‹ Histoire du règne de Philippe II (volume 2)Chapitre 2 sur 21 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

BON GARLt^S.

Éducation et caractère de don Carlos. — Dangereose maladie da prince. — Ses actes d'extravagance. — Jogements portés sur lui.. — Ses relatious avec les Flamands. *— Projet de fuite. — Ckinduite insenaée de don Carlos. — Son arrestation.

Nous devons maintenant, après une longue absence, retourner en Espagne, où se passaient des é?éneinents de la plus hante importance pour Favenir de la monarchie. Pendant que se déroulaient dans les Pays-Bas les tragiques incidents décrits dans un des livres précédents de cette histoire, un drame non moins émouvant, s'il faut en croire le bruit populaire, avait pour théâtre le palais même du monarque. Nous voulons parler de la mort de don Carlos, prince des Asturies, et de celle de la jeune et belle épouse de Philippe II, Isabelle de Valois. Les rapports dans lesquels se trouvaient le prince et la reine, leur fin précoce et le mystère dont elle fût entourée, ont conspiré avec le caractère sombre et inhumain du roi pour faire planer les plus horribles soupçons sur la cause de leur mort, couverte, en ce temps même, d'une obscurité que n'avaient pu dissiper depuis les recherches f

des chroniqaeurs. Cette catastrophe a» pour cette raison, fourni à la fiction un thème inépuisable, de sorte que Ton peut dire qu'elle a passé du domaine de Thistoire dans celui du roman; elle a été considérée particulièrement comme réalisant les conditions du drame, et la littérature de l'Europe est riche de plus d'un chef-d'œuvre dramatique, marqué du sceau du génie et dépeignant sous de mélancoliques couleurs les amours et les malheurs de Carlos et d'Isabelle ^

La discussion d'un sujet aussi obscur et aussi hérissé de difficultés ne pouvait avoir lieu lorsque les archives espagnoles étaient rigoureusement fermées, même aux savants du pays; mais aujourd'hui que des idées plus libérales ont heureusement prévalu et que se sont ouvertes les effrayantes oubliettes où dormaient les secrets de la monarchie castillane, l'heure semble venue d'éclaircir ces ténèbres. Si nous ne pouvons nous vanter d'avoir levé le voile jeté si longtemps sur cet épisode, il nous est du moins permis de nous flatter d'avoir, grâce aux matériaux que nous possédons, placé nos lecteurs à un point de vue nouveau et meilleur, pour embrasser tout le fond de cette histoire et se former une opinion personnelle.

Don Carlos naquit le 8 juillet 1545; sa mère, Marie de Portugal, alors à peine âgée de dix-huit ans, mourut peu de jours après avoir mis au monde cet enfant qui entra ainsi

* Alfieri, Schiller et, de nos jours, lord John Russell ont, chacun d'après les inspirations de son génie particulier, exposé cette histoire sous son coté poétique. L'espagnol Montalva, dans son drame « Principe Don Carlos, « écrit avant le milieu du xviie siècle, a montré plus de respect pour la vérité historique, ainsi que pour la réputation d'Isabelle, en ne la mêlant en aucune manière aux événements de la vie du prince des Asturies.

dans la vie sous de funestes auspices. Privé, dès le berceau , des soins attentifs d'une pière, don Carlos ne connut guère davantage la vigilance paternelle ; jusqu'au jour où il atteignit sa quatorzième année, il avait rarement vu son père, presque continuellement absent et voyageant dans les Pays- Bas ou en Angleterre. La surveillance du jeune prince, pendant la plus grande partie de ce temps, fut confiée à la sœur de Philippe, la régente Jeanne, princesse douée d'un cœur excellent, mais qui, probablement alarmée de la faible constitution de son neveu, lui montra, dit-on, trop d'indulgence, plus soucieuse de garantir sa santé que de former son caractère. Avec notre facilité à croire aux miracles accomplis par l'éducation, il nous arrive quelquefois de rendre les parents ou les précepteurs responsables de défauts que l'on pourrait, avec plus de raison, attribuer à une nature vicieuse.

Plus tard, le roi chargea de l'instruction de son fils, Honorato Juan, savant personnage qui faisait partie de la maison de l'empereur. Honorato Juan était un homme pieux autant qu'instruit; peu de temps après avoir accepté la mission qui lui était offerte, il embrassa la profession religieuse. Sa correspondance avec Philippe, alors dans les Flandres, nous initie aux progrès faits par Carlos, quand il avait onze ou douze ans. Le contentement que le roi exprime dans ses premières lettres diminue peu à peu dans les autres, où il témoigne de sérieuses inquiétudes, le maître l'ayant informé de l'indifférence que son élève montre pour ses études \

* Cette correspondance se trouve dans nn livre curieux et des plus rares, intitulé : Elogios de Bon Honorato Juan^ Valencia, 1659, p. 60 et seq.

Eq 1556, Charles-Quint, se rendant à sa retraite claustrale de Yuste, s'arrêta quelque temps à Yalladolid, on il vit son petit-fils. II observa soigneusement Carlos, tliéritier de rimmense empire qu'il venait de résigner; il lui raconta ses campagnes et sa fuite à Inspruck, où il faillit tomber aux mains de l'ennemi. Le jeune prince, qui Técoutait avidement, l'interrompit en s'écriant : « Ce n'est pas moi qui aurais fui ! » Charles essaya de lui faire comprendre qu'il avait cédé à la nécessité, mais l'enfant s'obstina à soutenir que, pour lui, il n'aurait pas fui, ce qui amusa l'empereur et sans doute lui fit plaisir, en lui rappelant la fougue de sa propre jeunesse ^ Cependant il ne s'aveugla pas sur le» défauts de son petit-fils, dont le caractère fantasque et tyrannique accusait l'excessive indulgence de la régente, sa fille ; il lui reprocha son peu de déférence pour sa tante, et il dit ouvertement à celle-ci que, si elle corrigeait plus efficacement son neveu , la nation aurait lieu de l'en remercier '.

Lorsque l'empereur vivait déjà retiré à Yuste, son esprit qui, comme nous l'avons vu, continuait de suivre, au delà de Tenceinte du monastère, la marche des afiaires publiques, se reporta encore sur l'héritier de son nom et de son sceptre. On conserve à Simancas sa correspondance avec Vayo ou gouverneur du prince , don Garcia de Tolède, frère du duc d'Albe. Une des lettres de celui-ci, écrite en 1557, lorsque Carlos avait douze ans, nous fait connaître brièvement la

• u Egli in collera reîtero con maraviglia et riso di S. M. et d«' circumstanti, che mai egli non saria fuggito. * — Relatione di Badoaro, MS.

* V Reprehendio al Principe su nieto su poca mesura i mucha desenbolturacon que vivia itrataba con su tia, i encomendola su correcion, diziendo era en lo que mes podia obligar a todos. i» — Cabrera, Filipe Segundo, lib. II. cap. XI.

manière dont Tenfant employait sa journée ; ces détails sont a^ez curieux, parce qu'ils donnent une idée de ce qui constituait à cette époque une éducation royale.

