‹ Histoire du règne de Philippe II (volume 2)Chapitre 10 sur 21 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Opérations de Los Vdez. — Conspiration contre AbeikHumeya. — Assassinat du roi des rebelles. — Élection d'Aben-Aboo. — Énergique poursuite de la guerre. — Combats furieux dans la Vega. — Impétuosité de don Juan. -» Surprise de Guejar.

Pendant que se passaient les événements rapportés dans le chapitre précédent, le marquis de Los Vêlez s'était arrêté, avec des forces considérables, au pied des Alpujarras, à Adra , port sur la Méditerranée. L'espoir de ravitailler facilement son armée par mer l'avait surtout engagé à choisir cette position ; mais il fut déçu dans son attente. Avant la fin du mois de juin, il avait déjà fallu diminuer les rations des soldats, et le mal grandit de jour en jour. Les troupes, composées principalement des recrues inexpérimentées de l'Andalousie, étaient animées de cet esprit d'indépendance et même de désordre , qui est propre à une milice indisciplinée. Ce s'est pas que les Espagnols fussent dépourvus de courage, mais ces hommes qui avaient intrépidement affronté les dangers de la campagne ne résistaient

pas aax tortures de la faim , et ils désertaient en foule les drapeaux.

Le manque de vivres était dû à plusieurs causes, dontJa principale était probablement la négligence du conseil de guerre ; plusieurs membres de ce corps étaient les ennemis de Los Yelez et voyaient sans déplaisir sa situation critique.

Il était nécessaire de prendre sur-le-champ des mesures vigoureuses ; sinon le marquis allait évidemment se trouver bientôt sans armée. Le roi fit donner à Requesens, dont Fescadre stationnait dans le port de Yelez Malaga, Tordre de ravitailler les troupes ; celles-ci reçurent en même temps des renforts principalement fournis, comme auparavant, par la milice andalouse. Elles se grossirent plus utilement encore des vétérans que le grand-commandeur avait ramenés d'Italie. Alors, approvisionné pour plus d'une semaine, Los Yelez, à la tète de douze mille hommes, partit, le 26 juillet, et entra aussitôt dans les Alpujarras. Le conseil lui avait recommandé de s'établir à Ugijar, place qui, par sa position centrale , lui permettait de surveiller les mouvements d'Aben-Humeya jet de se porter sur tous les points où il serait nécessaire d'agir.

Le général défit sans peine un corps de cinq à six mille hommes, qui devaient lui défendre l'entrée de la région des montagnes; il s'avança ensuite rapidement et, en atteignant les hauteurs situées au delà d'Ugijar , qu'il avait déjà occupé , il se trouva en présence de l'élite de l'armée musulmane qui l'attendait, commandée par Aben-Humeya lui* même.

Par leur caractère, leur personne et leur costume, les deux chefs pouvaient être regardés comme des types assez fidèles de la chevalerie chez les Européens et chez les

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Arabes. Le marquis » revêtu d'une armure complète, de couleur sombre et monté sur un lourd cheval de guerre, également recouvert d'une armure , brandissait une lance . courte et grosse , plus semblable à un épieu , en menant ses soldats au combat, prêt lui-même à se jeter au fort de la mêlée ^ ; il était l'emblème de la force brutale. D'un autre côté, Aben-Humeya, conduisant gracieusement son rapide genêt andalou, blanc comme la neige, et portant un léger manteau de cramoisi flottant sur ses épaules, et un turban roulé autour de la tête *, évoquait , au lieu de l'idée de la force , celles tout opposées, de l'agilité et de l'adresse, qualités distinctives des fils de l'Orient.

Galopant sur le front de son armée, le prince more exhorta ses partisans à ne pas craindre le nom de Los Yelez ; à l'heure du danger. Dieu secourrait ses enfants, et d'ailleurs il valait mieux pour eux de mourir en braves sur le champ de bataille que de vivre déshonorés '. En dépit de ce langage magnanime, Aben-Humeya était loin de désirer une rencontre en rase campagne avec l'ennemi; il eût par là méconnu l'esprit et les règles de sa tactique , qui lui conseillait une guerre de guérillas y féconde en sorties et en surprises, dans lesquelles, cherchant un point vulnérable,

^ • Armado de unas annas negras de la color del acero, y una celada en la cabeza lleua de plumages, y nna gruesa lanza en la mano mas recia que larga. « — Marmol, Bebelion de Granada, tom. II, p. 183.

* » Andaba Aben Umeya yîstoso delante de todos en un caballp blanco oon una aljuba de grana vestîda, j un turbante Turquesco en la cabeza. « — Ibid.^ p. 134.

' » No temiesen el vano nombre del Marques de los Vêlez, porque en los majores trabajos acudia Bios a los suyos; y quando les faltase, no les podria faltar una honrosa muerte con las armas en las manos, que les estaba mejor que vivir deshonrados. • — Ibid,, p. 134.

il pouvait porter son coup et se retirer précipitamment dans les montagnes.

Cependant les rebelles, malgré leur grande infériorité numérique , se comportèrent courageusement, et la victoire fut chaudement disputée, jusqu'au moment où un corps de cavalerie andalouse, faisant un détour sous la protection d'un terrain montant, tomba à Timproviste sur Tarrière-garde des Mores et y jeta le désordre. En même temps, le marquis attaquait vigoureusement de front les rebelles, qui plièrent et bientôt reculèrent de tous côtés. Aben-Humeya , i^oyant que la bataille était perdue, lâcha la bride à son ardent genêt, qui l'eut bientôt porté au loin ; vivement poursuivi , il distança les Espagnols. Arrivé au devant la Sierra Nevada, il mit pied à terre et, coupant, les jarrets du généreux animal , il s'enfonça dans les profondeurs des montagnes, qui s'ouvrirent de nouveau pour le recevoir ^ Il n'y resta pas longtemps avant d'être rejoint par ses partisans, et il eut à peine réuni des forces su£Ssantes, qu'il reparut sur les lisières orientales de la sierra^ d'où il descendit, comme l'aigle fondant sur sa proie, dans les plaines basses, traversant la riche vallée du Rio de Almanzora et portant le fer et le feu jusque sur les frontières du royaume de Murcie. Il se vengea de Los Vêlez en tombant sur la ville de Las Cuevas, qui appartenait au marquis, en brûlant les habitations et en ravageant les terres de ce seigneur, enfin en poussant ses vassaux mores à la révolte *.

