré; mais il restait la province de Hollande la plus considérable, et en Hollande la ville d'Amsterdam, dont l'importance dominait souventtoute la Confédération . Heinsius ne vint à bout de cet obstacle qu'après de longues conférences avec les récalcitrants , et à force défaire valoir le danger dont ils menaçaient la république, l'isolement singulier où les réduisait le vote des autres villes, et la responsabilité qu'ils allaient encourir. Amsterdam ébranlé, sinon convaincu^ se résigna à laisser faire le traité, dans l'espoir « qu'il serait accompagné des bénédictions du « Dieu de paix et de concorde. »
Le second traité de partage de la monarchie espagnole fut signé à Londres, le 3 mars 1700, entre la France, l'Angleterre et les Etats-Généraux. 11 comprenait tout ce que Louis XIV avait voulu : la répartition des Etats d'Espagne entre deux héritiers : le Dauphinet l'archiduc Charles, deuxième fils de l'Empereur ; au premier, la Sicile, Naples, |es Présides de Toscane, le marquisatde Final, le GuipuzcoaetlaLo r-
raine échangée par son duc contre le Milanais ;uu se-
.1) Mémoires de Torcy.
2^ Lettre de Guillaume à Heinsius, où il rapporte une conversalion de Louis XIV avec Tambassadeur Manchester, nov. 1699.
cond l'Espagne, les Indes et les Pays-Bas. A Tartiele vu, Texécution en éUiit garantie par les armes des trois contractants contre quelque prince que ce fût qui voudrait s'opposer à la prise de possession des partages convenus. Un article secret interdisait à Tarchiduc Charles de passer en Espagne ou dans le duché de Milan avant la mort du roi catholique; en cas de contravention à cette défense, les contractants s'engageaient à recourir à tous leurs cfevoirs, même aux voies de fait y pour forcer le roi d'Espagne à l'expulser. L'Empereur était invité à accéder au traité dans le délai de trois mois après la notification, ou de deu V mois après la mort du roi d'Espagne; faute par lui de le faire, la part de son fils serait assignée à un autre au choix des trois puissances. Le roid'Espagne était invité à laisser dans leur état actuel les lieux et villes qui composaient la part du Dauphin et le Milanais. S'il prétendait y faire quelques changements, les trois puissances s'y opposeraient parles armes (1).
Le traité fait, il parut cette fois convenable de le publier. Aussi Dangeau le connaît, lui qui avait ignoré le premier,et il en expose les traits principaux dèslemois demarslTOO.Nousletrouvonsaussiàlamêmedatedans Saint-Simon (2), qui le présente comme le point de départ des débats de la succession d'Espagne. Le roi chargea le duc d'Orléans d'en divulguer lesdétails; il
,1 Voir le texte du traité, dans Dumonl, Co^^s diplomatique, tome VIII.
(2^ Saint-Simon, tome II, chapiiro viii, page 80.
en donna également connaissance à tous les ambassadeurs qui étaient à sa cour^et des copies àceux qui en voulurent (1). Leduc de Lorraine, informé de ce qui le concernait, se montra facilement prêt à quitter les deux millions que lui valait son duché pour les douze que rapportaitle Milanais. Les envoyés des petits Etats d'Itilieexprimèrentquelquecrainte d'être écrasés par la puissance nouvelle que la France acquérait dans la Péninsule; ils auraient mieux aimé, dans leur voisinage, un prince cadet de France non destiné au Irone (2). Mais ce qu'il importait, avant tout, à la diplomatie de connaître, c'étaient les sentiments de l'Empereur et du roi d'Espagne, puisque l'exécution du traité dépendait en partie de leur acceptation. En le rejetant, ils allaient lerendre inutile, etsusciteràla place unecombinaison bien plus odieuse à leur dépit. La notification du traité par le représentant de Guillaume et par l'envoyé français Villars fut fort mal accueillieàVienne. Les Anglaisel les Hollandais surtout essuyèrent toute la mauvaise humeur impériale. On dédaigna leurs bonnes raisons; ils eurent beau représenter l'impuissanceoti ils étaientdes'engager dans une nouvelle guerre pourrAutriche,rétenduefort estimabledela part laissée à l'archiduc, l'épuisement de l'Empeieur lui-même malgré les avantages de la paix récente de Carlowitz, la difficulté de réunir tous les princes de l'Empire contre la France, le danger de tout perdre envoulanttoutgagner, puisque la France,seule
il; Dangeau, Journal, mai 1700.
