‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 5)Chapitre 59 sur 136 · DÉSASTRE D*HOCHSTETT · texte numérisé non relu

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face de Marein. L'xVnglais attaqua le premier et subit pendant plusieurs heures unecanonnade plus vive que le feu de la mousqueterie, qui emportait des files entières et lui tua plusde deux milleliommes; elle partait d'une petite hauteur qui dominait Blenheim et sauva en effet ce village. Alors TaJIard rassuré voulut aller voir ce qui se passait à la gauche où Marein tenait avantageusement contre le prince Eugène. Marlborough profita de cette absence pour exécuter une manœuvre décisive contre le corps de bataille de Tallard. Il fit passer le ruisseau à la phis grande partie de ses troupes sans qu'aucun des lieutenants généraux français donnât un ordre pour s'y opposer; les ennemis étaient déjà sur trois lignes avant que personne les eût chargés. Les premiers escadrons, qui y furent envoyés enfin, furent repoussés par le feu de l'infanterie anglaise, et les cavaliers anglais arrivant à leur tour ne purent être contenus par le peu d'infanterie française qui leur était opposé. Tallard revenait en ce moment de la gauche. Il rallia plusieurs fois sa cavalerie; blessé d'un coup de sabre et d'un coup de feu, il retourna l>ravementà la charge, mais toujours il fut ramené par des forces supérieures. Dans cette extrémité, il fit demander des renforts à Marein. Celui-ci ayant répondu qu'il avait besoin de toutes ses troupes (1), Tallard aurait du au moins se souvenir des bataillons qu'il avait laissés inactifs à Blenheim ; il ne pensa même pas (2) à

(1) Relation de Tallard et d'un anonyme : Pelet, tome IV.

(2) Relation de Qaincy. Ibid,

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ce remède. Il s'obstina à remettre en lignesacavalerie épuisée par tant de charges malheureuses. Ce fut la fin de ses efforts. Les Anglais venaient d'occuper à leur tour la hauteur qui le matin même avait donné l'avantage aux Français; ils en tirèrent le même profil. La nouvelle ligne de cavalerie française, décimée par le canon, céda à la fin; un escadron de gendarmerie ayant donné l'exemple de la déroute, les autres suivirent en se précipitant vers le Danube. Ceux qui voulaient lutter encore furent bientôt enveloppés, et Tallard, reconnu à son cordon bleu, fut fait prisonnier. Mariborough, maître du champ de bataille, coupait de Tarmce de Marcin les bataillons de Blenlieim. L'armée de Marcin, par un contraste qui n'est pas sans gloire, n'était nullement vaincue. Elle avait, par cinq charges, repoussé tous les efforts d'Eugène et obligé les Autrichiens à repasser le ruisseau ou à reculer jusqu'à l'entrée d'un bois où elle les contint jusqu'au soir. Commemarques de victoire, elle avait huit canons et trente drapeaux ennemis. L'électeur croyait la bataille entièrement gagnée. Mais la nouvelle de la défaite de Tallard, la vue des vainqueurs répandus sur le terrain conquis, lui ôta tout à coup, et à Marcin, la confiance de continuer; ils craignirent d'avoir deux armées sur les bras et leur retraite coupée. Ils prirent sans délai la résolution de profiter de leur avantage pour repasser le Danube, et se rendre à Ulm par un chemin encore libre d'ennemis. Ce mouveihent commença le soir même, et s'opéra sans qu'aucun bataillon ou escadron éprou\ât de désordrfî ou fût inquiété par

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les alliés. Dan s Tétat présent des affaires, c'était presque un succès. Les bataillons de Blenheim furent moins heureux. S'ils eussent été tirés à temps de leur poste, peut-être auraient-ils rétabli un combat; ils auraient pu au moins s'ouvrir un chemin vers la France. Mais laissés à eux-mêmes pendant lu seconde partie de la bataille, puis abandonnés par leur chef Clérambault, qui était allé chercher des ordres et n'était pas revenu, ils n'apprirent qu'à la nuit tombante, et par les Anglais qui les cernaient, le sort funeste de la journée, la captivité de Tallard, la retraite de Marcin, et la nécessité de se rendre prisonniers de guerre. A cette proposition, quoique hors d'état de lutter sans vivres, sans munition^, contre toute une armée, ils protestèrenta vec une noble colère, les uns brisant leurs armes, lesautres déchirant et enfouissant en terre leurs drapeaux. N'était-il donc pas possible de leur obtenir les honneurs de la guerre, cette dernière consolation des vaincus? Les officiers, et Blansac leur chef, comprenaient bien ce sentiment et l'effet d'une pareille reddition sur le public. Mais soit calcul de conservation personnelle, comme on les en soupçonna, soit conviction sincère de l'impuissance où tant de braves gens se trouvaient réduits, et moyennant quelques réserves pour rendre au roi ses soldats par échange ou par rançon, ils donnèrent Texemple et l'ordre de baisser la tête devant les vainqueurs. U horrible capitulation, comme dit Saint-Simon, fut aussitôt jetée sur le papier et aussitôt exécutée. Vingt-six bataillons d'infanterie française et douze escadrons de dragons

