NOUVEAUX MINISTRES. CHAMILLARD
de la guerre, n'avait jamais été que secrétaire d'Etat et point ministre. Louis XlV n'hésLla pas à donner la guerre à Chamiliard quoiqu'il eût déjà les finances, et à réunir sur une seule tête les héritages de Colbertet de Louvois. Cet amas excessif et imprévoyant d'honneurs pourrait être rapporté à l'influence de M"' de Maintenon, si l'on en juge par la joie qu'elle en témoigne et par le profit qu'elle s'en promet : ce M. de Chamillaud, écrit-elle, est un honnête homme; s'il gouverne les finances du royaume comme celles de Saint-Cyr, nous ne trouverons pas à dire : Monsieur Colbert. Le roi lui a promis de partager avec lui le travail du département de la guerre. M"' la duchesse de Bourgogneaprisdel'affectionpour lui,et il travaillera quelquefois avec M. le duc de Bourgogne pour le former. Ses manières honnêtes lui ont gagné tous les cœurs. Il emploiera nos amis, et ne se fera pas un chagrin, comme M. de Louvois et son fils, de travailler avec le roi en bonne compagnie ( 1 ) . »
Les ministres d'Etat étaient donc alors le duc de Beauvilliers, le chancelier, Torcy et Chamiliard. Il y en eu t bientôt un autre in petto, qui ne fut déclaré qu'après plusieurs années, n^ais qui ne tarda pas à devenir le conseiller intime et écouté du roi;c*étaitleducde Chevreuse, beau-frère de Beauvilliers, dont Saint-Simon a révélé l'histoire. Il y en eut, plus vite encore, un autre, inconnu du roi, quoique peut-être soupçonné, qui au moyen de son amitié avec Beauvilliers et Che-
(r Maintenon à Saint-Géran, 2 mars 1701. ,
vrense, s'insinua dans les affaires et dans les conseils, et qui, tenu loin de la cour par la disgrâce, y renïrait souvent par ses mémoires et ses plans de gouvernement. C'est Pénelon, Tarchevêque de Cambrai, que Saint-Simon appelle, non sans justesse, /^ pilote de la cabale des ministres (1). Il existe de lui un mémoire du milieu de 1701 où il examine^dansTordre politique et dans Tordre militaire, les mesures à prendre pour éviter la guerre; il en existe un autre, mais par fragment, où il débat le plan de la campagne de 1702. Plus tard il interviendra, par ses amis, dans la question de savoir si Philippe V doit renoncer à la couronne d'Espagne. A la fin, dans la prévision de la mort de Louis XIV, il enverra un système complet de réorganisation du royaume.
A la première nouvelle de l'acceptation du testament, l'ambassadeur hollandais en France avait présenté à Louis XIV ses réclamations en faveurdu traité de partage (25 nov. 1700). Guillaume III fit également déclarer qu'il s'en tenait à ce traité, et attendrait l'expiration des deux mois accordés à l'Empereur pour y entrer (2). Louis XIV répondit (4 décembre 1700) par un mémoire sérieux, quoique un peu subtil parfois^ où il exposait Itii-méme les argumentsque nous avons déjà développés. Selon lui, accepter le testament^ c'était observer f esprit du traité de partage^ qui avait été de maintenir la paix de l'Europe. Cette paix, si 1*00
(1) Mémoires de Saint-Simon, tome IV, chapitreB vm et xxxvii. (2} Lettre de Guillaume à Heinsius, 26 novembre 1700.
observait les termes du traité, devenait impossible par Topposition obstinée de TEmpereur au partage, par rattachement des Espagnolsà Tunité: il faudraitcombattre l'Empereur pour le réduire à sa pari, et les Espagnols pour les démembrer. Les droits d'ailleurs avaient changé depuis que, au lieu de voisins et de médiateurs, c'était le roi d'Espagne lui-même, le premier intéressé, qui avait réglé la succession et établi Tordre de ses héritiers. Le testament substituait, à défaut d'un prince français, l'archiduc d'Autriche; dès lors^ si le Français n'acceptait pas, l'Autrichien prenaitsa place; l'Empereur, investidu droit de toutavoir^ s'obstinerait avec plus de force à ne rien abandonner ; et les Espagnols, par fidélité à leur dernier roi, par attachement à leur unité, reconnaîtraient son fils. Dans tous les cas donc les contractants étaient impuissants à faire valoir leur traité : leurs efforts ne pouvaient aboutir qu'à accroître la grandeur et la puissance de la maison d'Autriche. Quant à la crainte d'augmenter outre mesure l'importance française, il était clair que les Etats ajoutés à la France par le traité deparlage,étaientbienplus faits pour exciter unejicste ialousieqnelRConserysLiionde la monarchied'Espagne sous un prince. Français d'origine, mais devenu Espagnol par sentiment de ses devoirs. Les peuples de Hollande et d'Angleterre s'étaient émus pour leur commerce dans la Méditerranée des avantages assurés à la France par l'acquisition des royaumes de Naples et de Sicile. Cesappréhensions n'étaient plusfondéesquand l'Espagne subsistait entière sous un roi inléressé à re-
142 IMKHVALLK DK QUATRE ANS DE PAIX
lever la spleudeui de sii monarchie, et que les affections mêmes de famille inlerdisaient à Taïeul tout attentat aux domaines de son pelit-liis(l).
