‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 5)Chapitre 120 sur 136 · DESTRUCTION DE PORT-ROYAL DES CHAMPS · texte numérisé non relu

DESTRUCTION DE PORT-ROYAL DES CHAMPS

ment la réunion des deux maisons. Clémenl XI la ^ donna ( 1 708), mais, par un ménagement paternel pour ^ les personnes, il laissait les religieuses des Champs ^ dans leur monastère jusqu'à leur mortj désormais ^' sous la direction de Tabbesse de Paris, il n'y avait ^ guère à craindre la contagion de leur doctrine. Celte

transaction ne satisfit pas les conseillers du roi; aussi ^ bien les religieuses la repoussaient elles-mêmes; elles ■* refusaient absolument de reconnaître pour leur supéi rieure Tabbessede Paris. On insista donc auprès du ^ saint-siége, et le pape accorda à la fin (mars 1709) une ■ autre bulle qui ordonnait de transférer les religieuses s des Champs en divers monastères.

s C'est surtout l'exécution de cette sentence quia ému

* les contemporains, et laissé à Louis XIV jusque dans

* la postérité un caractère de persécution froide et vindicative. Le 29 octobre 1709, d'Argenson se présenta à Port-Royal des Champs, comme le lieutenant civil en 1664, avec une nombreuse escorte d'archers et des voitures. Il se fit ouvrir la grille au nom du roi, et rassembla les religieuses dans la salle du chapitre. Après les avoir comptées, il leur lut l'arrêt du Conseil < jui ordonnait leur dispersion, et exhiba les lettres de cachet prêtes à recevoir le nom de chacune d'elles, et adressées aux supérieures des différentes communautés où elles devaient être conduites. Il fallut partir en quelqiies heures. Ce ne fut pas sans une certaine compassion que le magistrat les vit s'embrasser avant la séparation, se donner rendez-vous dans rÉternité, demander la bénédiction de leur supérieure, ou sortir

d'un pas ralenti par Tâge ou parles infirmités. II ev prima même le regret d'avoir à remplir une mission si triste^ et par moments l'impatience d'en avoir fini. Mais ce sentiment hâta l'opération. Avant la nuit, il ne restait plus dans la maison qu'une escouade d'archers du guet; toutes les voitures étaient en roule vers Amiens, Blois ou Nevers. On entendait seulementdans la vallée, disent les historiens de Port-Royal, les cris des pauvres du voisinage qui réclamaient <c leurs mères, « leurs bienfaitrices. » Ces cris s'étendirent bientôt au loin. Il y eut, dit Pénelon, « un soulèvement du public « sur la translation des filles de Port-Royal (1), » où il croyait reconnaître une preuve des progrès du parti, et il écrivait au duc de Chevreuse : « Pendant que ces théonlogies mettent de si dangereux préjugés dans les <c esprits, un coup d'autorité comme celui qu'on vient c< de faire à Port-Royal ne peut qu'exciter la compas- <c sion pour ces filles, et l'indignation contre leurs perc( sécuteurs (2). » Ces sages observations ne réussirent pas à inspirer au Conseil du roi plus de modération. Un arrêt du 22 janvier 1710 ordonna la démolition des bâtiments de Port-Royal, bientôt suivie de l'exhumation des morts fameux qui reposaient dans le cimetière.

Tous ces actes, aussi bien que les controverses dont ils étaient la suite, ont été imputés aux jésuites, et en

(1) Fénelon : Mémoire au père Le Tellier, 1710, sur les affaires du jansénisme, section II : Œuvres de Fénelon, tome 111, page 170.

(2) Fénelon à Chevreuse, 24 novembre 1709: tome III des Œucrtt de Fénelon, page 815.

