‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 5)Chapitre 49 sur 136 · CAMPAGNE DE 1702 EN ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

CAMPAGNE DE 1702 EN ALLEMAGNE

Dans une affaire aussi rude et aussi disputée^ les Français n'avaient perdu ni drapeaux^ ni étendards, ni timbales, et ils en avaient pris trente-quatre à l'ennemi. A ces trophées s'ajoutaient de grandes quantités d'armes jetées par les fuyards, de eanons, de charrettes de munitions abandonnées sur les chemins, plus de trois mille morts sur place, les villages voisins remplis de blessés et de mourants, la plupart des généraux allemands tués ou blessés, quelques-uns prisonniers. L'armée campait sur le champ de bataille. Le soir même, Villars fit sommer le fort de Priedlingen; le commandant ayant voulu résister, on le canonna tout un jour, et le lendemain, sur la menace d'être traité sansquarlier, il capitula. Ce qui montre encore mieux le désarroi du prince de Bade, c'est que ses troupes cantonnées en Alsace reçurent immédiatement l'ordre de repasser le Rhin ; le 18, quatre jours après la bataille, il ne restait plus sur la rive gauche que quelques bataillons campés au nord de la Lauter, et les ponts sur le Rhin étaient levés. En récompense decesrésultats,LouisXIV,ratifiantlevœu de l'armée, nomma Villars maréchal de France, le destina au commandement de l'armée du Rhin, et rappela Catinat.

Villars n'oubliait pas que le grand but de son entreprise était la jonction avec l'électeur de Bavière. Il écrivait au roi : « Celui qui n'a pas désespéré de la jonc- « tion lorsque les difficultés paraissaient presque in- « surmontables la croit très-facile après une bataille « gagnée. » Il y mettait pourtant une réserve : « A a moins que M. l'électeur ne soit déterminé à ne pas y

« contribuer, et que la tête ait tourné à tout ce quia <c l'honneur d'entrer dans son conseil.» On voit aussi, par un mémoirede Chamlay, et par la correspondance de Louis XIV, que le roi et son conseil tenaient la jonction pour le c< bon parti et le plus capable de pro- « curer le rétablissement de la paix (1). » On ne tarda pasàreconnaîtrela justesse des prédictions du maréchal. On apprit, le21 octobre, que l'électeur ne viendrait pas à la rencontre des Français; il entendait leur laisser le soin de traverser seuls quarante lieues de pays, dont vingt-cinq de montagnes, à travers des rochers et des châteaux forts, par des chemins inaccessibles aux voituresd'approvisionnements. « Il est pour- « tant d'unenécessité indispensable, disait Villar8,que « les troupes de Bavière m'assurent du pain. » Les jours suivants on apprit que, loin d'être encouragé par le succès de Friedlingen, l'électeur reculait jusqu'à Donawerth et à Ingolstadt; on tira aussi de quelques confidences le soupçon que le pauvre prince, inquiet des chances de la guerre, voulaitménager l'Empereur et éviter toute hostilité personnelle contre lui. Villars fit alors accepterpar le roi l'ajournement delà jonction au printemps prochain. La saison allait amener, selon l'usage antique, la séparation de toutes les armées. 11 suffisait pour le moment de consolider les avantages obtenus. Villars fit raser le fort de Priedlin-

(1) Pelet, tome II. Villars au roi, 17 octobre, Mémoire de Chamlay, du 20 octobre. Louis XIV à Villars, 6 novembre 1702 : « Le parti de la jonction avec l'électeur de Bavière est le meilleur de tous et celui auquel je me détermine. »

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geii; et au contraire mit en état de défense le pont d'Huningue et Neubourg; il nivela^ en Alsace^ tous les restes des retranchements ennemis^ pendant que Tallard^ pour couvrir la Moselle et la Sarre, occupait Nancy, du consentement tacite du duc de Lorraine. Il eut ainsi la liberté de venir à Versailles jouir pendant quelques jours de la gloire d'une campagne qui avait sauvé l'Alsace et ouvert à la France deux portes sur l'Allemagne.