^ *• Y apeandose delcaballo, le hizo desjarretar» y se embreno en las sierras. * — Marmol, Rebelion de Granada, loc. cit.

Hita célèbre la fuite du » petit roi • des Alpajarras dans une de ses ballades. — Gnerras de Granada, tom. II, p. 310.

* Mendoza, Guerra de Granada, p. 209. — Marmol, Rebelion de

Pendaotce temps» le général espagnol, au lieu de poursuivre sa victoire, restait oisif dans les murs de Calahorra ; il avait écrit de là au conseil, le priant d^établir des magasins de vivres pour la subsistance de son armée; malheureusement pour lui, on n'en avait rien fait et, ayaot échoué dans ses tentatives pour se ravitailler, il se trouva bientôt dans la même situation qu'à Âdra. Les soldats, tourmentés par la famine, peu payés par leur solde et moins encore par le pillage, montrèrent d'abord leur mécontentement , puis se mutinèrent et en6n désertèrent en foule. En vain l'irascible vieillard exhala sa fureur en des menaces et des imprécations; son arrogance l'avait fait haïr des Espagnols plus même qu'il n'en était redouté ; on les voyait partir, non pas elandestinement et de nuit, mais en plein jour et par compagnies entières, l'arquebuse sur l'épaule et la mèche allumée ^ Don Diego Fajardo, fils du marquis, ayant voulu les arrêter, un de ces mutins, plus audacieux que les autres, lui logea une balle dans le corps. Bientôt la belle armée avec laquelle Los Yelez était entré si fièrement dans les Alpujarras, fut réduite à moins de trois mille .lommes, parmi lesquels étaient les vétérans d'Italie, qui refusèrent de souiller leurs lauriers bien mérités, en abandonnant aussi lâchement leur chef.

Le conseil de guerre se plaignit hautement au roi de la fatale inaction du marquis et de sa négligence à poursuivre les avantages qu'il avait remportés. Los Yelez répondit avec

Granada^ tom. II, p. 150. — Hita, Otterras de Qranada, tom. II, p. 233.

* « I tan adelante paso la desorden, que se juntaron quatrocientos arcabaceros, i con las mechas en las serpentinas salieron a vista del campo. « — -Mendoza, Chierrade Granada, p. 195.

colère, ea rejetant la faute de tout sur ce conseil, qui ne lui avait pas envoyé les approvisionnements dont il avait besoin pour pouvoir agir. Philippe, justement alarmé à la vue de Tétat critique des affaires, ordonna au marquis de Mondejar de se rendre à la cour, afin de conférer avec lui sur la situation du pays. C'était le motif avoué qui expliquait le rappel de ce seigneur ; mais, en réalité, il est probable que le monarque, instruit des tendances du marquis vers une politique pacifique, et de son inimitié personnelle contre Los Yelez, jugea qu'il était préférable de Texclure de toute participation à la conduite de la guerre ; c'est ce qu'il fit en le condamnant à un exil honorable; il le nomma d*abord vice-roi de Valence et plus tard l'éleva k la viceroyauté, plus importante, de Naples. Depuis cette époque, le nom de Mondejar ne retentit plus sur le théâtre de la guerre des Mores*

Le marquis ne gagna pas la faveur à laquelle il avait droit par son mérite. Il possédait, parait-il, quelques-unes des meilleures qualités d'un bon capitaine ; hardi dans l'action, il était circonspect dans le conseil ; lent à former des plans judicieux, il les exécutait avec une persévérance singulière. Il connaissait bien le pays où avait éclaté l'insurrection et comprenait parfaitement le caractère de ses habitants. Chose bien plus rare, il se montrait indulgent pour les excès dans lesquels ceux-ci avaient été jetés par de longues* années d'une insolente oppression. Son humanité, d'accord avec ses vues politiques, lui donnait, pour réduire les musulmans, plus de confiance dans des mesures conciliatrices que

* Mendoza Guerra de Granada, p. 198 et seq. — Marmol, Rebelion de GrafMda, tom. II,p. Ié6.

dans la terreur ; nous avons vu jusqu'à quel point il avait réussi à soumettre les rebelles ; on ne peut douter que ses efforts n'eussent été couronnés d'un succès complet, s'il avait été convenablement soutenu par ceux qui partageaient avec lui la direction des afTaires. Malheureusement, les deux personnages les plus importants parmi ceux-ci, le président Deza et Los Vêlez étaient des fanatiques implacables, d'un esprit étroit, qui, loin de ressentir aucune pitié pour les Mores, les proscrivaient en masse comme « les ennemis de Dieu. » Ces sentiments furent adoptés par le gouvernement, et Philippe, qui jugeait avec raison que le marquis deMondejar entraverait la poursuite vigoureuse de la guerre, l'éloigna du pays; cependant, si ce seigneur fut exclu de la conduite des opérations militaires, ou peut considérer que le roi reconnut d'une manière éclatante son mérite, en lui conflant le poste le plus considérable que la couronne pût accorder.

Avant le départ du marquis, Philippe avait transféré sa cour à Cordoue, dans le but de communiquer plus facilement avec les dépositaires de sa puissance placés sur le théâtre des événements; il espérait aussi que sa présence dans le voisinage de l'armée aurait pour effet de contenir l'esprit séditieux des soldats et de les animer de sentiments plus vifs de patriotisme et de fidélité. En agissant ainsi , il croyait suivre l'exemple de ses glorieux ancêtres, Ferdinand et Isabelle, qui, pendant la guerre de Grenade, transféraient habituellement leur cour dans l'une des capitales du midi de l'Espagne ; il ne jugea toutefois pas nécessaire de conduire, comme eux, en personne les armées et de partager les fatigues de la campagne.