particulier au père LeTellier, confesseur du roi. C'était le mot d'ordre du parti janséniste au xvii* siècle ; c'estdevenu, parla force de l'usage, par l'habitude de le répéter, la seule vérité possible, une foi historique contre laquelle il n'y a pas à revenir. « Les jésuites, dit « ironiquement Pénelon, ont fait les censures des face cultes de théologie dont ils sont exclus. Ils ont préce sidé aux assemblées pour régler les délibérations de c( l'Eglise de France ; ils ont conduit la plume de tous ce les évêques dans leurs mandements. Ils ont donné a des leçons à tous les papes pour composer leurs ce brefs; ils ont dicté les constitutions du saint-siége. ce L'Eglise entière devenue imbécile, malgré les procc messes de son Epoux, n'est plus que l'organe de ce cette compagnie pélagienne (1). » Il y avait pourtant à ces axiomes plus d'une contradiction. Les ennemis mêmes des jésuites s'accordent à louer le père de La Chaise, confesseur du roi pendant trentequatre ans, et qui ne mourut qu'en janvier 1709. Sa bonhomie, sa simplicité, sa douceup, son empressement serviable pour tout le monde, ont été reconnus par Saint-Simon, et quant à son influence, il paraît qu'elle n'effrayait pas beaucoup M™^ de Maintenon, qui était peu amie des jésuites. Car cette dame écrivait au cardinal de Noailles, pour le rassurer, en 1701 : ce Jamais les jésuites n'ont été plus ce faibles qu'ils le sont ; le père de La Chaise n'ose par-

,1) Fénelon, Instruction pastorale en forme de dialogues; préambule.

« ler,Ieurs meilleurs amiseiioiîtpitié,ils n'ont de pou- « voir que dans leur collège. . . Le bon homme^ encore « un coup, n'a nul crédit (1). » Il pourrait donc être équitable de n'admettre l'action dominante des jésuites sur l'esprit du roi, qu'à partir de Tentrée en fonctions du père Le Tellier. « Tous les Mémoires du « temps, dit le cardinal deBausset, se sont exprimés « sur le père Le Tellier avec une telle sévérité qu'il est « difficile de ne pas croire qu'il a mérité, au moins en « partie, les reproches qu'on a faits à son caractère (2).» Mais ici encore l'équité nous fait un devoir de reconnaître que, dans sa lutte contre le cardinal de Noailles, il a été provoqué ou excité par les colères injustes et les caprices singuliers d'un adversaire plus préoccupé de son importance personnelle que de la défense de la vérité.

La question duC«^ de comcience étant réglée en principe, la controverse se report:i sur le livre de Quesnel dont les partisans se prévalaient de l'approbation du cardinal de Noailles. Deux évêques fort peu connus à la cour, mais très-estimables par le dévouement à leurs fonctions, ceux de Luçon et de La Rochelle, publièrent contre la doctrine dfe ce livre (1711) une instruction pastorale qui formait une espèce de traité dogmatique sur la grâce, sans aucune allusion personnelle. Le cardinal de Noailles, qui n'y était pas nommé ni même désigné, crut cependant y reconnaître un

il) Lettres de Maintenoii, 17 février 1701. ? Histoire de Fénelon, livre VI, § ix.

acte d'hostilité contre lui, parce que Timprimeur, dans l'intérêt du débit de l'œuvre, en avait fait placarder des exemplaires dans Paris et jusqu'aux portes de l'archevêché. Il voulut se venger avec éclat, et, par un mauvais conseil de sa colère, il fit chasser honteusement du séminaire de Saint-Sulpice les neveux des deux évêques qui étaient fort innocents de la réclame de l'imprimeur. Les évêques, fort justement blessés de cet affront de famille, réclamèrent auprès du roi, et cette fois, dans une lettre confidentielle, ils parlèrent explicitement du cardinal comme d'un fauteur des novateurs et des hérétiques; mais leur lettre fut livrée à la publicité par l'infidélité d'un commis. Si le cardinal avait le droit de se plaindre de la forme et de la gravité de la dénonciation, il devait à sa dignité de ne pas se faire justice lui-même. Au lieu de le comprendre, il se laissa emporter jusqu'à la violation de l'ordre hiérarchique, jusqu'à s'attribuer uti^ juridiction qu'il n'avait pas. Il publia un mandement contre l'instruction pastorale des deux évêques, dans lequel il la déclarait infectée des erreurs de Baïus et de Jansénius, et, non content d'en interdire la lecture dans son diocèse, il la condamnait solennellement comme si les deux évêques eussent été dans sa dépendance (1).