248 GUERRE DE LA SUGGESTION d' ESPAGNE

m. Les Cainisards ; Cavalier, leur cnef . — Campagne de 1703. — Création de dix maréchaax. — Adoption définitive de la biîonnette. — Campagne de Villars eo Allemagne : Prise de Kehl ; jonction avec l'électeur de Bavière. — Expédition du Tyrol, malheureuse pour le duc de Bavière. — Avantages des alliés dans lés Pays- Bas ;. victoire des Français à Eckeren. -> Leur supériorité assurée en Allemagne. Reprise de Brisach; victoire d'Hochstett..— Soulèvement des Hongrois; Ragoczi. — Fin de la campagne avantageuse à l'électeur de Bavière. — Embarras de l'Empereur.— Mais les embarras de la France accrus par l'obstination dés Camisards et par la défection du Portugal et du duc de Savoie.

Malgré les avantages de la campagne, sauf en Flandre, les difficultés ne diminuaient pas; déjà même elles se compliquaient d'une guerre civile dans le midi de la France. Les Camisards étaient en armes. On appelle de ce nom des bandes de Huguenots des Cévennes, dont les premiers avaient pris une chemise blanche relevée sur leurs têtes^ comme moyen de se déguiser autant que comme signe de ralliement. On les appelle aussi les Fanatiques^ parce qu'ils avaient parmi eux de prétendus prophètes, hommes, femmes et surtout enfants, instruits à tomber en extase, et à prêcher, avec wn tremblement de^tout le corps, la guerre et le règne prochain de Dieu. Le refus de la liberté de conscience, les exigences fiscales redoublées par la guerre étrangère, et les rigueurs déployées, selon le système de Bâville, contre ceux qui n'allaient pas à la messe, les avaient prédisposés à la révolte; l'impulsion décisive venait de leur être donnée par un jeune homme de dixsept ans, Jean Cavalier, garçon boulanger, qui, à l'énergie de caractère, à la fermeté du commandement, joignaitplus d'un talent dégénérai. Leur début fut, à Pont de Monvert, l'assassinat de l'archiprêtre Du

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Chayla^ qu'ils regardaient particulièrement comme leurperséeiiteur(juillet 1702) ; de là ils se répandirent dans les villages^ frappant les prêtres et les maîtres d'école catholiques. Le comte de Broglie, commandant militaire en Languedoc^ avait peu de troupes ; il n'exerça d'abord qu'une répression impuissante. Au iriois de décembre,Cavalier,dont le parti s'enhardissait déjôuren jour, battait un corps de noblesse^ et habillait ses soldats des uniformes des morts. Le mois suivant, il triomphait en rase campagne du comte de Broglielui-même, aux portes de Nîmes. Alors les Camisards parcoururent les diocèses de Mende, d'Alais; d'Uzèset de Nîmes; en un mois ils brûlèrent quarante paroisses, et massacrèrent quatre-vingts curés. La lutte prenait un caractère atroce; leurs violences et bientôt l'appel qu'ils firent à l'étranger provoquaient les représailles impitoyables sous lesquelles ils devaient un jour succomber (1).

A cette recrudescencedecontradictions, Louis XIV opposa un redoublement de préparatifs. L'hiver fut employé à une troisième augmentation des troupes de terre et de mer, à renforcer les armées de Flandre, d'Italie et du Rhin, à renouveler le personnel des offi-

(1) Voir sur ce sujet : Ernest Moret^ Quinze Ans du régne de Louis XIV. Il a donné à oet épisode de Thistoire générale un développement impartial, où, à l'intérêt qu'il porte aux Gàmisards, se joint Tavea des excès qu'ils ont commis. Voir aussi les Mémoires de Villars et de Berwick dont nous nous servirons plus bas. Villars surtout paratt assez digne de foi par son indifférence môme dans la question religieuse, qui lui laisse en quelque sorte plus de liberté pour dire la vérité aux deux partis.