Carlos était leré à sept heures du matin ; à sept et demie, il avait déjeuné et entendu la messe. Il sVcupait alors de s^ études jusqu'à l'heure du diner ; on ne dit pas en quoi ces études consistaient ; un écrivain contemporain prétend qu*il lisait, entre autres ouvrages, les Offices de Cicéron, pour apprendre à mieux gouverner ses passions ^ Il dinait à onze heures et s'amusait ensuite avec ses compagnons; il jouait au palet ou aux tmœs, espèce de billard , ou bien il faisait des armes et montait quelquefois à cheval. A deux heures et demie venait un léger repas, la mtrknda; après quoi on lui faisait la lecture ou, si le temps était beau, il se promenait dans les champs. Il soupait dans la soirée et, à huit heures et demie, après avoir récité tout le rosaire, il se mettait au lit, où, comme. le dit son ayo, il ne faisait d'ordinaire qu*un somme jusqu'au matin. — C'était certainement une vie primitive, satisfaisant plus, à ce qu'il semble, les appétits du corps que les besoins de l'esprit, et aussi réglée que celle de Temp^eur dans son couvent. Cependant don Garcia ne cache pas le mécontentement que lui cause le peu d'intérêt pris par le jeune prince, non seulement ^ ses études, mais à l'escrime, au bâton et à d'autres exercices corporels, si essentiels pour l'éducation d'un gentilhomme à cette époque ' ; il

^ <r Ne attende ad altro che a leggiili gli officii di M> Tullip per acquetare qaei troppo ardenti desiderii. • — * Relatione di Badooro, MS.

* « En lo del estudio esta poco aproTecbado, porqne lo hase de mala gana y aosj mesmo los otros exercicîos de jugar y esgremyr, qae para todo es menester premya. » -- Carta de Gueia de Toledo al Emperador, %7 de Agosto, 1557, MS.

tO HISTOIRE nu RÉGNE DE PHILIPPE II.

signale en même temps les premiers symptômes de ces accès de colère qui menaçaient, alors déjà, la constitution de Carlos et qui, par la suite, la minèrent si profondément ^

Dans une autre lettre, don Garcia avance que Charles- Quint ferait bien de permettre à Carlos de le visiter à Yuste ; il exprime la confiance que Fautorité du grand-père ferait ce que la sienne n'avait pu faire *. Mais ce conseil ne fut apparemment pas goûté du royal reclus, qui, sans doute, n'était pas disposé à s'infliger à lui-même une pénitence, en recevant dans sa maison un hôte aussi turbulent. La mort de l'empereur, qui arriva peu de temps après, lui épargna la douleur d'assister à la désastreuse destinée de son petit-fils.

Les rapports des ambassadeurs vénitiens, ces précieux documents,, si instructifs pour la connaissance des affaires d'intérêt général ou domestique, font ça et là mention du prince, à cette époque. Les remarques de ces envoyés ne sont nullement flatteuses ; ils dépeignent Carlos comme un jeune homme étourdi, emporté, fougueux, cruel même ^ et si arrogant , qu'il refuse de rester longtemps , tête nue.

* « Hasta agora no se que los medicos ayan tratado de dar ninguna cosa al principe para la colera, ny yo lo consintiera hazer, sin darprimero quenta dello a vuestra magestad. » — Carta de Garcia de Toledo al Emperador, 27 de Agosto, 1557, MS.

* • Deseo mucho que V. M. fuese serndo que el principe dièse una buelta por alla para yelle por que entendidos los impedimentos que en su edad tiene mandasse V. M. lo que fuera de la horden con que yo le sirvo se deba m'adar. • — Del mismo al mismo, 13 de Abril, 1558, MS.

' Le prince était si cruel, d'après le commérage de cour recueilli par Badoaro, que, lorsqu'on lui apportait des lièvres, il s'amusait quelquefois à les rôtir tout vivants ! — • Dimostra havere un animo ficro, et tra gli effetti che si raccontano uno è, che aile volte, ché dalla caccia gli viene portato lèpre o simile animale, si diletta di vedirli arrostire vivi. * — Relatione de Badoaro, MS.

DON CARLOS. Il

en présence de l'empereur ou de son père ^ Cependant d'autres traits viennent adoucir la sévérité de ce croquis : le prince était généreux jusqu'à la prodigalité; à défaut d'argent, il donnait les brimborions qu'il possédait, des bijoux et même ses habits. II était brave et passionné pour la vie militaire; il fuyait les frivolités, méprisait les bouffons et disait lui-même de si bons mots que son gouverneur prit soin de les recueillir '. Ce portrait d'un adolescent à peine âgé de quatorze ans, semble, soit en bien soit en mal, chargé comme le sont d'ordinaire les portraits des princes.

Cependant il est bien permis de chercher dans l'état de la santé de Carlos une certaine excuse pour ses défauts, ou au moins pour les faiblesses de son caractère. Son tempérament maladif s'était déjà manifesté par une fièvre intermittente, dont il continua de souffrir le restant de ses jours. Sous l'effet de cette cruelle maladie, son intelligence baissa, sa constitution déclina et ses forces diminuèrent au point de faire craindre qu'il n'atteignit jamais l'âge viril '.

Au commencement de 1560, Isabelle de France arriva en

* « Da segno di dovere essere superbissimo, perché non poteva sofferîre di stare longamente ne innanzi al padre ne avo oon la berretta in maiio, et chiama il padre fratello, et l'avo padre. m — Relatione de Badoaro, MS.

* K Dice a tutti i propositi tante oose argate ebe '1 suo ministro ne • raccolse un libretto. * «^ lèid.

Un autre contemporain remarque également cet esprit précoce, manifesté par les mots piquants du prince. — • Dexo de oontar las gracias que tiene en dicbos maravillosos que andan por boca de todos desparzidos, dexo de contar lo que haze para provar lo que dize. • — Cordero, Fromptuario de Medallas, dans Castro, Eistoria de lot Protestantes Espanoles, p. 328.

' « Le pauvre prince est si bas et exténué, il va d'heure a heure tant affoiblissant, que les plus sages de ceste court en ont bien petite, espérance. « — L'Évêque de Limoges auUoi, 1er Mars 1559, dans les Négociations relatives au Uègnede François II ^ p. S91.

Castille el, le â février, elle fat unie à Philippe. Par les préliminaires de la paix de Càteau-Cambrésis, sa maiu avait été donnée à don Carlos, mais Marie Tudor étant morte avant la ratification du traité, le nom du père fut substitué à celui du fils , et la fille du roi de France fut fiancée au roi d'Espagne.

Les cérémonies du mariage eurent lieu avec beaucoup d'éclat à Tolède ; le prince y assistait, et il est assez probable qu'à la vue de la belle princesse il sentit un certain ressentiment se mêler à ses r^ets, en pensant à la brutalité avec laquelle on la lui avait enlevée pour l'accorder à son père. Mais on nous ferait difficilement croire qu'Isabelle eût éprouvé pour un enfant de quatorze ans, doué de si peu d'attraits personnels, rien qui ressemblât à ce tendre sentiment que lui ont attribué des historiens romanesques.

Le 22 du même mois, Carlos fut formellement reconnu par les Cortès de Castille comme héritier de la couronne; on vit réunis en cette occasion les différents membres de la famille royale, ainsi que les grands seigneurs et les représentants des communes. Le prince parut dans le cortège, monté sur un cheval blanc richement caparaçonné ; ses vêtements, resplendissant de pierres précieuses, faisaient tristement ressortir ses traits pâles et maladifs ^ II joua son rôle dans cetle cérémonie avec une dignité pleine de tact; quand sa tante Jeanne et son oncle, don Juan d'Autriche, après lui avoir prêté serment, voulurent, selon l'usage, ^s'agenouiller

* M Delante de la Frîncesa venia don Carlos a su juramento ooa mal oalor de quartanaria en un cavallo blanco con rico goamimiento î gualdrapa de oro i plata bordado sobre tela oro piurda^ como el vestido galaa con muchos botones de perlas i diamantes. » ^— Cabrera» Filipe Segundo^ lib. V, cap. VII.

pour baiser sa main, il ne le leur permit pas, et, les relevant, il les embrassa affeetueusement. Mais le duc d'Âlbe ayant, par inadvertance, omis ce dernier acte d'obéissance, le prince le reçut si froidement que le hautain seigneur, blessé de cet accueil, reconnut sa faute et la confessa humblement ^

Dans Fautomne de Tannée suivante, l'espoir d'améliorer la santé de Carlos par un changement d'air, le fit envoyer à Alcala de Henarez, siège d'une université fameuse, fondée par le grand Ximenès. Le prince était accompagné de deux jeunes gens, destinés à occuper une place remarquable dans rhistoire de cette époque; l'un était le frère illégitime de Philippe, don Juan d'Autriche, le futur héros de Lépante ; l'autre, le cousin de Carlos, Alexandre Farnèse, fils de Marguerite de Parme^ alors soumis à cette éducation qui devait un jour faire de lui le plus grand capitaine de son temps. Tous trois étaient presque du même âge, mais, comparés avec leur royal parent, l'oncle et le cousin, par leurs qualités, par leur extérieur, présentaient déjà un contraste aussi frappant qu'il devait y en avoir entre son sort et les brillantes destinées qui les attendaient *.

