CHAPITRE VII
E^iTRÉB EN CAlIPAfiHK DE DON JUAN D'ACTRICHI.
Entrée en campagne de don Juan. — Investissement de Calera. — Combats forienx. — Préparatife d*im dernier assaut. — Explosion des mines. — Désespoir des Mores.—- Horribles massacres. — Destruction de Galera.
Don Juan ne perdit pas de temps pour achever les préparatifs de son expédition. Les troupes, dès leur arrivée à Grenade, étaient, pour la plus grande partie, dirigées sur Farmée de Los Velez, à Test des Âlpujarras, où ce général assiégeait Galera, sans guère d'espoir de réduire cette place. Le commandement supérieur allait bientôt passer de ses mains dans celles du prince.
Philippe , ne pouvant fermer l'oreille aux représentations de son frère et des capitaines les plus expérimentés qu'il eût à sou service, avait fini par se convaincre malgré lui de riucapacité de Los Yelez. Cependant il aimait le vieux guerrier et voulait lui épargner , autant que possible , Thumiliation de se voir supplanté par son jeune rival. Dans les lettres qu'il adressait à don Juan , il lui recommanda souvent de
ENTRÉE EN CAMPAGNE DE DON JUAN d'aUTRICHE. 279
témoigner une extrême déférence au marquis et de ne pas accueillir les bruits méchants que Ton répandait à son sujet. En lui écrivant, le 26 novembre, pour lui donner de nombreuses instructions relativement à la campagne qui allait s'ouvrir, il l'engagea à se laisser guider, en toute occasion, par les conseils de Quixada et de Requesens ; le prince devait affecter le plus profond respect pour Los Vêlez et lui faire entendre qu'il suivrait toujours son opinion. « Mais, en réalité, » ajoutait Philippe, « s'il arrive jamais que le marquis exprime un avis différent de celui des deux autres conseillers, c'est leur avis que vous adopterez ^ »
Don Juan devait placer toute sa confiance dans Quixada et dans Requesens, sans se permettre de leur faire aucune opposition; on lui ordonnait d'agir avec prudence et de montrer, au lieu de l'impatience de la jeunesse, la circonspection qui résulte de l'expérience. « Ainsi, j> disait en finissant son royal précepteur, « non seulement vous vous assurerez les faveurs de votre souverain , mais vous établirez votre réputation aux yeux de tous *. » Évidemment Philippe avait discerné dans le caractère du prince certains traits qui lui faisaient quelque peu douter que celui-ci fût 'capable d'occuper la haute position à laquelle il l'avait élevé.
^ ' Y porque podria ser que ordenase al marqués de los Yelez que quedase con vos y os aconsejase, convendrà en este caso que vos le mostreis muy buena cara y le trateis muy bien y le deis â entender que tomaîs sa parecer, mas que en efecto tomeis el de los que he dicho enando fuesen diferentes del sayo. » — Carta del Eey â D. Juan de Austria, 26 de Noviembre, 1569, MS.
• » Y que os goberneis como si hubiésedes visto mucha guerra y hallâdbos en ella, que os digo que comigo y con todos graneis harta mas reputâcion en gobemaros desta manera, que no haciendo alguna mocedad que â todos nos costare caro. ' — Ibid, MS.
On jugera peut-être que la politique hésitante et timide du monarque était moins fayorable au succès dans des opérations militaires que Tesprit entreprenant et audacieux de son frère. Quoi qu*il en soit, don Juan, tout en protestant, à plusieurs reprises, de sa soumission, avait une nature trop ardente pour pouvoir écouter les leçons de son prudent conseiller.
Le prince confia le commandement de la ville de Grenade au duc de Sesa , qui devait , aussitôt qu'il aurait réuni des forces suffisantes, pénétrer dans la région occidentale des ÂIpujarras et créer une diversion en faveur de don Juan. Quatre mille soldats devaient rester dans la capitale. Ayant ainsi pourvu à la sûreté de la ville, le commandant en chef partit pour son expédition, le 29 décembre, à la tête dune armée qui se montait eu tout à trois mille hommes d'infanterie et quatre cents de cavalerie. Cette armée était accompagnée d'un nombreux corps de volontaires, l'élite de la chevalerie andalouse, qui étaient venus se couvrir de gloire sous la bannière du jeune héros.
Don Juan prit la route de Guadix et arriva, au bout de trois jours, devant l'antique ville de Baza, célèbre par le siège qu'elle soutint contre ses victorieux ancêtres , Ferdinand et Isabelle. Il fut rejoint dans cet endroit par Requesens, avec un renfort de troupes conduisant de la grosse artillerie et une grande quantité de munitions. Le princjB envoya les canons à Galera, sous une forte escorte, mais, à son départ de Baza, il apprit, à sa grande surprise, que le marquis de Los Yelez avait déjà levé le siège et ramené toutes ses forces dans la ville voisine de Guescar.
En effet , le vieux et fantasque guerrier n'avait pas plus tôt appris^ que don Juan arrivait en toute hâte pour
ENTRÉE EN CAMPAGNE DE DON JUAN d'aUTRICHE. 281
prendre la conduite de la guerre , que , dans sa colère , il jura d'abandonner le siège et de déposer le commandement, si ce bruit se vérifiait. Cependant ceux qui le connaissaient le mieux ne le croyaient pas capable d'une .pareille extravagance. Il tint pourtant parole; informé que le prince s'était mis en route, il leva le camp et se retira, comme nous l'avons dit, à Guescar. Il laissa ainsi une partie du pays exposée aux inclirsions des Mores de Galera, et ne prit même aucune espèce de mesures pour proléger les convois de vivres, envoyés de temps en temps à l'armée assiégeante.
Cette singulière conduite ne mécontenta pas les troupes, qui, depuis longtemps fatiguées de la brutalité d'un général, d'ailleurs réduit à l'impuissance d'agir, se réjouissaient à la perspective de rejoindre les drapeaux d'un chef aussi populaire que don Juan d'Autriche. Celui-ci ne pensa même pas à s'indigner contre le marquis-, tant il était satisfait d'être délivré des contrariétés que les orgueilleuses prétentions de son rival lui eussent infailliblement suscitées pendant la campagne; il pouvait maintenant, sans qu'il lui en coûtât^ avoir, de bonne grâce, pour Los Vêlez tous les ménagements si vivement réclamés par Philippe. Il poursuivit donc rapidement sa route, le cœur léger, hâtant sa marche pour prévenir les suites désastreuses que pouvait avoir la retraite du marquis.
Comme le prince approchait de Guescar, il vit venir à sa rencontre, suivi de ses gardes , le vieux seigneur, à cheval , dans l'attitude raide et fière de l'homme qui n'a ni concessions à faire ni explications à donner. Sans mettre pied à terre, quand il fut auprès du frère du roi, il rendit hommage à celui-ci , en baisant la main qu'il tendait gracieusement
vers lui : « Noble marquis , » dit don Juan , « vos exploits ont illustré votre nom. Je suis heureux de Toccasion qui se présente pour moi de faire votre connaissance. Ne craignez pas que votre autorité soit en rien limitée par la mienne. Les soldats que je commande vous obéiront comme à moimême. Je vous prie de me regarder comme votre fils, plein de respect pour votre bravoure et pour votre expérience, et désireux de s*appuyer en toute occasion sur vos conseils \ » Le ton courtois et respectueux du prince parut avoir fait impression sur la rude nature de Los Yelez, lorsqu'il répondit : « Il n'y a pas un Espagnol sur la terre qui souhaite plus vivement que moi de connaître Tillustre frère de mon souverain ou qui retirerait plus de profit à servir sous sa bannière. Mais, pour parler avec ma franchise habituelle, je désire me retirer chez moi, car il ne convient pas quà mon âge /accepte une position subalterne ^. » Il accompagna ensuite don Juan jusqu'à- la ville, lui donnant en route des détails sur le si^e et sur la force de la place. Arrivé aux quartiers préparés pour le commandant en chef, le marquis prit congé du prince; puis, sans plus de cérémonie réunissant autour de lui ses chevaliers et ses suivants, et escorté d'un corps de cavalerie, il partit dans la direction de sa ville de Yelez Blanco, située à peu de distance de là, dans le site sauvage qui s'étend vers les frontières de la province de Murcie. Il vécut, au milieu des montagnes,
^ H 1 que seais obedecido de toda mî gente, badendolo yo asimiano eomo hijo vuestro, acatando vuestro valor i canas, i amparandonie en todas ocasiones de vuestros consejos. * — Mendoza, Guerra de Granadu p. 260.
' n Pues no conviene a mi edad anciana haver de ser cabo de esqua* dra. * — Ibid, loc. cit.
ENTRÉE EN CAMPAGNE DE DON JUAN d'AUTRICHE. ^5
dafts «ne retraite qui eût été plus honorable, s'il ne l'avait pas achetée au prix d'une aussi flagrante violation de son devoir ^
Cette singulière histoire dépeint l'homme non moins que l'époque. Si un acte aussi arbitraire, aussi audacieux, se prùdumil de nos jours, le rang du coupable, quelque élevé qu'il fût , ne pourrait le soustraire au châtiment qu'il aurait mérité. Mais il ne parait pas que l'on ait fait audune enquête sur le coup de tête du niarquis, fait d'autant plus étrange que Los Vêlez avait manqué de respect envers un souverain peu disposé à pardonner de semblables crimes. Peutêtre l'indulgence témoignée par Philippe, en cette occasion, provînt-elle moins de son affection pour le vieux soldat que d'une autre cause; le roi comprenait qu'en poursuivant cette affaire il ne ferait que donner plus de retentissement à la grossière faute qu'il avait commise en conservant le commandement au marquis, lorsque la conduite de celui-ci et de nombreux avertissements devaient lui avoir prouvé depuis longtemps l'incapacité de ce général.
