LA COALITION FIDELE A GUILLAUME III
n. — La gaerr» générale déclarée. — Le triumvirat des chefs ennemis: Marlborough, Eugène, Heinsins. — Les- nouveaux généraux de Louis XIV : Villars, Vendôme, Berwick. — En 1702, campagne malheureuse dans le Nord : Première campagne de Marlborough; les alliés occupent la GneWre et l'électorat de Cologne. — ^ccès des Français en Italie ; Vendôme et Philippe V en Lombardie ; délivrance de Mantuue; batailles de Luzzara et de Santa-Vitforia. — Invasion inutile des alliés en Espagne; énergie de la jeune reine d'Espagne. — Du côté de l'Allemagne, Villars succède à Catinat. — Bataille de Friedlingen.
Louis XIV eut lui-même pendant quelques jours uneimpressiondu même genre. Malgré rétatde guerre formidable dans les Pays-Bas, dont s'alarmaient les Provinces-Unies, il avait affecté de ne pas attaquer le premier; il avait même laissé à ses ennemis, par cette hésitation, le temps de réunir leurs moyens de défense, pour éviter avant tout le reproche d'être Tagresseur. Aussitôt Guillaumemort, il voulut voir si Fâme de la coalition n'était pas partie avec son auteur; il proposa de nouvelles négociations aux Provinces- Unies (27 mars 1702). Dans un mémoire tout bienveillant, et du ton d'un ami qui regrette la rupture, il résumait ses griefs contre les Etats-Généraux; mais au lieu de s'en prendreà la République, il n'attribuait ce^ démarches qu'à (état violent où se trouvaient les Provinces sous une influence hostile à la France. « Présente- <c ment, disait-il, que la République est rendue à ellea même, que son esprit va gouverner, que ses seuls « intérêts seront consultés, sa conduite réglera lessencc timents de Sa Majesté pour elle. ))De séduisantes promesses fortifiaient cette insinuation : leur commerce désormais affranchi de toute entrave, la jouissance de
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tous les avantages et privilèges obtenus en différents temps de la France,leurs relations également assurées avec l'Espagne par le renouvellement des traités de Munster,deNimègue etde Ryswick,etles troupes françaises évacuant les Pays-Bas espagnols. Unefois la paix rétablie et Leurs Seigneuries ayant désarmé, la garde des provinces du Roi Catholique ne serait plus confiée qu'à ses propres troupes. Une prompte résolution rendrait le calme aux Prçvinces-Unies; la paix et la liberté y renaîtraient ensemble (1) .
La réponse fut prompte (12 avril 1702), mais «non pas lelle qu'on la devait attendre», dit Dangeau. Le successeur de Guillaume, la reine Anne Stuart, cinq jours après son avènement, avait fait porter aux Provinces-Unies l'assurance de son amitié et la promesse de toute l'assistance dont l'Angleterre était capable (2). Forts de cet appui, les Etats-Généraux se donnèrent l'avantage debraver,de dédaigner LouisXIV. Ils regrettaient, eux aussi, l'ancienne amitié avec la France, maisilsn'en rapportaient la rupture qu'aux menacesdu roi contre leur territoire. Ils avaient toujours été libres sous Guillaume, quoi qu'on en pût penser, et ils entendai-^înt rester fidèles après sa mort à une politique qu'ils avaient embrassée volontairement. Aussi bien, habitués à respecter les traités, il ne leur était pas permis de rompre, par des négociations particulières, leurs engagements avec leurs alliés.
(1) Dangeau, 12 avril 1702. Il cite textuellement le Mémoire.
(2) Lettre de Marlborough à Heinsius, 24 mars 1702, dans Sirtema de Grovestins.