Ces raisons étaient si naturelles^ si plausibles^ que dtjà l'opinion les avait trouvées et les colportait en Angleterre et en Hollande. Le dépit de Guillaume, dans sa correspondance, en offre une preuve irrécusable. Dès le 16 novembi^, il se désolait de Timprévoyance des Anglais: « Le pire de tout ceci, c'est l'état « où se trouvent les choses dans ce pays-ci. L'aveuglec( ment du peuple est incompréhensible; car sur le « bruit qui circule que le roi d'Espagne a fait un testa- « ment au profit du duc d'Anjou, l'opinion généralece ment se prononce en faveur de Texécution du testa- « ment et de préférence à l'exécution du traité de parte tage. » Deux jours après la douleur augmente : « Je c< gémis du fond du cœur en voyant qu'à mesure que la (( chose devient publique dsiiifi ce pays, la majorité se réce jouit que le testament ait été préféré par la France, et ce cela parce que le testament est plus avantageux à ce l'Angleterre et à l'Europe. Ce jugement estfondé sur ce la jeunesse du duc d'Anjou ; c'est un enfant, dit-on ; ce il sera élevé en Espagne, on lui inculquera les prin- « cipes de cette monarchie, il les adoptera, et, ses rela- <t tions venant à cesser avec la France, il sera gouverné ce par le Conseil d'Espagne. » Un mois plus tard (14 décembre), rien ne paraissait changé : c Tout le
(1) Œuvres de Louis XfF, tome VI : Mémoire présenté par le comte de Briord aux États-Généraux, le 4 décembre 1700. Une copie fut envoyée à Guillaume TII.
« monde me presse avec instance pour que jè recon- « naisse le roi d'Espagne, et n'ayant rien à démêler « avec ce monarque ni avec la nation, je ne prévois pas «queje puisse le différer plus longtemps.» Un autre mois s'écoule, et au milieu de janvier 1701 cette obsession n'est pas amortie : a ... la nécessité où nous «pourrions nous trouver de reconnaître le roi d'Es- « pagne — je devrai en venir là sous peu; » et trois jours après : « Vous ne sauriez croire combien mes «ministres me pressent là-dessus (1). » Guillaume •é tait réservéàunebien plus vivecontradiction. Encore trois mois, et la Chambre des Communes mettra en ■accusation plusieurs de ses ministres, entreautres son Portland, pour avoir signé, sans consulter le Parlement, le traité de partage si dangereux dans ses conséquences par les avantages immenses qu'il accordait à la France (2). Cette réprobation de l'œuvre à laquelle il prétendait se tenir, équivalant à l'acceptation du testament, il se résoudra, pour n'avoir pas la main forcée, à reconnaître de lui-même Philippe V.
Heinsius, grand- pensionnairede Hollande, constatait avec un égal regret les mêmes dispositions dans ies Provinces-Unies. Dès le 23 novembre, Amsterdam accueillit avec joie l'acceptation du testament par Louis XIV. Les fonds publics et les actions montèrent;
(1) Lettres de Guillaume à Heinsius, 16, 18 novembre, 14 décembre 1700 ; 1 1 et 14 janvier 1701.
(2) Voir Sirtema de Grovestins, tome VIII. — Dangeau, 8 et 29 avril 1701. Le fait est rappelé en 1709 dans une lettre du duc de Chevreuse à Fénelon. Voir la correspondance de Fénelon. -
« et bien que cela ne repose sur rien de solide, dit « Heinsins, Votre Majesté sait combien un fait sem- « blable a d'influence. » On en vit en effet la suite dans les débats prolongésoù s'engagèrent, en janvier 1701, les assemblées de la République. Le testament y trouva denombreuxdéfenseurs, Amsterdam en tête. Leurs arguments étaient le besoin d'éviter les maux et les dépenses d'une nouvelle guerre, de ne pas interrompre les relations commerciales avec l'Espagne et ses colonies, la défiancequ'inspirait toujours l'assistance illusoire de l'Aulriclie, F opinion publique en Angleterre^ et la légitimité des droits du duc d'Anjou à l'héritage de Charles II. Les adversaires ripostaientsansgrande faveur que là République était désormais livrée à tous les coups de main de la France, que l'Espagne n'était plus qu'une annexe de la France, que la puissance de Louis XIV était doublée. Ces prévisions touchaient médiocrement la majorité. « Le grand motif, dit encore Heinsius, est le même qu'en Angleterre, c'est-à-dire l'intérêt présent des marchands, et pourvu que celui-ci soit à l'abri, peu leur importe que nous hasardions notre avenir (1). »
Une seule puissance protesta haut et sans délai contre le testament, ce fut l'Empereur. Comme ilavait rejeté obstinément toute proposition de partage, il devait avoir encore plus d'horreur d'une décision qui ne lui laissait rien. Le manifeste qu'il publia est un chef-d'œuvred'assurance imperturbable en ses droits,
(1) Lettres de Heinsius à Guillaume» 7, U et 14 janvier 1701.
d'indignation ou de dédain pour ses adversaires. Il n'y siy si on veut Técouter, que des Français accoutumés, selon le génie de leur nation, à flatter lâchement leurs roiSy qui aient pu croire, depuis la mort de Philippe IV, que le roi très-chrétien et tous ses descendants n'étaient pas à jamais exclus de la succession espagnole. Mais lui, qui n'était pas Français, dans quelle conviction ou quel sentiment avait-il donc reconnu au roi très-chrétien un droit à la moitié au moins de cet héritage par le traité de partage de 1668? Il n'admet plus qu'une règle pour cette succession : les renonciations confirmées par les testaments des prédécesseurs de Charles II, et la nécessité de prévenir la réunion des couronnes de France et d'Espagne sur la même tête. Il atteste les renonciations sans en prouver la validité, et il bafoue, sans les réfuter, ceux qui affirment que la réunion est suffisamment prévenue parle choix d'un princecadet non destinéautrônede France. Il termine en traitant de prévaricateurs et de transfuges les ministres de Charles II, promoteurs d'une pareille résolution, et il fait appel à la conscience de la nation espagnole. « Ces peuples, dit-il, sont oppri- « mes aujourd'hui par la main étrangère; ils se ressoua viendront de la douceur de l'Autriche qu'ils ont « éprouvée par tant de siècles, et en même temps de «leur devoir, et ils retourneront bientôt ouverte- « ment à leur première obéissance (1). » Quelle présomption et quelle paternité ludesque après tant do
(l) Dumont, Corps dipîomalique, tome VIII.
misères amassées sur l'Espagne par le gouvernement allemand! Ne croirait-on pas entendre les Prussiens de 1871 se faire honneur d'avoir libéré l'Alsace de r oppression française ?