Los Vêlez parti, don Juan, sans perdre de temps, se remit en marche, à la tête d'une armée, qui se montait maintenant à douze mille bamjnes d'infanterie et huit cents de cavalerie, outre une brillante troupe de chevaliers, accourus, comme nous Tavons dit, pour prendre part à la guerre. Les Espagnols arrivèrent en quelques heures de^nt Calera,
* Le marquis de Los Vêlez fut plus tard appelé à Madrid, où il occupa longtemps une place importante dans le conseil d'Etat, sans avoir apparemment rien perdu de la faveur royale.
Pour les pages précédentes, voy. M.iinno\,'Reèelion de Granada, tom. II, p. 229-232; Mendoza, Guerra de Granada, p. 257-260; Herrera, Uist, General, tom. I, p. 111, IIS; Bleda, Cronica, p. 733, 734.
et le prince s'occupa aussitôt de reconnaître le terrain; Quixada et Requesens raccompagnaient avec la plus grande partie de la cavalerie. Ses observations faites, il se prépara à investir la place.
La ville de Galera s'élevait dans un site des plus pittoresques; ce n'était pourtant pas la romanesque beauté du paysage qui avait attiré les Mores dans cet endroit; ils avaient moins encore choisi cet emplacement parce qu'il était commode , mais cette forte position les protégeait contre Tennemi , considération de la plus haute importance pour des gens habitant une région montagneuse, peuplée d'une race sauvage et guerrière. Le rocher, à cime convexe et d'une forme singulière, sur lequel la ville était assise, ressemblait, disait-on, à une galère dont la quille serait renversée en l'air; c'est à cette ressemblance que Galera devait son nom ^
Le sommet de la montagne portait un château dont le style accusait visiblement l'antiquité. Ce fort était couvert par un mur, généralement si délabré qu'il ne consistait plus guère qu'en une masse de pierres à peine jointes. On distinguait à peu de distance un ravelin, mais cet ouvrage
* Les poètes du temps ne purent résister à la tentation de jouer sur ce mot à double sens. Voy. particulièrement la romance, une des meilleures de cet auteur, et on peut ajouter que ce n'est pas en faire un grand éloge, qui se trouve dans le second volume de Hita et qui commence ainsi :
M Mastredages marineros
de Huescar y otro lugar
ban armado una Galera
que no la bay tal en la mar.
No tiene vêlas, ni remos,
y navegar, y bace mal. • —
Ce jeu de mots remplit encore un grand nombre de stances; nous en faisons grâce à nos lecteurs. — Guerras de Granada, tom. II, p. 469.
ENTRÉE EN CAMPAGNE DE DON JUAN D*AUTRICHE. 28â
extérieur et la forteresse elle-même n'avaient, pour se défendre, que deux fauconneaux pris sur Los Vêlez, pendant le siège qui venait d'être levé; on les avait montés dans le château, mais ils étaient si mal placés qu'ils ne pouvaient pas incommoder beaucoup les assiégeants.
Les maisons des habitants occupaient le reste du plateau et tapissaient la rude pente de la montagne, au nord-ouest, jusqu'à une vaste plaine connue sous le nom de Eras ou «c Les Jardins. » A travers cette plaine coulait un torrent, d'une profondeur considérable , qui baignait le pied de la ville , au nord , et la défendais de ce côté. Un fossé et un mur en mauvais état protégeaient la partie de la cité qui regardait la plaine, et dont l'édifice le plus remarquable était une église avec son beffroi ou sa tour, convertie en forteresse ; on y avait pratiqué des meurtrières et logé une foule de mousquetaires , à défaut d'artillerie. C'était un ouvrage très solide, qui commandait les abords de la place.
Le roc sur lequel Galera était bâti avait deux de ses flancs taillés presque à pic; ceux-ci formaient les bords d'un ravin, encaissé de l'autre côté entre des montagnes escarpées ; la ville était ainsi couverte par un fossé naturel, qui semblait creusé par la main des géaats. Les maisons construites sur des terrasses disposées en forme d'étages, s'élevaient l'une au dessus de l'autre, de manière que souvent le toit d'une habitation n'atteignait pas le pied de celle qui la dominait; celles qui, occupant la même terrasse, se trouvaient par conséquent au même 'Uiveau , pouvaient être considérées comme autant de forteresses. Les murs , treillissés d'après la mode moresque, étaient percés de meurtrières qui, garnies d'adroits tireurs, commandaient l'intérieur des rues, d'ailleurs fermées par des barricades qui se succédaient à la
distance de cinquante pas ^ La ville n'offrait donc partout que des fortifications ou plutôt elle n'était elle-même qu'une grande forteresse , que la nature et Tart rendaient imprenable.
La place était bien approvisionnée pour soutenir un siège ; les magasins renfermaient assez de blé pour nourrir la population pendant deux ans. L*eau était fournie par la rivière voisine, à laquelle on arrivait par une galerie souterraine, taillée récemment dans le roc. Les nécessités de la vie ne manquaient pas aux Mores, mais ils étaient dépourvus d'armes à feu et de munitions, choses presque aussi nécessaires. Ils n'avaient, pour toute artillerie, que les deux fauconneaux dont il a déjà été question, et le petit nombre de mousquets dont ils étaient armés les obligeait de se munir d une grande quantité de flèches, de pierres et de tous ces projectiles que renfermait l'arsenal de leurs ancêtres; ils avaient, en outre, des épées et quelques armes propres à la lutte corps à corps. Presque aucun n'avait d'armure, mais tous étaient animés d'un courage héroïque, plus précieux que des cuirasses ou des casques, et ils étaient, jusqu'au dernier, résolus de mourir plutôt que de se rendre.
Il y avait dans la place trois mille habitants, eu état de 5e battre, non compris quatre cents mercenaires, pour la plupart turcs ou aventuriers venus de la côte de Barba* rie. Environ quatre mille femmes et enfants s'y trouvaient
^ ' Las tenian les Mores barreadas de cincueuta en cincuenta pasos, j hechos mucho9 traveses de una parte y de otro en las puertas y paredes de las casas, para herir a su salvo a los que fuesen pasando. « — Marmol, Rebelion de Granada, tom. II, p. 234.
Cet auteur est celui qui fait le mieux connaître . la topographie de C^alera.
ENTRÉE EN CAMPAGNE DE DON JUAN d'aUTRICHE. 287
également; ces femmes n'étaient pas un embarras, car les provisions de bouche abondaient; elles rivalisaient d'ailleurs de fermeté et d'intrépidité avec les hommes, qu'elles assistaient non seulement en soignant les malades et les blessés, mais en les soutenant efficacement pendant l'action. On vit, dans ce siège, plusieurs de ces héroïnes mores égaler, par leur fougueuse valeur, les plus brillants exploits des guerriers. II n'était pas étonnant qu'une place aussi forte par elle-même et défendue par les femmes avec autant de courage que par les hommes , eût défié tous les efforts d'un ennemi tel que Los Vêlez, qui était cependant entré en campagne avec une armée au moins aussi formidable par te nombre que celle de don Juan ^
Après avoir étudié le terrain, le général espagnol fit construire trois batteries, qui devaient ouvrir en même temps le feu contre la ville, sur plusieurs points. La première, la plus considérable des trois, armée de dix pièces d'artillerie, fut élevée, à la droite du ravin, sur une hauteur qui lui permettait , malgré la distance trop grande qui la séparait de Galera, de commander le château et la partie haute de la cité rebelle.
La deuxième batterie, composée de six canons d'un fort
* Marmol, Mehelion de Granada, tom. II. p. 233 et seq. — Vanderhammen, Don Juan de Ausiria^ fol. 112, 113. — Hita, Guerras de Granada, tom. II, p. 377 et seq.
Hita n'assistait pas, dit-il, au si^e de Galera, mais il eut en sa possession le journal d'un officier murcîen , nommé Tomas Perez de Hevia, qui servit pendant le siège et dont l'historien parle comme d'un homme versé dsms l'art militaire. Il déclare avoir fidèlement pris pour guide cet officier, dont il vante la scrupuleuse véracité. Dans l'opinion de certains critiques, si ce. Hevia mérite ces éloges, on peut considérer que l'honneur en revient à Hita lui-même.
calibre , fut établie plus bas que le ravin , vers le sud , à soixante-dix pas au plus du front perpendiculaire du rocher; la troisième , qui ne comptait que trois petits canons , fut montée dans la plaine des jardins, en face de la tour attenant à Téglise.
Les assiégeants n'avaient pas en tout plus de vingt pièces d'artillerie, mais ils en attendaient treize, qui devaient d*un moment à Tautre arriver de Gartliagène. Le gros de Tarmée était posté, à Test, derrière une élévation de terrain qui le mettait à couvert du feu des assiégés. Le corps d'élite des vétérans italiens campait dans la plaine, sous le commandement d'un brave officier, nommé Pedro de Padilla. La place était donc entièrement investie.
