‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 4)Chapitre 82 sur 135 · FÉNELON AMI DE LA PAIX A TOUT PRIX · texte numérisé non relu

FÉNELON AMI DE LA PAIX A TOUT PRIX

à Tex pulsion de son petit-fils par les soupçons natu* rels qu'^inspirait aux alliés la mauvaise foi éprouvée du roi de France. Le roi n'avait41 pas, malgré les promesses des Pyrénées^ repris en main la oause du Portugal contre TEspagne? Les alliés, qui s'en souvenaient^prenaientleurs précautions pourempécberque la promesse d'abandonner Philippe V àlui^-méme ne fut qu'une comédie. Le roi n'avait que l'mufruii et non ia propriété de son royaume; il n^élait pas libre de hasarder la France pour l'intérêt personnel d'un des princes ses petits-fils, cadet de la maison royale. Phi^ lippe V ne tenant l'Espagne que de la concession gratuite du roi et du dauphin^ il n'avait pas le droit de la retenir quand ses pères et bienfaiteurs voulaient la lui reprendre. Si le roi ressentait trop de répugnance à combattre par les armes Philippe V^ il ne devait pas lui être moins douloureux de le voir attaqué^ pressé par ses ennemis^ peut^tre abandonné par les Espa* gnols^ sans oser le secourir, et de demeurer tranquille spectateur de sa perte. Entre ces deux nécessités, il lui restait l'expédient facile d'envoyer des troupes en Espagne^ non pas pour combattre son petit-fils conjointement à ses ennemis, mais pour Venlever aux en« nemis eux-mêmes et le ramener en sûreté auprès de sonaïeul (1). Enfin, dans un troisième mémoire, il en Tenait à nier les droits de Philippe V à la couronne d'ESspagne, à soutenir la validité des renonciations

(1) Fénelon, Mémoire sur les raisons qui semblent obliger Phi^ lippe V à abdiquer la couronne d'Espagne,

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d^Anne d'Autriche et de Marie-Thérèse^ à condamner comme un abus que les filles mariées dans les pays étrangers succèdent aux souverainetés de leurs pères. <t Lia France n'a jamais admis de telles successions^ et <{ les autres nations auraient dû les rejeter de même, tt Une nation nedevraitpass'assujettiràladominatioD a d'un étranger qui descend par les femmes du soa- (c verain de cette nation. Une nation entière n'appa^ <c tient pas en propre à une fille^ comme un pré ou « comme une vigne^ ensortequela propriété en puisse a être transférée comme une dot à des étrangers (1).» Fénelon n'avait pas toujours tenu ce langage; en 1702, il n'avait pas craint d'approuver la guerre pour la succession d'Espagne comme aussi juste quela précédente l'étaitpeu (2); maintenant, après avoire\amioé les chosesde plus près, il reconnaissait son erreur.

Ces idées si hardies que les modernes croiraient les avoir seuls inventées, cette réfutation de tous les manifestes par lesquels Louis XIV avait soutenu les droits de la ReinCy et surtout cette singulière façon d^ enlever un roi récalcitrant comme on ramène au logis pour son bien un écolier fugitif, auraient sans doute tour à tour irrité le roi etprovoqué son sourire. Il est probable qu'il n'en connut rien, sauf peut-être parua timide reflet que ses ministres en laissèrent percer dans leurs conseils. Il n'en avait pas d'ailleurs besoin pour offrir encore une fois à la paix les plus cruels

(1) Fénelon, Examen des droits de Philippe V àla couronne (Tlfpagne.

(2) Fragment d'un Mémoire sur la campagne de 1702.

sacrifices; il suflisaity pour l'y déterminer, de Tépuisement de ses provinces, des souffrances toujours croissantes de ses sujets, de l'impuissance du ministre des finances à trouver les fonds nécessaires pour une guerre contre toute l'Europe (1). Aussi dès que les Hollandais eurent laissé entrevoirquelque disposition à rouvrir les négociations, il s'empressa de saisir ce dernier moyen de salut. Les alliés n'étaient plus aussi sàrs d'eux-mêmes qu'ils l'avaient affecté à La Haye. La publication des Préliminaires leur avait nui auprès de l'opinion publique, et surtout la clause qui semblait obliger le roi à tourner ses armes contre son petit-fils. Ils avaient même essayé de désavouer une intention aussi odieuse; ils étaient en outre avertis, par les derniers actes de vigueur des Français, que leur adversaire, qu'ils croyaient mort, pourrait bien avoir encore de la vie. De son côté, le roi était informé du mécontentement de quelques princes d'Empire contre les chefs de la coalition, et de dissensions dans legouvernement anglais dont les suites seraient peutêtre favorables à la paix . De ces calculs sortirent entre les Hollandais et Louis XIV les conférences de Gertruydenberg (de mars à juillet 1710).