Carlos n'était à Alcala que depuis quelques mois, quand il lui arriva un accident qui eut les suites les plus désastreuses. Dans une soirée d'avril 1562, il fit un faux pas en descendant un escalier et roula de cinq ou six marches, la

' Cabrera, FHipe Segundo, ubi supra.

* Strada, dans un paraUèle entre ces jeunes princes, donne la palme à don Juan d'Autriche. Son portrait de Carlos est aussi peu flatteur pour oelui-ci, au physique qu'au moral. — • Cardus, prster colorem et capilloin, ceterîun oorpore mendosus ; quippe homero elatior, et tibia altéra ongior erat ; nec minus dehonestamentnm ab indole ferod et oontumaci. « — De Bello Belgico, tom. I, p. 609.

tête en avant, contre une porte. On le releva privé de sentiment et on le porta dans sa chambre; ses médecins, appelés, immédiatement, prescrivirent les remèdes nécessaires ^ On ne crut d*abord qu'à une simple contusion à la tète, et les secours de Fart produisirent Teffet attendu. Mais bientôt les symptômes devinrent plus alarmants ; la fièvre se déclara. Le prince était affecté d'un érésypèle ; sa tète grossit énormément, il perdit tout à fait la vue et tomba ensuite dans le délire. On reconnut alors que le crâne était fracturé, on appela les médecins du roi et, après une orageuse discussion, dans laquelle, selon Tusage, ils se divisèrent au sujet du traitement à suivre, il fut décidé que le malade serait trépané. L'opération fut exécutée avec le plus grand soin, une partie des os du crâne furent extraits , mais il n'en résulta aucun soulagement '.

Cependant les plus vives inquiétudes se manifestaient dans la nation, menacée de perdre son futur souverain ; des processions eurent lieu dans toutes les églises; des prières furent récitées, des pèlerinages promis, et une foule de fanatiques s'infligèrent sans pitié la discipline, espérant, par cette pénitence volontaire, détourner du pays la colère divine. Tout fut inutile.

* « Este dia despues de haber comido, queriendo su Alteza bajar por una escalera escura y de ruines pasos, ecbo el pie derecbo en vacio, y dio una vuelta sobre todo el cuerpo, y asi cayo de cuatro o cinco escaloncs. Dio con la cabeza un gran golpe en una puerta cerrada, y*quedo la cabeza abajo y los pies arriba. « — Reladon de la Enfermedad del Principe por el Doctor OHvares, Doctimentos inéditos, tom. XV, p. 554.

* D'après Quibert, l'ambassadeur de France, c'est une aventure galante qui causa la chute du prince ; il descendait un escalier obscur, à la poursuite d'une jeune fille dont le père était portier du jardin royal. — Voy. Raumer, XFI^ et XVIJe siècles, tom. I, p. 119.

Il existe un l'apport sur la maladie du prince, fait par son médecin, le docteur Olivarès ; on serait assez étonné aujourd'hui de voir figurer dans un journal médical certains des remèdes employés en cette occasion. Enfin, après avoir épuisé vainement toutes les ressources de la science et frictionné, sans plus dé succès, le malade avec Tonguent d*un docteur more, renommé dans le peuple, on se décida à faire un appel direct au ciel. Dans le monastère de Jésus- Marie reposaient les ossements d'un saint franciscain, Fray Diego, mort en odeur de sainteté, un siècle auparavant, sous le règne de Henri IV. Le roi Philippe et sa cour se rendirent solennellement en procession à l'église, et, en leur présence, les restes du bon père, encore parfumés, dit-on, furent retirés du cercueil de fer, pour être portés dans la chambre de Carlos ; on les déposa sOus son lit et on couvrit son front du drap dans lequel la tête du mort avait été enveloppée * . Heureusement le délire empêcha le malade d'éprouver l'impression nerveuse que, dans un autre moment, il eût ressentie. Cette nuit même, le moine apparut en rêve au prince; il était vêtu de sa robe de franciscain, ceint d'une corde verte^^ et tenait dans sa main une croix de bois ; il dit, d'une voix douce, à Carlos « de prendre courage, parce qu'il guérirait certainement. » Dès ce moment, comme l'assure le médecin qui rapporte cette histoire, le malade se rétablit rapidement; la fièvre diminua, sa tête reprit sa forme naturelle et ses yeux se rouvrirent à la clarté du jour. Moins de deux mois après cette apparition , le jeune prince qui, dans tout le cours de sa maladie, avait témoigné une merveilleuse docilité ^, était en état de se promener dans ses

'*• Ferreras, Hist, de P Espagne, tom. IX, p. 429.

^ Le docteur Olivarès remarque , avec emphase , cette docilité.

appartements et embrassait ie roi, qui, pendant la période critique que son fils venait de traverser, avait û\é sa rési« dence à Àlcala, montrant la sollicitude naturelle k un père, dans de pareils moments.

On attribua naturellement cette guérison à Fray Diego ^ ; uae relation de ce miracle, dûment certifiée, fut envoyée à Rome, et, à la prière de Philippe, le franciscain reçut da pontife les honneurs de la canonisation. Les titres du nouveau saint à la réputation d'avoir sauvé le prince furent proclamés avec assurance par les chroniqueurs castillans, contemporains ou postérieurs , et nous n'en avons rencontré aucun qui ait eu la hardiesse de les contester, si ce n^est le docteur Olivarès lui-même, lequel, naturellement jaloux du crédit de sa profession, exprima, mais avant la canonisation du moine, sa conviction que, tout en reconnaissant le bien produit par l'intercession et les prières do

qu'il ne devait guère attendre de son royal malade. — « Lo queâ su salud cumpHa hizo de la misma suerte, siendo tan obedîente â los remedios que & todos espantaba que por fuertes y recios que fuesen nunca los reuso, ântes todo el tiempo que estuTO en su acuerdo él mismo los pedia^ lo cual fué grande ayuda para la salud que Bios le dio. « — Locumenios inéditas, tom. XV, p. 571.