Depuis qu'il prévoyait la nécessité d'une guerre pour le triomphe de ses prétentions, il s'y préparait par des levées de troupes et des alliances. A cette fin, en dépit des oppositions permanentes d'une partie de l'Allemagne, il avait conféré définitivement la dignité électorale à la maison de Hanovre. II satisfit l'amhition de l'électeur de Brandehourgenlui conférant la digrnité rovale. L'élévation de l'électeur de Saxe au trône de Pologne offusquait ses pairs allemands. L'électeur de Brandebourg, Frédéric III, prince fastueux, aussi sensible aux dehors brillants de l'autorité qu'à l'agrandissement solide de ses domaines, aspirait ardemment à devenir roi dans un de ses Etats, dans la Prusse qui ne relevait pas de l'Empire. Par la force du vieux prestige qui entourait toujours la Majesté impériale, c'étaità l'Empereur seulde donner des couronnes. Frédéric sollicita de Léopold la grâce d'être reconnu roi de Prusse; l'Empereur saisit celte occasion de se faire assister dans la lutte prochaine. Un traité du 16 novembre 1700 stipula de la part du requérant un secours de dix mille hommes pendant toute la durée de la guerre, l'accord toujours constant avec l'Empereur dans les affaires d'Empire, le renoncement au subside que l'Autriche lui devait, la promesse de sa voix pour l'élection impériale des petitsfils de Léopold. A ce prix, il fut roi, il courut en hâte à
LOUIS XIV GOUVERNANT l'eSPAGNE 147
Kœnigsberg, et s'y fit couronner le 18 janvier 1701. La plupart des puissances ne firent pas difficulté de lui reconnaître ce nouveau titre. La France seule, avec l'Espagne^ refusa son approbation. Aussitôt les rapports furent rompus entre Versailles et le Brandebourg ;renvoyé français reçut Tordre de quitter Berlin le 9 janvier 1701, dix jours après Tenvoyé de Brandebourgquittait la France (1). L'avantage d'avoir suscité un ennemi à Louis XIV déroba aux yeux de Léopold la vue des dangers où sa nouvelle alliance mettait la maison d'Autriche. Le titre de roi, par l'égalité de rang, encourageait le vassal à tenter Tindépendance, etde suite en suite à disputer la supériorité. Le prince Eugène y voyait plus clair quand il disait que l'Eiripereur aurait dû faire pendre les ministres qui lui avaient donné un pareil conseil.
L'Empereur se rapprochait en même temps des puissances maritimes. Après avoirmenacé de les planter Idy quand elles ne lui offraient que la moitié de Phérilage espagnol, maintenant qu'il avait toutperdu^ il les trouvait bonnes à prendre les armes pour lui et à déposséder son concurrent heureux. Il ne voulait commencer la guerre qu'après s'être assuré, par une alliance offensive, delà participation de l'Angleterre et des États-Généraux. Il espérait même, comme par le passé, laisser retomber tou t le poids de la guerre sur FAnglelerre et la Hollande. C'est le soupçon exprimé alors par Guillaume (2), et vérifié par l'aveu formel de
(1) Dangeau, Journal,^ Qi 19 janvier 1701.
(2) Lettres de Guillaume à Ileinsius, 11 et 18 janvier 1701»
Léopold à Villars. <c Je n'y mettrai guère du mien, clisait-il à l'envoyé français, l'Angleterre, la Hollande et tous les princes de l'Europe me fourniront des troupes et de l'argent (1). » Mais cet égoïsme cynique était peu de nature à lui concilier d'actifs coopéra teurs. Guillaume en particulier voulait attendre que son Parlement eût parlé, ou que l'Empereur se fût compromis par un commencement d'hostilités.
Cependant Louis XIV exerçait royalement sesfonctions de tuteur de l'Espagne. Pendantle voyage triomphal de Philippe V vers Madrid (et il dura longtemps, du 4 décembre 1700 au 19 février 1701), la junte de régence espagnole remit en quelque sorte au roi de France les soins du gouvernement. Les dépêches d'Espagne affluaient au Conseil de Versailles, en plus grand nombre que de tous les autres pays de l'Europe ensemble. Le roi disait lui-même qu'il travaillait plus aux affaires d'Espagnequ'à celles de France. Dangeau le loue de répondre ainsi à la confiance de ses protégés (2); M"* de Maintenon appelle cette confiance le « comble de la gloire », car a rien n'est plus flatteur que de se faire aimer après s'être fait craindre (3j ». Dans la prévision des dangers dont la résistance autrichienne pouvait menacer l'Italie espagnole, le comte de Tessé fut expédié (décembre 1700) dans le Milanais pour surveiller les dispositions du peuple, pour gagner à la cause de Philippe V le duc de Savoie, dont
(1) Mémoires de Villars, première partie.
(2) Dangeau, décembre 1700.
(3) Maintenon au duc de Noailles, 11 janvier 1701.
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les Étals ouvraient le Milanais aux Français, le duc de Mantoue et les Vénitiens, dont les États n'avaient qu'à rester neutres pour fermer le Milanais à TAutriciie. L'accueil fait à Tessé fut un nouveau sujet de contentement pour la cour de France; on avait crié partout : « Vive le grand Louis » en même temps que <( Vive son petit-fils Philippe » ; il semblait que les deux rois régnaient ensemble. Bientôt une mesure capitale de la junte transporta en quelque sorte à Versailles le siège du gouvernement d'Espagne. Ordre fut donné aux gouverneurs et vice-rois d'obéir au roi de France comme au roi d'Espagne; ordre aux ambassadeurs, ministres et envoyés d'Espagne, de rendre compte au roi de France de l'état de leurs négociations, d'entrer dans toutes les ligues, de faire tous les traités que Sa Majesté leur conseillerait, en un mot, de lui obéir comme s'ils étaient ministres de France. Cette fois toute la monarchie d'Espagne était assujetties l'autorité directe de Louis XIV, depuis l'extrémité de la Sicile jusqu'aux Alpes, depuis les Pays-Bas jusqu'à l'Amérique (janvier 1701). Lés courtisans n'y voulaient voir qu'un nouveau triomphe pour leur maître, cet abandon absolu des Espagnols à sa protection étant à leurs yeux la preuve irrécusable de sa supériorité • dans le monde. Des serviteurs ou des amis mieux inspirés ou plus sincères auraient craint pour lui, dans ce pouvoir illimité, la tentation d'en abuser, et quelque entreprise capable de donner raison à ses ennemis. L'usage qu'il ne tarda pas à en faire fut en effet le premier grief d'où sortit la guerre générale.