[T Lettre de Manchester à Jersey, mai 1700.
prête à la guerre, était en étal de tout conquérir. L'iividité aveugle deTAutrichese retranchadans son prétendu droit de ne partager avec personne, et dans une confiance ridicule en ses ressources. « Si les puissance ces maritimes nous plantent là, disait un des minisc( très, nous leur i*endrons la pareille plus tard; » et pressé de donner une réponse précise, il rajournail d'un Ion hautain à trois mois. Vis-à-vis de la France, on affecta des façons moins brusques; on essaya s^il ue serait pas possible de la séparer des étranges alliés qu'elle venait de gagner; on témoigna un désir empresséd'unionavecelle,onluifitentrevoirvaguement unpartage possible. Pourlapîquerd'amour.propre,on exagéra Timportancevraimentextraordinaire ques'arrogeaîent les puissances maritimes : «Comment, di- <( sait le comte de Kaunitz à Villars, les Anglais et les a Hollandais sont-ils donc empereurs pour disposer c( du Milanais, fief impérial!... — Quoi ! les Hollandais «donnent des royaumes!... » Mais Villars, loin de se laisseraigrir, excusait ces puissances par Thisloirede la dernièreguerredontellesavaientportétoutle poids, et l'Empereur rien autre chose que la lutte contre les Turcs à son profit exclusif: « Croyez-vous, disait-il, « ces deux nations bien empressées de s'engager dans <c une nouvelle guerre pour vos seuls intérêts , quand « le roi marque, par sa modération, qu'il ne délire que <c le bien et la tranquillité de l'Europe (1). » La France nesepritpasdavantageàl'appâtdupartageautrichien.
^1) Méfnoircs de Villars, \^<^ partie.
Ce que Léopold semblait offrir^ c'était précisément ce à quoi TAngleterreet la Hollande ne consentiraient ja* mais^ la réunion de TEspagne et des Indes à la France (1). Louis XIV, éclairé par ces manœuvres, avait déjà résolu d'agir sans leconcoursde T Au triche, lorsque Léopold le dispensa de rompre les négociations en les rompant le premier. L'Empereur déclara tout à coup aux signataires du traité de partage qu'il refusait d'y adhérer, parce qu'il était contre le droit des gens départager une succession avant qu'elle fût ouverte. Jusqu'à la mort du roi d'Espagne, il n'entendait pas prêter les mains à une pareille énormité (2). Le maladroit! il élargissait à son adversaire la voiequ'il croyait lui barrer, et, par le refus de partage, il lui donnait la meilleure occasion, le prétexte le plus plausible, pour accaparer le tout.
A la cour de Madrid , l'irritation avait été plus prompte et plus vive encore qu'à Vienne. La reine d'Espagne, qu'on avait pu croire brouillée avec l'Empereur, était revenue au parti de l'Autriche depuis qu'elle avait perdu tout espoir pour sa propre maison, parlamort du prince de Bavière.A la première rumeur du second traité de partage (juillet 1699), elle avait poussé son mari à réclamer contre cet attentat à sa dignité et à ses droits. (Voir plus haut, page 108.) Après iaconclusion (mai 1700), elle éclata contre la France.
(1) Conversation de Zinzendorf avec Torcy, dans une lettre de Maacbeeter à Jersey : Lettre d'Heinsius à Guillaume, 8 juin 1700.
(2; Correspondances anglaises citées par Sirtema de Grovestins. — Daogeau^ Journal, 2o août 1700.
Ces a vantes furentsiintolérablespourd'Harcourl qu'il demanda la permission de se retirer^ et de ne laisser à sa place qu'un chargé d'affaires. Le pauvre roi, pressé d'ailleurs parLéopold, était prêt à reconnaître l'archiduc Charles pour son héritier unique. On croit même qu'un testament fut rédigé dans ce sens, et que ce fut dans cette certitude que Léopold rompit avec les puissances signataires du traité. Le bruit courut que Tarchiduc allait passer en Espagne avec un corps de troupes. Déjà Louis XIV, conformément au traité^ menaçait de s'opposer, par la force, à cette occupation anticipée; les puissances maritimes, inquiètes de ce conflit, cherchaient à prévenir une prise d'armes. Il n'arriva rien de toutes ces prévisions. Ici encore le parti autrichien se ruina par son emportement, et fit à merveille les affaires de son ennemi.