Les Espagnols commencèrent par attaquer la tour située dans la plaine; la garnison qui occupait cette forteresse n'avait cessé de tirer sur l'ennemi, pendant que celui-ci construisait une batterie et ouvrait une tranchée, de ce côté. Les canons ne furent pas plus tôt mis en position qu'ils battirent en brèche la tour, dont la maçonnerie légère fut bientôt percée à jour. Padilla, qui conduisait l'attaque, s'avança alors avec ses soldats, mais les vétérans se trouvèrent en présence de guerriers aussi braves qu'eux-mêmes. Un combat furieux s'engagea, mais il fut de courte durée, les premiers assaillants ayant bientôt reçu du renfort et accablé la petite garnison sous la supériorité de leur nombre. Les Mores qui échappèrent au glaive des Castillans se réfugièrent dans les ouvrages de défense de la ville, voisins de l'église.
Enflé de ce succès, don Juan, après avoir confié la garde de la tour à un nombreux détachement d'arquebusiers, résolut de donner un assaut régulier à Calera, du côté de la
plaine, qu'il considérait comme le meilleur point d'attaque. Il chargea, de l'entreprise, comme auparavant, Juan de Padilla et son régiment italien. On tourna les canons vers les remparts de la place et les maisons avoisinantes. Don Juan poussait vigoureusement le siège ; il excitait les Espagnols par son exemple , apportait lui-même sur ses épaules du bois pour la construction des tranchées et s'imposait, en un mot, la tâche du simple ^soldat ^
Le 24 janvier, des brèches suffisamment larges avaient été pratiquées dans les vieux murs de Galera et, au signal convenu, Padilla et ses vétérans s'élancèrent à l'assaut. Il ne leur fut pas difficile de franchir le fossé et d'escalader la muraille; celle-ci, qui n'était, du reste, pas très élevée, s'était écroulée en bien des endroits, de manière à livrer passage aux chrétiens. Ils rencontrèrent tout aussi peu dé résistance chez les défenseurs de la place; mais à peine eurent-ils pénétré dans l'intérieur de la ville, que la scène changea brusquement d'aspect; ils se trouvèrent arrêtés devant une de ces barricades qui, ainsi que nous l'avons dit, fermaient les rues. Un corps de mousquetaires, abrité derrière ce rempart, accueillit les assaillants par un feu bien dirigé; en même temps, une grêle de balles, de flèches, de pierres et d'autres projectiles, partis des meurtrières ouvertes dans les murs des bâtiments , balaya les rangs découverts des Espagnols; bientôt les rues furent jonchées de morts et de blessés. En vain les vétérans attaquèrent les maisons et emportèrent coup sur coup des retranchements; chaque habitation était une véritable forteresse, et chaque barricade devant laquelle
^ K Para que los soldados se animasen al trabajo, iba delante de todos a pie, y traia su haz acaestas como cada uno, basta ponerlo eu la trinchea. » — Mannol, Rebelion de Granada, tom. Il, p. 237.
les assiégeants se présentaient donnait, grâce à la nature du terrain, de nouveaux avantages aux Mores, en les (laçant dans une position plus élevée.
Assaillis de tous côtés , en avant , en arrière et sur les flancs, les soldats étaient étourdis et aveuglés par le furieux orage que déchaînait sur leurs têtes un ennemi invisible. Pressés en désordre les uns contre les autres, ils étaient exposés au feu des musulmans, qui tiraient au hasard, sûrs d'atteindre mortellement quelqu'un dans cette masse confuse. On eut dit que les assiégés avaient tendu un piège à leurs agresseurs , en les laissant entrer dans la ville pour les entourer ensuite et les égorger comme un troupeau enfermé dans Tabattoir.
Le combat avait duré une heure, lorsque Padilîa, qui avait vu tomber autour de lui ses meilleurs, ses plus braves guerriers, et qui lui-même était grièvement blessé, ordonna la retraite ; dans leur empressement à obéir à cet ordre, les Espagnols abandonnèrent dans les rues un grand nombre de leurs compagnons, qui, affaiblis par leurs blessures, les suppliaient vainement de ne pas les livrer à la merci des vainqueurs. Les officiers et les personnages de haut rang entrèrent pour un chiffre plus élevé que d'ordinaire dans le total des pertes ; leur riche armure les avait fait remarquer dans la foule. C'est ainsi qu'entre autres périt un soldat distingué , du nom de Juan de Pacheco ; il était chevalier de l'ordre de Saint-Jacques et n'avait rejoint l'armée que peu de minutes avant l'attaque ; il venait de débarquer, revenant d'Afrique. Il demanda aussitôt à Padilla, qui était son parent, la permission de partager la gloire de la journée. Au milieu de la lutte, le commandant perdit de vue le brave Pacheco^ qui, revêtu d'insignes annonçant un soldat de la foi, excita
la fureur des musulmans et tomba bientôt , criblé de blessures ^
Ces désastres humiliants servirent de leçon au jeune commandant en chef; il comprit la nécessité de se préparer avec plus de soi]^ à tenter un nouvel assaut et reconnut la sagesse du conseil que lui avait donné son frère, en lui recommandant de faire un grand usage de Tartillerie et des mines , avant d*en venir aux mains avec Tennemi ^. Il résolut de faire pratiquer dans Tescarpement du rocher, vers Test, une mine passant sous le château et sous les maisons voisines qui couronnaient la cime de la montagne. Il confia cette opération à Francesco de Molina, le brave défenseur d'Orgiba, qui se fit aider par un habile ingénieur vénitien. Le rocher, formé d'une espèce de grès léger et friable , résista à la pioche moins qu'on ne s'y attendait; la galerie fut bientôt creusée et oc y plaça quarante-cinq barils de poudre. Pendant ce tenips, les batteries continuaient de tonner furieusement contre la ville et le fort , où une petite brèche fut ouverte ; un grand nombre de maisons s'étaient écroulées. Le 27 janvier, tout était prêt pour l'assaut.
Don Juan se proposait d'attaquer la place, en la mettant entre deux feux. Padilla, encore souffrant de sa blessure, devait, comme la fois précédente, donner l'assaut du côté de la plaine des jardins. Cette manœuvre était principalement destinée à opérer une diversion en faveur de l'attaque
* Marmol, Reb^ion de Granada, tom. II, p. 236-238, — Hevia, dans Hita, Guerras de Granada, tom. II, p. 386, 387. — Vanderlxaminen, Do» Juan de Austria, fol. 113. «s— Ferreras, Hist, d'Espagne, tom. X; p. 140.
* » Convendrâ por no aventurai mas gente buena que se haga todo lo que sea posible con las minas j artillerîa, ântes de venir a las manos. « — C»rta dej Rey a D. Juan de Auatria, 6 de Tebrero, 1570, MS.
29â HISTOIRE DU RÈGNE DE PHILIPPE H.
principale, qui devait avoir lieu de l'autre côté du rocher, où l'explosion de la mine faciliterait, comme on l'espérait, l'accès du château; un brave officier, nommé Antonio Moreno , était chargé de conduire les assaillants. Le jeune commandant en chef, à la tète de quatre mille hommes, devait occuper une position d'où il avait vue sur tout le théâtre de l'action.
Le 27, à huit heures du matin, un coup de canon donna le signal ; aussitôt Padilla et ses vétérans s'avancèrent au combat. Ils entrèrent dans la ville sans rencontrer même autant de résistance qu'auparavant, parce que l'artillerie, postée dans la plaine, avait renversé la plupart des maisons occupées par les musulmans. Mais, en poursuivant leur chemin, ils s'engagèrent bientôt, comme la fois précédente, dans de longs et étroits défilés. L'ennemi, retranché derrière les redoutes qui barraient les rues, ouvrit un feu meurtrier contre les rangs serrés des Espagnols, qui furent de nouveau accablés sous une grêle de projectiles de toute espèce, lancés par les Mores logés dans les maisons. Mais l'expérience avait instruit les assaillants et ils s'étaient retranchés derrière des mantelets pour se garantir. Cependant, leur position étant devenue intolérable, ils voulurent s'emparer des habitations et l'on vit s'engager des luttes sanglantes, qui finissaient généralement par le massacre des rebelles. Chaque barricade , devant laquelle se présentaient les Espagnols, devenait le théâtre d'une effroyable mêlée, où chrétiens et infidèles jetaient le mousquet pour lutter corps à corps avec la dague et l'épée. On entendait des cris farouches; ici, l'on invoquait saint Jacques; là, Mahomet; évidemment, elle n'était pas finie, cette guerre entre la croix et le croissant, qui, depuis huit siècles, ensanglantait le sol
de la péninsule '. Les clameurs des combattants, le fracas des armes, les détonations de la mousqueterie, le sifflement des projectiles, remplissaient les airs de bruits horribles, répercutés et multipliés par les échos dans les étroites ruelles de la cité, jadis paisible, maintenant convertie en un pandemonium. Cependant les Espagnols, s'ils gagnaient lentement du terrain, malgré tous les obstacles, étaient encore loin du plateau sur lequel ils espéraient rejoindre leurs compatriotes , qui devaient attaquer la place du côté opposé. Dans ce moment critique , il s'éleva un fracas qui étouffa tous les autres bruits et suspendit pour quelques moments la lutte.