Guillaume attendait et épiait les occasions. Profondément ulcéré d'avoir été la dupe du traité de partage, il aspirait à la vengeance, il Tavouait à ses confidents : « Je ne peux vivre, écrivait-il (1), en bonne intelli- «genceavec la France, Taffront que je viens d'essuyer « est trop éclatant pour que je puisse le dissimuler. » Conlenu par Topinion pacifique des Anglais, il cherchait à changer cette opinion, à la disposer tout doucement à la lutte, c'est encore lui qui ledit: « Le seul jeu « que j'aie à jouer avec ce peuple (les Anglais), c'est de « Vy disposer insensiblement (2). » Mais les prétextes lui manquaient; il n'en trouvait pas même dans l'élévation du duc d'Anjou au trône d'Espagne, ni dans la conduite de ce roi depuis son avènement; il reconnaissait que ni F Espagne ni Philippe V ne lui avaient donné aucun sujet de plainte (3). Il n'avait donc d'autre ressource que d'exciter sur quelque point, par un de ses anciens alliés, un commencement d'hostilités, espérant des complications, qui ne manqueraient pas de suivre, le droit d'y faire in ter venir l'Angleterre et la Hollande. Dans cette pensée, il poussait secrètement l'Empereur à réclamer par les armes contre le testament, et lui faisait entrevoir son appui. «Si l'Empe-
(1) Lettre à Ileinsius, 11 décembre 1700. Un Anglais, ami de Guillaume, écrivait au prince de Vaudemont : « Le roi (Guillaume) est au d^^sespoir d'avoir été pris pour dupe dans la succession d'Espagne, lui qui croyait avoir pris l'autre pour ce qu*il est. » Lettre dé Tessé à Louis XIV, du 4 janvier 1701, dans laquelle Tessé rend compte des dispositions de Vaudemont.
(2) Lettre à Heinsius, 16 novembre 1700. {3) Lettre à Heinsius, 14 décembre 1700.
« reur, disait-il à un envoyé autrichien, veut prendre «sur lui de commencer la guerre avec vigueur, la <( France nous fournira bientôt F occasion d'y entrer (1). » Pendant qu'il spéculait ainsi sur les provocations de la France, Louis XIV le servit à souhait par un coup hardi, qui fut pris parles Hollandais pour une menace à leQr indépendance, et qui était de nature, par Teffet du voisinage, et Guillaume aidant, à inquiéter les Anglais.
Après la paix de Ryswick, et par défiance de Louis XIV, le duc de Bavière, gouverneur des Pays- Bas espagnols, avaitconclu avec les Etats-Généraux un arrangement en vertu duquel des troupes hollandaises devaienttenirgarnison dans les villesde Luxembourg, Namur, Charleroy, Mons, Ath, Oudenarde et Nieuport. Par cette occupation, le gouvernement espagnol avait cru mieux assurer à l'avenir la défense de ces places contre les entreprises de la France, et les Etats- Généraux se constituer, en avant de leur propre territoire, une barrière contre le renouvellement de Tinvasiondel672. Ces calculs, ces accords d'un autre temps venaient de perdre leur raison d'être par l'avènement de Philippe V. Si l'Espagne avait désormais un voisin à craindre pour les Pays-Bas, c'était bien plutôt la Hollande que la France, et il ne convenait plus au nouveau roi d'entretenir en camp retranché, dans un de ses États, les adversaires de sa cause, les ennemis éternels de son protecteur. Louis XIV ne pouvait souffrir
(1) Lettre de Guillaume àHeinsius> 18 janvier 1701.
cette attitude belliqueuse contre lui-même, ce danger pour la royauté de son petit-fils. Investi de pouvoirs illimités par la/wn/^, il résolut de substituer les Français aux Hollandais dans la garde des Pays-Bas. Après s'être assuré de la connivence de l'électeur de Bavière, il donna ordre au maréchal de Boufflers, alors à Lille, d'expédier des troupes contre chacune des villes qui composaient la barrière. Les mesures furent prisesavec une admirable précision et un secret impénétrable. Le 6 février 1701, à la même heure, malgré la différence des chemins et des dislances, chaque corps français arrivait à sa destination sans que personne eût soupçonné sa marche. Les commandants hollandais et leurs troupes, surpris, déconcertés, inférieurs en nombre, ne tentèrent aucune résistance. Vingt-deux bataillons des États-Généraux, leurs plus vieux et leurs meilleurs soldats, se trouvèrent par le fait prisonniers, et pendant quelques jours inspirèrent de grandes inquiétudes à leur gouvernement et à Guillaume. Mais Louis XIV n'avait voulu quedonner un avertissement aux Hollandais, non leur déclarer la guerre. Il crut même qu'une marque de générosité, après cette démonstration de sa force, lui concilierait tes esprits modérés; il renvoya,aubout de cinq jours, lesvingtdeuxbataillons avec armeset bagages (1). Il secontenta de faire expliquer ses intentions aux États-Généraux par l'ambassadeur d'Espagne. Celui-ci déclara que
(1) Dangeau, février 1701. Saint-Simon, Mémoires, tome II, chapitre xiv : Lettres de Guillaume à Heinsius.
l'entrée des Français dans les Pays-Bas avait eu lieu du consentement de la cour d'Espagne, que cette occupation avait été rendue nécessaire par la lenteur des Çltats à reconnaître Philippe V. Quand les États négociaient des alliances avec les ennemis de TEspagne, quand ils augmentaient incessamment leurs troupes, le roi très-chrétien était en droit de pourvoir aux dangers de son petit-fils, et surtout de ne pas laisser la garde d'une partie de la monarchie espagnole à ceux qui ne reconnaissaient pas le roi.