De tous les articles préliminaires, il y en avait deux, le IV' et le xxxvii', qui répugnaient particulièrement à Louis XIV. Par le iv*, la monarchie espagnole devait être abandonnée, en deux mois ^ dans toute son

(1) Mémoires de Torcy» seconde partie : conférences de Gertniydenberg.

intégrité, par Philippe V, bous peine pour hû d'èlre expulsé par les alliés et par son grand-père. Par le xxxvii*, toutes lefi restitutions^ évacuations de territoires promises aux différents alliés par Louis XIV devaient être exécutées dans le même délai de deia mois y sous peine pour lui de larupture des négociations et de la reprise des hostilités. Or^ deux mois ne suffisaient ni pour faire sortir Philippe V d'Espagne par la persuasion ou parla force^ ni pour exécuter toutes les restitutions ou démolitions promises dans lescoii* ditions exigées. Par une monstruosité jusqu'alors inouïe en diplomatie^ il fallait accomplir immédiatement les propositions préliminaires^ avant la conelusion du traité définitif, sans quoi il n'y aurait pas de traité définitif. Le roi demandait donc que ces deux articles fussent modifiés; et dans son désir sincère de la paix^ il acceptait tout le reste des préliminaires. Ses propositions peuvent se formuler ainsi : 1° Qu'il fût donné un dédommagement à Philippe V en retour de sa renonciation à la monarchie espagnole; si Philippe V n'acceptait pas^ le roi s'engageait à lui refuser tout secours et à défendre à tous ses sujets^ officiers et soldats^ de prendre du service en Espagne; jXHir garantie de sa parole^ il livrerait en otage aux Hollandais^ jusqu'à la lin de la guerre, les villes de Bei^ues, Douai, Charlemont et Aire ; 2^ Que l'on continuât la trêve jusqu'à la conclusion de la paix définitive; le roi, aussitôt après la signature^ livrerait aux Hollandais leur barrière, raserait Dunkerque et les places d'Alsace.

Les plénipotentiaires français étaient le maréchal d'HuxelIes, l'ancien défenseur de Mayence, et l'abbé de Polignac (plus tard cardinal)^ déjà connu par une ambassade en Pologne, homme d'esprit et d^éioquence, auquel l'avenir réservait, en Hollande même, l'honneur de terminer la guerre. Pour le moment il dut se contenter du mérite pi us modes te de la patience, vertu recommandée par Louis XIV à ses représentants comme la plus nécessaire avec des Hollandais. Ceux-ci, en effet, se rendirent bientôt insupportables. D'abord, toujours avec un air protecteur, ils affectèrent de se cacher pour rendre service à la France. Ils avaient demandé qu'on ne leur envoyât pas de personnages pour négocier. D'Huxelles eut ordreen conséquence de ne mettre ses armes à rien, de ne montrer ni son bâton, ni son collier de l'ordre, et l'abbé dePolignac ne devait jamais paraître qu'en habit de cavalier. Les premières conférences eurent lieu sur des yachts; on proposa même aux deux Français d'y habiter dans un isolement complet, et ce fut une sorte de grâce, en vue de l'incommodité, que de leur permettre de prendre un logement dans la ville. Dès le premier jour,Buys etWanderdussen (car c'étaient toujours lesmémes) refusèrent tout accommodement. Toute la monarchie d'Espagne appartenant à l'archiduc, il était contraire à l'équité d'en prétendre le lûoindre dédommagement au profit du duc d'Anjou qui n'y avait nul droit. La seule contrainte à laquelle Philippe V pût céder, c'était l'union des armes du foi à celles des alliés. Les villes, offertes pour gages

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de la parole du roi^ devaient être au choix des alliés^ non au sien. Enfin les préliminaires ne suffisaient plus ; quand ils seraient signés^ les alliés se réservaient des demandesultérieures ; celles des Hollandais^ avouées tout bas par un des députés^ consistaient dans Tabandoh perpétuel à la Hollande de Va lenciennes, Douai et Cassel^ et le remboursement des frais qu'avaient coûté les sièges de Tournay etdeMons.