La cour d'Espagne n'était pas la nation ni même la noblesse espagnole. Grands et peuples, nous le savons déjà, haïssaient l'autorité des Allemands, et la haine était montéeà ce point que, lorsqu'il fut question d'un testament en faveur de l'archiduc Charles, l'Aragon parlait de se faire un roi particulier. Noussavonsaussi qu'ils tenaient fort à l'intégrité de leur monarchie : le peuple, parun sentimentvague et glorieux d'honneur national; les grands, par amour des commandements, des vice-royautés, qu'ils espéraient dans les provinces extérieures (1). Les traités départage leurétaient donc
(1) Ce mobile des nobles d'Espagne est nettement dénoncé daBS une lettre dn marquis d'Harconrt à Louis XIV (juillet 1099), que Torcy rapporte dans ses Mémoires. C'était évidemment aussi pour
odieux; mais, tandis qu'ils en faisaient un crimeà TA ugleterreetàIaHoIlande,ilsnevoyaientdansLouisXIV que rintention de les décider, par une menace de démembrement, à choisir pour souverain unique un prince français (1), et ils pardonnaient celle intention à l'avantage qu'ils en attendaient. Un prince français était à leurs yeux le seul capable d'assurer leur unité. L'ambassadeur d'Espagne à Vienne (1699) l'écrivait à Charles II, son maître : a Si vous ne tenez pas à Tinlé- « grité delà monarchie, il est plus noble de la partager « entre l'Empereur et la France, mais si vous voulez la « conserver entière, l'unique moyen pour y réussir est « de choisir un petit-fils du roi (de France). » Ce même ambassadeur ne craignait pas de promettre à Villars la connivence intime de ses amis : « Les Espagnols ne a demandentpasmieuxquede se donner à un petit-fils <c durci; ils auraient peut-être été mieux disposés pour « l'archiduc, mais comme ils savent bien que l'Empe- « reur n'a pas la force de les soutenir, lebruitd'unpar- <i tagé qui démembre la monarchie les met au déses- <( poir.)>Enfin,ilannonçaitexpressément la conclusion favorable au parti français : « Conduisez-vous bien ; « ménagez sans éclat la cour de Madrid ; elle se conduit «( si mal, aussi bien que celle de Vienne, que tout con- <i courra à mettre la monarchie entière sur la tête d'un
ménager ces calculs que, dans un article séparé du second traité de partage, on avait inséré cette promesse : a Les gouvernements des provinces qui composent le partage de M. le Dauphin ne sortiront pas des mains entre lesquelles ils sont maintenant, et, en ca^ de changement, ils seront donnés à des Espagnols naturels. » (1) if émotre« de Torcy.
«de vos princes, même sans que vous fassiez aucun « mouvement (1). »
Il prophétisait vrai. A mesure que les menaces du traité de partage avaient pris plus de consistance, divers grands d'Espagne, dont plusieurs membres du Conseil à^tliàiy espagnols jusqu'aux dents j comme les appelle Saint-Simon, s'étaient concertés pour empêcher à tout prix le démembrement, et accordés à proposer un petit-fils de Louis XIV pour héritier unique. Grâce à leurs accointances dans le conseil, la reine fui contrainte de renvoyer à Vienne la comtesse de Berlips, sa plus chère confidente allemande, et de supprimer le régiment allemand du prince de Darmstadt, qui semblait tenir Madrid sous lejoug(avril 1700). Le prétexte fut de donner satisfaction au mécontentement populaire, le résultat d'ôter à la reine ses conseillers et la force matérielle dont elle comptait s'appuyer. Cette position enlevée, il importait encore de s'assurer l'avantage sur le terrain du droit, et de mettre à néant les renoncicUioîis y cette grande arme de T Autriche. On trouva, sans beaucoup de peine, que les renonciations perdaient toute valeur, du moment que leurobjetétait atteint. Comme cet objet n'avait pu être que de prévenir la réunion des couronnes d'Espagne et de France sur une même tête, la condition serait remplie si l'on appelait au trône d'Espagne un cadet français, non aestiné au trône de France. Il ne restait plus qu'à introduire ouvertement cette proposition ; l'examen du
(Il Mémoires de Villars, !'« partie.
Iraité de partage notifié par Louis XIV en fut l'occasion naturelle.
Charles II et sa femme furent bien surpris lorsque^ en plein conseil^ le marquis del Fresno proposa le choix du duc d'Anjou, second petit-fils de Louis XIV, comme le remède efficace aux conséquences du traité de partage. De la surprise ils tombèrent dans rabattement, quand cette proposition fut accueillie à l'unanimilé moins unevoix.Les étrangers, immédiatement informés, s'en émurent aussi, et ne se rassurèrent que par la pensée des prédilections de famille qui dominaientCharles II (1). Mais le marquis del Fresno avait frappé trop juste pour ne pas triompher. Il développait, dans un longmémoire, l'argument irrésistible de l'intérêt espagnol. Par le traité de partage, l'union indissoluble de la monarchie, cette gloire natiopiakf était brisée : la France devenait maîtresse du commerce et de la guerre dans la Méditerranée, et restait l'ennemie de l'Espagne; l'Espagne, toujours menacée, n'avait pour alliées que les puissances maritimes éloignées de son territoire, indifférentes à ses embarras, et qui, même dans la dernière guerre, n'avaientsu lui conserver ni Carthagène d'Amérique, ni ses villes de Catalogne. Par le choix du duc d'Anjou, l'unité subsistait conformément à l'inclination et à la voix des peuples; la France, changée de vieille ennemie en alliée secouai] Voir la correspondance de TAnglais Manchester^ et celle du Holandais Schoonenberg, à la date de juin et juillet 1700. Le mémoire du marquis de! Fresno est joint à une lettre de Schoonenberg, du 29 juillet 1700.
rable^ garantirait le retour de l'ancienne prospérité. c( Louis XIV, disait le mémoire, prince sage et puis- « sant, arrêtera les Anglais, les Hollandais, et toutes « les autres puissances de l'Europe. Les ports d'Espa- « gne et des Indes seront à l'abri de toute surprise par « l'assistance française sur terre et sur mer. Nos esca- « dres combinées fermeront le détroit et ruineront le <( commerce et la navigation dé nos ennemis. . . et que « d'autres grands desseins l'Espagne pourra entrece prendre et accomplir sous les auspices de Sa Majesté « très-chrétienne (1)! » Ainsi Télévalion du duc d'Anjou était un acte national d'indépendance et de régénération, non une œuvre de soumission et d'affaiblissement, c'était une association, un contrat, dont la France aurait la charge, TEspagne le profit.