Il sembla d'abord que ce trait d'audace dût tourner au profit de son auteur. A la vue des troupes françaises cantonnées à leurs portes, un cri s'éleva dans les Provinces-Unis, et la voix d'Amsterdam plus haut que les autres, qu'il fallait sans plus de délai reconnaître Philippe V. En vain Heinsius combattit cette proposition comme un engagement qui lierait les mains à la République vis-à-vis de ses anciens alliés et de son éternel ennemi. La peur d'irriter, d'attirer immédiatement les forces irrésistibles du dominateur sur un territoire mal préparé à la résistance, prévalut contre toute autre considération. Le 21 février 1701, les Etats-Généraux reconnurent solennellement Philippe V. Il y eut en Angleterre un mouvement pareil. Dès l'ouverture du Parlement (20 février 1701), une minorité nombreuse proposa de reconnaître le nouveau roi d'Espagne, et quoique la motion eût été écartée par un tour d'éloquence assez heureux, les débats qui suivirent ne tardèrent pas à la ramener et à la faire réussir. Dans cet esprit d'hostilité qui était le tourment de Guillaume,
les Communes blâmèrent hautement le traité de partage, conclu et scellé du grand sceau par des favoris d'origineétrangèresans le concours des Anglais naturels, vrais défenseurs des intérêts nationaux, et elles mirent en accusation Portland et quelques-uns de ses collègues. Les lords reconnurent bien que le roi de France paraissaitavoir violé le traité de partage; mais, au lieu de demander une réparation par les armes, ils secontentèrentd'inviterleurroiàmeltreàravenirplus de prudence dans ses négociations avec Louis XIV. Déconcerté par le blâme des uns, par les conseils peu belliqueux des autres, Guillaume craignit que le Parlement, par amour de la paix, ne lui forçât la main pour reconnaître Philippe V: il aima mieux se conserver un air de liberté en reconnaissant de lui-même le.noùveau roi d'Espagne (29 avril 1701).
Mais Guillaume et Heinsius avaient fait leurs restrictions mentales et se les étaient communiquées. « Cette simple reconnaissance du roi d'Espagne, écrivait Guillaume, nous laisse libres de contracter tous les engagements que nous jugerons nécessaires avec la cour de Vienne, hormis le seul point de commencer immédiatement la guerre (1). » Heinsius avouait à son tour que cette reconnaissance pure et simple n'engageait à rien la Hollande, qu'elle ne tranchait pas les questions, que c'était une manière de donner aux Hollandais l'apparence de la bonne volonté, et, en cas de guerre, de rejeter « tout le tort sur la France (2). » Les
(1) Guillaume à Heinsius, 18 janvier 1701.
(2) Heinsius à Guillaume, 25 février 1701.
Etats-Générauxlelaissèrent voiraumomenl même OÙ ils reconnaissaient Philippe V^en demandant au roi de France l'ouverture de négociations pour régler à Tamiable la succession d'Espagne, se donner à euxmêmes et à l'Angleterre toute la sécurité désirable, et une satisfaction convenable à l'Empereur. Ils voulaient que le roi de France retirât dans le plus bref délai ses troupes des Pays-Bas, et leur livrât à eux-mêmes lagardedeVenloo,Ruremonde,Slewenvv^erth,Luxembourg, Namur, Charleroi, Mons, Dendermonde, Damme et Saint-Donat, avec commandement et pleine autorité dans ces places, et interdiction à l'Espagne mêmede bâtir aucun fort à l'entour, d'élever des lignes et ouvrages de fortification sur son propre territoire. Ils réclamaient pour l'Angleterre, dans les mêmes conditions, la garde des villes d'Ostendeet de Nieuport, et bientôt sur le conseil de Guillaume ils proposèrent, pour la satisfaction de l'Empereur, l'abandon du Milanais et des Pays-Bas espagnols. De telles exigences étaient tout au plus ce qu'un vainqueur aurait pu imposer à un ennemi épuisé : c'était en outre unattenlat à la souveraineté de l'Espagnesur son propre territoire, une violation de l'unité de la monarchie contre le gré des Espagnols. Louis XIV les fit imprimer et publier pour accabler ses adversaires sous le ridicule (1), et il se contenta d'y opposer l'offre de renouveler le traité de Ryswick comme garantie de la paix de l'Europe. Il n'y avait aucune entente à espérer
(1) Dangeau, 27 mars 1701.
d'une négociation ainsi conduite ; mais^ en traînant en longueur,en prolongeant pour les Etats-Généraux une situation menaçante, elleaigrissait les esprits contre la France; elle donnait le temps de faire des préparatifs de guerre, et d'attendre que l'Angleterre elle-même entrât dans ce courant belliqueux.
