DIX MARÉCHAUX A LA FOIS
ments de tous (1). Dans les rangs inférieurs, il fit une promotion de vingt-trois lieutenants généraux, de vingt-quatre maréchaux d^ camp, et de trente et un brigad iers. La marine eut pour sa part quatre nouveaux chefs d'escadre et vingt et un capitaines de vaisseau.
Aux trois armées déjà existantes, il en ajouta une nouvelle contre les Camisards, qu'il composa de dragons levés en Languedoc même et de bataillons tirés des Pays-Bas, d'Allemagne et d'Italie; il en confia le commandement à Montrevel, un des nouveaux maréchaux. Il laissa aux trois premières leurs commandants de l'année précédente, BoufQers, assisté de Villeroiy Vendôme et Villars; mais il lui parut bon d'en former unecinquièmesur la Moselle, pouragiren Lorraine et en Alsace, seconder la jonction de Villarsavec l'électeur de Bavière, et diviser les Impériaux en occupant une partie de leurs forces sur le Rhin. Destinée au duc de Bourgogne, cette cinquième armée fut réellement confiéeau maréchal de Tallard. Grâce à cette activité^ à cette vigilance, il gardera encore en 1703, uialgré plusieurs échecs, la supériorité sur ses ennemis.
La pensée dominante du roi était le secours de l'électeur de Bavière, une diversion puissante en Allemagne, de laquelle, selon lui, dépendait tmiguement le succès de cette ffuerre, et une paix aussi glorieuse pour lui €id* avantageuse pour son allié (2). Il ajournait toute au-
(1) Mémoireê de Saint-Simon^ tome II, chapitre zxxv.
[2] Louis XIV à.Villan, 19 mars 1703: Pelet, tome III, page 538.
tre entreprise après celle-là. Il voyait les Autrichiens réduits à Tinaction en Italie, avec des troupes délabrées^ sur un terrain marécageux^ et le prince Eugène obligé d'aller à Vienne demander des renforts qu'on ne pouvait lui donner. Il projetait de faire passer en Allemagne une partie de l'armée de Vendôme (1). Du côtéduNord^ il recommandait à BoufTlers et à Villeroi de garder l'attitude défensive, de ne livrer bataille que lorsqu'il serait possible de le (aire avec avantage, ou dans le casoù Anvers et Namur seraient menacés. Mais du côté de l'Allemagne il était impatient d'entrer en action .Villars, à peine arrivé à la cour, reçut l'ordre d'en partirdèslelSjanvier 1703. Le roi étaitconvaincu,par divers mouvements des troupes allemandes^ que le prince de Bade se disposait à entrer dans la Bavière; il importait de le retenir dans le voisinagedu Rhin ou de le suivre dans l'électorat. Villars, sur les ordres pressants du roi, prit le parti de passer le Rhin et d'assiéger Kehl, pour couvrir Strasbourg contre toute attaque, pour s'ouvrir une porte de plus sur l'Allemagne^ et un chemin vers les montagnes noires le long d'une rivière (Kinzig,affluentduRhii:i). Onétaitau 12février,rhiver ajoutait ses glaces et ses neiges aux autres difficultés. Le passage s'effectua à Huningue et à Neubourg. De Neubourg à Kehl, il y avait vingt lieues de paysennemi à traverser avec un équipage d'artillerie et de vivres,àpas6erentrelesgarnisonsallemandes de Brisaeh
']) Louis XIV è Vendôme, 11 décembre 1712: Met, tome Hl, page 150.
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et de Priboiirg^ à franchir des ruisseaux ou des défilés épuisés de vivres pendant la campagne précédente^ à emporter toutes les redoutes des bords du Rhin^ et peut-être au bout du voyage àcombaltre une armée retranchée derrière la Kinzig. L'audace fit la fortune de l'entreprise. Le prince de Bade^ ne soupçonnant pas une telle témérité, ne prit aucunemesurepourla combattre ; chaque quartier ennemi, surpris dans son isolement, ne songea qu'à fuir dans les places fortes. Sans perdre un soldat, les Français s'emparèrent de plus de cinquante redoutes ou forts, et même de quelques villes impériales telles qu'Offenbourg; où ils trouvèrent de Tartillerie et des munitions de guerre et de bouche, destinées à approvisionner Kehl, qui servirent à l'attaquer. Le prince de Bade inquiet se hâta de rappeler dans ses lignes de Bûhl ce qu'il avait encore de troupes sur la rive gauche, et celles qu'il avait détachées vers la Bavière ; dans la nuit du 25 au 26 février, Villars ouvrit la tranchée devant Kehl.
Uneégale activité présida aux opérations du siège; deux ponts de bateaux sur le Rhin, ouvrant la communication avec Strasbourg, permirent de recevoir de cette ville des renforts et de l'artillerie, et de transporter les blessés dans de bons hôpitaux. Pour soutenir le cœur des soldats, Villars passait une partiedes nuits avec eux dans la tranchée, buvait du brandevin à leur santé^ et leur faisait des contes joyeux, disant entreautrès choses qu'il n'y avai tque lesFrançais pour prendre les villes pendant l'hiver (1). Dans le désir d'en finir
(1) Méfnaires du Villara.