Le 19 octobre, Philippe publia un édit, par lequel il

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proclamait sa résolution de poursuivre énergiquement les hostilités. Cet édit ordonnait que ceux des Mores auxquels il avait été permis jusque-là de rester à Grenade, fussent éloignés de la capitale, afin qu'il ne leur fût plus possible de communiquer avec leurs frères dans les montagnes. Il annonçait, en outre, que désormais on ferait une guerre « à feu et à sang, ^ » c'est à dire que Ton traiterait les rebelles sans aucune pitié. C'était la première fois que le monarque faisait cette féroce déclaration. Afln de ranimer le zèle de la milice des villes, on lui donnait la paie plus élevée des volontaires italiens et, pour soulager les villes elles-mêmes, le gouvernement s'engageait à supporter la plus grande partie des frais. Avant la publication de cette ordonnance, le roi avait reçu la nouvelle d'un événement auquel ni chrétiens ni musulmans ne s'étaient attendus, la mort d'Âben-Humeya, assassiné par des individus mêmes de sa suite.

L*e prince more, après avoir dévasté les frontières du rojaume de Murcie, avait mis le siège devant deux ou trois places fortes situées près de là. Ces tentatives, on pouvait le prévoir, échouèrent parce qu'il manquait d'artillerie. Déçu dans son espoir, Aben-Humeya ramena son armée dans les Alpujarras et fixa son quartier-général dans l'ancien palais moresque de Lanjaron, sur le flanc de la montagne qui domine la belle vallée de Lecrin. Là, l'inaction de Los Yelez permit au jeune roi de se livrer aux plaisirs sensuels qui charmaient les loisirs des princes orientaux, dans les intervalles de la guerre. Son harem était peuplé d'autant de femmes que celui du plus riche satrape de l'Orient. Si cette

* «Que se publicase la guerra âfuego y a sangre. « — Marmol, Rebelion de Oranada, tom. II, p. 160.

conduite semblait étrange aux Mores qui, depuis leur apparente conversion au christianisme^ avaient renoncé à la poly* gamie, elle pouvait passer aux yeux des musulmans , pour une preuve concluante de Forthodoxie de leur souverain.

Depuis Tavénement d'Aben-Humeya au trône, sa popularité n'avait fait que décliner. Sa beauté, ses manières gracieuses, son esprit chevaleresque et son dévouement à la cause qu'il défendait, lui avaient gagné rapidement Taflection de ses sujets, mais une élévation trop soudaine avait eu malheureusement sur lui reifet qu'elle produit d'ordinaire sur des caractères faibles, qui n'ont pour se guider ni des principes fixes ni un but élevé. En possession du pouvoir, il l'exerça tyranoiquement ^; ses actes arbitraires lui créèrent des ennemis, d'autant plus dangereux qu'ils se cachaient. La conscience des fautes qu'il avait commises le rendit soupçonneux ; il s'entoura d'une garde du corps de quatre cents hommes ; il en logea seize cents autres dans son palais, dont il fit, dit-on, défendre les principales avenues par des barricades *. Il affectait une tendresse particulière pour ceux qu'il soupçonnait ; il les attirait auprès de lui, les accablait de faveurs et, lorsqu'il les avait endormis par des semblants de confiance, il les frappait du coup fatal '. On assure que, sous son règne si court , il n'y eut pas moins de trois cent

* • Vivia ya con estado de Rei, pero con arbitrio de tirano. " — Mendoza, Gîterra de Granada, p. 209.

' « Teniendo barreadas las calles del ingar de manera, qne nadie pudiese entrar en él sin ser vîsto o sentido. « — Marmol, Rebelion de Oranada^ tom. II, p. 163.

' Mendoza, Guerra de Granada, p. 210.

Tel est le portrait, ressemblant à celui de Tibère, que trace un ennemi, qui d'ailleurs , on peut l'ajouter , surpasse tous les chroniqueurs de son temps par la largeur de ses vues et par la connaissance des caractères.

cinquante personnes sacrifiées à sa jalousie ou à ses vengeances ^

Il y avait, parmi les officiers du roi, un certain Diego Âlguazil, uni par les liens du sang à une belle musulmane, avec laquelle il vivait, dit-on, dans une intimité que ne légitimaient pas leurs rapports de parenté. Comme l'imprudent parlait un jour de cette femme k Aben-Humeya, avec l'enthousiasme d'un amant , il enflamma tellement la curiosité du prince que celui-ci voulut la voir. Outre ses charmes personnels, la belle Zahara possédait plusieurs talents qui ajoutaient encore à ses attraits ; elle avait une voix mélodieuse, qu'elle accompagnait d'une manière ravissante en touchant de la lyre, et s'abandonnait en dansant à tous les mouvements tendres et voluptueux, familiers aux beautés andalouses, à l'œil noir ^ Conduite devant le roi, elle s'ingénia à lui plaire , car, malgré l'attachement qu'elle éprouvait , à ce qu'il semble, pour son parent, l'ambitieuse coquette eût aimé de captiver un royal amant. Elle réussit parfaitement à séduire le prince, qui pria Âlguazil de lui abandonner sa

* * Los cuales pasarondetrescientos cincuenta, segun yo he sido informado de varios Moriscos que seguian sus banderas; j de tal manera procedia el reyecillo, que yiuo a ser odiosisimo à los sujos por sus crueldades. • — Hita, Gtierrasde Granada^ tom. H, p. 303.

^ » Que no la haj mas hermoKi en toda la Andalucia :

blanca es y colorada, como la rosa oias fina ; Tane, danza, canta â estremo, que es un encanto el oirla ; es moza, bella j graciosa

nadie vio tal en su vida. « ^^Ibid,^ tom. 11^ p. 324.