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ciers généraux^ et même à perfectionner l'armement. C'est à ce moment que la pique fut abandonnée^ et l'usage de la baïonnette au bout du fusil rendu général dans toute l'infanterie; Louvois et Vauban^ après une trop longue attente^ triomphaient enfin de la routine(l). Pour animer le zèle par la perspective de la récompense^ le roi créa d'un coup dix maréchaux, presque tous bienchoisis^ c'est-à-dire désignés par des services notoires : Chamilly^ Estrées^ Château-Renaud, Vauban,Rosen, Huxelles, Tessé, Montrevel, Tallard et Harcourt. S'il était possible de contester les titres de Rosen, de Montrevel et d' Harcourt, s'il était vrai queTessé ne dût son élévation qu'aux instances de la duchesse de Bourgogne qui croyait lui devoir son mariage (2), personne n'avait oublié ce qu'avait été Château -Renaud dans la guerre précédente, Chamilly à Grave, Huxelles à Mayence, et Vauban à tant de sièges fameux. Non moins digne de cet honneur par son désintéressement que par son génie, Vauban voulait se défendre d'accepter une dignité qui serait une entrave à son art, puisque un ingénieur ne commandait • jamais en chef, etqu'un maréchal ne devait être subordonné qu^à un plus ancien. Le roi passa par-dessus ce scrupule de bon serviteur de l'Etat, aux applaudisse-

il) Dangeau, 27 février 1703 : « Le roi entra dans son cabinet» où « il fit demeurer monseigneur le duc de Bourgogne et les maréchaux « de Boufflers et d'Harcourt. 11 y fut question d'éter les piques à « l'infanterie» qui est un parti qu'apparemment on prendra, > et qu'on prit ep^ effet.

(2) Méntùépu d« Ghoisy, livre VU.

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ments de tous (1). Dans les rangs inférieurs, il fit une promotion de vingt-trois lieutenants généraux, de vingt-quatre maréchaux de camp^ et de trente et un brigadiers.La marine eut poursa part quatre nouveaux chefs d'escadre et vingt et un capitaines de vaisseau.

Aux trois armées déjà existantes^ il en ajouta une nouvelle contre les CamùardSy qu'il composa de dragons levés en Languedoc même et de bataillons tirés des Pays-Bas^ d'Allemagne et d'Italie; il en confia le €X>mmandement à Montrevel^ un des nouveaux maréchaux. Il laissa aux trois premières leurs commandants de l'année précédente, BoufOers^ assisté de Villeroi, Vendôme et Villars; mais il lui parut bon d'en formerunecinquièmesur la Moselle^ pouragiren Lor^ raine et en Alsace, seconder lajonction de Villarsavec rélecteur de Bavière, et diviser les Impériaux en occupant une partie de leurs forces sur le Rhin. Destinée au duc de Bourgogne, cette cinquième armée fut réellement confiéeau maréchal de Tallard. Grâce à cette ac* tivité, à cette vigilance, il gardera encore en 1703, malgré plusieurs échecs, la supériorité sur ses enne-r mis.

La pensée dominante du roi était le secours de rélecteur de Bavière, une diversion puissante en Allemagne, de laquelle, selon lui, dépendait uniquement le succès de cette guerre^ et une paix aussi glorieuse pour lui (^xx^ avantageuse i^xxt son allié (2). Il ajournait toute au-

(1) Mémoires de Saint-Simon, tome II> chapitre xxxv.

:2) Louis XIV à Villars, 19 mars 1703: Pelet» tome III, page 53£i.

tre entreprise après celle-là. Il voyait les Autrichiens réduits à Tinaction en Italie, avec des troupes délabrées^ sur un terrain marécageux^ et le prince Eugène obligé d'aller à Vienne demander des renforts qu'on ne pouvait lui donner. Il projetait de faire passer en Allemagne une partie de l'armée de Vendôme (1). Du côté du Nord, il recommandait à Boufflers et à Villeroi de garder l'attitude défensive, de ne livrer bataille que lorsqu'il serait possible de le faire avec avantage, ou dansle casoùAnversetNamur seraient menacés. Mais du côté de l'Allemagne il était impatient d'entrer en ac tion . Villars, à peine arrivé à la cour, reçut l'ordre d'en partir dès le 13janvier 1703. Le roi étaitconvaincu, par divers mouvements des troupes allemandes, que le prince de Bade se disposait à entrer dans la Bavière ; il importait de le retenir dans le voisinage du Rhin ou de le suivre dans l'électorat. Villars, sur les ordres pressants du roi, prit le parti de passer le Rhin et d'assiéger Kehl, pour couvrir Strasbourg contre toute attaque, pour s'ouvrir une porte de plus sur l'Allemagne, et un chemi n vers les montagnes noires le long d'une rivière (Kinzig,affluent du Rhin). Onétaitau 12février,rhiver ajoutait ses glaces et ses neiges aux autres difficultés. Le passage s'effectua à Huningue et à Neubourg. De Neubourg à Kehl, il y avait vingt lieues de pays ennemi à traverser avec un équipage d'artillerie et de vivres,à passerentrelesgarnisonsallemandes de Brisach