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L'esprit de Guillaume III lui survivait donc,et particulièrement dans trois hommes^ les triumvirs de la ligue, comme Torcy les appelle^ dont Taccord pendant près de dix ans a réglé souverainement les affaires de l'Europe : c'étaient Marlborough, le prince Eugène de Savoieet Heinsius. Tous trois à lahainede la domination française joignaient des griefs ou des desseins personnels, plus opiniâtres encoreetplusexigeants que la politique.. Heinsius, grand-pensionnaire de Hollande après Fagel, et confident de Guillaume III, avait partagéjtous les sentiments et secondé tous les efforts de ce prince. Il avait gagné la confiance des Etats-Généraux par sa modération daiis l'exercice du pouvoir, par son dévouement à la défense de l'Etat. Simple dans la vie privée, comme Jean de Witt, sans fasle dans sa maison et dans son extérieur, il n'avait en apparence que l'ambition d'ériger sa république en arbitre des nations de l'Europe, et, comme elle fournissait la plus grosse part des dépenses, de faire distribuer par elle à chacun des alliés sa part du butin de la guerre. Mais ilobéissait en même temps à une vieille rancune particulière. Envoyé en France après la paix de Nimègue pour traiter des intérêts du prince d'Orange, il avait été malmené parLouvois. « Je vous ferai mettre à la Bastille, » lui avait dit le ministre plus habitué à imposer la soumission aux hommes de l'armée qu'à négocier avec l'étranger (1). Il avait gardé au fond du cœur cette menace du plus fort, cet affront à sa dignité, et il en
(1) Uémoires de Toi*cy,
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cherchait la revanche dans rabaissement de laFrance, dans rhumiliation du grand roi. Le prince Eugène de Savoie était un fugitif français, chez qui dominait l'insatiable désir de se venger de Louis XIV. Dernier enfant d'Olympe Mancini, nous Tavbns vu sortir de France presque en même temps que sa mère (1683). II se plaignait,à Tâge de vingt ans, de n'être pas encore compris ni honoré selon sa valeur, de n'avoir pu obtenir du roi le commandement d'une compagnie; espérant mieux de l'étranger, il y cherchait une patrie plus juste et plus libérale. Pendant 'que ;la mère était accusée de mettre ses poisons au service des passions autrichiennes, le fils recevait une épée de l'Empereur et l'essayait avec succès contre les Turcs. Il l'avait ensuite tournée contre la France dans la guerre de la seconde coalition, à StaflFarde; mais c'était dans la guerre de la succession d'Espagne qu'il allait donner le plus vaste essor à son ressentiment. Nous le verrons jouir de chaque désastre des Français comme d'une satisfaction personnelle. C'est lui qui dira à des prisonniers français après sa victoire d'Oudenarde: « On est heureux de forcer les c< gens à se repentir de leurs mépris (1) ; » et à la dernière heure, quand ses alliés l'abandonneront, il se promettra encore de poursuivre Louis XIV la torcheà
la main,jusqu'à Versailles. Marlborough,rAnglais,n'a pas de ces rancunes. On peut dire de lui qu'il ne hait personne, tant il va et vient facilement d'un parti à
(1) Saint-Simon, Mémoires, tome IV, chapitre xv.
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l'autre, mais aussi qu'il n'aime que l'argent, et c'est par amour de l'argent qu'il s'acharne ici à une guerre féconde en profits pour le général (1). Sa fortune avait commencé honteusement par sa connivence aux amours de sa sœur avec le duc d'York, et par ses propres amoursavecla principale maîtresse deCharlesII; il obtint par le duc d'York son premier grade dans l'armée, et reçut de la duchesse de Clevelaud une somme de 125,000francs qu41 plaça sur bonne et solide hypothèque. Traître à Jacques II en 1688, et trop peu récompensé à son gré, il offrait bientôt son repentir au roi déchu, et provoquait par ses promesses Texpédition de laHogue (voir tome V, page 356). Réconcilié avec Guillaume, puis élevé au plus haut rang par la reine Anne, il n'en fera pas moins porter au prétendant, au milieu même des hostilités, ses protestations d'attachement (2). Mais, ses richesses grandissant chaque jour par la guerre, par les donations en récompense de ses victoires, par les revenus doublés de ses emplois, par les remises des fournisseurs, par les retenues sur la solde des troupes étrangères, il n'aura d^autre volonté que d'écarter la paix, comme la suppression de ces bénéfices ou coupables ou justifiés par rasage, et de prolonger sans fin une lutte où chaque succès, selon le mot d'un de ses ennemis anglais, lui vaut autant d'argent que de gloire.
Ce qui donnait à cette opiniâtreté une importance
(1) Torcy, Mémoires,
(2) Mémoires de Villars, 1711.
redoutable, c'est que Mariborough et Eugène étaient, d'instinct et d^étude,de grands hommes de guerre. Marlborough avait fait partie du corps auxiliaire anglais fourni par Charles II pour laguerrede Hollande; élèvedeTurenne,appréciéetIouépublîquementparun pareil maître, il allait retourner contre la France les leçons du plus grand général qui eût encore commandé les Français. Prudence et audace, vigilance et action opportune, projets hardis et exécution rapide, tels seront les principaux traits de son génie. Eugène avait beaucoup appris dans la guerre des Turcs, sous le duc de Lorraine, ce vengeur de la chrétienté à Bude et à Mohacz. Entreprenant comme unjeune prince (c'estlemot de Louis XIV), brave comme un Français, mais calme dans les grandes affaires comme un vieux maître, il s'était à son tour élevéau premier rang etau renom d'un vainqueur immortel, par la bataille de Zentha.Tous deux à leurs talents joignaient le gage principal du succès dans le droit d'initiative, dans la liberté absolue d'agir à leur gré, suivant l'inspiration du moment ou l'occasion, sans avoir à attendre la permission de vaincre. Eugène se l'était fait reconnaître après la bataille deZentha par une noble réponse à un affront injuste. Il avait vaincu contre la défense formelle d'engager uneaction générale, et, malgré l'étendue et l'éclat du triomphe, l'Empereur lui faisait redemander son épée : «La voilà, répondit le vainqueur offensé, elle fume encore du sang de ses ennemis; je ne la reprendrai plus si je ne peux l'employer à mon gré pour son service. » L'Empereur, éclairé par cette