La mine avait sauté. Don Juan, voyant les progrès de Padilla, y avait fait mettre le feu. L'explosion fut terrible; la ville trembla, ébranlée dans ses fondements; la partie du roc sous lequel la galerie était creusée vola en éclats; les maisons assises sur la cime de la montagne s'écroulèrent , ensevelissant sous les ruines plus de six cents musulmans. Quand la fumée et les nuages de poussière soulevés par la chute des habitations se furent dissipés, les assiégeants virent d'en bas sur la cime du rocher, ramper, autant que le leur permettaient leurs membres mutilés, les malheureux qui avaient survécu à la catastrophe, et poussèrent un féroce cri de triomphe. Cependant la mine n'avait produit que la moitié de l'effet attendu ; par suite d'un faux calcul de direction, elle avait passé un peu à la droite du château, qui,
' a Unos Uaman à Mahoma otros dicen Santiago, Otros gritan cierra Espana, nuera el bando renegado, »
Romance dans Hita, Guerrasde Granada, tom. II.
ainsi que le rayelin^ ne sabit aucun dommage. L'artillerie avait toutefois ouvert une petite brèche dans la forteresse, et, ce qui était plus important, les flancs du rocher, crevassés par Texplosion, présentaient un chemin qui, bien que jonché de décombres, pouvait servir aux assaillants pour pénétrer dans la place.
A cette vue, les soldats demandèrent impatiemment d'être menés à Tassaut; ce n'était pas seulement le désir de tirer vengeance des rebelles qui les avaient si longtemps bravés , c'était la soif du pillage qui les tourmentait. Les Mores du voisinage avaient, à cause de sa forte position, choisi Galera pour y déposer des joyaux , de riches étofles et d'autres objets de prix. Les oflSciers voulaient, avant de commencer l'attaque, examiner la brèche et balayer les décombres, ponr faciliter la marche des troupes; mais l'ardeur des soldats indisciplinés ne put être contenue. Sans écouter les ordres ni les représentations de leurs chefs, ils rompirent l'un après l'autre les rangs, et, poussant les vieux cris de guerre nationaux : « San Jago! » « Cierra Espana! » « Saint- Jacques! » et « Espagne, en avant! j^ ils s'élancèrent, comme des furieux ; sautant légèrement au dessus des décombres amoncelés sur leur route, ils eurent en un instant atteint le haut du rocher; les officiers, laissés seuls, s'empressèrent de les suivre, se proposant de mettre à profit cet enthousiasme.
Heureusement pour les Espagnols, les Mores, étourdis par l'explosion, s'étaient réfugiés fians la ville, abandonnant à l'ennemi une position dans laquelle ils pouvaient lui causer de grands dommages. Mais , à peine informés que les chrétiens avaient escaladé les hauteurs, ils sortirent de leur panique et se jetèrent rapidement dans leurs ouvrages de
défense ; aussi , lorsque les Castillans, rangés en bon ordre, se furent formés en colonne d'attaque, ils furent reçus par un feu bien dirigé, parti des deux fauconneaux, et par des décharges de mousqueterie qui les arrêtèrent pendant un moment. Mais, se ralliant aussitôt, ils s'avancèrent bravement à travers cette grêle dé balles et se trouvèrent bientôt
en face de la brèche, pratiquée dans le château par teur artillerie. L'ouverture, à peine large assez pour que deux hommes pussent y passer de front, était défendue par des guerriers aussi robustes et aussi vaillants que leurs agrès* seurs. On vit alors s'engager une lutte acharnée, dans laquelle les assiégés se maintinrent bravement, quoiqu'un enseigne castillan , du nom de Zapata , eût réussi à s'introduire dans la place et même à planter son étendard sur les créneaux ; mais l'ennemi se jeta immédiatement sur le brave cavalier, qui, couvert de blessures, fut précipité la tête en avant dans l'abime, tenant encore son drapeau d'une main crispée par la mort.
Cependant les défenseurs du ravelin entretenaient un feu de mousqueterie bien nourri contre les Espagnols, assaillis en même temps par une grêle de pierres, de flèches et de javelines , qui frappaient bruyamment les armures des cavaliers et blessaient les soldats légèrement vêtus. Les femmes mores prenaient courageusement part au combat ; aussi indifférentes au danger que leurs maris et leurs frères, elles lançaient de lourds projectiles au milieu des rangs ennemis. Ces femmes, qui avaient une espèce d'organisation militaire, étaient formées en compagnies ; quelquefois même elles en venaient aux prises avec les assaillants; l'épée au poing, elles se distinguaient par des prouesses dignes d'un sexe plus fort. On vit , en cette occasion , une de ces amazones ,
i96 HISTOIRE DU RÉGNE DE PHILIPPE II.
qui rendit son nom fameux pendant le siège, tuer son adversaire et lui enlever son armure , trophée de celte victoire. On dit qu*avaut de recevoir la mort elle abattit plusieurs Espagnols de sa main ^
Ainsi, tandis que les assiégés, couverts par leurs défenses, étaient comparativement peu maltraités, la colonne ennemie était jetée en désordre; la plupart des officiers tombaient, tués ou blessés. Décimés par le feu incessant de la garnison du ravelin et du château, les Castillans, s'ils n'avaient pas perdu leur courage , étaient presque à bout de forces. Don Juan qui, de la hauteur où il s'était placé, dominait le chatnp de bataille , reconnut la nécessité d'envoyer au secours des troupes six compagnies de la réserve, bientôt suivies de deux autres. Grâce à ce renfort, les Castillans purent se maintenir.
Pendant ce temps, le régiment italien que Padilla commandait s'était avancé au cœur de la ville. Les rebelles avaient disputé chaque pouce de terrain aux vétérans ; ceux-ci avaient chèrement payé leurs succès; il n'y avait pas , dit-on , un officier parmi eux qui ne fût blessé. Quatre capitaines étaient tombés. Padilla, qui n'était pas encore guéri de sa première blessure, en avait reçu une nouvelle, plus dangeureuse encore ; ses soldats, malgré leur courageuse attitude, avaient été si rudement traités que l'on devait
' Cette femme ne tua pas moins de dix-huit Espagnols, selon Hita. Mais Hita aTbeau se porter garant de la scrupuleuse exactitude de l'officier qui rapporte le fait j c'est un peu abuser de la crédulité du lecteur que de lui citer ce chiffre. — • Esta brava mora se Uamaba la Zarzamodonia> era corpulenta, recia de miembros, y alcanzaba grandisima fuerza; se averiguo que en este dia mato ella sola por su mano â diez y ocho soldados, nos de los peores del campo. « — Hita, Otterras de Granada^ tom. II, p. 393.
ENTRÉE EN CAMPAGNE DE DON JUAN D'aUTRICHE. 297
demment prévoir qu'ils ne parviendraient pas à surmonter tous les obstacles qui leur étaient opposés et à rejoindre leurs compagnons sur les hauteurs. Indifférent à ses propres souffrances, Padilla voyait avec douleur couler inutilement le sang de ses braves guerriers et , bien qu'il lui en coûtât , il donna l'ordre de la retraite. Une nouvelle grêle de projectiles s'abattit, à ce signal, sur les vétérans de Naples, mais ceux-ci , resserrant les rangs à mesure qu'un d'entre eux tombait sous les coups des assiégés, battirent en retraite avec le sang-froid et Tordre qui avaient caractérisé leur marche en avant, et, cruellement décimés, rentrèrent dans leurs tranchées.
Débarrassés de leurs adversaires sur ce point, les rebelles victorieux volèrent au secours des défenseurs du château; leur arrivée rétablit l'équilibre rompu par les renforts envoyés aux Espagnols. Ils se jetèrent brusquement sur l'arrière-garde des chrétiens; ceux-ci, attaqués de tous côtés, exposés de front au feu de la batterie de la forteresse, d'ailleurs servie par de mauvais artilleurs, assaillis sur les flancs par les mousquetaires abrités dans le ravelin , se trouvaient dans une position dangereuse. Plusieurs capitaines avaient péri ; tous les officiers étaient tués ou blessés, et des monceaux de cadavres encombraient l'étroite scène où se déroulait Thorrible drame. Cependant les Espagnols ne perdaient pas courage, et, durant trois heures, le flot des assiégeants ne cessa de battre, avec une rage impuissante, les murs de la forteresse. Les chrétiens, déployant une prodigieuse énergie, s'efforcèrent d'escalader le ravelin et de franchir la brèche du château; mais les assiégés réussirent à boucher celle-ci avec des tas de pierres et de poutres, dont la pesanteur défiait les forces défaillantes des assaillants.
Une heure encore s'était écoulée; don Juan, qui, de son poste élevé, observait les péripéties du combat, comprit que la lutte, en se prolongeant davantage, ne pouvait être que plus funeste pour lui, et il ordonna la retraite. Mais les soldats qui s'étaient élancés si impétueusement à Tassaut, malgré la défense de leurs officiers , refusèrent alors de se retirer, comme le dogue qui, rendu furieux par les blés* sures qu'il a reçues dans le combat, s'acharne sur son adversaire, en dépit des efforts de son maître. Voyant ses ordres méconnus, le prince, accompagné de son état-major, se rendit lui-même sur le théâtre de l'action, espérant que sa présence imposerait aux mutins; mais une balle de mousquet frappa sa cuirasse avec tant de force qu'il fut renversé, quoique l'acier, bien trempé de son armure n'eût pas été entamé. Le vigilant Quixada, qui suivait de près son pupille, vola à son secours et constata qu'il n'avait pas été blessé. La conduite du prince lui attira toutefois une affectueuse réprimande de la part de son mentor, qui, lui rappelant les recommandations du roi , le pria de se retirer et de ne pas exposer une vie aussi précieuse que celle d'un commandant en chef, aux hasards du combat.