Le pinceau sévère de Mendoza ne dédaigne pas de peindre, sous des

couleurs aussi vives, la belle musulmane. — Chierra de Granada, p. 213.

maîtresse. Mais le More était trop amoureux ; ni les menaces ni les promesses les plus magnifiques ne purent le faire consentir à ce qu'on lui demandait. Alors le téméraire Aben- Humeya, ne prenant conseil que de sa passion, fit enlever de force Zahara , qui en était peut-être assez satisfaite, et l'enferma dans son harem. Il se fit ainsi d'Âlguazil un ennemi mortel.

Le roi ne plut pas longtemps à sa nouvelle maîtresse, qui , issue d'une antique famille de Grenade ^ , avait espéré s'asseoir sur le trône du monarque more ; l'amour d'Âben- Humeya ne put le subjuguer au point de le faire céder à ces exigences, et Zahara, indignée de se voir rabaissée au rang obscur des captives du sérail, n'aspira plus qu'à la vengeance; elle parvint à communiquer avec son parent, et tous deux tfamèrent un plan pour mettre à exécution leurs projets meurtriers.

Le corps le plus important qui faisait partie de l'armée musulmane, était celui des mercenaires turcs; ces soldats, farouches et turbulents, faisaient chèrement payer leurs services au prince more. Un gros détachement de ces troupes campait aux environs d'Orgiba, sous le commandement d'Âben-Âboo, proche parent du roi, à qui il avait autrefois, comme on l'a vu, sauvé la vie, en se soumettant aux plus cruelles tortures pjjitôt que de révéler sa retraite. Aben- Humeya envoya un message à ce chef pour l'inviter à employer les Turcs dans une certaine expédition, qui devait servir à les occuper, en même temps qu'à assouvir leur cupidité.

* « Muger igualmente hennosa i de linage. « — Mendoza, Guerra de Granada, p. 213.

Zahara, informée du jour où le courrier partirait, prévint Alguazil, qui fit épier et assassiner celui-ci, et s'empara des dépêches qu'il portait. Il fit ensuite fabriquer une lettre adressée à Aben-Aboo et revêtue, en apparence, de la signature royale , contrefaite par son neveu , secrétaire d'Aben- Humeya, qui avait eu récemment à se plaindre de son maitre. Il était dit, dans cette lettre, que Tinsubordination des Turcs les avait rendus dangereux pour l'État et qu'il fallait les éloigner au plus tôt, n'importe comment. Il était donc ordonné à leur chef de les diriger sur Mecina , aux confins de la Sierra Nevada , où Diego Alguazil le rejoindrait, avec un corps de troupes, pour l'aider dans l'exécution du plan royal. On faisait entendre que le meilleur moyen de se débarrasser des Turcs était de les empoisonner.

Cette lettre fut portée par un courrier, qu'AIguazil suivit de près avec une centaine de soldats ; le rusé conspirateur voulait se présenter devant Aben-Aboo, sans lui laisser le temps de la réflexion.

LWicier more trouva ce chef dans un état de perplexité et de consternation difficile à décrire. Alguazil lui dit qu'il était venu le voir à cause de certains ordres qu'il avait reçus du roi et qui étaient si atroces qu'il ne pouvait y obéir. Aben-Aboo était tout aussi peu disposé à accepter l'horrible mission dont on le chargeait. Il n'avait pas de soupçons sur l'origine de la lettre. Hussein , le commandant des mercenaires, venant à passer en ce moment près de là, ils l'appelèrent et lui montrèrent les dépêches; le Turc furieux voulut que l'on en donnât communication à quelques-uns de ses compagnons; ces officiers manifestèrent la plus vive indignation, en apprenant que le roi trahissait aussi odieusement ceux qui étaient venus le servir, au péril de leur vie; ils

demandèrent tout d'une voix, non sa déposition, mais sa mort. Diego Âlguazil vit que sa ruse avait bien réussi; il attisa adroitement la flamme et déclara qu'il partageait le profond ressentiment des mercenaires. On convint enfin de tuer le tyran et d'offrir la couronne à Âben-Âboo.

Ce chef jouissait d'une grande réputation de sagacité et de prudence; différent à cet égard d'Aben-Humeya, il paraissait constamment maitre de ses passions et, loin d'être possédé d'une ambition déréglée, il avait toujours été fidèle * à son devoir. Mais la tentation à laquelle sa vertu était soumise en ce moment était trop forle pour qu'elle y pût résister. Peut-être pensait-il que, le trône allant être vacant, le descendant des Omeyas y avait plus de droits que tout autre. De quelque sophisme qu'il se payât , il savait que ceux qui lui promettaient le trône avaient le pouvoir de tenir leur promesse. Il accepta donc la couronne, mais à la condition toutefois qu'endéans les trois mois, le dey d'Alger, en sa qualité de représentant du sultan, confirmerait son élection.

Leurs dispositions terminées, les conspirateurs ne perdirent pas de temps pour mettre leurs projets à exécution ; ils partirent sur l'heure , dans la soirée du 3 octobre , pour Lanjaron, avec une troupe de quatre cents hommes, moitié Turcs moitié Mores. Ils atteignirent vers minuit cette localité. Diego Alguazil et les capitaines qui l'accompagnaient étaient si bien placés , aux yeux de tous , dans la confiance du prince , que nul n'essaya de s'opposer à leur entrée dans la ville, et, quoique le roi se fût retiré dans ses appartements pour se reposer, la garde ne fit aucune difficulté pour les laisser pénétrer dans le palais. Se dirigeant vers la chambre royale, ils en trouvèrent les portes fermées, mais ils eurent

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bientôt forcé le passage. Pas un bras ne se leva, pas un cri ne fut poussé pour la défense de l'infortuné \

Aben-Humeya , réveillé en sursaut par le bruit, voulut sauter hors du lit , mais la perfide Zahara le tint fortement serré dans ses bras , jusqu'au moment où Diego Alguazil et quelques-uns des conspirateurs, se précipitant dans la chambre, s'emparèrent de ses armes et les lièrent ensemble au moyen d'un voile moresque ^ Le prince, d'ailleurs, paralysé par la surprise , n'était guère en état de faire aucune résistance.

