‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 5)Chapitre 57 sur 136 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

La période d*expiation : première partie. Années 1704, 1705, 1706. Premiers grands désastres des Français ; perte du bassin du Danube, des Pays-Bas espagnols et de la Lombanïie.

I. L'année 1704 commence par des succès. — Uarchiduc Charles en Portugal; impuissance des alliés en Espagne. — Le duc de Savoie resserré dans le Piémont. — Commencement des revers: Prise de Gibraltar par les Anglais; désastre des Français à Hochstett; toute l'Allemagne perdue. — A la fin de l'année, Berwick contient encore les Portugais; Yendâjne bat le duc de Savoie; première soumission des Camisards par Yillars (1).

Comme par une dérision de ce que les hommes appellent la fortune, l'année 1704, qui allait inaugurer les désastres de la France, commença par des succès. L'archiduc Charles le premier éprouva qu'il n'était pas sage de se fier sans réserve aux forces de ses alliés, aux assurances deses partisans. Il était parti de Vienne, dès le mois d'octobre, sans aucune ressource, sansau-

(!) Jusqu'ici nous avons cru utile de donner un assez long développement aux opérations militaires, afin de bien faire connaître les différents théâtres des hostilités, et avec eux les personnages qui y figurent. A l'avenir, nous serons plus sobre de détails. Dans cette multitude d'événements qui se croisent en tous sens et qui, souvent, se ressemblent fort, il est convenable d'éviter les longueurs et surtout la monotonie. Ce que nous tenons principalement à mettre en relief, ce sont les causes et les résultats des faits décisifs.

Clin appareil de grandeur. On auraitpu dire delui:P«wpère tecto missus in imperium magnum. II comptait sans doute, selon le mot de son père à Villars, qu'il n^ aurait ^w^r^rf y W6*//r^^/w^2W2,etque l'Europe lui fournirait les troupes et l'argent nécessaires pour reprendre son trône d'Espagne. Et, en effet, depuis quatre mois il ne vivait que d'hospitalités. Ce fut l'électeur palatin, son oncle maternel, qui paya la dépense de son voyage de Vienne à La Haye ; ce fu t la reine d'Angleterre qui, à la prière de l'Empereur, lui donna une garde-robe, une vaisselle d'argent, une maison conforme à sa dignité. Les éléments seuls avaient paru moins bien disposés pour lui. Des tempêtes terribles, dont les détails remplissent toutes les gazettes du temps (1), l'avaient empêché tour à tourde passer de Hollande en Angleterre et de sortir d'Angleterre pour gagner le Portugal. Enlin il était parti en février 1704, avec une escorte de vaisseaux anglais et un commencement d'armée, et le 9 mars il abordait à Lisbonne.

On lui avait promis, et l'amiranlede Castille, ce grand machinateur de la défection portugaise, affirmait plus haut que personne, que les Espagnols n'attendaient que l'arrivéede leur roi légitime pour accourir en masse à sa rencontre. Il crut qu'il ne ferait pas mal d'aider un peu à ce mouvement de fidélité. A peine débarqué, il lança un manifeste pour rappeler les Espagnols à leur intérêt bien entendu, tout autant qu'à

(1) Voir en particulier le Journal de Dangeau, décembre 1703, janvier 1704.

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leur devoir. Ce manifeste, diatribe burlesque contre la France, ne contenait pas une seule imputation qu'il ne fût facile de retourner contre la maison d'Autriche. Comme si le libertinage n'eût pas été poussé en Espagne jusqu'à ruiner les plus grandes fortunes (1), il accusait les Français, en remontant jusqu'aux Vêpres siciliennes, d'une grande liberté à l'égard des femmes, contagion redoutable qu'il fallaitécarterdelacourde Madridetdesprovinces. Comme si les rois autrichiens eussent jamais respecté les libertés des grands et du peuple, il montrait dans la royauté française le gouvernement du bon plaisir, la noblesse épuisée de sang et de richesses par l'ambition d'un roi conquérant, le peuple réduitau pain etàl'eau. Il croyait encore accabler Louis XIV par le reproche d'avoir fait mille affronts à un saint pontife, prétendu réformer lesdogmesderEglise,etpréservé les Turcs delà ruine par une connivence antichrétienne; et il ne voyait pas que son propre entourage le dénonçait déjà lui-même comme un ami des hérétiques, et qu'un prétendu roi catholique^ amené par les Anglais et les Hollandais, élevait ainsi entre lui et son peuple le plus insurmontable des obstacles (2).