Le bruit de cet accident, rapporté avec l'exagération ordinaire en pareil cas , courut bientôt parmi les soldats , qui , après le départ de don Juan, se soumirent péniblement et silencieusement à ses ordres. Ainsi les musulmans restaient, une seconde fois, maîtres du champ de bataille, et la bannière du croissant continuait de flotter triomphalement sur les murs de Ga]era^
* Pour les détails du deuxième assaut, voy. Mendoza, Guerra de Granada, p. 264, 265; Marmol, Rebelion de Granada, tom. II, p. 240-243; Vanderhammen , Don Jnan de Austria, foF. 112, 114;
ENTRÉE EN CAMPAGNE DE DOW JUAN d' AUTRICHE. 299
Les pertes subies par les Espagnols étaient considérables; d'après eux-mêmes, et on ne les soupçonnera pas de les avoir exagérées, elles ne s'élevaient pas à moins de quatre cents hommes tués et cinq cents blessés. Celles des musul-mans, à couvert dans leurs ouvrages de défense, durent être faibles en comparaison. La mort frappa surtout les chevaliers chrétiens, dont le riche costume attirait naturellement l'attention des adroits tireurs de la garnison; le nom de plus d'une noble famille d'Andalousie et de Castille figure sur la liste des victimes de cette sanglante journée.
Ce nouveau revers subi par ses armes exaspéra don Juan ; il sentait que ses compatriotes avaient les yeux fixés sur lui, il savait le brillant espoir qu'ils avaient fondé sur sa campagne et comprenait qu'ils feraient retomber sur lui la responsabilité de ces échecs. Le prince regrettait, avec une profonde douleur, les braves frères d'armes qu'il avait perdus, mais il ne s'abandonna pas à de lâches lamentations; exprimant ses sentiments sous une autre forme, qui ne faisait guère l'éloge de son cœur, i\ se tourna vers ses officiers, s'écriant : « Les infidèles payeront cher le sang chrétien qu'ils ont versé aujourd'hui! Le prochain assaut vous rendra maîtres de Galera, et tous les habitants de la ville, hommes, femmes, enfants, seront passés au fil de l'épée, sans aucune exception. Les maisons seront rasées jusqu'à terre et l'on sèmera du sel sur leur emplacement * ! » Ces paroles inhumaines furent reçues par des acclamations générales; comme en
Hevia, dans Hita, Gnerras de Granada, tom. II, p. 389 et seq. ; Cabrera, Filipe Segundo, p. 629, 630.
* » Yo huindiréâ Galera, y la asolaré, y sembraré toda de sal; y por el riguroso filo de la espada pasarân chicos y grandes, quantos estân dentro, por castigo de sn pertinaÂa, y en venganza de la sangre que han derramado. « — Marmol, Bebelion de Granada, tom. II, p. 244.
iémoigoa révénement , elles ne renfermaient pas une vaine menace.
Ce qui s'était passé avait prouvé à don Juan la sagesse des recommandations de son frère, qui lui conseillait de faire bon usage des batteries et des mines, avant d'en venir aux prises avec Tennemi. Philippe, faisant allusion à Tindiscipline des troupes , dans une lettre adressée à son frère, peu de temps après ces désastres, l'engageait instamment à veiller, avec le plus grand soin, sur la moralité des soldats, pour empêcher spécialement toute profanation, toute offense à la religion; il s'assurerait ainsi la protection du Tout-Puissant ^ Le prince avait écrit que certaines circonstances pouvaient se présenter où il serait nécessaire pour lui d'encourager son armée, en conduisant lui-même l'attaque; mais le roi, condamnant cette idée de chevalier errant comme indigne d'un chef militaire, répondit que la place de don Juan était à l'arrière-garde , que là il pourrait être utile en stimulant les timides, et il ajouta que sa présence était inutile pour ceux qui s'élançaient avec ardeur au combat ^
Le prince s'occupa, sans délai, des préparatifs d'un troisième et dernier assaut. Il fit ouvrir dans le rocher deux nouvelles mines, à la droite et à la gauche de l'ancienne,
^ 1 No puedo jo dejar de encargaros que le tengais muy grande de que él no sea deservido en ese campo, ni haya las maldades y desordenes que decis, que siendo taies no pueden hacer cosa buena, y asî lo procurad, y que no haya Juramentos ni otras ofensas de Dios, que con esto él nos ayudarâ y todo se harâ bien, a — Carta del Rey a D. Juan de Austria, edelebrero, 1570, MS.
* w Y con esa gente, segun lo que decis, mas importara estar detras dellos deteniéndolos y castigandolos que no delante, pues para los que lo estân y hacen lo que deben no es menester. » — Ibid,
dont elles étaient éloignées d'ane trentaine de pas. Pendant que les mineurs étaient à l'œuvre, l'artillerie ne cessa de tonner contre la ville et le château ; elle fut renforcée , sur ces entrefaites, par l'arrivée de quatorze pièces d'un fort calibre, venant de Carthagène.
Les assiégés faisaient tout aussi activement leurs préparatifs de défense. Les femmes et les enfants travaillaient avec autant d'ardeur que les hommes à réparer les dégâts causés aux ouvrages. On ferma les brèches avec des quartiers de roc et des poutres ; on fortifia les anciennes barricades el on en dressa de nouvelles dans les rues. On amassa dans les magasins des pierres et des flèches; ces pierres étaient dans les mains des Mores, exercés à les jeter, de terribles projectiles. Les rebelles avaient de Feau en abondance et, ainsi qu'on l'a vu, assez de vivres pour soutenir un siège plus long que ne semblait devoir l'être celui-ci ; mais ils manquaient d'objets de la plus grande importance; il ne leur restait presque plus de poudre. Ils cherchèrent à obtenir d'Aben-Aboo des munitions et des renforts; mais le prince more était trop occupé , dans ce moment, à se maintenir à l'ouest contre le duc de Sesa. Son général , El Habaqui , commandant l'armée de l'est, engagea les habitants à tenir bon, leur assurant qu'il pourrait sous peu venir à leur secours; mais le temps était précieux pour les assiégés ^
* H est singulier qu'aucun chroniqueur ne donne le nom du More qui commandait à Galera. Une romance du temps l'appelle Abenhozmin.
« Marin ero que la rige Sarracino es uatural, criado acâ en nuestra Espana por su mal y nuestro mal :
Abenhozmin ha por nombre, y es hombre de gran caudal. »
Hita, Guerras de Granada^ tom. II, p. 470.
Les auxiliaires turcs qui défendaient la ville ne croyaient guère à la possibilité de résister, avec des pierres et des flèches, à Texcellente artillerie des Espagnols. Leurs officiers se réunirent donc en conseil de guerre et proposèrent que Tarmée, sortant de la place, s'ouvrit un chemin à travers les lignes des assiégeants, tandis que les femmes et les enfants s'échapperaient par la galerie souterraine qui conduisait à la rivière et dont les chrétiens, dit-on, ignoraient Texistence. Les Turcs, soldats de fortune, n'étaient pas liés au sol qu'ils foulaient, par des affections locales ni par des sentiments patriotiques; mais, lorsque la proposition fut soumise aux Mores, tous, quel que fût leur sexe, la rejetèrent avec mépris, se déclarant résolus à défendre Galera jusqu'au dernier moment et à s'ensevelir sous les ruines de la ville plutôt que de se rendre.
Soutenus par l'espoir de recevoir des secours, les assiégés firent tout ce qui leur était possible pour retarder le jour de l'assaut. Ils ne recoururent pas aux contre-mines, car, s'ils avaient eu même l'habileté nécessaire pour cela , ils étaient dépourvus d'instruments et de poudre; mais ils firent des sorties pour attaquer les mineurs castillans, et, quoique repoussés toujours avec perte, ils parvinrent à maintenir l'armée assiégeante dans un état d'alarme permanent.
Le 6 février, les ingénieurs chargés du travail des mines annoncèrent que leur tâche était accomplie. L'assaut fut fixé au lendemain matin ; le feu devait être ouvert de tous côtés contre la ville, à six heures, et durer jusqu'à sept, moment où aurait lieu l'explosion; le feu devait ensuite être rouvert pendant une heure, et alors le signal de l'attaque serait donné par un coup de canon, tiré par les différentes batteries et suivi d'une décharge générale et simultanée. Il
ENTRÉE EN CAMPAGNE DE DON JUAN d'aUTRICHE. SOS
était défendu aux chrétiens d'épargner qui que ce fût , homme, femme ou enfant.
Le 7 février , dernier jour du carnaval , les assiégeants se trouvaient sous les armes, au lever du soleil. Leur jeune commandant attirait tous les regards par la beauté de sa personne et la magnificence de son costume ; armé de pied en cap, il portait une armure d'acier bruni, richement incrustée d'or ; son casque , surmonté d'un panache de plumes éclatantes, était orné d'un médaillon étalant l'image de la Vierge '. Il tenait à la main le bâton du commande* ment. Pendant qu'il galopait devant les rangs de l'armée, adressant aux soldats quelques mots d'encouragement, la grâce parfaite avec laquelle il conduisait son cheval, sa royale attitude et ses manières affables rappelaient aux vétérans le temps glorieux où l'empereur, son père, les menait au combat. Les cavaliers, dont le prince était entouré, rivalisaient avec lui de luxe dans leurs vêtements, et le chroniqueur, présent à cette scène, se complaît au spectacle de la brillante foule de chevaliers du midi , réunis pour prendre part au dernier assaut de Galera '.