Le commandant turc lui montra alors la lettre. Aben- Humeya reconnut l'écriture de son secrétaire, mais il nia avoir jamais dicté une pareille pièce et affirma que la signar ture dont elle était revêtue n'était pas la sienne. On ne sait pas quelle impression produisirent ces déclarations; mais les conspirateurs avaient déjà trop fait pour pouvoir espérer qu'on leur pardonnerait; reculer était se condamner à la mort; ils devaient tuer le roi ou se sacrifier eux-mêmes. En vain Aben-Humeya protesta de son innocence , en vain il offrit de se soumettre à la décision du sultan, du dey d'Alger ou de tout arbitre capable de juger la question. Les conspirateurs le poussèrent dans un appartement voisin, sans écouter ses protestations. Le malheureux jeune homme comprit que son heure était venue , qu'il ne devait compter sur l'intervention ni d'un ami ni d'un serviteur pour le soustraire à son sort. Dès lors, il changea de ton et prit une attitude plus convenable à son rang. « Us se trompent, » dîi-îl, a ceux qui me croient un sectateur de Mahomet. Je

' » Niaguno huvo que tamase las armas , si bolvîese de palabra por él, « -- Mendoza, Ouerra de Qranada^ p. 217.

^ " Ataronle las manos con un almaizar. « — Ihid,^ p. 218.

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meurs, ainsi que j*ai Yécu, dans la foi catholique. J'ai accepté le commandement des rebelles pour pou^ir mieux me venger sur les Espagnols des humiliations sans nombre dont j*ai eu à souffrir, ainsi que ma famille. J'en ai tiré une vengeance complète, et je suis prêt à mourir. Je ne vous porte pas envie, > ajouta-t-il, en se tournant vers Aben-Âboo, son futur successeur; c vous me suivrez bientôt. » Il se passa ensuite lui-même autour du cou la corde avec laquelle il allait être étranglé, arrangea ses vêtements et, se couvrant le visage avec son manteau , il se soumit docilement à ses bourreaux ^

Son cadavre fut jeté dans un égout voisin, aussi brutalement que si c'eût été celui d'un chien ; il y resta jusqu'au jour où don Juan , informé qu'Aben-Humeya était mort en chrétien , fit transporter ses restes à Guadix , pour y être enterrés avec le cérémonial des obsèques chrétiennes *.

On ne doit pas être surpris de la fin déplorable de ce prince. L'insouciance avec laquelle il se débarrassa de tous ceux qui l'empêchaient de s'abandonner à seâ passions l'entoura d'ennemis, dangereux surtout dans un pays où le climat échauffe le sang et où le désir de la vengeance est prompt à s'éveiller dans les cœurs. Au commencement de

* » El mismo se dio la buelta como le hicîesen menos mal; concerto la ropa, cubriose el rostro. » — Meiidoza, Onerra de Granada, p. 219.

* Les historiens sont moins en désaccord qu'il ne leur arrive habituellement, dans leur récit de l'assassinat d'Aben-Humeya et des circoustanoes dont ce meurtre fut entouré. Ces circonstances ont une certaine teinte orientale, qui sert à leur donner quelque probabilité, si l'on considère le temps et le pays où elles se produisirent. — Parmi les différentes autorités en prose et en vers, voy. Marmol, Eebelion de Granada^ tom. II, p. 162-169; Mendoza, Guerra de Granada, p. 212-220; Eufo, La Austriada, cantos XIII, XIV ; Hita, Gnerraa de Granada^ tom. II, p. 337 et seq. ; Vanderhanimen, Don Juan de Âustria^ fol. 103-105.

son règne, ses brillantes qualités lui gagnèrent une popularité, qui toutefois ne se convertit pas en une afiTection réelle et qui disparut entièrement, lorsque les difficultés de sa situation eurent fait ressortir plus complètement ses défauts; lorsqu'il fut prouvé qu'il ne possédait ni les talents militaires qui assurent le succès sur le champ de bataille, ni les vertus morales qui commandent le respect et Tobéissance.

Son successeur, Aben-Âboo, était un homme d'un tout autre caractère; loin de s'adonner, comme Aben-Humeya, à des plaisirs frivoles et licencieux , il était sans reproche dans sa vie privée. Beaucoup plus âgé que son prédécesseur, s'il n'avait pas la fougueuse ardeur et la brillante témérité qui distinguaient celui-ci, il se faisait remarquer par une extrême prudence dans le conseil et par une rare bravoure dans l'exécution. Tous avaient confiance dans son intégrité» tandis que la dignité et la gravité de son maintien s'unissaient aux qualités plus solides de son esprit pour le faire respecter par le peuple ^ Ce n'est qu'à l'époque où le pouvoir suprême lui fut offert , que l'éclat de sa réputation fut terni par un crime, sa complicité dans la conspiration tramée coùtre son souverain. Mais si, comme on le dit, il fut la dupe du rusé Alguazil, il pouvait, jusqu'à un certain point, invoquer l'excuse de la légitime défense, car peut-être il

* I» Con la reputacion de valiente i hombre del campo, con la afabilidad, gravedad, autoridad de la presencia, fae bien qidsto, respetado, obedecido, tenido como Rei generalmente de todos. * — Mendoza, Gmrra de GranadUi p. 224.

C'était le peindre en beau. Miniana feit un portrait tout différent; il représente Aben-Aboo comme « audaz, perfido, suspicaz, y de pésimas costumbres. * {Historia de Espana, p. 378). Heureusement pour le prince more, le premier de ces historiens, son contemporain, doit être regardé comme la meilleure autorité.

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croyait que, sHl refusait son aide à Abeo-Humeya» pour exécuter les projets sanguinaires du tyran envers les Turcs, celuici ne laisserait pas vivre longtemps un homme qui possédait un secret aussi terrible. Dans tous les cas, le rôle qu'Aben- Aboo avait joué dans la conspiration ne parait pas avoir déplu aux Mores, qui, fatigués du despotisme sous lequel ils avaient vécu , saluèrent par des cris enthousiastes Favénement de leur nouveau roi; plusieurs villes, qui jusque-là n'avaient pris aucune part à la lutte , envoyèrent alors leur adhésion au prince, qui bientôt régna sur un territoire plus étendu que celui où son prédécesseur avait fait reconnaître son autorité.

