LE PRINCE EUGÈNE A LONDRES
loulprêls.Averliparcette politesse dérisoire qu'il était pénétré^sa présence à Londres suspecte, et ses projets d'autant plus difficiles à exécuter, il tenta encore de combiner avec Marlborough et Bothmar quelques moyens pour agir sur le continent contre la paix. On convint sans peine qu'il serait bon de soustraire à l'obéissance de la reine les troupes étrangères qui étaient à sa solde ; mais quand Eugène proposa de faire donner par l'Empereur le gouvernement des Pays- Bas avec le commandement de l'armée à l'électeur de Hanovre, la bonne intelligence cessa. Marlborough, qui convoitait ce commandement pour lui-méme,avec le titre de vicaire général de l'Empire, n'entendit pas céder la seule chance qui lui restât de réparer sa disgrâce. Alors Eugène, rebuté parle gouvernement anglais, dédaigné par la population, et brouillé avec ses propres amis, se décida à quitter Londres, et à rendre aux ministres un peu de sécurité chez eux.
Le gouvernement anglais avait tenu bon contre toutes les secousses; il restait fidèle à son alliance secrète avec Louis XIV; il était décidément compromis pour la paix. Aussi a-t-on dit, un peu plus tard, que la paix ne se ferait pas à Utrecht, mais qu'elle était déjà faite àLondresetàVersailles(l). En Franceonlaregardait si bien comme déjà faite, qu'on en exécutait d'avance le premier article. On payait la reine Anne de ses bonnes dispositions en reconnaissant sa royauté. c( Quand on parle présentement en France de la reine
(1) Mémoires de Torcy, troisième partie.
538 T.A FRANGE ET l'ESPAGNK RELEVÉES
(( Anne, écrivait Dangeau (1), on ne doit plus se serv c( deee terme,et on la doit appeler la reine de la Grand
«Bretagne. »
(1) Dangeau, Journal, 19 décembre 1711.
CONGRÈS d'UTRECHT 539
II. — Congrès d'Utrecht.— Premières propositions.— Mort du duc de Bourgogne qui retarde les négociations. — Renonciation de Philippe Y à la couronne de France. — L'Autriche continue la guerre; l'Angleterre suspend les hostilités; victoire de Yillars à Denain ; supériorité reprise par les Français en Flandre. — Négociations lentes avec les Hollandais, mais adhésion du Portugal, de la Prusse, du duc de Savoie à la paix. — Signature des traités d'Utrecht.
Louis XIV n'avait rien négligé pour être prêt au jour de l'ouverture des négociations. Aussitôt après la signature des préliminaires de Londres, il avait nommé ses plénipotentiaires. C'étaient d'abord ceux de Gertruydenberg, le maréchal d'Huxelles et l'abbé de Polignac, auxquels était bien due cette occasion d'effacer leur échec antérieur par la conclusion d'un traité honorable. Il y joignit Ménager, qui avait trop bien commencé l'œuvre de la paix pour n'être pas appelé à la terminer : ce Vous m'avez si bien servi par le passé, c( lui dit le roi, que je ne doute pas que vous me serviez (( encore mieux à l'avenir (1). » Il s'était assuré du côté de l'Espagne tous les pouvoirs nécessaires pour traiter aunomdePhilippeV.Plusd'unefoispendantlecours des négociations de Londres, il avait eu à lutter contre les résistances du jeune roi, et à lui enseigner les résignations raisonnables. Quand, par exemple, Philippe V, malgré l'avantage d*élre reconnu par les Anglais, trouvait fâcheuse l'obligation de céder Gibraltar et Minorque, le prudent grand-père lui avait écrit : « Il y a des occasions où il faut savoir perdre, et si vous
(1) Dangeau, 22 octobre 1711.
