‹ Histoire du règne de Philippe II (volume 2)Chapitre 3 sur 21 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Causes de remprisonnement de Carlos. — Sa réclusion absolue. — Ses excès. — Sa mort. — Récit de Llorente. — Versions différentes. — Motifis de soupçons. — Querelle dans le palais. — Obsèques du prince.

L'arrestation de don Carlos causa dans toute l'Espagne une profonde sensation, augmentée encore par te mystère dont cet événement avait été entouré. Le motif de cette mesure donna lieu aux plus sinistres rumeurs; les uns prétendaient que le prince avait tramé un attentat contre la vie de son père ; les autres, qu'il avait conspiré contre celle de Ruy Gomez. On rapportait également qu'il avait projeté de se révolter et s'était uni aux Flamands rebelles ; «n le soupçonnait encore d'avoir penché vers l'hérésie. Plusieurs, se plaçant à un point de vue difierent, blâmaiett le père plutôt que le fils. « Sa dague suivait de près son sourire^ » dit un historien, en parlant de Philippe; < aussi tantôt on l'appelait sage et tantôt sévère ^ » Il se pouvait, disait-on, que

^ • Unos le llamaban prudente^ otros severo, porque su risa i cuchîQo eran confines. • — Cabrera, Filipe Segfindo, lib. VII, cap. XXII.

Ces paroles remarquables semblent échapper à Cabrera, comme s'il ne croyait que noter un trait ordinaire de caractère.

Carlos, toujours exclu de la faveur royale, eût pensé et parlé avec trop de hardiesse, mais il n'avait rien fait qui dût engager un père à traiter aussi rigoureusement son fils. Les souverains n'étaient que trop portés à envier leurs successeurs; ils se défiaient de l'esprit fier et généreux de leurs enfants, qu'ils feraient plus sagement de se concilier en leur donnant une part raisonnable dans la conduite du gouvernement. « Mais il y en avait, » ainsi conclut le sage chroniqueur de ce temps, « qui, plus prudents que leurs voisins, se posaient le doigt sur les lèvres et se taisaient ^ 9

Pendant quelques jours, Philippe, pour être le premier à communiquer la nouvelle aux cours étrangères, défendit qu'on laissât sortir de Madrid aucune voiture de poste '. Le 24 janvier, il adressa une circulaire aux membres du haut clergé, aux grands du royaume et aux municipalités des villes les plus considérables ; ces lettres, nullement explicites au fond, annonçaient l'événement et le justifiaient par les considérations générales que le monarque avait déjà présentées dans les conseils. Le même jour, le roi envoya des dépêches aux principales cours européennes; ces lettres, bien qu'écrites dans un style singulièrement vague et obscur, renfermaient d'ailleurs plus d'insinuations que lespremières. La plus curieuse dans son ensemble et celle qui donne le plus de jour sur la pensée de Philippe, est la missive que reçut la reine de Portugal, tante du roi. Cette estimable

' » Mirabanse los mas cuerdos sellando la boca con el dedo i el silencio! » — Cabrera, Filipe Segundo, lib. VII, cap. XXII.

' « In queste mezo è prohibito di mandar oorriero nessono , yolendo essere Sua Maestà il primo<à dar alli Prencipi quest' aviso. « — Lettera delNunzio, Gennaio, 21, 156S, MS.

princesse était la soeur de Tempereur Gharles-Quiat , et Philippe lui avait toujours témoigné le plus grand respect. « Bien qu'il fût depuis longtemps évident, » écrit le roi, « qu'il était nécessaire de prendre des mesures au sujet du prince, cependant f affection paternelle m'a engagé à épuiser, avant d'en venir à une extrémité, tous les autres moyens. Mais les choses sont enfin arrivées à ce point que, pour remplir mes devoirs de prince chrétien envers Dieu et mon royaume, j'ai été forcé de condamner mon fils à une rigoureuse réclusion. J'ai voulu faire ainsi à Dieu le sacrifice de mon propre sang et de ma propre chair^ plaçant son service et le bonheur de mon peuple au dessus de toute considération humaine ^ Je me bornerai à ajouter que ma détermination n'a pour cause ni la mauvaise conduite du prince ni un manque de respect envers moi, et, en lui faisant subir ce traitement, je ne me suis pas proposé de lui infliger une punition, car celle-ci, quelque légitimes qu'en fussent les motifs, aurait son temps et des bornes ^. Je n'ai pas davantage recouru à cette mesure comme à un moyen de le corriger de ses dérèglements. La décision que j'ai prise repose entièrement sur une autre cause, et le remède qm je me propose ne consiste ni dans le temps ni dans des expédients, mais, ainsi que je l'ai déjà fait remarquer, il est de la plus haute