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livrèrent leur liberté et leurs armes sans avoir essavé de les disputer par un combat.

Hoclistett, <x la plus grande bataille qui ait été donanée(l),» selon lemot d'une des relations, était aussi le plus grand malheur que Louis XIV eût éprouvé de tout son règne; Consarbruck même dont il s'était si visiblement ému, n'était qu'unaccident en comparaison.Il enbutàlongs traits l'amertume, parce qu'iln'en reçutque peu à peu et jour par jour les détails de plus en plus accablants. Dès le 21 , des lettres de Stuttgard, de Baie, etc., lui apprirent qu'une <( action s'était « passée à Hochstett dans laquelle ses ennemis dece valent avoir eu un avantage considérable (2); » il entrevit à peu près par cette voie la ruine de l'armée de Tallard et la nécessité pour Marcin de ne pas rester en Allemagne. Mais il ne comprenait pas que Tallard etMarcin ne lui eussent encore rien écrit. Il courait lui-même aux nouvelles au près de ceux qui recevaient des lettres de leurs parents prisonniers ou blessés. Quand oh commença de savoir l'affront des vingt-sept bataillons, « la tête en tournait » à tout le monde, etle roi en doutait encore faute de comprendre comment quinze mille hommes a avaient pu se rendre sans tirer (( un coup (3) ». Pendant six jours, « il demeura dans c( cette situation violente de savoir tout perdu en Ba- <i vièreetd'ignorerle comment (4). » L'horrible vérité

(1) Langlet de Montigny : Pelet, tome IV.

(2) Œuvres de Louis XIV, tome VI : lettre à Marcin, du 21 août.

(3) Maintenon à Saint-Géran : lettre du 27 aoftt 1704.

(4) Saint-Simon, tome IH, page 92.

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ne f u l complète que le 29, par Farri vée d' un prisonnier de distinction que Marlborough , à la demande de Tallard, avait laissé libre, sur parole, d'apporter au roi tous les détails de Tévénement. Ilaurait fallu une force supérieure à la nature humaine pour rester calme dans ces premiers moments. «J'ai eu un terrible orage àessuyer, écrivait madame de Maintenon ; je ne me mêlerai plusd'aucune affaire. Si les troismaréchaux savaient combien cette batiiille nous a coûté de consternation, ils répareraient bien vite leur faute. » C'était surtout la capitulation de Blenheim qui lui revenait sans cesse à l'esprit et sur les lèvres. A entendre madame de Maintenon, Saint-Simon, Dangeau, répéter ses regrets de cette perte et de cet affront fatal, on dirait Auguste redemandant à Varus ses légions.

La joie publique des vainqueurs ajouta à riinmiliatk&^. Les honneurs furent prodigués à Marlborough. L'Empereur le fit prince de l 'Empire, et lu i donna un fief en Souabe. L'Angleterre l'éleva au-dessus de Guillaume, le proclama le modèle et le guide des héros ; la reine Anne, à la demandegénérale, lui concéda lesdroits de la couronne sur un vaste domaine, en lui exprimant le désir qu'il y bâtit unmagnifique château sous le nom de Blenheim. L'Empereur satisfit enfin sa haine particulière en s'attaquant à la personne de Louis XIV. Il éleva une colonne sur le champ de bataille, et eut soin, dans l'inscription latine, non-seulement de nommer, mais de narguer le vaincu: Agnoscùf tandem Ludovicus XIV neminem debere, anteobidimy aut

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felicem aui magnum î;ocan(l). Jusque-là les alliés n'avaient pas ajouté unegrande importance à leurs avantages partiels ; ils n'osaient encore se promettre ni l'abaissement de leur ennemi, ni leur propre supériorité. Aujourd'hui ils sentent, ils disent tout haut que la victoire se fixe dans leurs rangs, que la puissance dû dominateur de l'Europe est entamée irréparablement, que le soleil du grand roi s'éclipse,et qu'^;z/?n(/a;iâf^/w) la leçon commence.