Contre cette séduisante perspective, Charles II etsa femme n'étaient pas de force à faire prévaloir les réclama tionsdel'ambassadeurautrichien. Les partisans d'un prince français,appuyés sur l'intérêt national, ne laissèrent pas de repos au roi moribond qu' ils n'eussent obtenu son adhésion à leur politique. D'après une imputation que Saint-Simon ^dmet avec sa témérité accoutumée, ils l'obsédèrent par un confesseur de leur choix, qui lui montra dans leur projet un devoir impérieux de conscience et le gage nécessaire de son salut. On trouve aussi, dans les correspondances diplomatiques, des consultes écrites dans lesquelles ils le faisaient trembler par la crainte de mourir sans avoir
. (1) Voir ce mémoire dans Sirtema de Grovestins, tome VII.
assuré le repos de l^Espagne, et de ne récompenser le dévouement d'un peuple en pleurs que par l'abandon et la confusion (I). Combattu entre son attachement personnelà lamaison d'Autricliesa famille^etledevoir de sauvegarder les intérêts légitimes des Espagnols ses sujets^ Charles II consultait les jurisconsultes ^ les théologiens d'Espagne et deNaples, plusieurs évêques même, et de tous côtés il recevait pour réponse que les princes français étaient ses véritables héritiers. Il finit par s'en remettreau pape^attendant bien duPère commun des fidèles, le plus désintéressé dans le débat, la décisionla plus conforme tout ensemble à la justice et à l'avantage de ses royaumes. On ne peut savoir avec précision, malgré tant de conjectures hasardées sur ce sujet, ni quelles raisons il soumit à Innocent XII, ni sur quels arguments le pape fonda sa réponse. Ce qui estcertain^ c'estqu'il se prononça pour un prince français : décision bien impartiale assurément si l'on considère, dans l'ordre politique, que depuis la guerre de Trente Ans les préférences du Saint-Siège semblaient
(1 Uae lettre du Hollandais Schoonenberg contient la traduction d'ane consulte adressée à Charles U pour le presser de faire un teslament : a La maladie de Votre Majesté» tout en nous perçant le cœur, nous impose Tobligation de lui représenter l'abîme de confusion où celte monarchie se trouverait plongée, si Elle venait à mourir sans avoir pris, louchant la succession, des mesures efficaces pour préserver ses sujets des troubles et des dangers qui pourraient en ré« tôlier.
« Le premier devoir duquel Dieu fait rendre compte aux rois, c'est le soin qu'ils ont porté au salut de leurs peuples. Les soupirs ot les larmes par lesquels vos sujets expriment leur douleur sur les places publiques, méritent bien que Votre Majesté s'occupe du eoin ^'assurer leur repos. »
acquises à l'Aiilriche, et, dans l'ordre religieux, que les deux concurrents, l'Autriche et la France, appar* tenant également à l'Église catholique, aucun prince ou Etat prolestant ne pouvait se plaindre d'avoir été sacrifié.
Aînsi qu'on l'avait prédit à Villars, la couronne d'Espagne venait comme d'elle-même se placer sur la têted'un prince français. Louis XIV n'avait qu'àlaisser faire sans prendre la peine d'agir; aussi gardait-il l'attitude expectante. Malgré le secret qui couvrait pour toutautre la consultation adressée à Innocent XII(l), il connut, lui, la réponse du pape; il en- reçut un avis positif et certain par le cardinal de Janson ; c'est Torcy qui l'affirme; mais comme cette réponse n'était pas encore une décision, \\ persista à s^en tenir au traité de partage (2). Il observa la même réserve quand les Espagnols partisans de la France essayèrent de savoir, soil par son chargé d'affaires à Madrid, soit parleur ambassadeur à Paris, s'il accepterait la succession. Il ne dit rien qui pût donner l'éveil aux signataires du traité de partage, rien qui pût décourager les partisans de son petit-fils. Peut-être même vis-à-vis de ceux-ci l'indifférence affîpctée était la meilleure manière de fixer leui's incertitudes et de les décider à ne plus lui proposer qu'un fait accompli. Enfin, le ^octobre 1700, Char-
(1] Saint-Simon, Mémoires, lome 11, chapitre x, dernières ligoes, dit expressément : « Le secret de la consultation et de la réponse c d*Innoceot Xll fut si bien enseveli qu'il n'a été su que depuis que c Philippe V a été en Espagne. »
i2) Torcy, Mémoires.