* V Eu fin yo he querido hacer en esta parte sacrificio à Bios de mi propîa «ame y sangre y preferîr su servicio y el bien y beneficîo publico â las otras consideraciones humanas. » — Translado de la Carta que su magestad escrivio â la Reyua de Portugal sobre le prîsîon del Principe su bijo, 20 de Enero> 1568, MS.

^ ' Solo me ha parecido ahora advertir que el fundameuto de ^sta mi determinacion no dépende de culpa, ni inorediencia, ni desacato, ni es enderezada â castigo, que aunque para este havia la muy suficiente materia, pudiera tener su tiempo y su termino. « -^ Ibid,

MORT DE DON CARiOS. 39

importance pour Taecomptissement de mes obligations

envers Dieu et mon peuple ^ »

Philippe écrivit également sur ce ton obscur k Zuniga, son ambassadeur à la cour du pape ; il disait que « si la désobéissance dont Carlos s'était, toute sa vie, rendu coupable suffisait pour justifier cet exemple de sévérité, cependant ce n'était pas ce motif, mais la rude pression de la nécessité, qui seule avait pu l'obliger à agir ainsi avec son premier-né, son fils unique '. »

Ce langage ambigu, impliquant que l'emprisonnement de Carlos n'était pas dû k sa mauvaise conduite et que, d'un autre côté, les intérêts de la religion et la sécurité de l'État le condamnaient à une captivité perpétuelle, peut faire croire que Farrestation du prince n'avait pas d'autre raison que sa folie, C'est ce qui fût ouvertement déclaré par le prince d'Eboli, dans une communication faite, sur l'ordre de Philippe, à l'ambassadeur de France, Fourquevauk. Le roi, disait Gomez, avait remarqué, depuis trois ans, que son fils avait la tête faible et qu'il n'était jamais complètement maître de son intelligence. Longtemps il avait gardé le

* « Ni tampoco lo he tomado por medio, temendo eaperansa que por este camino se reformarân sus excesos j desordenes, Tiene este negocîo otro principio y razon, cuyo remedio no consiste entiempo, ni medios; y que es de mayor importancia y oonsideracion para satisfiM^er yo i la dicha obligacion que tengo â Dios nuestro senor y & los dichoa mis Reynos. »■ -*- Translado de la Carta que sumagestad escrivio i la Beyna de Portugal sobre le prision del Principe suliijo, 20 de Enero, 1568, MS.

^ « Pues aunque es verdad que en el discurso de su vida y trato haya habido ocasion de alguna desobedieneia o desacato que pudieran justiflcar qualquio^a demostracion, esto no me obb'garia a llegar â tan estrecbo punto. La necesidad y conveniencîa ban producido las causas que me ban movido muy urgentes y précisas con mi bijo primogenito y solo. » — Carta del Eey â su Embajador en Borna, 22 de Enero, 1568, MS.

silence, espérant que le temps aurait quelque heureux effet sur cette infirmité, mais elle n'avait fait qu'augmenter, et le monarque avait reconnu avec douleur que remettre le sceptre entre les mains de son héritier présomptif, serait amener inévitablement le malheur de ses sujets et la ruine de l'État. C'était donc, le cœur rempli d'indicibles angoisses, qu'il avait résolu, après de longues délibérations, d'enfermer son

fils^

Ces explications sont, du moins, claires et bien différentes de celles que Philippe donnait dans ses dépêches; si la démence du prince était le véritable motif de son arrestation, il parait étrange que le monarque ait déguisé la réalité sous des termes vagues et équivoques, en y ajoutant la déclaration, souvent faite dans ses lettres, « qu'il s'expliquerait un jour plus complètement sur ce sujet. » On pourrait croire qu'il eût convenu d'invoquer tout d'abord cet état de folie du prince, qui était pour celui-ci la meilleure excuse de sa conduite et justifiait le père d'avoir privé son fils de la liberté. Mais certainement l'excessive rigueur déployée, comme nous le verrons bientôt, envers le prisonnier, ressemblait plus au châtiment subi par un grand criminel qu'au traitement auquel on soumet un malheureux insensé. Il n'est pas non plus probable que l'on eût intenté un procès criminel à un infortuné, soustrait par son infirmité même à toute responsabilité morale.