540 LA FRANGE KT l'kSPAGNE RELEVÉES
f< étiez possesseur tranquille de TEspagne et des Indes, c( vous ne regretteriez pas les villes que vous auriez ce « dées aux Anglais pourles engager àfaire la pai\(l). » Quand il fut question du congrès^ comme les Hollandais s'opposaient à ce qu'on y admit au commeneemenl les plénipotentiaires d'Espagne, il lui fit encore comprendre qu'il ne fallait pas s'ofFenser deeetleev clusion temporaire, pas plus que des termes de dm cr Anjou ou de ci-devant électeurs de Cologne et de Bavière dontces ennemis afFeclaient de seservir : « Ce sont là, « lui disait-il, les derniers effets de la rusticité du parti « hollandais qui s'opiniàtrait à la continuation de la «guerre. II changera de style comme il estprésenle- « ment forcé à changer de conduite (2). » Réduit à sacrifier une partie de ses Etats pour conserver la principale, Philippe Vaurait bien voulu disposerluî-même de ce qu'il fallait abandonner, c'est ainsi qu'il avait transporté, dès septembre 1711, à la princesse des Ursins la souveraineté du Limbourg, en récompense de ses conseils salutaires toujours suivis (T heureux succ^^(3j;c'estainsiqu'ilconcédalasouverainetédesPays-
(l; (Enviées de Louis XIV, tome VI : lettre à Philippe V, 22 juin 1711.
(2) Mémoires do Noailles, tome [\\ : lettre de Louis XIV à Bonnac, 17 décembre 1711.
'3; Ordonnance de Philippe V. dans Dumont, Corps diplomatique, lomo VllI. Œuvres de Louis XIV, lome VI : k*tlre de Louis XIV à Philippe V, du 20 juillet : a Je loue la reconnai.^sance que vous avez, la reine et vous, pour la princesse des Ursins, et votre allention suivie à lui en donner des marques. » Mémoires do Noailles, tome IV : lettre de la reine d'Espagne à M"^' de Maintenon sur le même sujet : (I Je vous assure que je suis assoz gloriouso pour ressentir du plaisir
CONGRES d'UTREGHT .541
Bas àréIecteurcleBavière(2 janvier 1712). Néanmoins docile aux instances deceluiàqui il devait sa couronne, il remit à Louis XIV un plein pouvoir pour traiter en son nom à Utrecht, promettant de ratifier tout ce que le roi très-chrétien aurait traité, convenu et cédé , avec la reine de la Grande-Bretagne et les Etats-Généraux des Provinces-Unies (28 décembre 1711).
Dès que les passeports, si longtemps retenus par Buys, eurent été enfin expédiés, les plénipotentiaires français partirent pour Utrecht (6 janvier 1712). L'accueil qu'ils reçurent en cheminprouvaitdéjàcombien la situation était changée. On ne se cachait plus pour les recevoir ; il n'était plus question de rendez-vous nocturnes sur des yachts. Maintenant c'était le canon qui saluait leur arrivée dans toutes les villes où les Hollandais tenaient garnison (1). Les seules villes qui leur refusèrent cette marque d'honneur furent celles où commandaient les officiersde l'Empereur ; ils alléguèrent que, leur maître ne voulant prendre aucune part à la négociation, ils ne pouvaient reconnaître par une démonstration publique les négociateurs français (2). Mais cette opposition ne fut pas longue. La reine d'Angleterre avait adressé à chacun des alliés une invitation pressante d'envoyer au plus tôt leurs ministres pour participer à l'œuvre pieuse et salutaire
de faire pour ma camerera mayor plus que les reines qui m'ont précédée ont fait pour les leurs. Elle n'en abusera pas, et on ne doit pas craindre qu'elle entretienne de grandes armées qui puissent faire peur à ses voisins. »
(1) Mémoires de Torcy, quatrième partie.
(2) Torcy et Dangeau..
542 lA FRANGE ET l'ESPAGNE RELEVÉES
(ruiie paix solide (1). Cet appel fut entendu même de l'Empereur : avant la fin de janvier, il faisait dire aux Étals-Généraux qu'il ne s'opposerait pas à une bonne paix, et il nommait trois plénipotentiaires dont le premier était le comte de Sinzendorf. Ainsi, Tascendant de l'Angleterre favorable à la France entraînait toutes les volontés. Il convient pourtant de ne pas se faire illusion surles services rendus par les Anglaisa Louis XIV. Le gouvernement delà reine Anne voulait la paix, et la voulait même honorable pour la France. Il ne s'est pas départi de cette intention ; c'est lui (juia fait cesser la guerre, et qui a aidé très-utilement Louis XIV à sortir de ses embarras avec honneur. Mais iln'a jamais renoncé à ses intérêts propres niàceux descsalliés. Il aeu soin de prendre pour lui toutes ses sûretés, il a réclamé et recueilli sa bonne part des avantages de la paix. lia traité ses alliés comme lui-même ; il ne voulait pas qu'on l'accusâtde les avoir trahis; tout en rejetant et faisant échouer leurs exagérations, comme il leur avait j)romis une satisfaction raisonnable, il s'est attaché à la leur faire obtenir contre les résistances de la France ; l'Empereur seul, par une obstination aveugle, s'est privé en partie de cette protection. De là les difficultés qui vont ralentir la marche du congrès, des exigences, des surprises par- Ibis pénibles à Louis XIV, et plus de sacrifices nécessaires(juele roi ne se l'était pcut-êtrepromisde la première apparence des négociations.