les II signa un testament.Qcioiquela teneur littérale el officielle en restât cachée au public^ il circula aussitôt dans Madriddes rumeurs imposantes quiannonçaient le choix du duc d'Anjou. Les ambassadeurs étrangers écrivirent à leurs gouvernements^ avec un dépit manifeste^ quele second fils du Dauphin était institué héritier de la monarchie d'Espagne, au grand regret du pauvre Charles II qui n'avait signé que sous la pression de ses conseillers (1). L'envoyé français à Madrid avertit Louis XIV (2), et l'ambassadeur d'Espagne en France, si Ton en croit Saint-Simon, vint en conférer avec le roi seul; ce fut, dit-on, l'objet d'une audience restée célèbre pour son secret absolu puisque Torcy lui-mémeen fut exclu (3). Mais si vraisemblable quefut l'assurance apportée par ces communications, le testament ne faisait pas autorité tant que la succession n'était pas ouverte, tant que Charles II avait le temps de changer de volonté. Il pouvait vivre peut-être plusieursannées, par un de ces retou rs de santé qui avaient tant de fois trompé les prévisions; on parlait même déjà de convalescence. Il pouvait, dans un retourde tendresse pour la maison d'Autriche, lui reporter l'héritage dont il ne l'avait frustrée qu'avec un grand déchirementdecœur; c'était l'espérance qu'on trouve exprimée à ce moment par l'envoyé hollandais (4). Le
! 1] Lettre de Schoonenberg, 21 octobre. [2\ Torcy, Mémoireê.
3] Saint-Simon, Mémoires, tome II, chapitre xi, premier alinéa.
4) Lettre de Schoonenberg, 21 octobre 1700 : « Le roi (Charles II) n'y a consenti qu'avec une extrême répugnance; sa mélancolie pro-
roiconlinua donc à ne pas se prononcer dans le sens de l'acceptation du testament. Il alla même jusqu'à insinuer des assurances contrairesqui oiït donné àses adversaires le droit de l'accuser de duplicité. Guil- . laume^ fort inquiet d'un testament qui doublerait l'ascendant de la France en Europe, pressait le grandpensionnaire de Hollande d'obtenir de Louis XIV rengagement formel de ne pas accepter l'offre de la monarchie d'Espagne pour un prince français. Le comte de Tallard répondit que c< le testament du roi « d'Espagne n'apporterait aucun changement dans les « intentions de sa cour, et qu'on observerait le traité. » Le comte de Briord, ambassadeur français en Hollande, déclara au grand-pensionnaire « que nonobs- <c tant l'inclination des Espagnols pour un second fils « de France, et l'avantage de celte combinaison, le roi «c de France n'en demeurait pas moins déterminé à ne (( pas se départir du traité de partage, et à n'agir dans «cette question que de concert avec les contraccc tants (1). » Voilà du moins ce qu'on lit dans deux lettres de Heinsius.
La mort de Charles II (1" novembre 1700) mit fin
fonde, son humeur colérique, son air d'indignation et ia hauteur repoussante avec laquelle il traite, depuis Vamélioration de sa santé, tous ceux qui Tont poussé à cette démarche, le prouvent suffisamment. De là aussi, bien des gens s'imaginent que si la convalescence de Sa Majesté continue à faire des progrès, ce testament n'aura qu'une très-courte existence comme étant trop préjudiciable aux intérêts de la maison d'Autriche. »
(1) Lettres de Heinsius à Guillaume, du 29 octobre et du 9 novembre 1700, rapportées par Sirtema de Grovestins.
à ces agitations dans le vide en substituant la réalité aux conjectures^ la décision aux réticences. Le testament ouvert par le Conseil d'État^ devant les grands d^Espagne de présence à Madrid^apprit aux Espagnols que leur monarchie ne devait pas être démembrée^ à la France que toute cette monarchie passait à un de ses princes^ à rAutriche qu'elle n'était plus qu'un pisaller^ et que ses princes n'avaient de droit qu'en cas d'extinction des princes français. L'article xin déclarait nulles les renonciations en raison de leur inutilité. Comme elles n'avaient eu pour objet que de prévenir la réunion des couronnes de France et d'Espagne sur une même tête, ce motif fondameniai venant à cesser par le choix d'un légataire non destiné au trône de France, le droit de ta successionmbsisiaitdans le parent le plusjfTOche. Et l'articlexi V répétait que lesrenonciatiom , ei actes faits au contraire du testament^ ne pouvaient prévaloir contre l'élévation du duc d'Anjou au trône de Castille, d'Aragon, de Navarre et de tous les pays que le tesiaieuv possédait dedans et dehors F Espagne. Si le duc d'Anjou mourait sans enfants ou consentait un jour à être roi de France, la succession espagnole passerait à son frère cadet le duc de Berry et à sa postérité. Si à son tour le duc de Berry mourait sans enfants ou était appelé au trône de France, l'Autriche venant à son rang de seconde ligne collatérale par les femmes, l'archiduc Charles, second fils de l'empereur, serait roi d'Espagne; le second était choisi parceque Tainé devait hériter de la succession autrichienne en Allemagne, et qu'il ne convenait pas de réunir sur la
même tête deux royautés. Enfin à défautde cet archiduc^ le duc de Savoie recueillerait l'héritage auquel l'appelait en troisième ligne sa descendance à la troisième génération d'une fille de Philippe II (1). La netteté de ces dispositions ne laissait aucune place à Téquivoque et aux chicanes. Les grands d'E<spagne y adhérèrent avec empressement^ et bientôt le peuple manifesta hautement sa joie. L'ambassadeur d'Autriche, déconcerté etbafoué par un des principaux seigneurs à la vue de tous les autres, s'enferma de dépit dans sa maison. Le notaire royal remit aussitôt une copie du testament à l'envoyé de France qui Texpédia sans délai à son maître, et X^junte^ nommée par Charles II pour exercer rintérim de la royauté jusqu'à l'arrivéedu successeur, expédiadescourriersà Louis XIV pour le prier d'envoyer sur-le-champ en Espagne le duc d'Anjou. Le 9 novembre, la cour de France connaissait officiellement le testament (2).