(1) Louis XIV à Venàôme, 11 décembre 1712: Pelet, tome 111, page 150.

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et de Fribourg^ à franchir des ruisseaux ou des défilés épuisés de vivres pendant la campagne précédente^ à emporter toutes les redoutes des bords du Rhin^ et peut-être au bout du voyage àcombattre une armée retranchée derrière la Kinzig. L'audace fit la fortune de l'entreprise. Le prince de Bade^ ne soupçonnant pas une telle témérité^ ne prit aucunemesure pour la combattre ; chaque quartier ennemi^ surpris dans son isolement^ ne songea qu'à fuir dans les places fortes. Sans perdre un soldat^ les Français s'emparèrent de plus de cinquante redoutes ou forts^ et même de quelques villes impériales telles qu'Offenbourg, où ils trouvèrent de l'artillerie et des munitions de guerre et de bouche^ destinées à approvisionner Kehl, qui servirent à l'attaquer. Le prince de Bade inquiet se hâta de rappeler dans ses lignes de Bûhl ce qu'il avait encore de troupes sur la rive gauche^ et celles qu'il avait détachées vers la Bavière ; dans la nuit du 25 au 26 février, Villars ouvrit la tranchée devant Kehl.

Uneégale activité présida aux opérations du siège ; deux ponts de bateaux sur le Rhin, ouvrant la communication avec Strasbourg, permirent de recevoir de cette ville des renforts et de l'artillerie, et de transporter les blessés dans de bons hôpitaux. Pour soutenir le cœur des soldats, Villars passait une partiedes nuits avec eux dans la tranchée, buvait du brandevin à leur santé, et leur faisait des contes joyeux, disant entreautreschosesqu'il n'y avaitquelesFrançais pour prendre les villes pendant l'hiver (1). Dans le désir d'en finir

(1) Mémoires de Villarg.

yitej^ii ne tint aucun compte des observations des ingénieurs ; il se vante même de n'avoir pas respecté d'avantage Tavis de Vauban, qui aurait voulu venir à ce siège (1). La ville avait deux ouvrages à corne; il n'en voulut attaquer qu'un seul, mais avec une si grande énergie, que le 6 mars, le dixième jour, il s'en empara par un vigoureux assaut. La contrescarpe était encore entière, les fossés pleins d'eau et bien revêtus. Si on prenait la place dans cet état , des réparations faciles et peu coûteuses suffiraient pour en faire une citadelle française presque inexpugnable sur le territoire allemand. Dans cet espoir, pour presser la reddition par la peur, il fit préparerdes batteries formidables, et sommer le commandant avec la menaœde ne le recevoir qu'à discrétion si une fois ses nouvelles batteries commençaient à tirer. Le commandant, qui s'était jusque-là défendu assez mollement et qui ne voyait venir aucun secours, aima mieux capituler avec les honneurs de la guerre. Le 12 mars, il rendit Kehl, y laissant vingt-huit pièces de canon, vingt-six milliers de poudre, et d'autres provisions bien plus considérables que le vainqueur n'avait pu l'espérer.

Ce glorieux début fut suivi d'un temps d'arrêt que

(1) Dangeau, 12 février 1703 : Le roi dit à Vauban : « Songez-vous, monsieur le maréchal, que cet emploi est au-dessous de votre dignité? — Sire, lui répondit^il, il s'agit de vous servir, ce que je crois pouvoir faire utilement en cette occasion. Je laisserai le bâton de maréchal à la porte, et j'aiderai peut-être à la prise de la place. Plus vous nous élevez et plus nous devons avoir envie de vous servir. » Le ro ne veut pas lui permettre d'y aller^ mais il insiste encore.

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