^1) Actes et Mémoires de la paix d'Utrecht, tomo I^"".
CONGRÈS d'uTREGHT 543
Au début, les propositions françaises ne satisfirent guèreque les Anglais. Elles élaient^il faut bien le dire, un peu vagues ou restreintes pour les autres alliés. La barrière des Hollandais se réduisait à quelques villes secondaires en échange desquelles le roi redemandait la plupart des villes qu'il avait perdues depuis 1708 ; la partderAulricheétait bornée au Milanais et a u roya urne de Nàples ; celle de l'Empire aux frontières de Ryswick et à la reconnaissance des titres princiers dont se paraient maintenant les maisons de Brandebourg et de Hanovre; celle du duc de Savoie àdes restitutions réciproques. L'article du commerce, lant avec la France qu'avec TEspagne, était le seul qui contînt desavantages explicites. Aussi les alliés s'empressèrent-ils d'op,)Oser à cette parcimonie un excès d'avidité. L'Autriche, comme toujours, ne comprenait rien en dehors de son vieux droit;elle réclama pou r elle toute la monarchie espagnole sans aucun dédommagement en faveur de Philippe V, et pour Tempire la restitution de tout ce quiavaitété cédé àlu France par les traités de Munster, de Nimègue et de Ryswick. Le Portugal, servant fidèle et intéressé de l'Autriche, voulait que toute la monarchie espagnole revînt à cette maison, saufce qui devait en être démembré pour lui. Le roi de Prusse, par ce système de pièces et de morceaux épars qui jetait un peu partout les jalons de sa puissance en attendant la réunion, voulait dans les Pays-Bas la haute Gueldre, en France les biens patrimoniaux de la maison d'Orange, à l'entréede la Suisse les terres de Neufchâtel et de Valengin, et comme
544 LA FRANGE ET l'ESPAGNB RELEVÉES
barrière contre la France, la partie de la Franche Comté entre Neufchâtel et le Doubs jusqu'en face de Besançon, qu'il appelait modestement une petite lisière. Le duc de Savoie, outre les restitutions, convoitait Montdauphin, Briançon et le fort Barraux. Les Etats-Généraux trouvaient tout simple qu'on leur remît en trelesmains, pour les restituer à l'Empereur, les restes des Pays-Bas espagnols encore occupés par les armes de la France, tels que Luxembourg, CharleroietNieuport, et pour eux-mêmes, à titre de barrière, les villes et territoires de Menin, Lille, Douai, Tournay, Aire, Saint- Venant, Béthune,Ypres, Warneton, Comines, Cassel, Yalenciennes, Condé et Maubeuge. Enfin les cerclesallemandsneprétendaienl rien laissera la France en Alsace, ni en Lorraine. Ils prouvaient, dans un volumineux mémoire, par l'histoire et par le droit, que la France était trop prés du Rhin; que déjà, par l'acquisition des Trois-Évêchés, elle était devenue maîtresse de la liberté allemande; que, par l'autorité qu'elle s'était arrogée en Alsace, elle rendait un bon nombre de princes allemands aussi inutiles à l'empire que l'était le duc de Lorraine. La nécessité et réquitécommandaientdonc cette restitution; et il en devait d'autant moins coûter au roi de France que c'était, au fond, ne rien donnerde son royaume, mais seulement rendre ce qui de tout temps avait appartenu à l'Empire. En dehors de ces demandes personnelles, plusieurs des alliés sollicitaient pour les réformés français la liberté de conscience, et au moins pour ceux qui s'étaient établis en Hollande
OU dans les Etals de Brandebourg, la restitution de leursbiens, ou le droit de vendre ceux qu'ils possé- -daient encore en France, et pour leurs familles la liberté de venir les rejoindre (1).