Il fut bien surpris de ne voir accourir personne, ou plutôt de trouver sur la frontière, au lieu d'adhérents, une armée moitié française, moitié espagnole, qui était déjà prête à le combattre. Son invasion était prévenue

(1) Voir tome III, chapitre xvi, page 136, le portrait des mœurs espagnoles, par le maréchal de Grammont.

(2) Voir ce manifeste dans Dumont, Corps diplomatique, tome VIII.

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par une contre-invasion plus prompte. Berwiek, averti qu'il était nécessaire d'agir et d'en finir avant l'époque des f>randes chaleurs, avait emmené Philippe V de Madrid dès les premiersjours de mars. Les magasins le long de la route n'étaient pas prêts comme on avait pu le croire sur une promesse d'Orry; les cheminspeucommodesaux voitures gênaientconsidérablement la marche des caissons d'approvisionnements, et ils retardèrent plus d'une fois l'arrivée du pain ; l'orge indispensable aux chevaux d'Espagne faisait défaut, et cette privation fit périr pendant la campagne une partie de la cavalerie. En dépit de ces difficultés, Berwiek entrait en Portugal le P^'mai. La dispersion des cantonnements ennemis, au nord etau midi du Tage, lui traçait en quelque sorte sa marche ; il dirigea ses forces sur trois points : Almeida, la rive droite du Tage et la rive gauche. Sur la rive droite, il prit Salvatierra et Castel-Branco, l'une en deux jours, l'autre en quatre, et enleva tout le corps d'armée du Hollandais Fagel ; il exprime lui-même son étonnement du peu de résistance des ennemis. Sur la rive gauche, Tserclaes, un lieutenant de Philippe V, perdait son temps à calculer et à craindre les mouvements de l'Anglais Schônberg. Berwiek traversa hardiment le fleuve, rallia Tserclaes et emporta Port-Alègre en un jour, puis il fit assiéger par le gouverneur d'Andalousie Castel de Vide dont toute la garnison, Portugais et Anglais, ceux-ci avecgrand dépit, se rendirent prisonniers de guerre (1). Les chaleurs excessives de la 1) Mémoires de Berwiek^ deuxième partie.

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fin de juin suspendirent ces avantages; les sources étaient taries, les hommes et les chevaux tombaient asphyxiés pendant les marches du jour ; il devenait indispensable d'entrer dans les quartiers d'été selon Tusage du pays (1). Berwick se retira prudemment à Salamanquepour y attendre une saison plus prospère; mais il avait enlevé aux alliés plus de dix bataillons, épuisé le territoire ennemi, rasé les places les plus difficiles à garder, et il voyait les Portugais, désarmés par leur propre climat, hors d'état de rien tenter avant plusieurs mois contre Philippe V.

L'archiduc n'avait pas mieux réussi en Catalogne. Sur les conseils du prince de Darmstadt, cet ancien favori de la reine allemande d'Espagne, disgracié à titre d'Allemand par Philippe V, l'amiral anglais Rooke avait conduit ses vaisseaux et un corps de débarquement devant Barcelone (mai 1704). Il y avait sans doute dans cette ville plus d'un ami de l'Autriche, et toujours quelque levain de l'ancienne antipathie provinciale contre la Castille. Cependantquand l'Anglais parut, un petitnombrede mécontents essayaseul d'entraîner les habitants pour Charles III. Contenus par lafermeté du gouverneur, ils ne réussirent qu'à se faire convaincre et punir; la ville ne remua pas. Au bout de quelques semaines, l'amiral anglais se retira sans avoir rien obtenu. Les Anglais commençaient à comprendre que ce n'était pas seulement à un roi d'ori-

(1) Lettres de Berwick à Louis XIV, 28 juin et 8 juillet 1704, citées par Ernest Moret.

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gineétrangère, mais à la nation espagnole que les alliésauraientà faire. «L'amirante de Castille, écrivait Schônberg, nous a toujours flattés d'un débandement général de Tarméedu duc d'Anjou, et cependant on n'a pu encore former que deux compagnies dedéserteurs espagnols, et il n'y a que trente-sept Anglais ou Irlandais qui aient abandonné le ducdeBerwick (30juiljet 1704). » Ce désappointement de ses ennemis était d'un heureux augure pour Philippe V; c'estcelte fidélité qui, toujours la même dans les masses, malgré quelques défaillances partielles, le soutiendra parmi les épreuves les plus douloureuses, et lui conservera son trône contre toutes les haines de la coalition et les découragements de Louis XIV lui-même.