Louis XIV se trouva véritablement embarrassé. II avait désiré le testament; il n'était pas étranger aux manœuvres qui l'avaient préparé. En vain Saint- Simon écrit que cette fortune lui arrivait sans aucune amorce de sa par/; nous avons établi que, depuis près detroisans, il amorçait les Espagnols soit par le souvenir de ses bons traitements à Ryswick, soit par la crainte d'être conquis ou démembrés, soit par l'espérance d'être défendus par lui. Et quand iltintcefruit
(1) Dumont, Corps diplomatique, tome VIII : Icxte du IcdUment.
(2) Journal de Dangeau.
de sa diplomatie ; sa satisfaclion évidente fut une preuve de plus de la part qu'il avait prise à l'œuvre. En créant duc héréditaire ce marquis d'Harcourtqui avait le premier proposé cette solution et n'y avait pas médiocrement travaillé^ il avouait par sa reconnaissance quel .prix il attachait au service rendu. En considérant à table le duc d'Anjou devenu roi, il disait à l'ambassadeur d'Espagne : « Je croîs encore que tout ceci est un songe (1); » n'est-ce pas le langage d'un hommesisatisfaitd'un succès longtemps attendu, qu'il n*a plus d'autre pensée que la crainte de s'en trouver tout à coup dépouillé? Mais comment accorder cet avantage avec les autres arrangements déjà obtenus? Jusqu'à cequ'ilfûtsûrdel'héritage^etpoury suppléer en partie s'il neTobtenaitpas tout entier, il avait enlacé les' puissances maritimes, malgré leurs répugnances et par ses promesses de modération, dans le traité de partage. Il n'était guère possible de se tirer de cet engagement sans imputation de mauvaise foi, sans hostilités de la part des autres contractants furieux d'avoir été pris pour dupes. A un autre point de vue, celui de sa puissance personnelle et de l'intérêt français, le traité de partage était plus avantageux que le testament; on pouvait en croire les craintes exprimées par ses voisins. Ce traité paraissait donnera la France la domination de la Méditerranée, la suprématie commerciale dans le mididerËurope,rarrondissementde son territoire du côté du Rhin : grands épouvantails
{1} Journal de Daageau, novembre 1700.
qiie ses rivaux avaient agités aux yeux des Anglaise! des Hollandais. Par le testament^ il n'avait que la gloire personnelle de substituer un princede sa maison à la maison d'Autriche^ et^ en s'engageant à maintenir rintégrité de la monarchie espagnole, il enlevait à la France le droit, à la première occasion opportune^ d'arrondir sa frontière du nord par ces Pays-Bas objet de la politique si raisonnable de -Richelieu et de Ma* zarin. Ces pensées méritaient bien d'être prises en considération, et elles tiraient une nouvelle force de la nécessité présente de prononcer entre elles. En suivant les deux négociations à la fois^ Louis XIV s'était avant tout proposé de compenser l'insuccès de l'une par la réussite de l'autre,sans trop se préoccuper, avant le résultat, de la contradiction et du moven de les ac« corder entre elles. Maintenant qu'elles avaient réussi toutes les deux, les difficultés se dressaient des deux parts. L^embarras du choix étaitici autre chose qu'un mot, qu'un compliment, qu'une exubérance de fortune ; c'était une véritable perplexité.