Des prétentions si contraires annonçaient de longs et opiniâtres débats. Déjà même on ne pouvait s'entendre sur la forme des discussions. Les alliés voulaient tout traiter par écrit; les Français, appuyés des Anglais, pour éviterleslongueurs interminables d'une pareille manière de procéder, refusaient de s'expliquer autrement que de vive voix. Les négociations à peine entamées commençaient à languir, lorsqu'une catastrophe dans la maison royale de France vint les arrêter pour plusieurs mois. Il convient d'interrompre ici l'histoire du congrès pour considérer et apprécier un événement qui en a si gravement suspendu la marche.
Depuis la mort du Dauphin, toutes les pensées en France se tournaient vers le duc de Bourgogne, héritier présomptif et immédiatd'un vieux roi. Louis XIV, pour former json petit-fils au gouvernement, l'avait appelé au conseil, et ordonné à tous les ministres d'aller chez lui au moins une fois par semaine, et toutes les fois que le prince les manderait, pour l'instruire et lui rendre compte de tout. Il ressort assez clairement des témoignages contemporains , que le jeune homme avait compris sa situation nouvelle, qu'il s'ap-
(1) Actes et Mémoires de la paix de Ryswick, tome I^^': DemaDde& spécifiques ou Postulala specifica des divers alliés, du 5 mars 1712.
Loxns xrv, — t, vi. 35
546 LA FRANCE ET l'eSPAGNE RELEVEES
pliquait à connaître les affaires, et à réformer son caractère sauvage et sa dévotion étroite, de manière à satisfaire à la fois madame de Maintenons Fénelon e( Saint- Simon (1). Son importance en grandissait de jour en jour, et sa femme commençait à faire une grande figure dont elle n'était /?«5 fâchée. Cette considération s'étendait insensiblement de lui à ses amis^ et leur attirait les hommages de quiconque aspirait aux bonnes grâces du roi prochain par l'intermédiaire de ses confidents connus. Saint-Simon, qu'il admettait asseï souvent à des tête-à-tête d'affaires, jouissait déjà intérieurement de cette puissance, et regardait avec on sourire dédaigneux les courtisans dont il croyait tenir les destinées entre ses mains, ce Je garnissais^ dit-il,
« toutes mes poches de force papiers toutes les fois que
(1) Maintenon, Lettres: « M. le Dauphin s'applique fort aux affaires et se rend plus affable aux courtisans. Madame la DauphinOy en prenant une place plus haute^ devient plus jolie et plus attentive qn*elle n'a jamais été; elle fait une grande figure et n'en est pas fâchée
(16 mai 1711) Le premier est moins sauvage, l'autre aime mieux
le lansquenet (15 août 1711). »
Fénelon, Lettres : a II revient par lettres de la cour que P. P. &U très-bien, et que sa réputation, qu'on avait attaquée, commence i devenir telle qu'elle a besoin d'être pour le bien public (9 juin 1711)^. J'entends dire que M. le Dauphin fait beaucoup mieux. Il a dans n place et dans son naturel de grands pièges et de grandes ressoimseB. Quand il prendra la religion par le fond, sans scrupule sar les minuties, elle le comblera de consolation et de gloire (27 juillet 1711)... J'entends dire que P. P. fait mieux, que sa réputation se relèveip ei qu'il aura de l'autorité, il faut le soutenir» lui donner le tour des affaires, l'accoutumer à voir par lui-môme et à décider. Il faut qu"fl traite avec les hommes pour découvrir leurs finesses» pour étudier leurs talents, pour savoir s'en servir malgré leurs dABuits (24 août 1711). » On voit par ces citations que Fénelon n'eiprime encore qiB des espérances» mais il constate un progrès.
« j'allais à ces audiences, et je riais souvent en moî- (( même, passant dans le salon, d'y voir force gens (( qui se trouvaient actuellement dans mes poches, et « qui étaient bien éloignés de se douter de Timporc( tante discussion qui allait se faire d'eux (]). » Mais le ministredésignépartous, etle plus utile à gagner, c'était Fénelon. Ses relations intimes avec le duc de Bourgogne étaient bien connues, malgré le mystère dont ils avaient soin de les couvrir, et l'on ne trouvait pas de meilleure certitude de plaire à l'élève que de plaire à l'ancien précepteur. Aussi Cambrai était le rendez-vous des gens de la Cour et des principaux officiers que la guerre amenait et retenait dans cette région. Leur affluenceétait un véritableâfCC«d/(?;w^/(2), selon un mot du duc de Chevreuse, et faisait craindre aux anciens amis de l'archevêque qu'il n'eût pas le loisir de venir les visiter dans leurs châteaux.