En Italie, le duc de Savoie ne trouvait pas davantage dans la jonction des Autrichiens la satisfaction de ses espérances. Maintenant que l'accord de Victor- Amédée avec la coalition avait transporté en Piémont le principal théâtre de la guerre, c'était à la conquête de cette contrée qu'il fallait s'attacher, et il était d'une bonne tactique d'y aider par des attaques du côté de la Savoie ; mais il n'était pas moins nécessaire de veiller sur le cours inférieur du Pô, derrière le Mantouan, où uncorps autrichien restait toujours sur laSecchia. Il v avait en conséquence trois armées françaises en Italie. Vendôme en Piémont avait à combattre directement Victor- Amédée ; le grand prieur son frère fut investi du soin de chasser ou de contenir au moins les Autrichiens de la Secchia ; et le duc de La Feuillade, en remplacement du maréchal de Tessé malade, devait

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appuyer du côté de la Savoie les opérations de Vendôme. Ces choix n'étaient pas également bons. Le grand prieur joignait aux vices de son frère des habitudes d'ivrognerie et de paresse cynique, qui ne promettaient pas ungrand général. Quant à La Feuillade, il devait surtout àla partialité de Chamillard, sonbeaupère, un avancement que de grands malheurs n'ont pas tardé à rendre à la fois odieux et ridicule. Néanmoins le début des opérations fut heureux des trois côtés.

La Feuillade s'ouvrit une entrée en Piémont par la prise de Suze. Cette ville avait une citadelle sur un rocher escarpé, avec un fossé taillé dans le roc, et tout l'espace environnant dénué de terre ; elle était en outre protégée par la redoute dite de Catmat, et par les retranchements delà BruneUe qui se dominaient les uns les autres jusqu'au sommet de la montagne. Toutes cesrésistancesfurent vaincues en peu de jours. Le l"juin, laville proprement dite capitulait, laciladelle le 12. Bienlôtonappritque le grand prieuravait remporté un avantage décisif. Il chassait les Autrichiens de ces postes de laSecchiasi longtemps occupés par eux, les rejetait sur l'Adige et les poussait hors de l'Italie sur le territoire de Trente (24 juin) ; il était libre d'expédier des renforts à son frère. Vendôme mita profit ces circonstances pour assiéger Vcrceil, sur la Sésia, à peu près en face de Suze, à l'autre extrémité du Piémont. Les diversions tentées par Viclor-Amédée échouèrent; la mésintelligence de ce prince avec le général autrichien, leur défiance réciproque, aidaient

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bien plutôt à leur impuissance. LeSOjuiliet, Vereeil se rendit; la garnison, c'est-à-dire 3,600 fantassins et 500 dragons ou cavaliers, se constitua prisonnière de guerre ; les vainqueurs trouvèrent dans la place soixante-douze pièces de canon de fonte, de grandes quantités d'armes, des approvisionnements de toute espèce, tout ce que le duc de Savoie'y avait rassemblé pour assiéger Novare dans le Milanais. Il n'en coûtait aux Français et aux Espagnols que deux cents morts et huit cents blessés ; à Victor- Amédée dix bataillons de Piémontais ou d'Impériaux, et la forteresse la plus considérable de ses Etats après Turin (1). Cette guerre, qui commençait si bien, nous la verrons se continuer presque dans les mêmes conditions jusq.u'au delà de l'année suivante, et compenser par un peu de gloire les malheurs qu'il faut maintenant aborder.

Le premier de ces malheurs, comme Tordre des temps nous le présente, fut la prise de Gibraltar par lesAnglais,petiteafraireenelle-mêmequidevintcon8idérable par ses suites. Après sa tentative infructueuse sur Barcelone, l'amiral Rooke longeait les côtes de TEspagne, cherchant avec le prince de Darmstadtla revanche de son affront. Il avisa à la pointe de la péninsule la forteresse de Gibraltar « qui n'avait, dit (( Saint-Simon, quoi que ce soit pour la défendre et « pour toute garnison qu'une cinquantainede gueux.» Sans prendre ces rudesses à la lettre, il esl juste de re-

(1) Pelet, tome IV : Voir les trois mémoires sur les opérations do Savoie, de Piémont et do Lombardie.

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