Guillaume travaillait sans relâche à disposer insensiblement \es Anglais à la guerre. D'abord il les prit par un de leurs endroits les plus sensibles, le zèle du protestantismeet la craintedel'interventionde Louis XIV dans leurs affaires religieuses. La princesse Anne, sa belle-sœur, destinée à le remplacer sur le trône, venait de perdre le duc deGlocester, son dernierenfant. C'était une question de savoir à qui reviendrait après elle la couronne d'Angleterre,et si le fils de Jacques II n'était pas l'héritier naturel comme le plus proche parent. Au milieu de ces préoccupations une lettre, évidemment égarée et qui n'avait rien d'officiel, tomba à Londres, au lieu d'aller à Saint-Germain sa destination. C'était un ancien ministre de Jacques II, retiré en France, qui parlait un peu à l'aventure d'un parti assez nombreux de Jacobites en Ecosse et de la confiance qu'ils pouvaient mettre dans la protection de Louis XIV. Guillaume en tira habilement parti pour établir la connivence entre les espérances des jacobitesetles dispositions de Louis XIV contre la religion des Anglais. L'opinion une fois émue, il en profita pour enleveràla descendance de son beau-père sa dernière espérance^ pour faire déclarer par le Parlement que nul ne pouvait ceindre la couronne d'Angleterre
sans professer la religion protestante, pour faire appeler au trône a près la princesse Anne rélectriee de Hanovre, petite-fille de Jacques P' par l'électeur palatin FrédéricY{l).Pavceiacte(tétablissement{iiioompléiée \2i Déclaration des droits àe 1689. Par là, disent les admirateurs deGuillaume, il donna la plusgrande preuve de son désintéressement en sacrifiant, sans aucune réserve, les intérêts de famille à la consolidation du protestantisme et des liberlésanglaises(2).Maisdéjà il retiraitdecette manœuvre un premier bénéfice très-opportun, Lacraintede voir encore une fois Louis XIV poursuivrelerétablissementdeJacques II avait ranimé les esprits contre la France, et réveillé les idées de guerre. La Chambre dès lors, en l'autorisant à sévir contre le8papistes,à désarmer les suspects, le pressait d'équiper au plus tôt une flotte suffisante pour la défense de son royaume, et il promettaitde ne rien négliger contre les ennemis de son gouvernement tant à Tintérieur qu'au dehors.
Cette première impulsion «lonnée, il exploita une autre apparence de danger : « Il n'y a, écrivait-il, que « la crainte d'un danger qui puisse inspirer à ces homc< mes (le Parlement) des mesures salutaires. » Cette
(1) Dumont, Corps diplomatique, tome VIII.
(2) Sirtema de Grovestins, tome VIÏÏ. Il veut absolument que toutes les entreprises de Guillaume aient été inspirées par un esprit de philanthropie cosmopolite, que soit l'invasion de 1688, soit le dernier coup porté en 1701 aux droits des Sluarts, comme aussi sa lutte acharnée contre Louis XIV, n'aient pas eu d'autre mobile qu'un zèle désintéressé pour les libertés d'une grande nation, la conservation du protestantisme et de l'équilibre européen.
fois ce fut la lenteur des négociations de La Haye auxquelles il prenait part, et le refus par Louis XIV de comprendre TAngleterre dans le même traité que la Hollande. II avait pourtant été reconnu par le passé que la barrière des Pays-Bas espagnols intéressait également la République et la Grande-Bretagne. Le parlement, informé à propos de cette nouveauté, déclara, par un respect inflexible des vieilles alliances, qu'il ne fallait pas souffrir que les intérêts de TAngleterre fussent séparés de ceuxdeses voisins. Enmêmetemps des pamphlets, trop favorables à Guillaume pour ne pas procéder de son inspiration, circulèrent contre la Chambre des communes, lui reprochant comme une ingratitude son opposition à un roi « qui avait fait tant de grandes choses» , et la menaçant de la colère du peupleanglais. Ces écrivains anonymes flétrissaient les adversaires du traité de partage, recommandaient lesdroitsdeTEmpereuràla succession d'Espagne, et demandaient la guerre contre Louis XIV s'il n'évacuait pas sans délai les Pays-Bas espagnols (1). Pendant que ces manœuvres agitaient les esprits en sens divers, une démarche des États-Généraux les réunit tout à coup dans la même pensée. Le nombre des troupes françaises dans les Pays-Bas augmentait à mesure que les négociations de La Ha^e traînaient en longueur; les positions qu'elles occupaient pouvaient être prises pourTannonce d'une guerre imminente.
(1) Pamphlets signés Légion, adresses au roi, à la Chambre des communes et à la Chambre des lords. Voir Sirtema de Groveslins, tome VIII, chapitre vu.
Les Etals-Généraux écrivirent à Guillaume pour implorer son assistance (mai 1701). Ils représentaient les Français formant une ligne d'Anvers à la Meuse, une autre ligne d'Anvers à Ostende, entassant des munilions de guerre et desapprovisionnements defourrage enFlandre, en Brabant, en Gueidre, à Namur, et construisanldesfortsjusquesous le canon des places hollandaises. Dans celte ex trémité^les Etals-Généraux n'avaient plus d'autre ressource que la rupture de leurs digues el, les inondations, à moins que Guillaume et son parlement, pourprévenir leur propre ruinç, ne vinssentenaideàleurs anciens alliés (l).Ce cri de détresse fut entendu. Dès qu^il eut retenti, par les soins de Guillaume, dans laCliambre des communes, cellecimontralantd'ardeurpour les intérêts de l'Europe el des alliés delà Grande-Bretagne, qu'iln'y fut « plus question quede la nécessité d'entrer en guerre » . Ainsi s'exprimait Guillaume triomphant (20 mai 1701). Les préparatifs devaient être longs;on ne passe pas en quelques semaines d'un état de paix exagéré à la mise en train d'une guerre générale. Mais le principe était posé. Les communes volèrent pour les dépenses de l'année suivante 2,700,000 livres sterling (soixantesept millions de francs), l'entretien de trente mille hommes de mer; el le transport en Hollande d'un corps auxiliaire de dix mille hommes conformément au traité de 1678.
(1) LeUro des États-Généraux à Guillaume : Sirtema de Grovestins> tome VIII.