(Il Voici comment Fénelon explique et réfute cet abus d'autorité : a Quand môme l'instruction pastorale serait défectueuse, M. le cardinal de Noailles n'était pas en droit de prohiber, par un acte solennel de juridiction, cet acte solennel de la juridiction épiscopale. Il pouvait empêcher le débit du mandement et se pourvoir devant le juge commun. Il pouvait môme enseigner, par un autre mandement

632 SECONDE ÉPOQUE DU JANSÉNISBfE

Par cette usurpation d'une amtoriié patriarcale y il souleva contre lui un grand nombre d'évêques, et mécontenta fort le roi. Il crut répondre péremptoirement à ces plaintes par une affectation de mépris pour de petits évêques ; on trouve dans une de ses lettres à M"* de Maintenon cette parole regrettable : « Est-il juste que, tandis que les plus vils des prélats font des mandements, un archevêque de Paris n*ait pas le droit d'en faire?»

Dès le commencement, il s'en était, selon la formule banale, pris aux jésuites. Il les accusait d'â^m/tr JHèpi^ copaty de le diviser, d'y faire entreries sujets /t?^ /^Aii

minces et les plus dépendants d'eux (1). Etait-ce Torgueil du grand seigneur blessé de se voir donner des collègues d'une naissance inférieure à la sienne^ et une protestation contre cette sainte égalité par le mérite personnel que l'Eglise a introduite dans la société en la pratiquant la première ? Il traitait de même le père Le Tellier, fils, en effet, d'un pauvre paysan : « Le père LeTellier, disait-il, est dans ce goût, et plus qu'un autre.» Il crut bientôt avoir pris les jésuites en flagrant délit de guerre secrète contre lui. Une lettre dérobée lui fut apportée, dans laquelle un neveu de l'évéque de Clermont invitait son oncle à prendre la

opposé, une doctrine contraire à celle de cette iostmctioii pastorale, s'il la croyait pleine d'erreurs; mais il n'avait aucun droit de prononcer un jugement solennel contre le jugement épisoopal de deux évêques indépendants de lui, » Fénelon, tome IV, page SDl : réponse à l'évéque de La Rochelle.

'l) Lettre du cardinal à Maintenon, 11 mai 1711.

i défense des évêques de Lucon et de La Rochelle, lui ^ envoyait le modèle d'un mandement contre le père ■ Quesnel, et lui promettait l'assistance du père Le Tellier. Il tenait donc les preuves d'un complot des jésuites contre lui ; il en envoya les pièces au roi ; mais, au lieu d'attendre une réponse, il se hâta de retirer les pouvoirs à la plupartdes jésuites qui exerçaient dans le diocèse de Paris, sous ce prétexte qvUls ensei" gnaient une mauvaise doctrine et soulevaient le troupeau contre le pasteur. La précipitation ne lui permit pas de voir dans quelle contradiction il se jetait. Cette mauvaise doctrine ne l'avait pas empêché depuis trenteans de confier des pouvoirs aux jésuites ; et si les jésuites soulevaient vraiment le troupeau contre le pasteur, il ne suffisait pas de les accuser tout haut,il fallait produiredes preuves publiques comme l'accusation. Cette remarque est de Fénelon. M"*® de Maintenon, qui ne se lasse pas de rappeler le cardinal au calme et au bon sens, lui écrivait de son côté : ce De dire que les jésuites « sont incapables de confesser, il n'est pas possible (( qu'ils soient devenus tels dans un moment; s'ils sont « dans une intrigue contre vous, ce ne sont que quelce ques particuliers, et vous faites affronta tout lecorps a à qui vous faites un crime de ce qu'il se dit innoc( cent. » Il s'opiniâtra. Il n'avait pas osé interdire le père Le Tellier, le confesseur du roi, précisément celui qu'il voulait frapper avant tous les autres; mais il s'obstina à demander que le roi changeât de confesseur. « Il y va, écrivait-il, du salut du roi. Le père Le (( Tellier manqueaux premiers principes de la probité

« et de la sincérité (1)^» et il continua à réclamer contre le mauvais choix desévéques.

Telle fut la cause de la rupture entre le cardinal et le roi. Le cardinal, en dépit des conseils de M"' de Maintenon, refusa de revenir sur son interdit^ affectant toujours de le présenter comme une afiaire spirituelle^ comme un devoir de conscience; et le roi n'y voulut jamais voir (\\i^ un procédé- particulier ^ que la vengeance personnelle d'une prétendue Oy^/w^(2). De là^ pour le cardinal^ la popularité qui s'attache à tout acte de résistance contre une autorité puissante, et pour les jésuites l'imputation d'avoir exploité contre un prélat vertueux et courageux l'aveuglement où ils tenaient le roi. Fénelon leur conseillait de s'eflacer dans cette circonstance, de supporter avec patience et humilité ce qui n'intéressait que leur ordre, et de ne pas souffrir que le roi s^ échauffât sur cet article (3). Si le père Le Tel lier peut mériter le reproche de n'avoir pas adopté cette règle de conduite^ on va voir que le cardinal s'engagea de lui-même dans des démarches fort propres à échauffer le roi sans l'intervention d'aucun conseiller.