Les plénipotentiaires français insistèrent pour le dédommagement de Philippe V. Hs réclamèrent d'abord Naples et la Sicile avec les villes de Toscane, qui furent absolument refusés parce qu'il ne convenait pas qu'un prince français eût un pied en Italie; ils proposèrent ensuite le royaume d'Aragon qui ne fut pas moins vivement refusé, parce que FAragon était contiaent d'Espagne et la nation même. Les Hollandais voulaient bien admettre seulement qu'il fût possible, pour lebien de lapaix^d'accorder un dédommagement; mais le plus petit possible, et ils ne le définirent pas. Ils ajoutèrent immédiatement que ce partage ne serait accordé que si le roi s'engageait à joindre ses armes à celles des alliés pour contraindre Philippe Y à sortir d'Espagne, et à se contenter de la portion congrue qui lui serait laissée. Dès lors, cette exigence que, quelques mois auparavant, les alliés prétendaient désavouer, se représenta explicitement à chaque conférence, devint la condition essentielle de tout accord, et à la fin le prétexte pour rompre les négociations. c< Nul traité, dit Torcy , sans cette condition, nul expé- « dientpour en adoucir la rigueur.» C'est que les alliés

se sentaient faibles pour dépouiller par leurs seules forces le roi d'Espagne. Philippe V, appuyé plus que jamais sur les Espagnols, se sentait fort ; il traitait de molle la conduite de la France, et de désir effréné Tem-

pressementqu'elletémoignaitpourterminerla guerre. A une si grande distance, sans autre communication que par mer, les alliés s'effrayaient de l'incertitude des dangers de la lutte. Il n'y avait de passage commode que par la France, d'armée en étal d'agir qu'une armée française.

«( Déclarez donc, disaient un jour les députés hol- « landais, à quoi le roi s'oblige pour assurer la restitu- « tion effective de l'Espagne, d — «A telles conditions a que vous voudrez, répondirent les plénipoten- « tiaires, excepté celle de faire directement la guerre à a son petit-fils, i» Il n'était pas permis cette fois de douter desa sincérité; il en donna un gage irrécusable en promettant aux alliés des subsides en argent pour les aider à détrôner Philippe V, si le prince ne se résignait pas au dédommagement qu'on voudrait bien lui laisser; il leuroffrait cinq cent mille livres ou un million par mois, c'est-à-dire le chiffre même ou le double de ce que lui avait coûté jusque-là l'entretien d'une armée françaiseen Espagne. Il poussa encore plus loin dans l'intérêt de la paix générale ; on savait déjà à quelles demandes ultérieures on pouvait s'attendre delà part des Hollandais. On apprit bientôt que l'Autriche entendait réclamer, non plus seulement Strasbourg et Brisach,mais l'Alsace entièrepouren gratifier le duc de Lorraine. L'Alsace, cette avant-garde de la France sur

le Rhin, cette frontière acquise par Richelieu et tant de fois sauvée des revendications allemandes ; « c'était le comble du sacrifice. » Louis XIV, déterminé à faire cesser le fléau de la guerre, envoya à ses plénipotentiaires Tordre de promettre l'Alsace à rAutriche et Valenciennes àla Hollande.