*■ Un concurrent se présenta pour disputer aux ossements de Eray Diego l'honneur de cette cure miraculeuse ; c'était Notre-Dame d'Atochai» la patrone de Madrid, dont l'image, objet de la plus grande vénération pour Philippe II, fut portée dans la chambre de Carlos, où elle suivit de près le squelette du saint moine. Comme Tétat du malade était déjà amélioré à ce moment, il semble que les chroniqueors de Notre-Damd d'Atocha ont grandement tort de s'obstiner à lui attribuer une part dans la guérison. — (Perada, La Madona de Madrid , Valladolid, 1604, p. 161.) Le culte de la patrone de Madrid a persisté jusqu'à nos jours* nous lisions dernièrement dans un journal de cette ville que la reine, accompagnée de son auguste époux et de la princesse des Asturies, s'était» le 24 mars 1854, rendue en procession solennelle à l'église, pour orner l'image de la vierge du collier de la Toison d'or.

vénérable Diego , on ne deyait attribuer la guérison du malade qu'à Thabileté de ses médecins ^

Mais Carlos n'était pas» semble-t-il, aussi complètement guéri qu'on l'avait pensé d'abord . Il y a de bonnes raisons de supposer que ce coup reçu à la tète affecta toujours son cerveau à quelque point ; c'est^ du moins» ce que l'on peut conclure des absurdes excentricités dont il donna plus tard le spectacle et de Fétourderie avec laquelle il s'abandonna à ses passions. En 1565, au sortir d'un de ces accès de fièvre quarte qui continuaient de le tourmenter, il arrachait à Philippe ces paroles que le roi dit en gémissant à l'ambassadeur de France, Saint-Sulpice : « J'espère que mes avertissements répétés détourneront désormais le prince de jouer aussi fatalement avec sa santé'. » Mais l'infortuné jeune homme ne profita pas plus des conseils paternels que de sa propre expérience. Des courtisans contemporains ont divulgué sur son compte maint trait de folie, qbi alimentait la chronique scandaleuse de Madrid. Brantôme, qui se trouvait dans cette capitale en 1564, raconte que Carlos courait les rues avec une bande^de gentilshommes, aussi déréglés que lui, attaquant à coups d*épée les passants, embrassant les femmes et insultant même les dames du plus haut rang, qu'il poursuivait des épithètes les plus infamantes '.

^ « Con todo eso tomando propriamente el nombre de milagro, à mi joicio no lo fué^ porque el Principe se cnro con los remedios natnrales y Ckrdinarios, con los cnales se sueien curar otros de la misma enfermedad estando tanto y mas pdîgrosos. * — Documentos inédUoa, tom. XY^ p. 570.

« Raumer, XVI^ et XYIIt siècle», tom. I, p. 132.

^ ^H ajmoit fort à ribler le pavé, et faire à conps d^espée, fàst de jonr, fost de nuit, car il ayoit avec lay dix on douze en&ns d'honneur des pins grandes maisons d'Espagne Quand il alloit par les mes

C'était la mode chez les jeunes élégants de la cour de porter des bottes très larges; Carlos avait fait faire les siennes

plus amples encore, pour pouvoir y placer une paire de petits pistolets. Philippe, craignant qulKne fit un mauvais usage de ces armes, ordonna que Ton rétrécit les bottes de son fils; mais, quand le bottier apporta celles-ci au palais, le prince furieux lui donna un soufflet, et, faisant ensuite couper en morceaux et bouillir le cuir, il força le malheureux artisan de manger à l'instant même, jusqu'à ce qu'il fut incapable de continuer, ce mets peu friand.

Un certain jour, pour un motif futile, il s'emporta, jusqu'à user de violence, contre son gouverneur, don Garcia de Tolède; une autre fois il voulut jeter par la fenêtre son chambellan, don Alonzo de Cordova. Ces personnages se plaignirent au roi et le prièrent de les décharger de fonctions qui les exposaient à des affronts qu'ils ne pouvaient endurer. Le roi accueillit leur demande, les fit entrer à son propre service et donna pour gouverneur à Carlos Ruy Gomez de Silva, prince d'Eboli, son ministre favori *.

quelque belle dame, et fust elle des plus grandes du pays, il la prenoit et la baisoît par force devant tout le monde ; il Tappeloit putain, bagasse, chienne et force autres injures leur disoit-il. » — Brantôme, Œuvres ^ tom. ï, p. 323.

* i» Dio un bofeton a Don Pedro Manuel, i guisadas i picadas en menudas pieças hizo comer las votas al menestral. * — Cabrera, i^»7t^« Segundo,

lib. VII, cap. xxn.

L'architecte français, De Foix, employé en ce temps à la construction de TEscurial, rapporta à l'historien De Thou l'habitude qu'avait le prince de porter des bottes très larges, dans le but que nous avons indiqué. « Nam et scloppetulos binos summa arte fabricatos caligis, qus amplissimsB de more gentis in usu sunt, eum gestare solitum resciverat. « -— (Uist(yriœ sui Temporis, lib. XLI). Nous citons l'original latin, parce que le traducteur a inexactement traduit caliga par le mot culottes.

* Cabrera, Filipe Segundo, lib. VII, cap. XXII.

Mais le prince ne respectait personne. Le cardinal Espinosa, président du conseil de Castille et plus tard grandinquisiteur, avait chassé un musicien, nommé Cisneros, du palais où il devait se faire entendre le soir devant Carlos, pour le distraire ; il avait agi probablement d'après les ordres de Philippe. Quoi qu'il en soit, le prince, rencontrant le cardinal, le prit brutalement au collet, et, mettant la main sur son poignard, s'écria : « Vil prêtre, osez-vous bien empêcher Cisneros de jouer devant moi ? sur l'âme de mon père, je vous tuerai ^ » Le prélat tremblant tomba à genoux devant ce furieux et s'estima heureux de ne pas laisser la vie entre ses mains. On ne dit pas si Carlos, en ce qui concerne le musicien, obtint ce qu'il voulait; mais l'étoffe dont est fait un grand-inquisiteur n'est pas de celles que l'on puisse plier.

L'ambassadeur de Toscane, Nobili, alors résidant à Madrid, rapporte une anecdote plus singulière. Le prince, à court d'argent, demanda à un marchand, appelé Grimaldo, de lui prêter quinze cents ducats. Le marchand s'empressa d'y consentir, remerciant le prince de la faveur dont il l'honorait et ajoutant, dans le langage hyperbolique ordinaire au Castillan, que < tout ce qu'il possédait était à sa disposition'. » L'emprunteur, le prenant au mot, lui demanda aussitôt cent mille ducats. En vain le pauvre Grimaldo, abasourdi à ces mots, jura a que ce serait ruiner son crédit

' « Corilla vos os atreveis ami, no dexando venir a servirme Cisneros? por vida de mi padre que os tengo de matar. • — Cabrera, Filijae Segundo^ nbi supra.

' « Il quai Niccolo lo fece subito et co' parole di Complimento rende gratie à sua Altezza ofPerendoli sempre tutto quel che per lui si poteva. « — Lettera di Nobili, Ambasciatore del Granduca di Toscagna al Re Phi- Hppo, 24 di Luglio, 1567, MS.

tO HISTOIRE DU RÈGNE DE PHILIPPE II.

et que ce qu'il avait dit n'était que pure politesse ; » Carlos répondit « qu'il n'avait pas le droit défaire des compliments aux princes et que s'il ne versait pas cette somme jusqu'au dernier réal, dans les vingt-quatre heures, sa famille et lui auraient sujet de s'en repentir. » Ce ne fut qu'après de longues négociations que Ruy Gomez parvint à obtenir de l'héritier du trône qu'il se contentât de la somme plus modeste de soixante mille ducats, qui fut en con* séquence fournie par le malheureux marchand ^ L'argent gagné de la sorte , remarque Nobili , fut dissipé aussitôt que prêté.