Le roi avait chargé le duc de Bourgogne de ménager un accommodement entre le cardinal et les deux évêques de Luçon et de La Rochelle. Ce prince, avec l'assistance de l'archevéquede Bordeaux, de Tévéque

;1) Letlre du cardinal à Maintenon, 11 août 1711. <2] Lettres de Maintenon à Noailles Juillet et octobre 1712. (3) Œuvres de Fénelon, tome III, page 879 : Féneloa au duc de Gbevreuse, 19 décembre 1711.

de Meaux et de trois ministres^ le chancelier Ponlcharlrain, le duc de Beauvilliers et Voisin, rendit une décision arbitrale, qui paraissait canable de satisfaire les deux partis. Le cardinal permettrait la lecture de l'instruction pastorale des deux évêques, etdésapprouverait par un acte public le livre du père Quesnel. Les deux évêques en retour écriraient au cardinal une lettre de satisfaction sur celle qu'ils avaient écrite au roi. contre lui ; cette satisfaction aurait lieu aussitôt après Taccomplissement des conditions proposées au cardinal (1). Le cardinal fit des

(1) A celte occasion, on a insinué que le duc de Bourgogne était favorable au jansénisme ; et Ton entrevoit dans la correspondance de Fénelon la crainte que le jeune homme ne se laisse prendre aux subtilités du parti. La réponse à ces bruits ou ces appréhensions se trouve d'abord dans une lettre du duc de Bourgogne à Fénelon, du 21 mai 1708, et dans un Mémoire écrit de sa main à l'époque de sa médiation, et trouvé dans ses papiers après sa mort. Il dit dans la lettre de 1708 : « Quant à Tarticle des jansénistes, j'espère, par la <( grâce de Dieu, non pas toile qu'ils l'entendent, mais telle que la (( connaît l'Église catholique, que je ne tomberai jamais dans les a pièges qu'ils voudront me dresser. Je connais le fond de leur « doctrine, et je sais qu'elle est plus calviniste que catholique. Je sais « qu'ils écrivent avec esprit et justesse; je sais qu'ils font profession (( d'une morale sévère, et qu'ils attaquent fortement la reUchée; « mais je sais en môme temps qu'ils ne la pratiquent pas toujours. (( Vous en connaissez des exemples qui ne sont que trop fréquents. » Dans le mémoire que le roi fit imprimer et sur lequel le roi voulut avoir l'avis de Fénelon, il rassemble d'une manière vive, courte, claire et précise toutes les erreurs qui composent le jansénisme. Il représente les jansénistes soutenant d'abord la question du droit sur laquelle ils furent condamnés; ensuite prétendant ne l'avoir jamais soutenue et recourant à celle qu'ils nomment de fait^ sans vouloir paraître avoir reculé. Il les montre retranchés dans le silence respectueux et cherchant un dernier refuge dans l'école des Thomistes, qui les désavoue et les rejette. West-ce pas embra$s&r avec un vrai

objections, traîna en longueur, et il croyait déjà l'affaire ajournée indéfiniment par la mort du due de Bourgogne, lorsque le roi lui remit un mémoire ou il lui offrait de nouveau^ mais avec le ton du commandement, les conditions déjà proposées et la levée de l'interdit prononcé contre les jésuites. C'était le roi qui parlait dans ce mémoire; c'était le roi qui le remettait confidentiellement au cardinal; c'était donc au roi seul et avec le même secret que le cardinal devait répondre (1). Mais il laissa ou fit imprimer, en France et en Hollande, le mémoire que personne ne pouvait connaître que par lui, et la réponse que le roi seul avait le droit de connaître ; et dans cette réponse, il représentait le mémoire comme l'-œuvre de gens qui abusaient de la confiance du roi, qui voulaient mettre à profit la mort d'un prince pleuré par toute la France, et soumettre un cardinal au jugement

génie toute ^histoire du jansénisme et en saper jusqu'aux fondements par une simple eaoposition ? Ce résumé et cette appréciation se trouvent dans une lettre de Fénelon (3 mai 1712) au ministre Voisia, qui lui avait demandé, de la part du roi, son avis sur ce Mémoire. Voir (Euvres de Fénelon, tome IV^ pages 202 et 203.