Avec moins de morgue que Saint-Simon assurément, mais dans l'impatience de mettre la main aux affaires pour les réformer, Fénelon élaborait, de concert avec le duc de Chevreuse, à l'usage du duc de Bourgogne, un plan de gouvernement qui abordait toutes les questions politiques, militaires et civiles (nov. 1711). Il serait facile d'en faire ressortir tous les défauts. Nousy avons déjàrelevé(voirch. XL, page 380) cette préférence pour les nobles qui leur réservait tous les grades de Farmée, et, autant qu'il serait possi-
(1) Saint-Simon» Mémoires, tome VI, chapitre ix.
(2) Chevreuse à Fénelon, 4 septembre 1711.
548 LV FRANGE ET l'eSPAGNE RELEVEES
ble^ toutes les fonctions importantes de la magistrature. Ici nous signalons l'imprévoyance^ sous forme d'amour pour les contribuables^ qui propose Tabolition des contributions indirectes^ c'est-à-dire de la ressource principale de l'Etat qui porte sans exception sur tout le monde^ et ne s'occupe pas d'abolir les exemptions de la taille parce qu'elles profitent aux privilégiés (1). Nous regrettons aussi e^ besoin excessif de la paix^ qui conseille d^abandonner à l'ennemi Cambrai et même Arras^ si la paix ne peut se faire qu'à ce prix, et^ la guerre une fois terminée^ de réduire l'armée à 150^000 bommes^ de ne plus entretenir à l'avenir de places fortes parce que les places et les garnisons sont une ruine pour l'État^ et de n'avoir qu'une marine médiocre sans prétention de lutter contre des puissances qui mettent tontes leurs forces sur mer. Il faut placer encore à côté de certains rêves du Télémaque des recommandations telles que cellesci : « Jamais de guerre générale contre l'Europe; rien (c à démêler avec les Anglais^ » comme s'il dépendait de la France de n'être jamais attaquée par ses voisins et de n'exciter la jalousie de personne. Heureusement
(1) Nous avons eu plusieurs fois Toccasioa de faire voir que ces exemptions n'étaient pas aussi étendues qu'on le sappoee génënlement. Nous avons établi en particulier que le clergé payait plus qw la taille par ses dons gratuits, et d'ailleurs , Fénelon est d*ayis qae le clergé contribue sur ses revenus. Mais le nom seul de la taille était odieux, et c'est toujours avec ce nom qu'il a été facile d'ameuter le tiers état et les campagnes contre l'ancien régime. Un véritable homme d'État, dans un plan qui atteignait toutes les branobea de l'administration, aurait tenu à supprimer ce grief, en même temps qu'à rendre l'impôt plus profitable à l'État et moins onéreux aux oontribnables.
quelques parties mieux méditées dénotent et iionorent Pami du peuple et ledéfenseur des bonnes mœurs.