Il y a heureusement des teintes de lumière qui corrigent les ombres dont ce portrait est chargé. Tiepolo, ambassadeur de Venise à la cour de Madrid, en 1567, lorsque Carlos avait vingt-deux ans, donne quelques détails sur ce prince. Il convient de son caractère arrogant et emporté, mais il loue son amour de la vérité et, chose à laquelle on ne se f&l guère attendu , la ferveur avec laquelle il s'acquittait de ses devoirs religieux. Le prince était très charitable; il disait : « Qui donc donnerait, si les princes ne donnaientpas '? » Il vivait magnifiquement et récompensait avec une extrême générosité, non seulement ses propres serviteurs, mais ceux du roi, qui lui étaient très attachés '. Il ambitionnait

*■ <r Ci si messe di mezzo Buigomes et molti altri ne si è mai possuto quietar' fin tanto che Niccolo no' li ha prestato sessantamila scudi co' sua polizza senza altro assegniamento. - — Lettera di Nobili, Ambasciatore del Granduca di Toscagna al Re Philippo, 24 di Luglio, 1567, MS.

^ V Mostra di esser molto religioso solicitando como fa le prediche et divini officii, anzi in questo si puo dir cbe eccede ? honesto, et suol dire, Chi debbe far Elemosine, se non la dannoi Frencipi? • — - Relatione di Tiepolo, MS.

' V E splendentissimo in tutte le cose et massime nel bénéficiai clû lo

de prendre part à la conduite des afiaires et se montrait fort mécontent quand son père Texcluait du conseil , ce qui, parait-il, avait lieu ordinairement K

Une chose qui plaide certainement en faveur du prince, c'est la faculté qu'il avait d'inspirer à ceux qui le voyaient de près un profond attachement pour sa personne; il avait captivé, entre autres, sa tante, la régente Jeanne, et la reine Isabelle, qui, lui portant un intérêt que justifiaient leurs rapports de parenté,' témoignait le désir de le voir s*unir avec sa sœur. Sa tante Marie et son époux^ Tempereur Maximilien, conservaient aussi le plus tendre souvenir de Carlos, qu'ils avaient connu enfant, et le désif aient pour mari de leur fille ainée. On doit surtout rappeler, à l'honneur du prince, les relations qu'il avait conservées avec Honorato Juan, son précepteur, élevé, à sa demande, au siège épiscopal d'Osma. Carlos eût volontiers gardé auprès de lui cet excellent homme, maisl'évéque était retenu dans son diocèse, et les lettres que lui envoyait de temps en temps son ancien élève, quoi que l'on puisse en penser au point de vue littéraire, lont estimer le cœur du fils de Philippe. « Pour vous, le meilleur ami que j'aie au monde, » écrit -il afiectueusement au bas de ces lettres , « je ferai tout ce que vous pouvez

serve : Il che fa cosi largamente che nécessita ad amarlo anco î servîtori del Padre. « — Relatione di Tiepolo, MS.

' « E curioso nel intendere i negoziî del stato, ne i quali s' intrometterebbe volontieri, et procura di saper qaello che tratta il Padre^ et che egli asconde gli fa grande ofPesa. » — Ibid.

Granvelle, dans nne de ses lettres, remarque avec plaisir ce trait du caractère de Carlos : « Plusieurs aiment le prince, d'autres ne l'aiment pas. Je le crois modeste et désireax de s'occuper, chose absolument nécessaire pour l'héritier de si vastes États. • — Baumer, XFI^ et XVIU siècles, tom. I, p. 128.

désirer ^ » Malheureusement, ce véritable ami, ce bon conseiller, mourut en 1566 ; par son testament, il pria le prince < de se choisir entre les objets qu'il délaissait celui qui lui convenait le mieux ; il l'autorisa même à changer les clauses de cet écrit et à disposer de ses biens pour le mieux ^ ! C'était de la part du testateur une singulière preuve de confiance, si nous ne prenons pas simplement ceci pour un compliment espagnol, un peu dangereux, comme le prouve l'histoire de Grimaldo, avec un homme qui interprétait si littéralemenVles formules de politesse.

De ce que nous venons de dire, il semblerait résulter qu'il y avait dans la nature du prince les germes de généreuses qualités, qu'une meilleure éducation eût heureusement développés; mais Carlos, par sa position élevée, était exposé à ressentir l'influence de parasites qui flattèrent son orgueil et corrompirent son cœur en servant ses plaisirs. De la hauteur où il était placé, ses plus légères fautes même et ses moindres extravagances frappaient tous les regards et devenaient l'objet d'une critique impitoyable. Malgré une certaine ressemblance physique avec son père, il difierait de celui-ci à la fois par ce qu'il y avait de bien et de mal eo lui ; ainsi une barrière les séparait complètement ; aucun des deux ne comprenait l'autre, et Philippe ne pouvait obtenir sur son fils l'ascendant qu'il eût dû posséder. La dissipation

^ • Mi mayor amigo que tengo en esta vida, que harè lo que vos me pidieredes. • *- Elogios de Honoraio Juan, p. 66.

Cette phrase, il est vrai, peut être considérée comme un peu plus significative qu'une formule castillane de politesse épistolaire.

* « Su Alteza anada, y quite todo lo que le pareciere de mi testamento, y este mi Codicilo, que aquello que su Alteza mandare lo doj, y quiero que sea tan valido como si estuviesse expressado en este mi Codii^o, o en el testamento. • — Ibid., p. 73.

du prince, ses continuelles infractions au décorum ou, pour mieux dire, son insouciant mépris de la bienséance, offensaient le monarque, si scrupuleux observateur pour lui-même des lois des convenances. Il pouvait bien gémir des excès de Carlos, mais il est permis de se demander si le désir plus honorable que celui-ci (nanifestait, de prendre part aux spires publiques, plaisait à un monarque trop jaloux du pouvoir pour le laisser exercer par ses ministres plus qu'il n'était absolument nécessaire; la conduite de son fils lui donnait malheureusement lieu de suspecter les capacités politiques de celui-ci.

Objet de la défiance, sinon de Taversion déclarée de son père; exclu de toute participation à la conduite de TÉtat et tenu à Vécart de la carrière militaire qui paraissait convenir mieux à son caractère; entouré des ministres de Philippe, qu'il regardait avec raison comme des espions chargés de le surveiller, le malheureux jeune homme s'abandonna à une vie déréglée; aussi funeste à sa santé qu'à son moral, et la nation, qui avait salué par des cris de joie la naissance d'un prinee indigène, finit par concevoir des appréhensions légitimes sur son aptitude à la gouverner ^ .

Mais, tandis qu'à l'intérieur Carlos excitait la défiance, au dehors plus d'un souverain ambitionnait une alliance avec l'héritier de la monarchie espagnole ; Catherine de Médicis l'eût volontiers vu donner sa main à la sœur cadette d'Isabelle, et cette reine était entièrement favorable à ces vues; les intentions de Catherine étaient connues depuis 1565, mais Philippe, toujours temporiseur, répondit « qu'il avait

* « Cosi corne souo allegri i Spagnuolid* haver per loro Sig*© mi Rè naturale: cosi stanno molto in dubio quai debbe esser ilsuo govemo. « — - Relatione di TiepoîOy MS.

lu HISTOIRE DU RÈGNE DE PHILIPPE II.

besoin de réfléchir '. » II penchait davantage vers les propositions faites avec insistance par Tempereur et par Fimpératrice d'Allemagne» qui, nous Favons vu, conservaient un tendre souvenir du prince et souhaitaient son union avec leur fille, Anne. Cette princesse, plus jeune que lui d'un an, regardait TEspagne comme sa patrie, y ayant demeuré pendant la régence de Maxim ilien. Mais, bien qu'elle eût atteint Tâge nubile et que Philippe eût agréé la demande de l'empereur, le peu de confiance qu'il avait en son fils l'engagea, si nous en croyons les historiens, à difierer la célébration du mariage ^. Anne monta sur le trône de Castille, mais conune épouse du roi, après la mort d'Isabelle, et non comme épouse du prince. Ainsi, par une singulière fatalité, les deux princesses qui avaient été destinées au fils s'unirent l'une et l'autre avec le père.