La preniière conséquence fut l'abandon de l'entreprise d'Allemagne, sur laquelle Louis XIVs'était obstiné à fonder le succès final de la guerre. Dès les premières nouvelles, le roi considérant que ce qu'il devait lui rester des troupes de Marcinetde Tallard était insuffisant pour continuer la lu tte, avait ordonné àMarcin de ramener vers le Rhin ces débris. Il conseillait en même temps à l'électeur de Bavière de s'accommoder avec l'Empereur si des conditions honorables lui étaient offertes, ou, dans le cas contraire, de revenir avec les troupes françaises pour combattre désormais en Flandre (2). Ces ordres et ces conseils, comme s'ils avaient été devinés, furent prévenus et exécutés spontanément. Marcin, ayant rallié les restes delà cavalerie de Tallard, avait pris de lui-même la route de la France. L'électeur s'était décidé à l'accompagner avec ce qu'il avait de son armée sous la

(1) Que Louis XIV reconnaisse enfin qu'il n'appartient à personne, avant la mort, d'ôlre appelé heureux ou grand.

(2) Œuvres de Louis XÎV, tome VI : lettre du roi à Marcin, déjà citée.

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main^ abandonnant sa femme et sa famille dans Munich , et ses autres troupes dans les places où elles étaient dispersées. Cette retraite protégée par Villeroi, qui était toujours resté à Tentrée des montagnes^ s'accomplit sans opposition de la part des vainqueurs ; le 31 août tout était rentré en France par Kehl; et Louis XIV, instruit par le malheur à modérer ses désirs, regardait comme un avantage que la bataille d'Hochstett n'eut rapporté à ses enneiaisctcmire utilité que cT avoir obligé ses armées à repasser le Rhin et à abandonner la Bavière {^). La suite fit bientôt voir jque ce résultat tout seul n'était pas àdédaigner pourlesalliés. En concentrant ses forces, le roi avait cru assurer ses propres frontières ; il n'empêcha pas Marlborough et Eugène, désormais libres du côté de l'Allemagne, d'assiéger Landau et Trarbach, et de prendre ces deux villes qui ouvraient les portes de la France parla Moselle et par le Rhin. En délaissant la Bavière, il la livra à toutes les entreprisesde l'Autriche. A la fin de l'année après la prise de Landau, Eugène contraignit l'électrîce, du consentement de son mari, à remettreà l'Empereur toutes les places de Bavière, à congédier les milices bavaroises, et à ne conserver que la seule ville de Munich pour sa résidence et celle de ses enfants, avec une garde de quatre cents hommes (8). La guerre contre l'Empereur par le concours d'une partie de l'Allemagne devenait désormais impossible;. le bassin du

fl) (EAimes de Louis XIV, lome VI : lettre à Marcin, du 13 septembre 1704.

^2) Pelet, tome IV, page 664.

Danube et près de cent lieues de pays étaient fermés

aux armes françaises.

Cependant Louis XIV ne désespérait pas encore. Les témoins ordinaires de sa vie, par qui nous connaissons ces premières émotions bien naturelles, parlent aussi de sa résignation à la volonté de Dieu, qui releva sa constance, de son empressement à consoler les familles qui avaient fait des pertes sensibles à Hochstett. Il poussa le désir de ne décourager personne, jusqu'à ne pas remettre les fêtes préparées pour la naissance du premier enfant du duc de Bourgogne (1). Il profita de quelques événements heureux pour ranimer la confiance de la population et deTarmée. Le 24 août (2) une bataille navale avait eu lieu en

vue de Malaga entre la flotte du comte de Toulouse et celle de l'amiral Rooke. L'ennemi avait plus de vaisseaux, le vent était pour lui et contrariait le tir des Français. Jamais combat n'avait été plus opiniâtre; commencé à dix heures du matin, il durait encore au coucher du soleil. Le comte de Toulouse y déploya une valeur calme, impassible même à la mort de ses pages tués à côté de lui, et une présence d'esprit, une vivacité qui pourvoyait à tous les besoins. A la fin par une manœuvre habile, il fit craindre à Rooke d'être cerné et contraint à subir l'abordage. L'Anglais recula et gagna la haute mer; il avait perdu trois vais-

(1) Dangeau, 22-23 août 1704 ; Saint-Simon, tome IIF, qui se plaint de ces réjouissances inopportunes.

(2) G^est bien le 24 août, et non pas, comme dit Saint-Simon, le 24 septembre. Le Journal de Dangeau ne permet pas de doute à ce cujet.

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