LA BULLE UNIGENITUS
sions et censures de l'Eglise, T usage indiscret et par conséquent dangereux de TEcriture sainte. Quesnel * veut qu'on n'interdise à personne la lecture deTEei'iture sainte; or, « c'a toujours été, dit Bossuet, le «désir des saints évéques que les divines Ecritures a ne fussent mises entre les mains du peuple qu'avec «certaines précautions, et en retranchant certains c< récits et certaines expressions qui peuvent produire « de mauvais effets sur les âmes faibles (1). » Quesnel eiiseigne que la crainte d'une excommunication inj uste ne nous doit jamais empêcher de faire notre devoir, qu'on ne sort jamais de l'Eglise alors même qu'on en semble exclu par la méchanceté des hommes, que c'est imiter saint Paul que de souffrir l'excommunication injuste plutôt que de trahir la t^^nV^. Cette doctrine allait tout droit à encourager les individus à soutenir leur sens propre contre celui de TEglise, à ne pas reconnaître que c'est de l'Eglise seule que le chrétien doit recevoir la vérité; et, dans le temps même, on pouvait la traduire ainsi : « Si vous êtes excommunié pour jansénisme, restez janséniste. » Quesnel enfin admet que Jésus-Christ ne soit pas mort pour tous les hommes, que l'homme ne puisse résister à la grâce-, et que l'homme qui n'a pas la grâce soit inévitablement entraîné au mal. C'est, comme nous l'avons déjà dit au commencement de l'histoire du jansénisme, pousser les âmes d'un côté au désespoir, de
(1) Hossuet, précisément dans le travail qu'il avait préparé pour mettre en t^lo des lié/lexions morales, si ce livre était corrigé.
l'autre au libertinage. Fénelon est très-explîcîle surce point : a Je vois, dit-il (1), un grand nombre d'impies (( qui, méprisant toute religion, se passionnent néan- « moins pour le jansénisme. Il ne faut pas s'enélon- « ner. Le principe fondamental du jansénisme est «qu'il esi7iécessaire que tout homme suive sans cesse « son plus grand plaisir yi\\\ï le détermine invincible- «mcnt au bien ou au mal. Les libertins sont flattés (Ml'un principe si commode pour leurs passions l(S (( plus honteuses. Suivant ce principe, l'homme n'esl « jamais libre ni responsable de ses actions. Tout clià- « liment est injuste, toute correction est ridicule. «Voilà ce (jui charme les libertins dans le jansé- « nisme. » Voilà aussi Terreur convaincue par .ses derniers effets. Il est possible, il est probable même queQuesnel, pas plusqu'Arnaidt autrefois, n'entendait autoriser de pareilles déductions. Mais une fois posée la doctrine de la grâce efficace par elle seule, et du choix arbitraire des éhis et des réprouvés, ces conséquences étaient inévitables.
La bulle Unif/enilus fut |)ubliée à Rome par ClémentXI le 8 septembre 1713. C'était qiielcpies semaines après les ratifications du traité d'Utrecht. On put croire un moment (jue l.i paix allait être rendue aussi à l'Eglise. Le cardinal de Noailles, dont la résistance avait provoqué cette sentence, s'empress.i de faire ce qu'il avait si longtemps refusé, cl ce
(1) Fénelon, tomo fV des Œuvres complètes, page 246, lettre aa
père Le Tellier.
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qui était le plus capable de mettre fin aux divisions. Le 28 septembre, il révoqua par mandement l'approbation qu'il avait autrefois donnée au livre du père Quesnel. « Il en condamnait la doctrine, il endéfen- « dait lalectureaux fidèles de son diocèse. Il ne pouce vait plus souffrir que son nom parût davantage à la c( tête d\m livre condamné par Sa Sainteté. » Le roi, fidèle à sa coutume de ne recevoir un jugement de Rome, même demandé par lui, qu'après Tavoir fait examiner par les évêques de France, convoqua une assemblée du clergé qui duia plus de troismois, du 16 octobre 1713 au I" février 1714. Cette assemblée examina la bulle à loisir; elle rédigea une instruction pastorale qui en justifiait toutes les dispositions, et, à une majoritéconsidérable(40sur 51), accepta la constitution avec soumission et respect. Le roi en ordonna Texécution par des lettres patentes qui furent enregistrées au parlement de Paris, le 15 février. Les magistrats, selon leur coutume, firent quelques réserves en faveur des libertés de TEglise gallicane, et contre une manière d'interpréter la bulle qui pourrait nuire à Tautorité du roi et à celledes évêques. Il est sorti plus tard de ces réserves de graves oppositions qui ont agité une grande partie du règne suivant. Mais, dans le moment même, celane parut qu'une formalité sans conséquence qui ne serait pas un obstacle à la paix (1). C'était quelques jours avant la signature du traité de Rastadt.
(1) Voir ces réserves dans Dangeau, Journal, 15 février 1714.
Ces espérances favorables s'évanouirent presque aussitôt. Une nouvelle contradiction du cardinal de Noailles ranima les troubles qui semblaient apaisés. Dans la dernière séance de l'assemblée, le cardinal avait déclaré, en son nom et au nom de huit évéques, qu'il leur était impossible d'accepter la bulle et l'instruction pastorale qui en contenait le commentaire; ils se croyaient obligés de recourir au pape^ et de lui proposer leurs peines et leurs difficultés. A leurs yeux, ce parti était le plus régulier, le plus canonique, le plus respectueux pour le pape et le plus utile pour conserver la paix de l'Eglise. Quelques jours après, il se mit en opposition formelle et publique. Le 25 février, il défendit par mandement de recevoir la bulle dans son diocèse, sans son autorité sous peine de suspense. c( Ainsi on voyait en deux ans le même (( homme refuser obstinément de condamner le livre « du père Quesnel, et engager sa soumission au juge- 1 c( ment que le pape en porterait, puis condamner ce a même livre, et rejeter le jugement que le pape en ce avait porté (1). » Il n'était pas plus conséquent avec lui-même dans sa nouvelle entreprise. En faisant remettre aux docteurs en théologie de la faculté de Paris le mandement par lequel il défendait de recevoir la bulle, il déclarait qu'il n'entendait pas les comprendre eux-mêmes dans l'ordonnance. Si !a bulle n'était pas acceptable, pourquoi laisser aux docteurs le droit de l'accepter, et si les docteurs
(1) Bausset, Hist de Fénelon, tome IV.