Il veut des états provinciaux partout pour mesurer les impôts sur la richesse naturelle du pays et le commerce qui y fleurit, et des états généraux réguliers, réformateurs au besoin des états provinciaux, étendant leurs délibérations à toutes les matières de justice, de police, de finances, de guerre, d'alliances et négociations de paix, d'agriculture et de commerce. Il entend déshonorer la bâtardise pour réprimer le vice et le scandale; ôter aux enfants bâtards des rois le nom de princes ; ôter à tous les autres le rang, le nom, les armes de gentilshommes. Le chapitre le mieux pensé, le mieux expliqué est celui de VÉglise, où il pose nettement les bornes des deux puissances, la spirituelle et la temporelle; réclame pour TÉglise la liberté entière au spirituel, et reconnaît à l'État le droit d'agir au temporel avec le clergé comme avec les autres sujets. c< Le prince est maître pour le tempo- « rel, comme s'il n'y avait pas d'Église; l'Église est « maîtresse au spirituel comme s'il n'y avait pas de « prince. »
Tous ces projets s'évanouirent en un moment. Une nouvelle leçon, une nouvelle expiation était réservée à Louis XIV. Le roi orgueilleux, le dominateur arrogant, avait été puni par les désastres d'Hochstett et d'Oudenarde, par les angoisses de la misère générale, par les humiliations de La Haye et de Gertruydenberg. Mais le mari publiquement infidèle, le père de famille coupable d'une préférence effrontée pour
BGO I"^. FRA.KCE ET L ESPAGNE RBLETEES
Ms bâtards, n'avait fait encore qu'entrevoir le châtiment dans la mort du Dauphin son fils, si même il l'avait compris. Il fallait, pour son instruction et pour celle du monde, qu'il fût frappé dans soa aBeotien la plus sensible et la plus connue, et que, sur les cercueils entassés de ses descendants légitimes, il etit à craindre de ne laisjier d'autre postérité que ces bâtards qu'il avait pris tant de plaisir à rapprocher du trône. Tout à coup le 7 février 1712, la duchesse de Bourgogne fut prise de violentes douleui'sù hi tète, et bientôtd'une rougeolede mauvaise nature qui tourna sans rémission â lamort (12 février). Le due de Bourgogne, accablé de ce malheur, essaya en vain de lutter contre la tristesse par le travail; il fut presque immédiatement saisi de-la même maladie, et moiu'ut, le ISféviier, six jours après sa femme. Ils avaient deux enfants : le duc de Bretagne âgé de cinq ans, le duc d'Anjou âgé de deux ans. La rougeole les envahit à leur tour, et avec des symptômes si alarmants que le roi ordonna de lesbaptiser immédiatement et de prendre pour parrains et msrraineB ceux qui se trouveraientdans la chambre. LeSmars, le duc de Bretagne succomba; le duo d'Anjou échappa seul par les soins de sa gouvernante. Trois générations de rois avaient disparu en moins d'un an (du 14 avril 1711 au 8 mars 1712).
Cette rapidité de morts dans la même famille frappa profondément Louis XIV* Ia duchesse de Bourgogne n'était pas sans doute «Téproohable. Se* amis les plusdéc'
lé iiiiiiiilii||iiiiii||iilii|ini|
MORT DU DUC DE BOURGOGNE mi
(Maulevrier, Naiigis), qui auraient, ditSaint-Simon/ compromis une femme moins universellement aimée (I). Le soin qu'elle prit en mourant de changer de confesseur, comme si elle eût redouté un traitre dans celui que le. roi luiavait donné, suscita même bien des conjectures. Mais le roi, comme le duc de Bourgogne, ignorait absolument ses faiblesses, aussi bien que sa connivence politique avec le duc de Savoie son père, qu'il ne découvrit qu'un peu plus tard. Elle était son enfant d'adoption, la joie de sa maison; sa perte lui fut une douleur si vive, si flagrante, que Saint-Simon, ne pouvant ia nier, s'en venge en l'appelant la seule véritable que le roi ait iamais eue. M"" de Maintenon, mieux informée des légèretés de la princesse et habituée à l'en réprimander vivement, exprime elle-même des regrets inconsolables. « On ne se console pas ici, écrit-elle un mois après; on ne sait oii donner de la tète; jamais princesse ne fut plus regrettée. .. Ëh I mon cher duc, qui ne l'aurait aimée? » Et elle s'obstine dans ces sentiments contre les révélations ultérieures qui semblent venir tout exprès pour la désabuser: « Je pleurerai toute ma vie M"* ia DauphineJ en Train on m'apporte tous les jours des choses qui me font croire qu'elle m'aurait peut-être donné de grands déplaisirs, je la pleurerai toujours (2). » Le deuil du duc de Bourgogne avait commencé pour
(1) Saint-Simon, Uime [II, année 1704: Souvenirs de M^^deCayliu, danUns lignes.
(2] [.«itrca je Maintenon an duc (le Noailiee, 18 mars, avril 1712.