Depuis six heures du matin jusqu'à sept, les batteries rangées en cercle autour de la malheureuse ville la canonnèrent avec fureur. L'ordre fut ensuite donné de mettre le feu aux mines; aussitôt le bruit assourdissant du canon s'éteignit dans un silence aussi profond que celui de la mort. Les
* • Relumbrante y fortîsimo morrion adomado de un penacho bello y élégante, sentado sobre una rica medalla de la imagen de nuestra Senora de la Concepcion. » — Hevia, dans Hita, Guerras de Granada, tom. II, p. 429.
* » Igualmente se arreo lo mejor que pudo toda la caballerfa, y era cosa digna de ver la elegancia y hermosura de un ejército tan lucido y gallardo. « — Ibid, loc. cit.
Espagnols, retirés dans leurs tranchées, attendaient dans nne fébrile agitation. Enfin l'explosion se fit entendre, renversant une partie du château, élargissant la brèche ouverte dans le flanc perpendiculaire du rocher et lançant avec la force d'un volcan, des quartiers de roc dans les airs. Une seule mine avait sauté; Tautre éclata bientôt après et, si elle ne fit pas de grands dégâts, elle jeta la terreur parmi les défenseurs du château; craignant que Tennémi n'eût ouvert une troisième mine, ils abandonnèrent leur position et se réfugièrent dans la ville.
Quand la fumée et la poussière se furent dissipées , un ofiicier fut envoyé, avec quelques hommes, pour reconnaître la brèche ; il ne tarda pas à rapporter la nouvelle que la garnison avait fui, laissant entièrement dégarnis les ouvrages de défense. Aussitôt les Castillans exigèrent, avec des cris furieux, qu'on les menât immédiatement à l'assaut. En vain les officiers voulurent les arrêter, frappant même çà et là les Espagnols du plat de leurs épées, pour les retenir dans l'obéissance. Les soldats surexcités s'échappèrent dans un désordre complet, comme une foule indisciplinée ; ils sortirent des tranchées, ainsi qu'ils l'avaient fait déjà, entraînant leurs officiers avec eux, et bientôt, ayant achevé leur périlleuse ascension , ils atteignirent au sommet de la montagne, sans avoir rencontré aucune résistance. Franchissant les décombres qui jonchaient le sol, ils prirent en hâte possession de la forteresse déserte et de ses ouvrages extérieurs, et remplirent l'air de leurs cris de victoire.
En voyant l'ennemi maître de la position qu'ils avaient abandonnée, les fuyards comprirent la faute qu'ils avaient commise; ils n'avaient plus à craindre l'explosion d'une mine; prompts à réparer leur erreur, ils se précipitèrent.
comme sous Teffet d'une impulsion commune, afin de disputer le terrain aux assaillants. II était trop tard; on avait tourné contre eux les canons de leur propre batterie, et le^ arquebusiers, qui occupaient le ravelin, les accablèrent sous une grêle de projectiles plus redoutables que des pierres et des flèches. Les Mores, qui n'avaient presque plus de poudre, étaient armés de dagues et d'épées , et ils engagèrent hardiment une lutte corps à corps avec leurs adversaires. Ce fut une épouvantable mêlée, dans laquelle on vit, comme dans tous les combats individuels, les passions des combattants excitées jusqu'à la frénésie. Nul ne demandait grâce, nul ne faisait quartier. L'Espagnol puisait des forces dans l'attente de la victoire ; le More, dans l'énergie du désespoir. Tous deux combattaient avec une fureur inspirée par la conviction que le sort de Galera dépendait de l'issue de la lutte. On entendit de nouveau, au milieu du fracas des armes, s'élever les cris de ralliement des chrétiens et des infidèles, dans les guerres de religion; les Castillans invoquaient leur belliqueux patron ; les musulmans , leur prophète. C'étaient les cris de guerre qui, pendant plus de huit siècles, avaient retenti dans les montagnes et dans les plaines de la malheureuse Espagne; ce bruit mourant allait bientôt s'éteindre, par l'exil ou l'extermination des vaincus.
La bataille fut enfin terminée par l'arrivée de troupes fraîches conduites par Padilla; ce commandant avait attaqué la ville du même côté que dans l'assaut précédent et partout avait rencontré la même résistance. Mais les assiégés avaient perdu les moyens de se défendre avec succès ; un grand nombre des maisons qui bordaient les rues étaient tombées en ruines sous le feu de l'artillerie; celles qui restaient encore debout étaient occupées par des guerriers qui
n'avaient d'autres armes que des pierres et des flèches. Les Espagnols prirent successivement la plupart de ces maisons et les incendièrent; les Mores qui s'y trouvaient furent passés au fil de l'épée ou périrent dans les flammes.
Les rebelles qui défendaient les barricades n'eurent pas un meilleur sort; décimés par des décharges de mousqueterie, auxquelles ils répondaient faiblement à l'aide de leurs grossiers projectiles, peu terribles en comparaison, ils furent délogés successivement de leurs positions. Â chaque redoute qu'ils enlevaient, les vainqueurs poussaient des cris de triomphe , qui résonnaient joyeusement aux oreilles de leurs compatriotes luttant sur les hauteurs. Quand Padilla et ses vétérans apparurent sur le théâtre de l'action, ils décidèrent le sort de la journée.
Il y avait un détachement de Turcs, qui n'avaient pas épuisé leurs munitions et soutenaient contre un corps d'infanterie espagnole une lutte désespérée, dans laquelle celui-ci avait été repoussé jusqu'au bord du précipice. Mais, à l'apparition de leurs compagnons commandés par Padilla, les Castillans reprirent courage ; on vit alors Turcs et Mores, accablés par la supériorité du nombre et des armes de leurs adversaires, lâcher pied de tous côtés. Les uns, poursuivis de près par les vainqueurs, s'enfuirent par les longs sentiers qui descendaient du sommet du rocher; d'autres se jetèrent dans les maisons, se préparant à les défendre jusqu'à la der« nière extrémité. Les Espagnols escaladèrent les terrasses, d'étage en étage, au moyen des échelles dont les habitants se servaient à cet eflet , et pratiquèrent , dans les toits en planches des habitations , des ouvertures qui leur permettaient de tirer sur les rebelles. Ceux-ci , chassés de leurs lieux de refuge par des déchaînes meurtrières , se sauvèrent
ENTRÉE EN CAMPAGNE DE DON JUAN d'aUTRIGHE. 307
dans les rues ; mais ià aussi ils trouvèrent à Taffût les féroces chasseurs qui les traquaient et qui les abattirent tous sans pitié, hommes, femmes ou enfants; nul ne fut épargné. Cependant les malheureuses victimes ne moururent pas sans résistance, et Ton put voir le cadavre de plus d'un Espagnol étendu sur la terre ensangianlée, côte à côte avec celui de son ennemi.
On cite plusieurs exemples du courage désespéré que des femmes, aussi bien que des hommes, déployèrent dans cette extrémité. Une jeune fille, dont le père avait péri lors de la première attaque dirigée contre la plaine des jardins, mit le feu à sa maison, puis, tirant d'une main derrière elle ses deux petits frères et de Tautre brandissant un cimeterre , elle se précipita, dit-on, dans les rangs de Fennemi, qui les eut bientôt massacrés tous les trois. On parle encore d'un homme qui , après avoir tué sa femme et ses deux filles , sortit de sa demeure et, s'écriant : a Nous n'avons plus rien à perdre , mourons ensemble ! » s'élança comme un fou furieux au milieu des Espagnols \ Quelques-uns se frappèrent mortellement de leurs propres armes , d'autres furent volontairement égorgés par leurs compagnons , afin de devoir leur mort à des mains amies plutôt qu'à celles des chrétiens.
Environ deux mille rebelles se pressaient dans un espace découvert, non loin de la porte de la ville ; un gros détachement d'infanterie castillane s'opposait à leur fuite. Epuisés de fatigue et affaiblis par le sang qui s'échappait de leurs blessures, sans munitions, désarmés ou n'ayant que des
* Ces faits sont rapportés par Hevia, dans Hita, Guerras de Grauada, tom. II, p. 449-451.
armes endommagées, brisées, doiit ils ne pouvaient faire usage, les musulmans voulaient capituler avec leurs ennemis, dont les masses épaisses les serraient de toutes parts. Mais le cerf aux abois n'a pas de grâce à attendre des chasseurs et des chiens féroces déjà suspendus à ses flancs. Aux prières de ces infortunés on répondit par des décharges meurtrières , qui n'en laissèrent pas un seul vivant.
Plus de quatre cents Mores, femmes et enfants, étaient réunis hors des murs de Galera, et les soldats, dont ce riche butin éveillait la cupidité , voulaient épargner ces malheureuses créatures. Don Juan s'en aperçut, et, remarquant les dispositions des soldats, il leur rappela sévèrement l'impitoyable ordre du jour qu'il avait proclamé ; il leur envoya même les hallebardiers de sa garde et les cavaliers de sa suite, pour les aider dans leur horrible besogne, tandis qu'à cheval il assistait froidement à ce spectacle ; une statue de marbre n'eût pas été plus impassible, ni moins sensible aux cris d'agonie des victimes et à leurs déchirantes supplications '.