(1) Voir VExamen de la réponse du cardinal de NoaiUes par Fénelon, tome IV, pages 209 et 210 : « Sa Majesté, par bonté pour lai. a bien voulu faire la fonction de médiateur entre lui et les évéqaes; elle lui donne, de sa propre main, son projet d'accommodement ; ce cardinal peut, il est vrai, n'accepter pas ce projet, mais il doit tu moins garder le secret ou savoir du roi s'il l'en dispense. Il n'y • aucun homme de la plus haute dignité qui se croie libre de divulguer un projet d'accommodement que le dernier des hommes aurait fiit avec affection pour lui procurer la paix, à moins qu'il ne fût assuré du consentement de cet homme. Telle est la règle d'honneur dans la société humaine. »

d'un évêque son sufFragant, d'un simple curé et des jésuites. On comprend tout d'abord, par le caractère bien connu de Louis XIV, quelle offense c'était lui faire que de le représenter comme un aveugle qui donnait pour sien un écrit qu'il n'avait ni compris ni lu, comme l'instrument inconscient d'une cabale puissante, enfin comme capable d'exploiter la mort de son petit-fils pour vexer son archevêque. Il dut ne voir dans cette contradiction qu'une manœuvre du cardinal « pour se consoler de l'improbation du roi c< en tâchant de gagner le public, pour se faire admi- « rer par ceux qui sont toujours prêts à critiquer l'au- « torité la plus respectable (1)». C'est Fénelon qui parle ainsi, ce n'est pas le père Le Tellier (2).

(1) Fénelon, Ibid. Réflexions générales, IIL

(2) On pourrait citer bien d'autres passages de la correspondance et autres écrits de Fénelon, pour démontrer que ce n'était pas le père Le Tellier tout seul qui dénonçait les tendances du cardinal de Noailles, le danger du livre de Quesnel, et la nécessité d'une décision solennelle, appuyée par le roi, contre ces doctrines. Fénelon écrivait à Ghevreuse (2 janvier 1712) : « Il s'agit de la foi... Les jésuites on. sans doute leurs défauts, comme tous les corps très-nombreux, répandus en tant d'emplois extérieurs, et avec tant d'autorité. Mais dans la conjoncture présente, il est capital de soutenir ce corps qui est attaqué pour la foi, et qui est seul en état de résister à la trèspuissante cabale des jansénistes. » Il écrivait à Beauvilliers (25 décembre 1712) : (( Le jansénisme fait des progrès étonnants. Les défenseurs de la bonne cause deviennent de plus en plus odieux et méprisables... Le confesseur du roi n'a qu'un demi-crédit. Il importe de soutenir fortement le père Le Tellier, car si le parti vient à bout de le décréditer, il ne resterait plus personne en place contre le parti, et M. le cardinal de Noailles en tirerait de grands avantages. Il serait à désirer que quelque ami commun fît un concert très-secret entre le père Le Tellier et vous pour les choses les plus capitales. »

Le cardinal de Noailles^ dans sa réponse au mémoire du roi, se refnsaitabsohimentà relever les jésuites de l'interdit qu'il leur avait infligé. Il refusait également de condamner le livre du père Quesnel, pour trois raisons : P parce qu'une condamnation ainsi demandée passerait pour une condamnation forcée; 2® parce que depuis dix-huit ans qu'il avait approuvé ce livre, il en avait bien perdu les idées; 3** parce que le pape étant en ce moment occupé à examiner ce livre, Sa Sainteté trouverait mauvais qu'un autre prononçât sur cet objet unjugement juridique avant Elle. Rien ne lui paraissait donc plus convenable que d'attendre le jugement du pape auquel il promettaitd'être très-soumis. Cettedernièredifficulté, par laquelle il se flattait peut-être d'éluder les instances du roi, fut précisément ce qui lemitdansl'o* bligation de se prononcer. Il demandait le jugement du pape; le roi saisit l'arme qu'on lui proposait, et sollicita lepape de mettre fin, par l'autorité d'un jugement apostolique, aux contestations qui troublaient la paix des consciences. Tellefutl'occasion de la constitution Unigenitm qui fut promulguée en 1713. Au lieu d'un coup monté ténébreusement par le [îère Le Tellier, il convient de n'y voir que l'acceptation d'un défi jeté par le cardinal de Noailles.