L'élection d'Aben-Aboo ne tarda pas d*être confirmée par le dey d'Alger, et le successeur d'Aben-Humeya , prenant le nom royal de Muley Abdallah Mohammed, se fit couronner roi de Grenade avec le cérémonial ordinaire. Il se montra, en cette occasion , tenant dans la main droite une bannière portant cette devise : « Je ne pouvais désirer davantage ni me contenter de moins ^ » Cette inscription peut faire supposer qu'Aben-Aboo était dévoré d'une ambition que Ton n'avait pas encore soupçonnée chez lui.

Le roi des rebelles ne s'endormit pas, comme son prédécesseur, dans une mollesse efféminée; il s'occupa de différentes réformes importantes ; il donna particulièrement une nouvelle organisation à t'armée et fit venir de la côte de Barbarie une grande quantité d'armes et de munitions. Il résolut de ne pas laisser à ses soldats le temps de se mutiner,

* • No pude desear mas, ni content arme con menos. * — Marmol , Rebelkn de Qranada, tom. II, p. 168.

Voy. aussi, pour le compte rendu de cette cérémonie guerrière, Mendoza, Guerra de Orenadat p. 222,

mais de les employer sur-le-champ à une expédition. II se proposa d'abord de s'emparer d'Orgiba , place forte qui commandait la route de Grenade et qui maintenait les communications entre cette capitale et les points plus éloi** gnés du pays.

Aben-Aboo fit ses préparatifs avec une telle célérité, que» le 26 octobre, peu de semaines après la mort d'Âben* Hnmeya, il put entrer en campagne, à la tête d'une armée bien équipée, de pins de dix mille hommes, en partie mercenaires turcs, en partie soldats indigènes. Se dirigeant à marches forcées sur Orgiba, il arriva bientôt devant cette place et y mit le siège ; il poussa si vigoureusement les opé* rations qu'au bout de quelques jours il décida de donner un assaut. Quatre fois il ramena ses troupes au combat, mais, quoiqu'il eût réussi la dernière fois à s'élancer sur les remparts , avec un petit nombre d^ musulmans , la gar-* nison espagnole^ commandée par un brave officier , Fran-eisco de Molina, lui opposa une si ferme résistance, qu'il fut forcé de rentrer dans ses tranchées , après avoir subi dé grandes pertes. Après cet échec, le chef more, tout à fait dépourvu d'artillerie, jugea prudent de changer le siège en un blocus.

Don Juan eut ainsi le temps d'envoyer au secours des assiégés un gros détachement, commandé par le duc de Sesa. Aben-Aboo, voulant arrêter l'ennemi et occuper un défilé qui lui donnât une position avantageuse, leva secrètement le camp, à la faveur de la nuit, et se dirigea sur Lanjaron. Là, il tomba brusquement sur l'avant-garde espa* gnole qui, surprise par cette attaque imprévue, plia et, se rqetant, cruellement maltraitée, sur le gros de l'armée» y porta un désordre complet. Heureusement le duc de Sesa^

malgré la goutte qui le faisait beaucoup souffrir en ce moment, parvint, par une énergie extraordinaire , à rallier les chrétiens et à ranimer leur courage. L'ennemi ainsi repoussé, le duc avait sauvé sa réputation militaire et changé la fortune du combat.

Le brave Molina et ses soldats n'eurent pas plus tôt appris que les assiégeants avaient abandonné leurs ouvrages, que, s'empressant de mettre à proflt leur absence temporaire, dont ils soupçonnaient le motif, ils démantelèrent la forteresse et, enterrant leurs canons, évacuèrent en toute hâte la place. Le duc de Sesa, voyant qu'il avait accompli sa mission, puisque la garnison avait échappé au danger, et ne se trouvant pas d'ailleurs à la tête de forces suffisantes pour se mesurer avec l'ennemi , opéra aussitôt sa retraite sur Grenade. Il ne fut pas inquiété dans sa marche par Aben-Aboo, heureux de pouvoir continuer sans interruption le siège d'Orgiba; mais, trouvant, à sa grande surprise, ce fort abandonné par les Espagnols, il y entra sans effusion de sang, bannières déployées, comme un vainqueur ^

Ces succès remportés par Aben-Aboo, au commencement de son règne, présageaient un brillant avenir; la gloire du nouveau roi s'étendit au loin dans le pays, et les belliqueux Mores des campagnes accoururent, de toutes parts, se presser sous ses drapeaux. On apprit que plusieurs villes importantes, situées sur la lisière orientale des Alpujarras, s'étaient prononcées en faveur des rebelles, et l'on craignit de voir la flamme de l'insurrection portée bientôt dans les provinces voisines de Murcie et de Valence; elle s'était

* Ferreras, Hist. d'Espagne, tom. X, p. 111-118. — Marmol, Èebelion de Grenada, tom. II, p. 169-189. — Mendoza, Gtierra de Granada, p. 225 et seq. — Miniana, Hist. d'Espana, p. 378.

déjà communiquée si loin que sur tout le territoire habité par les musulmans, au sud de Grenade, il ne restait plus à Tautorité royale que les environs de Malaga et la sierra de Ronda, à Textréme occident ^

La guerre offrait en ce moment le spectacle romanesque auquel on avait assisté, aux jours qui précédèrent la conquête de Grenade. On voyait briller, sur les hautes cimes des montagnes, des feux qui projetaient de sinistres

lueurs à plusieurs lieues de dislance . et qui invitaient les hardis montagnards à prendre part à une incursion ; alors la sauvage milice du pays se réunissait et, se précipitant dans les vastes plaines fanées par Tautomne , elle chassait devant elle les troupeaux et les emmenait triomphalement dans ses places fortes.