Pendant ce massacre , l'œuvre d'extermination s'accomplissait rapidement dans la ville; toutes les places, tous les enclos, qui avaient momentanément servi de lieux de refuge aux fuyards, étaient jonchés de cadavres amoncelés ; le sang coulait dans les ruisseaux, comme l'eau après une forte pluie. Les maisons brûlaient , incendiées soit par les vainqueurs, soit par les habitants, qui se jetaient désespérément dans les flammes plutôt que de tomber dans les mains de leurs ennemis. La nuit était venue, car la lutte avait duré près de
' » Los quales mataron mas de qaatrocientas mugeres y ninos... j ansi hizo matar muchos en su presencîa à los alabarderos de su guardia. • — Marmol, Rebelion de Granada, tom. II, p. 348.
ENTRÉE EN CAMPAGNE DE DON JUAN d'aUTRICHE. 309
neuf heures \ mais les ténèbres qui raccompagnent pâlissaient à la clarté de Tincendie, qui projetait à plus d'une lieue de sinistres lueurs, annonçant au loin la chute de Galera.
A la fin don Juan , se relâchant de sa première cruauté , consentit à laisser la vie aux femmes et aux enfants âgés de moins de douze ans. Ce n'était pas un sentiment d'humanité qui lui arrachait cette concession, c'étaient les murmures de ses soldats qui, se voyant enlever leur butin habituel, commençaient à exprimer leur mécontentement par des signes inquiétants ^. Cest ainsi, dit-on, qu'environ quinze cents personnes , femmes et enfants , échappèrent au massacre général de leurs compatriotes '. Le reste de la population, soldats et habitants. Turcs, Africains et Mores, fut impitoyablement égorgé. Si nous en croyons les Espagnols eux-mêmes , il ne resta pas un seul homme vivant ! On ne trouverait pas facilement, même dans l'histoire de ce siècle sanglant, un pendant à ce massacre en masse et sans exception .
* » Duro el combate, despues de entrado el lugar, desde las ocbo de la manana bas ta las cinco de la tarde. « — Hevîa, dans Hita, Ouerras d^ Granada, tom. II, p. 448.
^ « Y no pararan basta acabarlas a todas, si las quejas de los soldados, à quien se quitaba el premio de la vitoria, no le movieran; mas esto fue quando se ententio que la villa estaba ya por nosotros, y no quiso que se perdonase a varon que pasase de doce anos. « — Mannol, Rebelion de Granada, tom. II, p. 248.
' • Se cautivaron basta otras mil y quinientas personas de mugeres y ninos, porque a bombre ninguno se tomo con vida, babiendo muerto tddos sin quedar uno en este dia, y en los asaltos pasados. « — Hevia, dans Hita, Ouerras de Granaday tom. II, p. 448.
. Marmol, tout en reconnaissant qu'on ne fit pas grâce à un seul bomme, porte le nombre des femmes et des enfants sauvés à un cbiffre triple de celui que nous donnons.
Cependant, pour employer le proverbe castillan, « si rAfriqae eut sujet de pleurer « TEspagne eut peu de motifs de se réjouir ^ » Dans tout le cours de cette guerre, il n'y eut pas de succès aussi chèrement acheté que la prise de Galera. La mort frappa les officiers et les gens de qualité autant que les simples soldats. Nous avons vu Tempressement avec lequel les chevaliers espagnols étaient accourus sous rétendard de don Juan d'Autriche; ils se montrèrent aussi jaloux de se distinguer sous les yeux de leur jeune chef; on était sûr de les trouver toujours au poste du danger. Cette ambition leur coûta cher, et plus d'une noble famille de la péninsule versa des larmes amères en apprenant la prise de Galera *.
Don Juan lui-même, dit le chroniqueur, était si furieux d'avoir subi d'énormes pertes par l'opiniâtre résistance des infidèles ^, qu'il résolut de mettre immédiatement à exécution la menace qu'il avait faite de détruire la ville et de n'y pas laisser pierre sur pierre. Il fit donc brûler et raser jusqu'à terre toutes les maisons, et semer du sel sur remplace* ment qu'elles avaient occupé, comme sur un terrain maudit, où il était désormais interdit de bâtir. Un décret royal , portant cette défense , fut publié peu de temps après, et le village sans mur , dont les maisons , répandues çâ pi là ,
* fl Si Africa llora, Espana no rie. «
* Pour les détails du dernier assaut, assez contradictoires chez les différents auteurs, comparez Marmol, Rebelion de Oranada^ tom. Il, p. ^4-249 ; Mendoza, Otterra de Granada, p. 266-268 ; Yanderhanunen» Don Juan de Justria, fol. 114, 115 ; Hevia, dans Hita, Guerras de Gra* nada, tom. II, p. 429 et seq. ; Cabrera, Filipe Secundo, p. 630, 631 ; Bleda, Gronica, p. 724 ; Ferreras, Hist. d'Espagne, tom. X, p. 143, 144.
3 « Tanto le crecia la ira, pensando en el dano que aquellos hereges habian becho. « — Marmol, Rebelion de Granada ^ tom. II, p. 248.
ENTRÉE EN CAMPAGNE DE DON JUAN D*AUTRIGHE. 31i
s'élèvent au pied de la montagne , dans la plaine des jardins où campait Padilla, est tout ce qui rappelle aujourd'hui au voyageur la cité, jadis florissante et redoutable , de Galera.
Un violent orage, mêlé de pluie et de grêle, qui éclata le lendemain du jour où la ville avait été prise , causa quel^ ques retards dans l'œuvre de destruction. C'était un phénomène assez rare» à cette époque de l'année; s'il s'était produit quelques jours plus tôt, les torrents des montagnes auraient certainement inondé le camp des Espagnols et forcé ceux-ci de suspendre leurs opérations. Aussi les Castillans crurent-ils, en cette circonstance , à une intervention spéciale du ciel en leur faveur.
Un butin considérable tomba aux mains des vainqueurs, car les Mores des environs avaient choisi Galera, à cause de la force de cette place, pour y déposer ce qu'ils possédaient de plus précieux, de l'or, des perles, des joyaux, de riches étoffes. Les magasins de la ville renfermaient également, en grande quantité , du froment , de l'orge et toute espèce de provisions dont l'armée avait besoin.
 peine maître de Galera, don Juan envoya à son frère la nouvelle de la victoire. Le roi la reçut, pendant qu'il priait devant la châsse de Notre-Dame de la Guadeloupe. A l'annonce de ce succès , la cour s'abandonna à des transports de joie ; Philippe resta calme , impassible , comme il l'était d'ordinaire en apprenant le triomphe ou la défaite de ses armes. Il défendit toute espèce de réjouissances publiques et ne témoigna sa satisfaction qu'en faisant offrir des actions de grâces à Dieu et à la bienheureuse Vierge , < à laquelle, > dit le chroniqueur, < il croyait devoir attribuer spécialement la cause de ce succès, comme étant un de ceux où il y avait plus de gloire à acquérir par la paix que par
une sanglante victoire ^ » On s*étonne que, doué de sentiments aussi humains et aussi sages, Philippe n*ait pas écrit à son frère pour empêcher Tatroce massacre de ses sujets musulmans. ^
Mais, avec quelque horreur que nous regardions cette boucherie, il ne parait pas qu'elle ait terni la réputation de don Juan d'Autriche , aux yeux de ses contemporains. Nous ne saurions trop le répéter , l'Espagnol , dans cette campagne, croyait moins punir des sujets rebelles que les ennemis de la foi. Cette lutte était la dernière période de la longue guerre de délivrance, dans laquelle le Castillan avait été engagé pendant plusieurs siècles. Le monde chrétien était profondément sympathique à ce champion de la foi, le dernier des croisés , qui guerroyait dans les montagnes de Grenade , lorsque le temps des croisades en Palestine était passé. Quant aux Mores, on les regardait partout comme des infidèles et des apostats , et il y avait peu de nations chrétiennes dont le code ne punit pas de mort l'infidélité religieuse et l'apostasie. On ne traitait pas les musulmans avec plus de barbarie en les exterminant par le fer plutôt que par le feu. C'est ainsi que le massacre des habitants de Calera, loin de flétrir la gloire du vainqueur , ne fit que la rendre plus éclatante et plus populaire. Les compatriotes de don Juan, ne pensant qu'aux obstacles extraordinaires qu'il avait surmontés, le virent avec orgueil entrer dans la brillante carrière où il allait s'élever au rang des grands paladins qui illustraient leur pays. Rome salua le fils de Charles-Quint
* « Solo dar gracias à Dios y à la gloriosa yîrgen Maria, encomendandoles el Catholico Rey aquel negocio, por ser de calidad, que deseaba mas gloria de la concordia y paz, que de la vitoria sangrienta. « — Marmol, Reàelion de Granada, tom. II, p. 249.
ENTRÉE EN CAMPAGNE DE DON JUAN d'aUTRICHE. 313
comme le champion du catholicisme, et Ton décida de lui offrir le bâton de généralissime de la formidable ligue que le pape organisait en ce temps contre l'empire turc \
* « Cela faîctj par sa renommée qui voloit par le monde, tant des chrestiens que des infidelles, il fat faîct gênerai de la saincte ligue. • — * Brantôme, Œuvres, tom. I, p. 326.
Une des autorités les plus importantes pour Thistoire de la rébellion des Mores, sous le règne de Philippe II, est Diego Hurtado de Mendoza , souvent cité dans les chapitres précédents , ainsi que nos lecteurs l'auront remarqué. Cet écrivain portait un des noms les plus illustres de la Castille ; les Mendoza n'étaient pas seulement distingués par leur rang, mais encore par les rares talents qu'ils déployèrent dans les différentes fonctions , civiles ou militaires , qui leur furent confiées, ainsi que par leur brillante culture intellectuelle. Aucune des grandes familles de l'Espagne n'a autant occupé la plume des chroniqueurs et des poètes.