Le mouvement révolutionnaire dont les Pays-Bas étaient le théâtre occupait surtout en ce temps l'attention publique en Espagne. On rapporte que Carlos prenait le plus vif intérêt au peuple des provinces et, si nous en croyons Antonio Perez, les Flamands qui vivaient, à cette époque, à la cour de Madrid, lui firent des ouvertures formelles pour l'inviter à se mettre à la tète de la révolte ^. Strada désigne

* Raumer, XF/e et XFIIe siècles, tom. I, p. 132.

* Hcrrera, Historia General, tom. I, p. 680.

' Voy. Raumer {XFIe et XFIIe siècles, tom. I, p. 153), qui cite une lettre manuscrite d'Antonio Perez au conseiller Du Vaire, conservée à la bibliothèque royale de Paris. Un passage d'une lettre adressée à Carlos par son aumônier, le docteur Heman Suarez de Tolède, a été interprété comme faisant allusion aux relations du prince avec les envoyés flamands : « Tambien he llorado, no haber parecido bien que V. A. hablase a îos procuradores, como dicen que lo hizo, no se lo que fue, pero si que cumple mucho hacer Ios hombres sus négocies propios, con consejo ageno^

Berghes et Montigny, alors en mission dans la capitale da royaume, comme les intermédiaires chargés d'engager le prince à prendre Tautorité dans ce malheureux pays ^ Que le fils de Philippe, avec son caractère ardent, ait été sympathique à un peuple qui luttait aussi courageusement pour ses libertés, la supposition parait assez admissible, et il n*est pas tout à fait invraisemblable que Carlos, habitué à « dire tout ce qu'il pensait % » s'exprimât sur ce sujet avec plus de franchise que de prudence. C'est peut-être à ce propos que son aumônier Suare?, dans une lettre sans date, conjure le prince « de renoncer aux dangereux desseins que lui inspire Fesprit malin et qui ne peuvent qu'attirer la malédiction sur sa tête et jeter le trouble dans le royaume '. » Ta lettre finit par un sermon, dans lequel le bon docteur démontre au prince la nécessité de l'obéissance' filiale, à Taide de nombreux exemples tirés de l'histoire, tant sacrée que profane, et exposant la triste fin des enfants impies qui ont repoussé les conseils paternels *.

por que los muy diestros nunca fian del sayo. • Cette lettre, saas date, se trouve dans la bibliothèque de rarcheveché à Tolède.

* De Bello Belgko, tom. I,p. 376.

* « E principe, • écrit le nonce, » che quelle, che ha in cuore, ha. in bocca. a — Lettera del Nunzio al Cardinale Alessandrini , Giagno, 1566, MS.

' » Que eran de grandisimo engano, y error peligrosisimo, inventado y buscado todo por el demonio, para dar travajo a V. A. y pcnsar darle a todos, y para desasogear, y aun inquietar la grandeza de la mouarquia. • — Caria de Hernan Suarez al Principe, MS.

* Les relations intimes de Suarez avec Carlos l'exposèrent à des soupçons, qui, relatif soit à sa fidélité, soit à son orthodoxie, — on ne précise rien, — auraient pu lui coûter la vie, si cette lettre, trouvée dans les papiers du prince, après la mort de celui-ci , n'eût répondu suffisamment de rinnocence du docteur. — Soto , Anotaciones à la Historia de Talaheura, MS.

Mats, bien que cette supposition soit de nature à expliquer, en grande partie, ce que présente d'obscur riiistoire ultérieure de Carlos, nous devons avouer que nous n'avons jamais rien lu qui la confirme, soit dans la correspondance des personnages chargés de Tadministration des Pays-Bas, soit dans Facte d'accusation dressé contre Montigny luimême, et cependant on peut croire qu'une tentative faite par celui-ci pour séduire l'héritier présomptif du trône eût été jugée le plus exécrable des crimes. Cependant il est certain que le prince se croyait désigné particulièrement à ia tâche de gouverner les Pays-Bas; la preuve en est dans sa conduite envers le duc d'Albe, lorsque ce seigneur fut appelé au coinmandement de l'armée envoyée dans les provinces.

Le duc étaut venu, avant de partir, présenter ses respects à Carlos, celui-ci s'emporta et lui dit : « Vous n'irez pas dans les Flandres; je m'y rendrai moi-même. » Le général s'efforça de le calmer, en lui disant que ce voyage offrait trop de dangers pour l'héritier du trône; que, quant à lui, il avait mission de pacifier le pays et de le préparer à recevoir le roi, que le prince pourrait accompagner, si sa présence n'était pas nécessaire en Castille. Cette explication ne servit qu'à irriter davantage le fils de Philippe; tirant sa dague, il se jeta brusquement sur le duc, en s'écriant : « Vous n'irez pas, ou je vous tuerai. » Une lutte s'ensuivît, lutte embarrassante pour le seigneur castillan, puisqu'une offense faite au prince royal pouvait être érigée en crime de haute trahison. Heureusement pour lui, il était beaucoup plus fort que son adversaire; aussi, le saisissant à bras le corps, il le tint étroitement embrassé, tandis que celui-ci s'épuisait en vains efforts pour échapper à cette étreinte. Le

géaéral 0e Teul pas pins tôt lâché, que Carlos s'élança de nouveau sar lui, comme un fou furieux; le duc le ressaisit, mais le bruit avait attiré un chambellan qui se trouvait dans une salle voisine, et le prince, se dégageant de la main de fer de son ennemi, se retira dans ses appartements ^

Philippe regarda les violences dont son ministre avait été Fobjet, comme^iiine insulte qui lui était faite à lui-même. L'ahime, déjà si large, qui séparait le père et le fils, s'élargit 4avantage encore; et Téloignement qu'ils ressentaient l'un pour l'autre était tel, que vivant dans le même palais, ils ne communiquaient pas entre eux, à ce qu'il parait *. Toutefois le monarque habitait souvent, à cette époque, l'Escurial, où il voyait s'élever progressivement sous ses yeux le magnifique monument qui devait immortaliser la victoire de Saint- {Quentin. Mais, du fond de cette retraite, il surveillait son fils, au moyen des rapports fidèles que lui faisaient parvenir les agents placés auprès de celui-ci.

Les choses en étaient là, quand le prince prit la fatale détermination d'échapper par la fuite aux désagréments de m position présente. On ne sait pas d'une manière certaine quel pays il avait choisi pour s'y réfugier ; on a désigné les Pays-Bas et l'Allemagne. Cette dernière supposition est la plus probable ; Carlos eût, en efiet, vu à la cour de Vienne la fiancée qui lui était promise et se fût trouvé au milieu d'amis qui l'auraient, sans doute, bien reçu.

Manquant d'argent pour entreprendre son voyage, le prince

. * Cabrera, FUipe Segundo, Kb. VII, cap. XIII. — Strada, De Belîo JSef^co, tom. I, p. 376. -^ Vauderhammen, Don Juan de Ausiria, Madrid, 1627, fol. 37.

* Lettre de Fourquevaulx, 19 janvier 1568, dans Raumer, XFIe et XV lit swdes, tom. I, p. 85.

chargea un agent confidentiel, qui faisait partie de sa maison, de lui en procurer, au moyen d'emprunts faits à différentes villes. Cette démarche.inconsidérée, qui semblait révéler clairement ses intentions, n'accusait que trop ouvertement sa légèreté d'esprit et son extrême inexpérience.

Au. milieu de ces négociations, un incident se produisit qui jeta une assez vive lumière sur les dispositions intérieures de Carlos, pour le faire taxer de folie. Le fait est rapporté par une des personnes de sa maison, un ayuda de camara ou gentilhomme de la chambre, qui fut présent à cette scène et la décrit avec une grande simplicité.