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ainsi dire avant sa mort. Dès les premiers symptômes du mal^ le roi avait fait voir par ses embrassements^ par ses soins redoublés, par sa vigilance et son empressement auprès des médecins^ combien il souffrait du résultat pressenti. L'anxiété détermina cliez lui de violents mau\ de tète qui exigèrent une saignée et donnèrent à craindre pour sa santé. Il ne voyait presque personne; il soupait seul; il venait et revenait sans cesse auprès du lit du malade. Au matin du sixième jour^ quand il apprit la catastrophe^ il jeta un cri qui exprimait toute sa douleur paternelle et ses poignantes inquiétudes de roi (1) : « Je n'ai donc plus que vous! » dit-il au duc de Berry en l'embrassant. De ses trois petits-fils^ en effets le second étant pour ainsi dire sorti de la famille parla royauté d'Es* pagne, le duc de Berry demeurait seul; et quant aux deux petits enfants du duc de Bourgogne, si même ils vivaient^ c'était toujours une perspective accablante qu^une minorité dans les circonstances présentes où la paix n'était pas faite, où la guerre pouvait renaître de ces embarras domestiques. L'abattement se prolongea; dix jours après, en rentrant de Marly à Versailles. « il ne voulut « pas de respects en forme de sa cour, comme « cela s'était pratiqué à la mort de son fils; il <i fit dire qu'il verrait tout le monde à la fois « en arrivant (2); )» et remarquant dans ce monde
(1) Les mots soulignés sont de Saint-Simoa.
(2) Saiat-SimoQ, tomo VI, chapitre xvi.
la duchesse du Lude qu'il honorait particulièrement : c( Madame, lui dit-il, je ne suis pas en état de vous parler, nous nous reverrons (1). » Il se mit ensuite à examiner les papiers renfermés dans la cassette du duc de Bourgogne, à lire les lettres des amis du jeune prince, Beauvilliers etPénelon. Cette lecture était bien faite pour donner un nouvel aliment à sa tristesse; en lui montrant quels conseils son petitfils avait reçus, elle faisait sentir quelles espérances pouvait inspirer une éducation conduite avec tant de conscience. C'est ce que M"* de Maintenon donne à entendre du roi et d'elle-même dans une lettre au duc de Beauvilliers, qui lui avait redemandé ses écrits et ceux de l'archevêque : <c Je voulais vous renvoyer tout ce qui s'y est trouvé de vous et de M. de Cambrai, mais le roi a voulu les brûler lui-même. Je vous avoue que j'y ai eu un grand regret, car jamais on ne peut écrire rien de si beau et de si bon ; et si le prince que nous pleurons a eu quelques défauts, ce n'est pas pour avoir reçu des conseils trop timides, ni qu'on l'ait trop flatté. On peut dire que ceux qui vont droit ne sont jamais confus (2). »
Une rumeur affreuse, qui avait parfois le grondement de l'émeute, ajoutait à la consternation. Ces coups redoublés sur de jeunes princes irritaient l'esprit public. Dans une société qui ne savait interpréter
(1) Dangeau, 27 février 1712.
(2) Lettre de Maintenon à Beauvilliers, 15 mars 1712» dans la collection des lettres de Fénelon, et dans Beausset, tome IV.
554 LA FRANGE ET l'eSPAGNE RELEVEES
que par le poison les morts subites ou prématurées^ on ne comprenait pas que la mère^ le père et l'enfant eussent disparu en trois semaines^ autrement que par un crime. Les médecins ne s'accordaient pas sur la cause de la mort; mais le nom de poison avait été prononcé; c'en fut assez pour faire criera l'empoisonneur^ et comme il fallait un coupable^ Topinion s'en prit au duc d'Orléans, neveu du roi, sans autre chai^ probable que son irréligion et son immoralité con-
nues, et le fameux sophisme : isfecit cmprodesi(l). Cet homme qui aurait voulu ne pas croire en Dieu^ et qui ne croyait ni à la vertu ni à la probité, était bien capable de supprimer les princes qui lui barraient le chemin du trône, à lui ou au moins à son gendre, le duc de Berry . Le peuple n'hésita pas à prononcer le jugement par des clameurs et des menaces sur son passage, soit quand il alla jeter l'eau bénite sur le corps du due de Bourgogne, soit pendant qu'il conduisait à travers Paris le convoi des deux époux. La cour, comme le peuple, le dénonça, en affectant de le fuir, en le laissant seul partout où il se présentait^ à Marlyou à Ve^ sailles. Le roi souffrait cruellement de cette émotton générale. Quoi! son neveu, le mari d'une de ses filles chéries (bâtardes), et dont il avait adopté la fille en la mariant à son dernier petit-fils, il faudrait le croire coupable de tant d'horreurs, et, s'il était coupable^ lui couper la tète! Il y avait dans cette opinion désolante^ disait Maréchal son chirurgien, de quoi l'assassiner,
(1) Le coupable est celui à qui le crime profite.