Il paraissait y avoir à accepter le testament deu\ raisons plausibles, capables de faire au moins illusion à l'Europe. Premièrement celle que nous venons de dire; le testament n'ajoutait rien au territoire ni à la puissance propre de la.France et ne menaçait aucun de ses voisins, et on verra bientôt que ce fut en effet la première impression de l'esprit public. Secondement la résistance inflexible de l'Autriche et de l'Espagne ensemble au traité. L'Autriche se préparait à s'y opposer par la force ; elle cherchait des alliances en Aile-
magne^ elle avait déjà depuis quelques mois levé des troupes. Il devenait donc nécessaire pour exécuter le traité; pour assurer la part delà France^ de faire la guerre à l'Autriche, et dans cette lutte la France ne pouvait raisonnablement compter sur l'assistance de TAngleterreetdela IloUandemalgré leurs promesses. L'Espagne s'obstinait à ne rien perdre de son unité. Le cardinal Porto-Carrero, membre de la junte de régence, écrivait à l'ambassadeur espagnol à Paris : « Si Sa Majesté très-chrétienne persiste à nous vouloir <A démembrer, vous ne devez pas insister pour le dé- «part du duc d'Anjou; au contraire il faudra que <k Votre Excellence proteste solennellement que ce « n'est qu'à la condition du non-démembrement que « la maison de Bourbon a été appelée à la succession. » Et pour assurer cette unité, l'Espagne pouvait invoquer le testament même qui substituait au duc d* Anjou et au duc de Berry dans la possession de toute la monarchie, l'archiduc Charles d'Autriche; si donc Louis XIV n'acceptait pas l'héritage intact pour un prince français, l'Autriche en prenait possession pour un de ses princes par la volonté du testateur et delà nation intéressée (I). Il devenait ainsi nécessaire de guerroyer les Espagnols pour les démembrer malgré eux, chose odieuse assurément,et de déposséder un héritier qui venait à son rang, par le refus des autres, attentat évident à la légitimité que lui auraient conférée la volonté du dernier roi et les inclinations du peuple.
(l) Mémoires de Torcy.
Louis XIV, dès le 10 novembre, réunit en conseil, pour délibérer sur cette question, le Dauphin et les trois ministres d'État, qui étaient le chancelier, le duc de Beauvilliers et le marquis de Torcy. Selon Saint-Simon et Bnrnet, M"' de Maintenon y fut appelée; mais Torcy réfute expressément cette assertion, et elle-même semble indiquer dans sa correspondance qu'elle n'eut pas voix au chapitre (l), La plupart des considérations que nous venons d'exposer y furent débattues. Le duc de Beauvilliers, partisan du traité de partage, invoqua l'obligation de garder la parole donnée et le grand crédit où cette fidélité établirait la France au dehors, l'avantage certain d'acquérir des contrées contiguësau royaume, et sur la Méditerranée les ports les plus avantageuxau commerce,etlepeudesùreté d'une union intime avec l'Espagne, qui tiendrait à (leine au delà de la première génération. Torcy opina pour l'acceptation du testament par la pensée des résistances de l'Autriche au traité, de la guerre qui s'ensuivrait forcément, de l'isolement où l'Angleterre et la Hollande laisseraient la Fnince; il y joignit l'importance et la force du droit que ferait le testament à l'archiduc en cas de refus de la part du roi. Le chancelier récapitula les deux avis, les arguments pour et contre, sans s'arrêter à aucun. Mais quand ce fut le tourdu Dauphin, cet homme apathique et ordinairement effacé montra une vigueur, une ardeur inconnue, une
(1) Lettre du 25 Dovembre 1700 au cardinal de Noailles : • Si « j'avais eu voix au chapitre, il serait allé en poste. » Il s'agit, ile&t vrai, du départ de Philippe V.'
précision d'idées, qui surprit tout le monde. SaiiU-Simon et M"' de Maintenon lui rendent ici le même témoignage. Il réclama raceeptation, parce que, guerre pour guerre, il valaitmieuxcombaltre.pour le parti qui convenait lemîeuxà la grandeur de la France^etaussià la justice. La succession d'Esi^igne était son héritage, puisque c'était celui de sa mère; il priait donc le roi de le lui accorder, mais il était prêt, pour la tranquillité de l'Europe, à le céder à son second fils; il se contenterait, pour sa propre gloire, de pouvoir dire : « Le roi mon père, et le roi mon fils, » condition assez belle pour être enviée, puisque aucun homme ne s'y était encore trouvé avant lui (1).
Le roi leva la séance sans conclure. L'affaire, disaitil, valait bien de dormir dessus, et d'attendre ce qui viendrait d'Espagne. Les jours suivants il provoqua, il écouta les avis divers de sa cour. Le duc de Bourgogne combattit d'abord l'acceptation (2). Au contraire, les bâtardes chéries du roi,M'" la duchesse et la princesse deConti, le pressèrenld'envoyerpromptementleduc d'Anjou en Espagne, ce qui ne pouvait manquer d'être approuvé, disaient-elles, à en juger par le raisonnement qu'on entendait faire au public (3). Il n'en paraissait pas encore convaincu, car il répondit à cette assurance: a Je suis sûr que, quelque parti que je
(1) Mémoires de Torcy. — Mémoires de Saint-Simon» tome If, chapitres ii et xu. Lettres de Maintenon à la comtesse de Saint- Géran.
(2) Lettres de Maintenon à Saint*Géran.
(3) Dangeau> JourntU, 13 novembre.