Depuis quelques jours, dit-il, son maître était très agité; il ne faisait que répéter « qu'il voulait tuer un homme avec lequel il était en dispute ^ i> Il fit la même déclaration, mais sans nommer personne, à son oncle, don Juan d'Autriche, qui lui inspirait, parait-il, une confiance illimitée. Cela se passait vers la Noël, en 1567. Le 28 décembre, jour des Innocents, il était d'usage pour les membres de la famille royale de communier tous ensemble publiquement. Carlos, afin de se préparer à cet acte, se rendit la veille, au soir, dans l'église de Saint-Jérôme, pour se confesser et recevoir l'absolution ; mais le confesseur, ayant reçu l'étrange aveu de son dessein meurtrier, refusa de l'absoudre ; le prince s'adressa à un autre prêtre, mais sans plus de succès. En vain il engagea une discussion avec eux à ce sujet ; ils lui conseillèrent de réunir quelques théologiens plus éclairés qu'eux-mêmes et de prendre leur avis. Il leur obéit aussitôt

^ » Avia muchos dias, quel el Principe mi Senor andaba inquieto sin poder sosegar, y decîa, que avia de matar â un hombre con quien estaba mal; y de este dio parte al Senor Don Juan, pero sin declararle qoien fuese. » — De la Prision y Muer te del Principe Don Carlos, MS.

et ne convoqua pas moins de quatorze moines du couvent de Notre-Dame d'Alocha, avec deux autres ecclésiastiques, pour régler ce singulier cas de conscience. Tous, grandement scandalisés, furent d*accord pour déclarer que, dans cet état de choses, l'absolution ne pouvait lui être accordée. Carlos demanda alors qu'on lui permit de recevoir une hostie non consacrée ; cet expédient préviendrait le scandale qui se produirait infailliblement à la cour, s'il ne communiait pas. La proposition Jeta les révérends pères dans une nouvelle consternation; le prieur du couvent d'Atocha, qui faisait partie de la réunion, désirant apprendre du prince le nom de son ennemi, lui dit que cette communication aurait peutêtre quelque influence sur la décision des théologiens. Carlos répondit que « c'était à son père qu'il voulait ôter la vie ^ » Le prieur lui demanda avec calme si quelqu'un devait l'aider dans son attentat contre les jours du roi, mais il n'obtint en réponse que ta déclaration déjà faite, et l'assemblée se sépara à deux heures du matin, au milieu d'une indicible agitation. Un courrier fut expédié en toute hâte à l'Escurial, où se trouvait le roi, pour l'informer de tout ce qui venait de se passer *.

Tel est le récit de Yayuda de camara, qui était, dit-il, de service auprès du prince, cette nuit. Certains de ces détails méritent plus notre confiance que d'autres; on peut supposer, sans trop d'invraisemblance, que l'héritier du trône, dont les

* » Pero el Prior le engano, con persuadirle dixese cual fuese el bombre por que séria possible poder dispensai conforme à la satisfaccion^ que S. A. padiese tomar, y entonces dixo, que era el Rey su Padre con qnien estaba mal, y le havia de matar. « — De la Prision y Muerie del Principe Don Carlos, MS.

« Ibid.

sentiments, comme nous l'avons va, étaient pres<^e tout extérieurs, ait tenu devant ses serviteurs les propos sauvages qu'on lui attribue, mais qu'il ait répété à d'autres les paroles que lui avait adroitement arrachées le prieur ou que cet effroyable secret ait été confié à l'oreille des gens de sa maison, on ne le croira que difiScilement. La chose d'ailleurs n'importe guère, car, de quelque manière qu^ l'on interprète ce récit, il révèle clairement chez le prince un degré de folie tel que celui-ci se trouve dégagé de toute responsabilité morale.

L'agent de Carlos était de retour de son voyage, vers le milieu de janvier 1568. Il rapportait cent cinquante mille ducats, le quart de la somme qui avait été demandée; c'était assez pour le moment, et le prince ordonna qu'on hii envoyât le restant, en billets de banque ^ Ayant terminé ses préparatifs, il communiqua son projet à son oncle, don Juan d'Autriche, et le pria de l'accompagner dans sa fuite. Mais celui-ci, après avoir inutilement représenté à son neveu la folie de cet acte, se rendit de Madrid à l'Escuml, où, sans doute, il rapporta au roi, son frère, ce qu'il venait d'apprendre.

Le 17 janvier, Carlos fît prévenir don Ramon de Tassis, directeur-général des postes, qu'il tint huit chevaux à sa disposition, pour le soir; Tassis, se doutant de quelque chose , répondit que ses écuries étaient vides ; ayant reçu un nouvel ordre, plus péremptoire que le premier, il fit

* » Ya avia llegado de Sevilla Garci Alvarez Osorio con ciento y cincuenta mil escudos de los seiscientos mil que le avia embiado a buscar y proveer : y q.ue assi se apercibiesse para partir en la nocbe siguiente pues la resta le remitirian en polizas en saliendo delà corte. » — Vanderbammen. Don Jiian de Austria^ fol. 40.

éloigner tous les chevaux, et accourut lui-même en toute bâte a rEscurial *.

Le roi ne perdit pas de temps pour agir. Quelques jours auparavant, « ce monarque très pieux, i dit le nonce du pape, « avait, selon son habitude, ordonné des prières dans plusieurs couvents, pour implorer Tassistance du cipt dans une affaire de grande importance '. » Ces prières eussent pu servir d'avertissement à Carlos, mais il était trop tard. Philippe partit alors, sans retard, pour Madrid, où ceux qui le virent dans la chambre d'audience, le 18, au matin, ne discernèrent pas sur sa figure impassible les signes de l'orage prochain '. Dans cette matinée, le roi entendit publiquement la messe, avec les membres de la famille royale. Après le service, don Juan visita son neveu dans ses appartements; celui-ci, fermant les portes, demanda à son oncle de lui rapporter la conversation qu'il avait eue avec Philippe, à l'Escurial. Don Juan éluda la question comme il put, mais le prince, irrité par les soupçons qu'il avait conçus, tira son épée et se jeta sur son oncle, qui, reculant contre la porte et criant à son adversaire de cesser, se mit lui-méa;esur

* Yanderhammen, Don Juan de Justria, ubi supra. — Cabrera, Filipe Segundo, lib. VII, cap. XXH.

* « Sono molti giomi che stando il Bé faorî comando segretamente che si £5u$esse fare orationi in alconi monasterii, accio nostro Signore Dio indrizzasse bene et felicemente nn grand negotio, che si li offeriva. Qaesto è costume di questo Prencipe veramente molto religioso, quando li occorre qualcbe cosa da esseguire, che sia importante. « — Lettera del Nunzio, 24di6ennaio,1568, MS.