Ils auraient du être satisfaits, mais ils ne voulaient pasTétre. Acculée dans ses derniers retranchements, leur mauvaise foi éclata par un ultimatum inattendu et intolérable (13juillet). Laissant de côté l'Alsace el Valenciennes que Louis XI V accordait, ils redoublèrent d'exigences sur l'article qu'il était déterminé à rejeter. Ilsprétendirentqueleroisechargeâtseuldecombattre et de chasser Philippe V. « La volonté des alliés, dite rent, de la part de Heinsius, les députés hollandais, « est que le roi se charge ou de persuader le roi d'Es- « pagne ou de le contraindre lui seul de renoncer à <i toute la monarchie. L'argent et la jonction des trou- « pes françaises ne leur convient pas; l'exécution do a traité est la seule sûreté qu'ils exigeât, et qu'il soit sa- « tisfaitàtous les articles préliminaires dans l'espace a de deux mois. Ce terme expiré, la trêve est rompue; a la guerre recommencera quand méme^ de la part du «roi, les autres conditions préliminaires auraient été « pleinement accomplies. )»

Mais jusque-là les alliés ne récUmaieni que le concours du roi de France contre Philippe V; ils prenaient pour eux une part des charges de son expulsion. « Oui, (( dirent les Holland^iis, mais les choses sont changées; « il n'est plus question d'un tel concert, et de ia part

CONFERENCES DE GERTRUTDENBERG 491

«c de nos maîtres nous désavouons la proposition. Il « ne s'agit plus de chercher des expédients ; l'unique « moyen d'avoir la paix est que les alliés reçoivent des <c mains du roi l'Espagne et les Indes. Ce n'est point à « eux à s'embarrasser des moyens; il suffit qu'ils s'en- <( gagent à laisser au roi Philippe le partage qu'ils lui «assigneront; ils s^en expliqueront quand ils le ju- «geronlà propos, t» A cette déclaration était jointe la promesse d'accorder quinze jours à Louis XIV pour répondre (1).

Tant d'insolence, comme les préliminaires, ranima en France l'esprit national. Le roi eût regardé comme un affront de profiter des quinze jours que les Hollandais ne lui laissaient que par miséricorde. 11 rappela sans déhû ses plénipotentiaires. Il montra « le sang^ « froid d'un homme maître de la paixet de la guerre. » L'ardeur des princes, des grands seigneurs, moins prudente, mais d'un bon exemple, était d'un favorable augure; jamais ils n'avaient été « moins courtisans et a plus citorens (2). Mais puisque le roi ne pouvait «obtenir une paix honorable et n'acceptait pas une « paix honteuse, » il fallait songer à la guerre et à la défense du territoire, et celte guerre ne fut pas heureuse; les alliés purent se flatter d'avoir fort avancé leurs af^ foires en refusant de traiter.

Leshostilitésavaientreprispendant les conférences de Gertruydenberg. Villars, mal remis de sa blessure,

(1) Mémoire de Torey.

(2) Maintenon à Noailles, 15 juillet 1710.

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mal secondé par des troupes mal payées^ affaibli par des désertions fréquentes (1)^ n'avait pu empêcher les alliés de prendre Douai (25 juin). Ils menaçaient Tune après l'autre les villes de la frontière française, les an-, neaux de la chaîne de fer y comme ils disaient, et dans cette campagne ils occupèrent successivement Béthune (?9 août), Saint- Venant (29 septembre). Aire (9 novembre). Le Midi s'agitait sous la triple conspiration du duc de Savoie, des Anglais de la Méditerranée, et des Camisards toujours prêts à répondre au\ appels de l'étranger. Une flotte anglaise débarqua à Cette plusieurs milliers d'hommes et des fusils pour les Camisards; ils s'attendaientà être rejoints par vingt mille révoltés de l'intérieur. Le duc de Noailles, commandant de l'armée du Roussillon, accourut avec un détachement d'infanterie et douze pièces de canon au secours du gouverneur du Languedoc, si rapidement et si à propos que l'ennemi se hâta de se rembarquer, et qu'aucun camisard ne bougea. Il y acquit unecer^ taine gloire. Louis XIV et madame dcMaintenon le félicitèrent avec enthousiasme (2)et le peuplede Paris, émerveillé de cette activité,répétait que,8'ilavaitmarché si vite, c^ était que le diable F avait porté. Ce fut le plus grand succès de l'année, et nous venons de voir qu'il n'arrêtait pas les progrès de l'ennemi dans le Nord. Berwick eut l'avantage de ne pas laisser entamer le ter ritoire français, mais il échoua dans une tentative di-

(1) Mémoires de Villars.

(2) CEuvres de Louis XIV: lettre au duc de Noailles, 4 aoôl 1710; lettre de Maintenon à Noailles, 5 août.

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