LOUIS XIT. — T.* VI. 9
prenne, beaucoup de gens me condamneront. » Ses hésitations apparaissent encore 4ans plusieurs dépêches écritesalors à ses ambassadeurs, et particulièrementcelle dul2 novembre au comte de Briord en Hollande,oCi ilinclineaumaintien du traité de partage(l). Cependant il arrivait des courriers d'Espagne, l'un sur l'autre, avec de nouveaux ordres et de nouveaux empressements pour demander le duc d'Anjou. La nation espagnole était dumémeavis que le dernier roi; levœu desseigneurs était celui des peuples; unempire grand par son passé, grand encore par le nombre de ses États, se plaçait sous la garde et la direction de la maison de Bourbon. Il plut à Louis XIV de répondre à cette confianceen se décidant pour le parti le plus dégagé de l'égoïsme et de l'ambition matérielle, en se faisant prolecteur au lieu de conquérant, en sacrifiant l'augmentation de son territoire à l'accroissement de son ascendant et de son influence morale. Ses sentiments de grandeur et aussi son orgueil y trouvaient
digne satisfaction.
Le 16 novembre, le roi, étant dans son cabinet avec le duc d'Anjou, fitentrer l'ambassadeur d'Espagne.el, lui montrant le prince : « Vous pouvez, lui dit-il, le saluer comme votre roi . » Après quel'ambassadeur ^ fut agenouillé, et eutachevé son compliment, le roilil ouvrir à deux battants la porte de son cabinet. Il y
(1) voir Marias Topin, f Europe etlesB^bons •^'/T'J^ et Ernest Moret, Quinze An. du régne de ^««/^„S.„^ auteure parlent de ces lettres comme en devant la connaissance M. Mignet, qui les a entre les mains.
LE DUC D' ANJOU ROI d'eSPÂGNE 131
avait derrière une multitude de courtisans attirés au lever du roi par la curiosité et Tespérancede connaître enfin la décision suprême. II leur ordonna d'entrer^ parcourut d'un coup d'oeil majestueux toute cette foule^ et dit : « Messieurs^ voici le roi d'Espagne. La naissance l'appelait à cette couronne^ le feu roi aussi par son testament^ toute la nation Ta souhaité et me l'a de* mandé instamment; c'était Tordre du ciel^jeraiac* cordé avec plaisir. » Puis^ se tournant vers le petit-fils qui allait le quitter pour toujours, il ajouta d'un ton à lafoisdigne et ému: «Soyez bon Espagnol^c'est maintenant votre premier devoir; mais souvenez-vous que vousétes né Français pour entretenir l'union entre les deux nations; c'est le moyen de les rendre heureuses et de conserver la paix de l'Europe. » Les deux frères du nouveau roi entrèrent ensuite et échangèrent avec lui des marques de tendresse et des larmes ; ce fut une de ces scènes touchantes qui ont fait dire à M*"^ de Maintenon : « Je n'aurais jamais cru qu'on put être prince et si sensible (1). i» Louis XIV^ comme pour correspondre à ces sentiments et pour retarder la sé« paration, annonça que le roi d'Espagne serait conduit jusqu'à la frontière par ses deux frères. Alors l'ambassadeur d'Espagne s'écria que ce voyageétait désormais aisé^ et que les Pyrénées étaient fondues. Tel est^ sans un mot de plus^ le récit de Dangeau^ qui était présent, et de Saint-Simon^ qui ne fait autre chose en pareille circonstance que de développer Dangeau. Bientôt, en
(l) Maiotonon aa duc de Noailtofl^ 1 i décembre 1700.
circulant dans le |>iibiic,ces faits ou ces paroles se modifièrent par zèle d'embellissement. Le Mercure les tourna à sa mode^ et il fit dire par l'ambassadeur : «( Quelle joie! il n'y a plusde Pyrénées! elles sont abîmées, et nous ne sommes plus qu'un. »
Ainsi ce n'est pas Louis XIV qui a dit : Il n'y a plus de Pyrénées; c'est l'ambassadeur d'Espagne qui en a donnél'idée, etc'est le Mercure c\yn a fait le motdont on s'obstine depuis deux siècles à reporter la gloire à Louis XIV. O authenticité des mots historiques !
Pendant quelques semaines tout fut joie à la cour de France. Leduc d'Anjou, devenu Philippe V, recul immédiatement tous les honneurs ro vaux. Lerorson grand-père lui céda son appartement et son lit, lui donna la droite, et à table un fauteuil et son cadenas, une soucoupe et un verre couvert, et Vessai comme pour lui-même (1). Le Dauphin triomphait. Madame de Maintenon écrivait : « Voilà unegrande grandeur dans la grandissime maison de France (2). » La petite cour de Saint-Germain se félicitait de cette extension de l'importance française comme d'un pronostic f»vorableà leurs espérances. A chaque instant on recevait du dehors les messages les plus avantageux. C'était, le 22 novembre, la reconnaissance de Philippe V à Bruxelles, en qualitéde duc de Brabant,par les soins de l'électeur de Bavière et au chant du Te Deum et
(1) On comprend que ces détails sont empruntés à Stint^moo. H n'y a que lui pour attacher tant de valeur à ces formes de l'étiquette.
(2) Maintenon au cardinal de Noailles, 17 novembre 1700.