L'ébranlement fut assez fort pourdéterminer l'Empereur à se déclarer. Nous avons vu que Léopold répugnaità entamer lui-même sa querelle, à faire les premières avances pour la revendication de ses droits. Il en aurait volontiers laissé le soin et la charge à ses alliés de la dernière coalilion. La Hollande et l'Angleterre n'ayant encore pris avec lui aucun engagement formel, il s'en plaignait parfois avec véhémence et criait à l'abandon (1). Il finit par comprendre que ces deux gouvernements ne demandaient pas mieux que de le servir, mais qu'ils ne pouvaient agir avant d'être prêts, qu'il leur fallait d'ailleurs un prétexte pour intervenir en sa faveur, etque c'était à lui de le faire naître en commençant les hostilités. Un grief tout récent avait redoublé sa haine contre Louis XIV, La Hongrie frémissait sous le joug autrichien, appesanti plus que jamais depuis la paix de Ryswick. Le chef désigné d'une nouvelle révolteétaitlejeuneRagoczi, beau-fils deTekely, petit-fils du comte de Serin, et descendant de ces palatins de Transylvaniequi avaient plus d'une fois inquiété l'Autriche. Une lettre adressée par lui à Louis XIV fut livrée par un traî treà l'Empereu r, et le complot ainsi éventé etajourné. Quoiqu'il fût familier
(1) Guillaume à Heinsius» 27 mars 1701 : a Le comle de Wratis- « law (agent de TEmpereur) se lamente furieusement. Il veut qu'il « soit évident que nous abandonnons TEmpereur et me demande avec « violence une réponse catégoriquesur ce que l'Empereur peut atten- « drede moi.... Si le comte de Wratislaw possédaitla pi u^ petite pai^ a celle de modération, il conviendrait lui-môme que ce m*est chose « impossible. Mais la fougue de cet bomme est si grande, qu'il fera <x plus de tort que de bien aux affaires de son souverain. »
l'empereur se décide a la guerre 161
à Louis XIV de favoriser les rébellions en Hongrie, et que quelques années plus lard il ail soudoyé ce même Ragoczi comme ses ancêlres, on peul affirmer que celle fois du moins nuUeconnivence réelle n'exislail encore enlre lui et le jeune conspirateur. La lettre saisie prouvait que Ragoczi essayait d'attirer le roi de France à sa cause, elle ne prouvait pas que le roi de France y eût adhéré. Néanmoins la cour d'Autriche s'emporta en colères et en menaces contre le roi et son envoyé Villars. Pendant que Ragoczi était arrêté (mai 1701), Villars était insulté dans Vienne, provoqué en duel, ou poussé par des avis perfides à de fausses démarches de nature à le faire passer pour un coupable inquiet et effrayé. Il se sauva par la dignité de son attitude. Par ordre de Louis XIV, il demeura à Vienne pour qu'on ne pût attribuer sa retraite à la crainte d'être convaincu ; par ordre il refusa la garde de sûreté, qu'un ministre autrichien lui offrait, pour quele public necrûlpasquec'élaitunemanièrede s'assurer de sa personne; et il fil savoir que l'ambassadeur d'Autriche en France répondrait de la vie de l'envoyé français à Vienne (1). Au milieu de cette animation des esprits, les troupes impériales, dont on n'avait pu jusque-là deviner la destination, se dirigèrent vers l'Italie (2). L'Empereur, sans s'attaquer encore à la
(1) Œuvres de Louis XLV, tome VI : lettres de Louis XI V à Villars, des 9 et 25 mai 1701.
(2) Dangeau, Journal, mai 1701. Afémoir^sde Saint-Simon, tome H; Mémoires de Villars: lettre de Villars à Torcy, 18 mars 1701.
France même, entendait reprendre sur le nouveau roi d'Espagne le Milanais, jfief de l'empire. Laguerre allait commencer.
A la première vue, Louis XIV était préparé à bien recevoir ses ennemis. Depuis qu'il avait pu entrevoir la guerre, il n'avait rien négligé, levées de troupes, alliances étrangères, mesures financières, pour s'assurer toutes les garanties du succès. Ses adversaires ne parlaient que tout bas et en tremblant de ses préparatifs. Les milices avaient été convoquées en janvier 1701 aux frais du roi, afin, disait l'ordonnance, qu'il n'en coûtât rien « aux habitants des paroissesque « l'honneur et la satisfaction de contribuer de leurs a personnes au bien du service (1);» c'était un service de deux ans au moins, de cinq ans au plus. Dans les régiments chaquecompagnieavait d'abord été augmentée de dix hommes, et cent nouvelles compagnies ajoutées aux anciennes, puis bientôt l'augmentation avait atteint un total de cinquante mille fantassins et de seize mille cavaliers (2). Quatre- vingts vaisseaux delignedevaient veiller sur la mer et protéger jusqu'en Amérique les possessions espagnoles. D'utiles assistances paraissaient acquises en Italie, en Allemagne, en Portugal. Le duc de Savoie, Victor-Amédéè, avait offert dix mille hommes pour la défense du Milanais à la condition qu'il commanderait avec ces troupes celles de France et d'Espagne en Lombardie^ et que
(1) Isambert, tome XX.
(2) Dangeau, janvier 1700.