Quelquefois des maraudeurs s'aventuraient dans la vega^ la belle vega^ où chaque pouce de terrain était engraissé de sang humain et qui devenait maintenant, comme elle Tavait été jadis, le champ de bataille où luttaient les cavaliers chrétiens et musulmans. Presque toujours Tavantage restait aux premiers, ainsi que le proclamaient les hideux trophées, les têtes et les mains des rebelles, qu'ils portaient à la pointe de leurs lances , lorsqu'ils franchissaient, aux acclamations de là foule, les portes de la capitale '.

* a Desta manera quedaron levantados todos los Morîscos del Reino^ sino los de la Hoja de Malaga i Serrania de Ronda. « — Mendoza, Guerra de Granada, p. 241.

' a Lleyando los escuderos las cabezas y las manos de los Moros en los hierros de las lanzas. « — Mannol, Rebelion de Granada^ tom. II, p. 159.

La tête d'un ennemi était nn objet recherché de tout temps par le vainqueur, chrétien ou musulman, dans les luttes avec les Arabes d'Espagne. Les romances des Mores, à l'époque même, peu éloignée, de la guerre de

Cependant la victoire penchait quelquefois de Tautre côté. Les hardis infidèles, après avoir dévasté la vega, faisaient irruption dans les faubourgs de Grenade et dans la ville même, où ils répandaient la consternation. On pouvait voir alors les chrétiens, frappés de terreur, courant çà et là, tandis que la grosse cloche de TAlhambra sonnait Falarme é% que les chevaliers, sautant en selle et poussant le vieux cri de guerre : € Sanlago! » tombaient sur les envahisseurs^ qui, chaque fois, étaient repoussés, après une courte mais sanglante lutte, et fuyaient en désordre à travers la vegû^ devant les Espagnols qui les poursuivaient au loin.

Don Juan se faisait toujours remarquer au premier rang» dans ces occasions ; on eût dit qu'il se trouvait dans son élément et qu'il recherchait les dangers, comme un paladin de roman. Philippe devait sans cesse reprocher à son frère d'exposer inutilement sa vie, avec une légèreté qui, disait-^iU messéait à sa haute position ^ Mais on ne retient pas sur place Tardent coursier que le son de la trompette appelle aux combats; on eût aussi facilement refréné la fougue du jeune et intrépide héros, au moment où ses compagnons s'apprêtaient à charger l'ennemi. C'était précisément au milieu de ces escarmouches que son cœur débordait de joie» car elles lui ouvraient, en perspective, la glorieuse carrière à laquelle il aspirait depuis si longtemps. Il suivait d'un regard d'envie Its détachements qui sortaient de la capitale, à la

Grenade , la rangent parmi les trophées les plus honorables de la victoire. Yoy. entre antres la ballade commençant par ces mots :

« A yista de los dos Kejes. •

* • Y que salir â talcs rebatos es desaiitoridad ynestra, siendo quien sois y teniendo el cargo que tenis. • — Carta de Felipe Segundo a Don Juan de Austria, 30 de Setiembre, 1569, M8.

LE ROI DES ALPUJARftAS. 273

recha*che des rebelles , et il regardait les montagnes bleues qui s'élevaient autour de lui comme une infranchissable barrière, avec Timpatience de Toiseau qui bat vainement de l'aile les barreaux dorés de sa cage et souffre d'être sevré de sa liberté.

Don Juan écrivit au roi dans les termes les plus pressants, pour lui exposer le déplorable état de choses dont il était témoin; les Espagnols, disait-il, perdaient chaque jour du terrain et l'armée que commandait Los Vêlez s'énervait dans k mollesse ou consumait ses forces dans des entreprises sans résultat. Il priait son frère de ne pas le condamner àr languir, enfermé dans les murs de Grenade; il désirait avoir une autorité réelle et non plus simplement nominale, et sollicitait l'autorisation de conduire la guerre, lui-même en personnel Les considérations présentées par le prince furent chaleu*** reusement appuyées par Requesens, qui dénonça ouvertement au monarque l'incapacité de Los Vêlez.

Philippe écoutait sans déplaisir les plaintes qu'on lui adressait, même quand il s'agissait des hommes qui avaient le plus de part à ses faveurs. Il ne pouvait fermer les yeux sur la vérité des accusations élevées contre l'irascible vieillard qui avait si longtemps joui de sa confiance, mais dont les dernières campagnes n'avaient été qu'une suite de fautes. Il comprit l'état critique des affaires et craignit que la rébel-^ lion, si puissante dans le royaume de Grenade, n<è s'étendit rapidement dans les provinces voisines, si elle n'était aussitôt étouffée. En éloignant Mondejar du théâtre <Je la guerre, le roi n'avait pas remédié au mal, comme il l'espérait.

* » Le saplico mire qtie ni a quien soy, ni â la edad que tengo, ni â Otta cosa algnna coûYiene encerranne, cuando mas razones que me muestre. « — Carta de Don Juan de Auôtria al itey, 23 Setiembre, 1569, MS.

Cependant il ne céda qu'avec peine aux sollicitations de son frère, soit qu'il se défiât de Tinexpérience d'un aussi jeune commandant, soit, comme ses lettres peuvent le faire supposer, qu*il s'effrayât des dangers au milieu desquels l'impétueux don Juan se jetterait probablement. Dès qu'il eût pris une décision, il s'empressa de la communiquer à son frère. Celui-ci devait remplacer Los Vêlez dans le commandement de l'armée de l'^st, qui recevrait de puissants renforts, tandis que le duc de Sesa, sous les ordres du prince, camperait, avec des forces suffisantes, dans les Alpujarras, de manière à couvrir le territoire de Grenade.