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vite, il ne tiat aucun compte des observations des ingénieurs; il se vante mêmede n'avoir pas respecté dV vantage l'avis de Vauban, qui aurait voulu venir à ce siège (1). La ville avait deux ouvrages à corne; il n'en voulut attaquer qu'un seul, mais avec une si grande énergie, que le 6 mars^ le dixième jour, il s*en empara par an vigoureux assauU La contrescarpe était encore entière^ les fossés pleins d'eau el bien revêtus. Si on prenait la place dans cet état , des réparations faciles et peu coûteuses suffiraient pour en faire une citadelle française presque inexpugnable sur le territoire allemand. Dans cet espoir^ pour presser la reddition par la peur^ il fit préparer des batteries formidables, et sommer le commandant avec la menace de ne lerecevoirqu'à discrétion si une fois ses nouvelles batteries commençaient à tirer. Le commandant, qui s'était jusque-là défendu assez mollement et qui ne voyait venir aucun secours, aima mieux capituler avec les honneurs de la guerre. Le 12 mars^ il rendit Kehl, y laissant vingt-4iuit pièces de canon, vingt-six milliers de poudre, et d'autres provisions bien plus considérables que le vainqueur n'avait pu l'espérer.
Ce glorieux début fut suivi d'un temps d'arrêt que
(1) DangeaUy 12 février 1703: Le roi dit à Vaaban : « Songez-vous, monsieur le maréchal, que cet emploi est au-dessous de votre dignité? — Sire, lui répondit-il, il s'agit de vous servir, ce que je crois pouvoir faire utilement en cette occasion. Je laisserai le bâton de maréchal à la porte, el j'aiderai peut-être à la prise de la place. Plus voas nous élevez et plus nous devons avoir envie de vous servir. » Le ro ne veut pas lui permettre d'y aller^ mais il insiste encon>«
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l'on ne comprit pas en France. A la victoire des Français corresponda ient les exploits inespérés de l'électeur de Bavière. Ce prince^ tour à tour nonchalant etactif^ avait aussi attaqué en plein hiver les Impériaux dans son voisinage. I i avaitpris, sur le Danube^ la vil le palatine de Neubourg entre Donawerth etlngolstadt(l), le 2 février. La veille de la prise de Kehl^ il dispersait à Scharding sur l'Inn une armée d'Autrichiens et de Saxons qui menaçait la Bavière (11 mars); les jours suivants^ il écai'ta du Danube les troupesdes Cercles commandées par le comte de St yrum, et mit la main sur JEtatisbonne pour s'assurer le passageet le coursdo fleuve. Villars avait applaudi à la prise de Neuboarg pour Télecteur et pour lui-même^ puisqu'il ne s'oubliait jamais : «Il faut; lui écrivait-il; que vous partagiez l'Empire et que je sois connétable (S). » Ce ton décidé était d'un bon augure pour la jonction^ et le bonheur inattendu de Télecteur semblait la rendre plus facile. On apprit avec surprise qa au lieu de saisir cette occasion, Villars repassait le Rhin^ et renvoyait ses troupes dans leurs quartiers. Ses ennemis en donnèrent le motif odieux et moqueur, qu'il était impatient de revoir sa femme. Lui-même, en se plaignant de n'être pas rémunéré selon ses mérites, de n'être pas encore élevé au rang de duc, pouvait donner à penser qull n'avait de zèleque pour sa propre élévation (3) . Réellement ses rai-
(1) Ne pas confondre avec le petit Neuboarg des bords du Rhin, que Villars avait occupé avant Priedlingen. '2) Mémoires de Villars.
(3) Il écrivait à Chamillard, 27 mars 1703 : c On commence par
sons étaient conformés à la prudence : la fatigue de ses troupes^ et leur pénurie en armes et en vêtements^ le danger d'affronter les montagnes quand la neige les rendait inabordables au simple voyageur^ ou de risquer^ sans les ressources nécessaires, une bataille contre le prince de Bade qui ne manquerait pas de disputer le passage. Aussi bien^ après les derniers succèsde l'électeur, le secours était moins pressé.
Mais LfOuis XIV fut inflexible. La jonction était sa pensée, il signifia à Villars d'avoir, sous peine de disgrâce, à n'en pas retarder Texécution. « Je vous ordonne^ lui disait-il (1), à moins qu^il n'y ait une impossibilité entière ou que la perte de mes troupes soit certaine, de vous mettre en état d'exécuter, sans perdre un moment, les ordres quejevous ai envoyés; etpour qu'à l'avenir il n'arrive plus de pareils contre-temps^ vous ne prendrez pas sur vous des choses de pareille conséquence sans avoir reçu mes ordres Tout cela
me gronder; ce n'est pas la bonne maniàre. Il fallait me mander: « Le roi sait que votre zèle et un désir de gloire vont tellement ayant « tout dans votre cœur, que les récompenses ne sont pas nécessaires (c pour vous exciter. Cependant, comme rien n'est plus important qoe « la jonction. Sa Majesté envoie à M. l'électeur de Bavière un brevet de « duc pareil à ceux qu*elle a déjà donnés à MM. de BoufHers et d'Ha^ tt court, pour vous le remettre aussitôt que son armée aura rejoint le6 a troupes bavaroises. Après cela, allez vers l'Autriche, divisez les a forces de l'Empire et forcez-le à la paix... >
a Voilà, monsieur» des paroles nécessaires, non pour augmenter le zèle, il est toujours égal, mais pour que votre général ait Fesprit plus libre, le cœur satisfait, et que, jugeant de sa fortune dans k guerre par celle qu'il trowte dans ^n élévation^ il ne cnrie rien impossible, . . » Pelet, tome III, page 547.
(1) Louis XIV à Villars, 19 mars 1703 : Pelet, tome ItL page 538.