sa seconde fille épouserait Philippe V (février et avril 1701). Le duedeMantoue, la princesse réjfente de la Mirandole, avaient reçu dans leursmursunegarnisonfrançaise (avril 1701)etfermaientdececôté la route de Milan. Dans TEmpire, la maison de Bavière, abjurant tout son passé, faisait défection à Léopold, L'électeur Maximilien II, jadis serviteur si actif de TEmpereur, ipais frustré de ses récompenses, embrassait la cause contraire d'où il attendait de l'argent pour son luxe et ses dettes, et pour son ambition la souveraineté des Pays-Bas espagnols ; en retour d'un subside mensuel de quarante mille écus, il promettait à Louis XIV quinze mille soldats (9 mars 1701). Son frère l'électeur de Cologne, ce prince Clément de Bavière, dont la nomination par Innocent XI avait fait éclater la guerre de la seconde coalition, se mettait aussi à la disposition de l'ancien protecteur de Fnrstenberg, au prix de quinze mille livres par mois (13 février 1701). Le Portugal, cette porte de l'Espagne du côté de l'Océan, qui pouvait si bien ouvrir ou fermerla péninsule aux puissances maritimes, s'était encore laissé gagner,malgré la vigilance deGuillaume, aux intérêts du nouveau roi d'Espagne. Il venait de s'engager à garantir le testament de Charles II, à combattre tout prétendant à cette succession, et à ne laisser entrer dans ses ports aucun vaisseau anglais ou hollandais, si ces deux puissances déclaraient la guerre à Philippe V. (Traité du 10 avril, ratifié le 30 juin, dans Dumonl,Corps diplomatique^ tome VIII.) Mais à côté de ces apparences favorables, il y avait
l'état financier du royaume qui ne permettait d'illusion à personne et surtout aux gouvernants. Si Ton trouvait à peu près l'argent nécessaire, ce n'était que par un retour à ce système d'expédients onéreux et. insuffisants que nous avons tant de fois jugés, ou de surcharges qui menaçaient indéfiniment toutes les fortunes. Déjà l'année précédente, pendant les discussions si prolongées du traité de partage, eten prévision d'une lutte contre l'Autriche, le pauvre Chamillard avait inauguré ses fonctions de contrôleur général par une saignée sur les gens d'affaires^ c'est-à-dire en reprenant aux financiers une partie du gain réalisé par eux pendant la dernière guerre. Ce gain étant évalué à 82 millions, il paraissait convenable de leur en faire restituer cinquante, si on le pouvait, ou au moins trente. Au nombre des difficultés d'une pareille opération, Chamillard plaçait avec raison le danger d'aliéner des gens dont on avait souvent besoin. En leur retirant leurs profits, on leur ôtait la volonté de servir désormais l'Etat, de lui prêter par eux-mêmes, ou d'employer leur crédit à lui trouver des prêteurs. De là des ménagements, des compositions personnelles, et en fin décompte une rentrée de fonds qui ne vaudrait pas l'émotion qu'elle avait causée (1). Les mesures imaginées en 1701 neméritaient pas plus de confiance. C'étaient des loteries proposées à la cupidité publique, dont la duchesse de Bourgogne se faisait
(1) Depping, Correspondance administrative^ tome III : lettre de Chamillard à Harlay, 8 avril 1700.
patronnesse^et où Chamillard pressait la magistrature de mettre en corps {!). Avec quarante mille billets^on espérait un bénéfice de 1,040,000 livres. C'étaitplustard un privilège pour la vente de la glace qui rapportait un peu plus d'un million (2). Mais en présence de ces recettes dérisoires, il devenait indispensable de recourir aux grands moyens. Une déclaration du roi rétablit la Capitation (12 mars 1701), pour toute la durée de la guerre, et l'augmenta même en raison des besoins extraordinaires que créait à la France l'envie des princes voisins contre la juste décision du roi d Espagne qui avait appelé Philippe V au trône (3). Tous les propriétaires, principaux locataires, chefs de famille, furent avertis de fournir un état détaillé de leurs domestiques, commis, secrétaires, clercs, valets et servantes, à peine de répondre en leur nom des têtes omises, et d'être imposés au double s'ils déguisaient leur véritable qualité. On calculait une rentrée de 30 millions au moins, sans compter la part du clergé. La ressource était assez belle pour inquiéter l'ennemi, comme on le voit par une lettre de Heinsius qui en exagère le produit. Et cependant quelques semaines après cet établissement, le roi était contraint de créer de nouvelles charges de finances pour les vendre, et de proposer une augmentation de gages à tous les officiers du royaume payant Pa ulette,moyennantune avance immédiatede 14millions(4).
(1) Depping, Chamillard à Harlay, avril 1701.
(2) Dangeau, Journal, mai 1701.
(3) Isambert, tome XX.
(4) Dangeau, 24, 27 juin 1701 .
Si Ton veut encore une fois apprécier ce que c'est que la vie d'un ministre et les prétendues jouissances de la place, il n'est pas sans intérêt de considérer Chamillard au milieu de ces embarras, se lamentant, appelant en vain au secours, perdant courage, puis se reprenant à la moindrelueurd'espérancepour retomber bientôt dans les mêmes appréhensions. Au printemps de 1701, il était à court d'argent; il n'avait pas une foi bien robuste au produit de la Capitation, et, pour surcroît de peine, il croyait entrevoir une mauvaise récolte. II écrivait donc au premier président Harlay (1) : «J'ai le malheur de remplir la place de contrôleur «général au commencement d'une nouvelle guérie, « à la suite d'une autre qui a épuisé tous les moyens a nécessaires pour la soutenir. Vous connaissez mon « éloignement pour tout ce qui peut donner de vérita- « blés sujets de plainte. Les fonds sont épuisés ; la Ca- « pitation est un remède. Il y aurait lieu d'espérer de «grandes ressources d'un secours aussi puissant, si « lesdépenses en temps de paix étaient égales à la re- « cette. Vous connaissez l'état des affaires. Aidez-moi «de vos conseils... J'ai vu pleuvoir ce matin. La « pluie m'a fait autant d'impression qu'aux marron- « niers et autres arbres, que je vois devant mes yeux, «qui se sont épanouis dans l'instant. Si ce temps^là « continue, il n'y aura rien de gâté, et nousaurons une « bonne année. Vos soins et votre attention nous at- « tireront des bénédictions dans un temps malheu-
(1) Depping» tome III : lettre de Chamiilar^^ 26 avril 1701.
« reux. » Hélas ! la récolte sera bonneen effet, le blé se donnera presque pour rien^ et le ministre n'en sera pas plus riche ni plus content.
Ainsi s'effaçaient les espérances de prospérité et de bien-être qu'avaient fait naître, après la paix de Ryswick, les intentions bienfaisantes et réparatrices de Louis XIV. L'histoire de ces quatre années, que nous avons commencée par le désarmement, par la suppression des charges publiques les plus lourdes, le payement des dettes, les encouragements au travail, au commerce, aux belles-lettres et aux sciences, il nous faut la finir par le retour d'un état militaire écrasant, par l'augmentation des impôts, par un système d'emprunts ruineux pour le présent, ruineux pour Tavenir, par la perspective d'une guerre européenne plus formidable que toutes les autres. Nous entrons dans l'époque la plus douloureusedu règne ; nous touchons à la période d'expiation .