Les villes principales de l'Andalousie reçurent l'ordre de lever de nouvelles troupes, auxquelles on promettait, pour les encourager, une paie supérieure à celle que l'on accordait auparavant. Mais ces promesses eurent moins d'effet sur les soldats que la nomination de don Juan d'Autriche au commandement de l'expédition; les nobles, les cavaliers accoururent en si grand nombre, avec leur suite bien armée, que le roi jugea nécessaire de publier une autre ordonnance, par laquelle il était interdit à tous de s'engager dans la guerre, sans une permission expresse ^

Grenade offrit alors le spectacle d'une bruyante agitation; les levées nouvelles arrivaient, les anciennes recevaient une meilleure organisation. Le prince s'occupa activement, pendant quelque temps, d'introduire des réformes parmi les troupes logées dans la capitale, qui, par des raisons déjà indiquées, étaient tombées dans un état d'insubordination

* * Entendiose por Espana la fama du sa ida sobre Galera, i moyiose la noblezadeUa con tanto calor^ que fue necesario dar al E«îà entender que no era con su voluntad îr Cavalleros sin licencia a servir en aqueUa empresa. » — Mendoza, Querra de Graruiday p. 256,

LE KOI DES ÂLPUJâRRâS. 275

alarmant ; cet esprit de mutinerie avait également gagné* les officiers, au point que don Juan fut forcé de suspendre de leurs commandements trente-sept capitaines sur cinquantecinq que comptait l'armée '. Telles étaient les difficultés que le jeune héros devait vaincre, au début de sa première campagne.

Heureusement lé prince s'appuyait sur un corps de soldats bien équipés et bien disciplinés, qui faisaient partie de la suite des grands seigneurs et des cavaliers ; ces hommes obéissaient à un mobile plus élevé que la soif du pillage ^. Don Juan s'efforçait, en outre, avec succès, de rendre aux régiments établis dans la ville leur ancienne discipline; le zèle excessif qu'il déployait finit par altérer sa santé. Philippe le réprimanda affectueusement à ce sujet; il l'engagea à consulter ses forces et à se souvenir que l'on avait besoin de ses services; il lui dit de rappeler à Quixada son devoir de veiller plus attentivement sur les jours de son pupille; « Dieu veuille, » ajoutait*le roi, « que votre santé soit bientôt rétablie. » On ne pouvait s'attendre à voir un monarque aussi froid et aussi peu expansif entourer son frère de la profonde sollicitude que révèlent les lettres royales.

Avant d'entreprendre sa grande expédition, don Juan voulut pourvoir à la sûreté de la capitale, pendant son absence, en s'emparant de la ville de Guejar, surnommée par les Espagnols « le nid des pillards. ^ C'était une place

* • Havian las desordenes pasado tàn adelante, que fue necesario para remediallas hacer demostracîon no vista ni leida en los tiempos pasados, en la guerra ; suspender treinta i dos capitanes de quarenta i iino que havja, con nombre de reformacion. « Mendoza, Guerra de Granada,ip. 237.

* » Tambien la gente embiada por los senores, escogida, igual, disciplinada, movidos por obligacion de virtudideseo de acreditar sus personas. • — /ôîW., p. 234.

forte, située près des confins des Alpnjarras el défendne par one troope de belliqueux soldats, qui faisaient de fré* quentes incursions sur le territoire voisin, s^a^enterant qocA* quefois même jusque dans la vega et semant la terreur parmi les habitants de la ville. Le prince partagea ses forces en deux corps ; il confia le commandement de Tun au duc de Sesa et se proposa de conduire lui-même Tautre. Ces corps devaient prendre des routes différentes et se rejoindre sous les murs de la ville, pour Tattaquer simultanément de deux côtés opposés.

Le duc, suivant le chemin le plus direct à travers les montagnes, arriva devant Guejar le premier et ne fut pas peu étonné de voir que les habitants, instruits des desseins des Espagnols, évacuaient déjà la place, sous la protection de la garnison rangée en ordre de bataille pour couvrir la retraite. Après une courte escarmouche avec i arrière-garde des fuyards, escarmouche qui coûta de part et d'autre la vie à quelques hommes , les Castillans victorieux, renonçant à poursuivre leurs avantages, entrèrent dans la ville et prirent possession des ouvrages abandonnés par Tennemi.

Quelques heures plus tard, don Juan arrivait devant Guejar ; à sa grande surprise, le drapeau castillan flottait sur les remparts de la forteresse. Il sindigna de voir les lauriers qu^il destinait à son propre front brutalement ravis par un rival. « Les yeux brillants, comme des charbons ardents S » dit un chroniqueur, il se tourna vers le duc de Sesa et lui demanda des explications à ce sujet ; mais il reconnut bientôt que le vrai coupable, s'il y en avait un, était un personnage

' « Pusieronsele los ojos encendidos ootno brask de pnro corage. « «• Marmol, Rebelion de Granada^ tom. II, p. 224.

qu'il n'avait pas, il le comprenait, le droit de réprimander; c'était Louis Quixada qui, dans sa sollicitude pour les jours de son pupille, avait fait faire à l'armée un détour, afin qu'elle arrivât moins vite sur le champ de bataille. Mais, si don Juan ne proféra pas un mot de reproche, il se renferma dans un morne silence, qui trahissait clairement son mécontentement et, comme les soldats le remarquèrent, il refusa de prendre aucune nourriture avant son retour à Grenade ^ L'incessante surveillance que Quixada, stimulé à cet égard par le roi, ainsi qu'on l'a vu, exerçait sur le prince, était un sujet de fréquentes observations parmi les Espagnols ; elle devait, sans doute, fatiguer et mortifier le jeune héros, car elle ne convenait ni à son âge, ni à son caractère ambitieux, ni à S9 position. Commandant en chef de l'armée, il était responsable, aux yeux de tous, du succès de la campagne, et pourtant, privé de toute indépendance, il ne pouvait ni arrêter ni exécuter un plan d'opérations. Avant peu de temps, la mort de son bienveillant tuteur allait le délivrer de la jalouse sollicitude qui l'indignait et lui ouvrir, débarrassée d'entraves, une glorieuse carrière qui lui offrait la réalisation dé ses vœux les plus ambitieux.

* " Sin corner bocado en todo aquel dia se volvio a la ciudad de Granada. • — Marmol, Reèelio» de Qranada, p. 225.

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