Mendoza était le cinquième fils du marquis de Mondejar; il naquit, en 1503, à Grenade, où son père occupait, à la suite de ses ancêtres, le poste de capitaine-général de la province. Il fut envoyé de bonne heure à Salamanque et suivit avec succès les cours de cette vénérable université. Là il écrivit ce roman célèbre, qui parut sans nom d'auteur, mais dont on ne peut, à ce qu'il semble, lui contester
plausiblement la paternité, « LazarUle de Tormès, « le premier de ces romans picaresques , qui jouent un grand rôle dans l'histoire de la littérature castillane et dont le modèle le plus achevé est dû, par une singularité remarquable, à un écrivain étranger, Lesage, l'auteur de « Gril Bios de SantiUane, »
On destinait Mendoza à FËglise ; les grandes influences dont sa famille disposait lui promettaient un rapide avancement dans cette carrière. Mais, à en juger par son roman, le jeune homme avait une autre vocation, et il obtint de son père la permission d'entrer dans l'armée et de s'enrôler sous la bannière de Charles-Quint. Il ne perdit pas dans les camps ses goûts littéraires et , dans les loisirs que lui laissaient ses campagnes, il poursuivit ses études, et surtout celle des langues anciennes, sur les bancs des principales universités d'Italie.
Mendoza, recommandé par de remarquables talents, mis en évidence par son rang élevé , ne pouvait échapper à l'œil pénétrant de Charles-Quint; l'empereur, qui non seulement appréciait son érudition, mais lui reconnaissait une grande aptitude aux affaires politiques, le nomma, en 1538, ambassadeur à Venise, ville chaque jour plus renommée dans la république des lettres , grâce aux travaux littéraires des Aides. Le jeune ambassadeur eut dès lors les plus grandes facilités de réaliser un de ses vœux les plus chers, en formant une bibliothèque; ce n'était pas une entreprise facile, à une époque où les livres et les manuscrits, enterrés dans des lieux inconnus et souvent éloignés, se payaient très cher. Le sultan, pour le remercier d'un service qu'il lui avait rendu, en rachetant un prisonnier turc de grande distinction, lui envoya une magnifique collection de manuscrits grecs, plus précieux que l'or aux yeux de celui qui les reçut ; c'est sur un de ces manuscrits que fut imprimée la première édition de Josèphe.Tout en consacrant ses heures de loisir à l'étude, Mendoza s'acquitta de sa mission avec une habileté qui justifiait parfaitement sa nomination au poste d'ambassadeur près de la rusée république. Il fut un des délégués qui représentèrent
l'empereur au concile de Trente ; il prit une ample part aux discussions du conclave et interpréta la pensée de son souverain, avec une puissance de raisonnement et une chaleureuse éloquence qui produisirent une profonde impression sur Tauditoire. L'indépendance de son langage, en cette occasion, le fit choisir pour la tâche délicate de porter devant le pape les représentations de l'empereur contre la translation du concile dans la ville de Bologne ; il s'en acquitta avec une hardiesse à laquelle le pontife n'était pas habitué, et qui, si elle ne put briser l'obstination de Paul III, influa du moins sur l'esprit de son successeur.
Mendoza, parait-il, on ne sait pour quel motif, ne plut pas autant à Philippe II qu'à Charles-Quint; peut-être était-il trop altier pour se plier à cette servile déférence que le roi exigeait de tous ceux qui l'approchaient, des plus grands comme des plus petits. Enfin, en 1568 , une faute qu'il commit lui attira à juste titre la disgrâce de son maîtte ; il se querella avec un autre courtisan dans le palais ; cette scène scandaleuse, que nous avons rapportée plus haut, se passa au moment même où le prince des Asturies , don Carlos , rendait le dernier soupir. Les deux coupables, d'abord emprisonnés, furent bannis de Madrid. Mendoza, à cette époque âgé de soixantecinq ans , se retira à Grenade , sa ville natale ; mais il avait trop longtemps vécu dans les cours , pour pouvoir habiter sans regret la province. Il fit donc de nombreuses tentatives pour désarmer la colère du roi et obtenir quelque adoucissement à sa sentence ; ses efforts , comme on le devine , furent inutiles , et l'illustre exilé finit par prendre le sage parti de se soumettre à son sort et de chercher des consolations dans la société de ses livres, fidèles amis dont il apprécia parfaitement le mérite, à l'heure de l'adversité. Il s'appliqua à l'étude de la langue arabe, qu'il était naturellement porté à apprendre par son séjour dans une cité pleine de monuments créés par le génie des Arabes. Il charmait également ses loisirs en composant des vers, et ses écrits, ainsi que ceux de Boscan et de Garcilasso de la Vega , naturalisèrent en Castille ces formes plus raffinées de la
versification italienne , qui marquèrent une époque importante de la littérature nationale.
Mais le grand ouvrage auquel il se consacra fut l'histoire de l'insurrection des Mores ; on peut dire qu'il vit se dérouler sous ses yeux ces événements , qui se produisirent pendant son séjour à Grenade. Il lui était d'autant plus facile de s'acquitter de cette tâche, qu'il était proche parent du capitaine-général, qui connaissait personnellement tous les personnages placés à la tête des affaires. Ses travaux eurent pour résultat un ouvrage d'une valeur inestimable, malgré son peu d'étendue; c'est moins un récit des faits qu'un commentaire sur l'histoire même de la rébellion. L'auteur recherche les causes des événements ; il introduit le lecteur dans le cabinet de Madrid, l'initie aux intrigues des différentes factions à la cour et dans les camps, lui expose la politique du gouvernement et les plans de campagne ; enfin il le fait pfénétrer dans l'intérieur de la machine, si soigneusement caché aux yeux du vulgaire , et lui en fait voir les rouages cachés.
L'auteur, qui a eu accès à des sources secrètes d'informations, montre une indépendance d'esprit qui augmente encore la valeur de son œuvre. Dans un pays où peu de gens osaient penser par euxmêmes, Mendoza non seulement pensait, mais exprimait franchement sa pensée. La preuve en est la mordante critique qu'il fait de la conduite du gouvernement et la sincérité avec laquelle il se hasarde parfois à exposer les griefs des Mores. On comprend que cette indépendance, de l'historien ne pouvait plaire au gouvernement, et c'est peut-être la raison pour laquelle ce livre ne fut publié qu'après le règne de Philippe II, lorsque l'auteur était déjà mort depuis plusieurs années.
L'ouvrage de Mendoza n'est pas moins remarquable , à un point de vue purement littéraire ; le génie de l'antiquité classique a inspiré ces pages, où l'on chercherait vainement le ton frivole et léger des chroniqueurs castillans. On prétend généralement que Mendoza s'appliqua à former son style sur celui de Salluste, mais nous sommes
plutôt de l'avis de notre ami, M. Ticknor, qui, dans son ouvrage sur la littérature espagnole, exprime l'opinion que cet historien, dont il fait une critique lumineuse, a suivi Tacite, aussi bien que Salluste. En effet, quelques-uns des passages les plus connus de notre auteur sont évidemment imités du premier de ces écrivains, que l'Espagnol nous rappelle sans cesse par la concision singulière et l'énergie de son style, par la manière dont il trace un portrait d'un seul coup de pinceau et par la liberté avec laquelle il juge les principaux personnages du drame, dans un langage empreint d'une sagesse pratique que Mendoza devait à une longue habitude des affaires publiques. On retrouve aussi dans cet ouvrage les défauts de ces qualités, la rudesse et la contrainte, un fréquent usage de l'ellipse, contraire à l'esprit de la langue, et surtout une obscurité qui provient d'une concision forcée. L'auteur, en outre, se complaît souvent mal à propos dans un étalage d'érudition , qui, s'il intéresse le savant , vient rompre sans utilité le û\ du récit. Mais, malgré tous ses ^ défauts , cet ouvrage est une production remarquable pour ce temps et, paraissant au milieu du règne de la littérature romantique de TEspagne, il nous cause la même surprise que ressentirait le voyageur qui apercevrait un temple dorien parmi les monuments dus à la bizarre architecture de la Chine ou de l'Hindoustan.
Peu de temps après avoir achevé son histoire » Mendoza obtint la permission de se rendre à Madrid, non pour y demeurer, mais pour mettre ordre à quelques affaires personnelles. A peine arrivé dans la capitale, il fut atteint d'une maladie mortelle, qui l'emporta, au mois •d'avril 1575, dans sa soixante- treizième année. 11 avait donné depuis quelque temps sa riche collection de livres et de manuscrits à son impitoyable maître, qui, conformément à ses désirs, la fit déposer à l'Escurial, où elle forme encore une intéressante partie d'une bibliothèque dont on a beaucoup parlé et qu'en réalité l'on connaît si peu.
La notice la plus étendue, écrite, à notre connaissance, sur la vie de Mendoza , est celle que Ton attribue à Inigo Lopez de Avila et
qui précède Tédition de • Xa Guerra de Crranada, » publié à Valence en 1776. Mais les compatriotes de cet auteur se sont toujours empressés d'honorer la mémoire d'un écrivain qui, par ses brillants succès comme homme d'Ëtat, diplomate, romancier, poète, historien, a montré un génie fécond, varié, et a conquis une réputation qu'aucune autre n'a éclipsée, dans la littérature de l'Espagne.