MORT DE GUILLAUME III
III, il nous paraît superflu d'apporter sur sa tombe un de ces jugements funèbres par lesquels l'histoire trop souvent seeroit obligée à prendre congé de ses grands personnages. Que pourrions-nous dire qui ne fût une répétition? Nous avons jugé chaque fois sur le fait rhomme et le politique. Nous ne lui avons contesté ni le droit de légitime défense contre les invasions ou les empiétements de Louis XIV, ni le mérite d'une persévérance indomptable aux retards et aux défaites^ ni l'art de rassembler, de retenir en faisceau les volontés incertaines ou fatiguées pour les faire conspirer à ses desseins, ni la gloire d'avoir deux fois contraint à restitution son redoutable adversaire. Que ce soient là des titres d'honneur aux veux de ses amis et des peuples qui ont profité de ces efforts, aucune antipathie nationale, aucun regret du mal qu'il a fait à la France, ne nous a empêché de le reconnaître. Mais d'avoir consenti au massacre des frères de Witt, et récompensé les assassins, d'avoir joué, par un caprice de dépit et par mépris de la vie des hommes, l'existence de deux armées contre le droit des gens, c'est là une tache de sang qui ne s'effacera pas de son front : surtout d'avoir préparé de si loin la ruine de son beaupère, de l'avoir poursuivie impassiblement parles armes, par la calomnie, par la diplomatie jusquedans le dernier asile offert au malheureux par l'étranger, c'est un attentat impie aux lois les plus saintes du cœur humain qu'aucune nécessité d'Etat ne justifiera jamais devant la conscience et la morale. Si donc le politique s'est élevé à la hauteur des plus habiles et des plus
206 GUERRE DE LA SUCCESSION d'ESPAGNE
forts, l'homme reste dans la région inférieure de ceux qu'on ne peutniaimer ni estimer, que leur importance et leurs talents imposent forcément dans les affaires, mais qu'on n'admet pas dans l'intimité et que l'on quitte sans regret. Et pourtant la part de celui-ci a été si considérable dans les intérêts de son siècle, qu'on ne se sépare pas de lui sans surprise, et qu'il semble qu'une moitié de cette histoire va désormais nous manquer.