A en croire certains historiens, à la tête desquels brille Saint-Simon par son empressement^ son aplomb et ses ignorances, la Constitution fut u ne œuvre de dissimulation et de fraude, rédigée en dehors des cardinaux qui sont pourtant les assesseurs et cùnseillers

LA BULLE CJNIGENITUS 63&

I nécessaires du pape sur des matières de cette imporj tance. Elle procède des idées ultrarnontaines inspirées à , Louis XIV par sa mère et imposées par Louis XIV à ses parlements (1). Elle a été commandée au pape par le roi ; car le pape ne trouvait pas dans le livre en question de proposition répréhensible, et les instances des Français lui en ont bien fait trouver plus de cent. Or, le bruit que faisait le livre de Quesnel avait si bien éveillé l'attention spontanée de la cour de Rome, que déjà en 1703 elle Tavait donné à examiner au Saint-Office, et qu'en 17081e pape Clément XI Tavait condamné par un décret solennel. Le nouvel examen demandé par Louis XIV (1712) dura plus d'un an.

(1) Les idées ultrarnontaines de Louis XIV I Son habitude de tout céder à la cour de Rome ! Serait-ce par hasard dans ses démêlés avec Alexandre VII, dans la si longue querelle avec Innocent XI, ou dans le soin qu'il prend de ne recevoir les bulles de Rome que lorsqu'elles ont été adoptées par TÉglise de France? Il faut être Saint- :>imon pour s'aviser de pareilles extravagances. On ferait un recueil curieux de toutes les inventions, de toutes les contradictions dans lesquelles le jette son antipathie contre la bulle. Outre qu'il ignore les faits matériels, leur date, par conséquent leur liaison entre eux, il se dédit d'une page à l'autre, avec la sécurité d'un grand seigneur qui ne se doute pas qu'il puisse errer et que quelqu'un ose le prendre en défaut. Il place intrépidement avant la bulle la révocation, que h) cardinal de Noailles ne fit qu'après, de l'approbation donnée par lui au livre de Quesnel. Il montre Le Tellier demandant une condamnation in globo qui, en n'épargnant rien et en tombant sur tout, pût se sauver par le vague, et, à la page suivante, voulant une constitution qui condamne des propositions extraites du livre. C'est ainsi encore qu'après avoir dit que Louis XIV avait toujours été conduit par les jésuites et M™° de Maintenon gouvernée par le même esprit, i\ quelques lignes de là il affirme l'aversion de M'"<' de Maintenon pour les jésuites. Voir tome VI, chapitre xxxviii, pages 410 et suivantes.

Les treize examinateurs, entre lesquels on ne comptait qu'un jésuite, eurent d'abord ensemble dix-sept conférences ; puis ils soumirent leur travail au pape et à neuf cardinaux du Saint-OiBce dans vingt-trois congrégations ou séances. Le* pape y apportait une attention qui fut admirée; chacune des propositions lui coûta trois ou quatre heures d'étude ; le travail sur l'ensemble, écrit de sa main, aurait pu faire un gras volume (1). Une instruction aussi consciencieuse lépondait déjà de la sagesse et de l'exactitude du jugement. La lecture attentive et intelligente de la bulle, en dehors même de l'adhésion due aux constitutions apostoliques, achève la démonstration.

La bulle Unigeiiitus condamne cent et une propositions extraites des Réflexions morales de Quesnel. Ce nombre ne paraîtra pas exagéré, si on se souvient que Bossuet, qu'on n'a jamais accusé de passion dans cette affaire, en dénonçait cent vingt. Ces propositions ne sont pas autant d'erreurs différentes, mais diverses formes des mêmes erreurs, et il n'y en a a aucune, dit a Fénelon, qui ne soit en elle-même excessive, capce tieuse, accommodée au système de Jansénius etdic( gne d'unerigoureusecensure(2). )> Il n'est pas même nécessaire d'être théologien pour y reconnaître tioii points principaux contraires à la doctrine et aux usages de l'Eglise catholique : la fatalité et la prédestination janséniste, le droit de résistance aux déci-

(1) Voir la Corres^pondance de FéneUm, tome IV» aepIflBlm ITISL

(2) Fénelon, Mandement sur la constitution « UnigenUm ».

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