MORT DU DUC DE BOURGOGNE Sgg
le faire mourir à petit feu. Il ne s'arrêtait à aucun parti, ni à ordonner des poursuites, ni à proclamer l'inôulpé innocent. Le duc d'Orléans s'é tant présentée lui pour demander desjuges, et offrant de s'enfermer à la Bastijle en attendant le jugement, il le reçut avec une froideur menaçante, mais refusa de l'emprisonner. Leduc insista pour qu'on arrétàtaumoins son chimiste Homberg, de r Académie des sciences, avec qui on le-soupçonnait de chercher dans des sciences occultes des secrets criminel s. Le roi, après beaucoup d'hésitations, y consentit, puis révoqua l'ordre, et peu à peu laissa tomber l'accusation. Son chirurgien. Maréchal, si l'on en croit Saint-Simon, l'avait enfin convaincu qu^il n'y avait aucune trace d'empoisonnement et que toutes les recherches n'aboutiraient à rien. Lui-même, en méditant à fond le caractère de son neveu, finit par reconnaître qu'il était plutôt capable de concevoir des crimes ou de s'en donner l'apparence, que de les commettre. «C'est un fanfaron de crimes, » disait-il un jour '.grand coup de pinceau que Saint-Simon admire poar lai ressemblance jusie et exacte. La suite a donné raison à Louis XIV. Leduc d'Orléans, devenu régent, et maître delà vie d'un enfant de cinq ans comme de l'État, n'a jamais été soupçonné, au milieu même de ses plus ignobles désordres, d'attentat contre ce pupillequiseul alors l'écartait du trône; et en laissant vivre le fils, il a suffisamment démontré qu'il n'avait tué ni le père ni le frère aîné.
La mort du duc de Bourgogne a consacré sa mémoire. En ravissant à ses qualités personnelles, à ses
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bonnes intentions^ le lempsde se faire voir à l'œuvre, elle l'a laissé sur la bonne renommée que lui avaient faite d'avance les promesses de ses amis et l'attente d'un règne qui devait être celui de la vertu. Ce n'est passciilemcnt Fénelonquile pleure comme Virgilea pleuré Marcellus^ en quoi nous reconnaissons qu'ila fait beaucoup d'honneur au neveu d'Auguste (1); la plupart des Mémoires contemporains expriment la même douleur et les mêmes regrets {2), et la postérité les a longtemj)s répétés comme une sentence sansappel. Serait-ce ici lecas de rappeler ce mot d'un ancien: (( Ils sont aimés desdteuxceux qui meurentjeunes?» Le due de Bourgogne lui-même^à sa dernière heureuse l'appliquait^ au sens chrétien, en se félicitant d'être enlevé si vite du milieu des iniquités. Après ce que nousavons constatéjusqu'ici,il pourrait n'être pas témérairedelelui appliquer aussi dans l'ordre temporel. Avec les insuffisances qui subsistaient encore enlui à trente ans, et en présence dessystèmesquiattendaient
(1) Fénelon à Ghevreuse, 23 février 1712 : « Hélas I mon bon duc, Diou nous a ôté toute noire espérance pour TÉgliee et pour l'État II a formé ce jeune prince, il l'a orné, il Ta préparé pour les plot grands biens ; il l'a montré au monde : ostendent terris hune tantum fata,ei aussitôt il Ta détruit, neque ultra essesinent. >
(2) Dangeau : « Il est mort en lui le prince le plus sage et le plot religieux qui fût peutrôtre dans le monde. »
Derwick : « La perte de monseigneur le Dauphin fut trèe^ensible à la Frai)ce ; car elle envisageait son règne futur comme devint ém, sinon la fin» du moins l'adoucissement de ses miaères... Mais la dÎTiot Providence, sjit pour récompenser ce héros chrétien ou pour noH priver d'un prince dont nous n'étions pas dignes, le fit passer de cette vie mortelle à une éternité bienheureuse. »
vi-*V.