' ff Le lendemain, j'étais présent à l'audience, le roi s'y montra, faisant aussi bonne contenance qu'à l'ordinaire, bien qu'il eût dé)à décidé d'arrêter cette nuit même son fils et de ne pas excuser ou cacher davantage les folies du prince et ses extravagances plus que juvéniles. « Lettre de Fourquevaulx, 5 février 1568, dans Raumer, Xr/e et XVII^ siècles, tom. I, p. 138 .

la défensive. Le bruit attira heureusement les serviteurs du prince, qui, accourant sur le lieu du combat, donnèrent à don Juan les moyens de sortir. Carlos regagna sa chambre dans un morne silence ^

Depuis quelque temps, le prince, parait-il, ne se croyait plus en sûreté dans le palais de son père ; il prenait pour dormir autant de précautions qu'un bandit ; il déposait près de lui, en se couchant, son épée, sa dague et un mousquet chargé, dont il pouvait, à tout moment, faire usage *. Par surcroît de prudence, il avait fait faire par un habile ouvrier un verrou, avec lequel il pouvait de son lit, au moyen d'un ressort; ouvrir ou fermer la porte de sa chambre. Dans cet état de choses, il devait paraître dangereux de troubler le sommeil d'un homme poussé cQmme Carlos au désespoir, mais Philippe ne connaissait pas les obstacles; il ordonna au mécanicien de déranger le ressort, de manière à l'empêcher de jouer, et il devint ainsi facile de s'introduire dans la chambre '. — Le reste est connu par le récit de Yayuda de camara^ cité plus haut, lequel était de service cette nuit là et soupa au palais.

Dans la nuit du 18, vers onze heures, il aperçut le roi descendant l'escalier, la tête couverte d'un casque et portant

* Lettre de Fourquevaulx, 5 février 1568, dans Raumer, XFIq et XFIIe siècles, tom. I, p. 138. — Belacion del Ayttda de Camara, MS.

* Uelacion del Âyuda de Camara, MS, — Lettera di Nobili, Gennaio 21, 1568, MS.

De Thou, empruntant ses renseignements à rarchitecte Louis de Poix, pourvoit le prince de moyens de défense plus formidables encore : « Ce Prince inquiet ne dormoit point, qu'il n'eût sous son chevet deux épées nues et deux pistolets chargez. 11 avoit encore dans sa garderobe deux arquebuses avec de la poudre et des balles, toujours prêtes à tirer. « -^Hist. Universelle, tom. V, p. 439.

^ Ibid,, ubi supra.

une armure sous ses vêtements. Le duc de Feria, capitaine des gardes, raccompagnait avec quatre ou cinq autres seigneurs et douze simples gardes. Philippe donna Tordre à Vayuda de fermer la porte et de ne laisser entrer personne. Les gentilshommes et les soldats pénétrèrent alors dans la chambre du prince, et le duc de Feria, arrivant sans bruit au chevet du Ut, s'empara de Tépée et de la dague qui s'y trouvaient, ainsi que d'un mousquet chaîné de deux balles. Le prince, éveillé par le bruit, se leva, demandant qui était là. Le duc, qui avait enlevé ces objets, répondit : « C'est le conseil d'État. » Carlos, à ces mots, sauta du lit et, criant et menaçant, s'efforça de reprendre ses armes. En ce moment, Philippe, qui avait prudemment attendu pour se montrer que l'on eût désarmé son fils, s'avança, enjoignant à celui-ci de rentrer au lit et de se tenir tranquille. Le prince s'écria : « Que me veut votre majesté? » « Vous le saurez bientôt, » répondit son père^ et en même temps il ordonna que l'on assujétit fortement les portas et les fenêtres et qu'on lui remit les clefs de l'appartement. On enleva tous les meubles dont le prisonnier eût pu faire un mauvais usage, et jusqu'aux chenets du poêle ^ Le roi, se tournant ensuite vers Feria, lui dit < qu'il était spécialement chargé de veiller sur Carlos et qu'il devait bien le garder. » S'adressant ensuite aux autres gentilshommes, il leur recommanda de servir le prince avec tout le respect qui lui était du, mais de n'exécuter aucun de ses ordres, sans en avoir d'abord référé à lui-même; enfin, d'être des gardiens fidèles, sous peine d'être déclarés traîtres. »

' « Cosi S. M^ fece levare tutte l'anni, et tutti i ferri sino à gli alari di quella caméra, et conficcare le fînestre. « <— Lettera di Nobili, Gennaio 21, 1668, MS.

Sur ce, le fils du roi s'écria : c Votre majesté eût mieux fait de me tuer que de me retenir prisoauier. Ce sera un sujet de grand scandale pour le royaume. Si vous ne m'ôter. pas la vie, je me Tôterai moi-même. « « Vous n'en ferez rien, « répondit Philippe, « car ce serait Faction d'un insensé. » < La manière dont votre majesté me traite, » répliqua le prince, « me réduit à cette extrémité. Je ne suis pas fou, mais vous me poussez au désespoir ^ ! » D'autres paroles furent encore échangées entre le monarque et son fils, dont on entendait à peine la voix, étouffée par les sanglots *•

Ayant pris toutes ses dispositions, le monarque, après avoir fait mlettre en lieu sûr un coffret renfermant les papiers du prince, sortit de la chambre, où le duc de Feria, le comte de Lerma et don Rodrigue de Mendoza, fils aine de Ruy Gomez, passèrent la nuit. De six seigneurs, choisis à cet effet, deux veillèrent, à tour de rôle, sur le prisonnier, les nuits suivantes. Par respect pour le prince, il leur était défendu de paraître armés devant lui ; on découpait la viande qu'on lui portait, parce qu'il ne pouvait pas se servir d'un couteau. Les serviteurs furent tous congédiés et la plupart entrèrent par la suite dans la maison du roi.^Une garde de douze hallebardiers occupait les issues de la tour dans laquelle se trouvaient les appartements dé Carlos. Aiûsi,

* « A^ui alço el principe grandes bozes diziendo, materne Yra M^ y no me prenda porque es grande escandalo para el reyno j sino yo me mataré^ al qaal Irespondio el rey que no lo hiciere que era cosa de loco« y el principe respondio no lo hare como loco sino oomo desesperado pues Yra M<i me trata tan mal. « — Relacion del Ayuda de Camara, MS.

' • Brasi di già tomate nel letto il IVincipe usando moite parole fiior di proposito : le quali non fumo asverttite corne dette quasi sin^oezando. » — LetteradiNobili, Gennaio^ 25, 1568, MS.

toute communication avec le dehors lui était interdite, et, comme il ne pouvait se montrer à ses fenêtres soigneusement barricadées, le malheureux captif, dès cette époque, fut aussi bien mort au monde que s'il avait été enseveli dans les plus sombres cachots de Simancas.

Le lendemain, le roi réunit les membres de ses divers conseils et les informa de l'arrestation de son fils ; rien que son devoir envers Dieu et sa sollicitude pour le bien du royaume n'avait pu, déclara-t-il, le porter à cet acte. Il avait les yeux pleins de larmes, dit un des témoins de cette scène, en faisant cette déclaration ^

Il convoqua ensuite le conseil d'État et fit instruire le procès du prisonnier. Son affliction ne l'empêcha pas d'assister à la séance et d'écouter les dépositions, qui, couchées par écrit, fermaient un dossier haut d'un pied. Tel est le récit que nous a Isissé sur cette affaire extraordinaire ftt^uda de eamara K

^ « Y à cada une de por si con lagrima» (segan me ha certifioado qiiieii lo vîo) les daba cuenta de la prission del Principe sa hijo. « — BeUtcion del A^da de iJamara, MS.

* 9 Martes veinte de Eneix) de 1568, Uamo S. M. a sa câmara & los de el CoAsejo de^^ïlstado^ y estabieron en ella desde la ana de la tarde a3ta las nueve de la noche, no se sabe qae se tratase, el Hejhace informacion, Secretario de eûa es Oyos, hallase el Eey pressente al examen de los testigoSj ay escriptocasi un feme en alto. » ** Ibid,

Nous possédons deox copies de cet intéressant manascnt. Pane venant de Madrid, l'antre de la bibliothèque de sir Thomas Phillips. La tradaetion complète de ce docament faite par Llorente, dans son Sisteèr^ dç VInquisiHon, tom. III, p. 151-158, ne p«it prétendre aa loérite d'une exactitude scrupolease.

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