DÉCADENCE DE LA FORTUNE PUBLIQUE
du ministre et la contrariété du roi. Colbert expose que, tout bien compté, les payements ordonnés excèdent les receltes de 3,600,000 livres. Louis XIV répond : « La dépense me fait beaucoup de peine, maïs il y en a de nécessaires. » Colbert dit : a Toutes les affaires de finances ont leur cours ordinaire; les intendants visitent les généralités, et en rendent compte par toutes leurs lettres qui sont pleines de beaucoup de misères des peuples. » Louis XIV répond : « La misère me fait grand'peine. Il faudra faire ce qu'on pourra pour soula^^er les peuples : je soidiaite de le pouvoir bientôt. »
Si ce souhait était sincère, on sent qu'il était embarrassé de bien des restrictions. Pour le rendre réalisable, il aurait fallu, comme disait Colbert, réduire la dépense aux proportions des ressources. Or, c'était le temps où l'argent s'engouffrait dans la machine de Marlv, l'achèvement de Versailles et le château de Marlv même. On n'en retrancha rien, pas même les frais accessoires, puisque, à ce moment même, Colbert avait à pourvoir aux offices de la reine à Chambord (1). L'entrain était si irrésistible que, un peu plus tard, nous voyons Louis XIV vouloir et ne pas pouvoir l'arrêter. En 1685, il avait dépensé quinze millions pour les bâtiments et deux millions en achat de diamants. lien fut si frappé, qu'il se détermina à se restreindre. « Le roi, ditDan- « geau, 2 janvier 1686^ a fort diminué le fonds des
(1) Voir ces pièces, collection Clément.
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« dépenses pour les hàtimenls. Il lui en a coûté <( Tan dernier plus de quinze millions, il n'en veut a dépenser celle-ci que quatre tout au plus, tant « pour les hàtiments que pour la conduite de la « rivière d'Eure. » Il eut beau faire, ses chers bâtiments remportèrent sur toutes ses résolutions; il > jeta encore, en 1G86, près de huit millions ; l'excédant fut trouvé aux dépens de la marine, qu'il diminua de quatre millions (1).
Un tableau abrégé des grandes dépenses de cette époque achèvera d'éclairer la situation. Il ne s'agit pas ici de ces déclamations inventées dans la suite par une haine encore phis extravagante que n'avait été l'adulation. On ne peut plus croire (jue A'ersailles a coûté plus de quatre milliards, ni niémr, comme disait Mirabeau, plus de 1,200 millions. 11 n'est pas vrai davantage qu'une grande partie de ces frais n'ait pas été soldée, et que, pour dérober à la postérité le secret de ces profusions criminelles, le grand roi ait fait détruire, avec tous les comptes, les preuves de son imprévoyance et de sa banqueroute. Les comptes existent, les archives d(i département des bâtiments sont intactes; et, dans notre siècle, elles ont été compidsées, vérifiées, mises en lumière par des chercheurs irrécusables (2). II en résulte clairement que Versailles, avec ses dépendances, c'est-à-dire Trianon, la machine de Marlv et les
(l) Jmirnal de Dangeau, 2 cl 4 janvier 1686.
lit Entri» autres Guiliaumot, au commencement de ce siècle.
TABLKAr DES DKPENSKS DU ROI 61»
travaux de la rivière d*Eure, a coûté, dam fen^ semble du règne ^ 89 millions de la monnaie d'alors, et que les autres entreprises, entre lesquelles il importe de n'oublier ni les Invalides, ni le canal de Languedoc, ni les pensions aux gens de lettres, ont absorbé environ 60 autres millions (1). II est vrai que Targent, plus rare au xvii' siècle que de nos jours, avait une valeur réelle plus haute que ces chiffres ne semblent Tindiquer. Ainsi les revenus de TEtat qui, dans les derniers temps de l'administration de Colberl, atteignaient en moyenne annuelle 100 millions, vaudraient aujourd'hui plus de 500 millions; et les 89 millions de Versailles, d'après des calculs récents (2), se traduiraient dans notre monnaie actuelle par une valeur de 449 millions. La profusion reste donc bien au-dessous des griefs de la passion politique; toutefois elle est encore considérable, surtout par son élévation subite dans une période relativement courte. On en jugera par le tableau suivant, dont nous empruntons les éléments aux Mémoires curieux des bâtiments du roi (3). Qu'avaient coûté les bâtiments avant la paix de Nimègue, de 1060 à 1678? Que coûtèrent-ils, en douze ans, de 1678 à 1690?
(1) Guillaumol, évaluant ces dôponses par la valeur de Targent au commencement du xix° siècle, compte pour Versailles 187 millions, et pour le reste 120 millions, ce qui n'est pas une contradiction.
(2 Pierre Clément.
(3) Comptes des bàr.iments du roi : Bibliothèque nationale, fonds Saint-Martin, V. 02. Annexés à la Collection Clément.
Avant la paix Après la paix
de de
Nimègue. Nimègue.
Le Louvre .... 10,6(J8,279 » » »
Fonlainehleaii . . . 910,574 1,863,571
Chamhord 231,257 891,444
Saint-Geimaiii. . . 3,(K)1,337 3,454,221
Versailles 22,173,053 61,598,411
Marly >. » » 4,501,271)
Place Vendôme. . . » » >» 2,002,699
Tolal. . . . 30,925, KX) 74,374,6.31
Ainsi, en douze ans, la dépense des dix-huit |)remières années avait été jjIus que doublée. La dépense de Versailles seul (61 millions) représente les quatre cinquièmes de la dépense totale de cette période. Ajoutons que dans la dépense totale de Versailles pour tout le règne (89 inillions), il faut distinjjuer d'une part les travaux de conslrueliou, d*ornementiUion, les objets d'art, et de Taulre les travaux hydrauliques; que les travaux hydrauliques ont absorbé 39 millions (ou 195 millions de notre monnaie actuelle), et que sur ces 39 millions il faut compter pour 22 les travaux de la rivière d'Eure et Taqueduc de Maintenon, qui ont dû être abandonnés sans avoir jamais profité. Celle énormité financière, celle perle sèche, tombait sur la France au moment où huit ans d'orgueil, de pivtentions arrogantes, de domination arbitraire, susei-