Il existe deux documents, dont l'un ou l'autre, s'il était jamais mis au jour ,' dévoilerait probablement les véritables motifs de l'arrestation de Carlos. L'ambassadeur d'Espagne,

• Lettre de Fourqueyaulx, dans Raumer, XFI^ et XFII^ siècles, lom. I, p. 136.

Zaniga, informa son maitre que le pape, mécontent de la communication qui lui avait été faite au sujet de cet événement, avait témoigné le désir de recevoir du roi lui-même des explications plus complètes ^ Ce désir, exprimé par un pareil personnage, équivalait presque à un ordre, car Philippe portait le plus profond respect à Pie Y, à ce pape de rinquisition, à ce pontife selon son cœur. Le monarque, dit-on, ne passait jamais devant le portrait de sa sainteté, pendu aux murs de son palais, sans se découvrir la tète ^. Il envoya immédiatement au saint-père une lettre renfermant tous les détails de l'affaire ; elle était écrite en chiffres et le roi recommandait au pontife, s'il ne pouvait la lire, de la montrer à Granvelle, qui était alors à Rome. La lettre se trouve, sans doute, au Vatican '.

L'autre document est le procès. Philippe, aussitôt après avoir fait arrêter son âls, nomma une commission spéciale pour le juger; elle était composée du cardinal Espinosa, du prince d'Eboli et d'un conseiller royal, Bribiesca de Munatones, chargé de rédiger l'acte d'accusation. On avait extrait des archives de Barcelone le dossier du méiùorable procès intenté par un des ancêtres du monarque, Jean II d'Aragon, à son aimable et malheureux âls, qui portait également le nom de Carlos. Les pièces avaient été traduites du catalan en

* • Querria el Papa saber por carta de V. M. la yerdad. • — Carta de Zaniga alEey, 28 de Abrill568, MS.

« Lorea, Vida de Pio Quinto, VaUadolid, 1713, p. 131.

' Il 7 a, dans les archives de Simancas, un département connu sous le nom àepatronato ou cabinet de papiers de feunille; on y trouve des documents très curieux et d'une nature tout intime, auxquels, pour ce motif, il est particulièrement difficile d'obtenir accès. C'est dans ce cabinet qu'est déposée la correspondance de Zuniga, qui, ainsi que d'autres pièces de la même collection, nous a fourni d'utiles extraits.

espagnol et, sinistre présage, servirent de modèle pour les poursuites dirigées contre Théritier du trône , du chef de haute trahison. Il ne parait pas que, dans ce procès extraordinaire, un défenseur ou un témoin quelconque aient été entendus en faveur du prince, quoique les accusateurs eussent, semble-t-il, réuni un nombre effrayant de dépositions à sa charge. Mais, en réalité, on ne sait que peu de chose à cet égard, et il n'est pas prouvé que les pièces passèrent sous d'autres yeux que ceux du monarque et du tribunal secret qui jugea Carlos, si Ton peut ainsi parler ; en 1592, elles furent, d'après Thistorien Cabrera, déposées, sur Tordre de Philippe, dans une caisse verte, soigneusement gardée à Simancas S où peut-être, car on n'a plus rien appris depuis, elles sont encore conservées, pour récompenser les fatigues de quelque investigateur futur '.

A défaut de ces documents, il nous est permis de recourir à des conjectures pour la solution de ce problème difficile, et il y a plusieurs faits qui peuvent nous aider à former des conclusions. Parmi les ambassadeurs étrangers qui résidaient en ce temps à Madrid, aucun ne se donna plus de peine pour découvrir la vérité que le nonce du pape, Cas^ taneo, archevêque de Rossano; les lettres de ce personnage en fournissent surabondamment la preuve. Doué d'un esprit

* Estan etL el archÎTO de Simanoas, donde en el ano mil i quinientos i noYcnta i dos los metio don Grîstoval de Mora de su Camara en un cofirecillo verde en que se conservan. • -^ Cabrera, Fil^e Secundo, lib. VII, cap. XXII.

^ Les savants de Madrid croient généralement, noas a-t-on dit, qu'en 1828 ^Ferdinand YXI fit enlever de Simancas , avec d'autres doeuments, les manuscrits originaux renfermant le procès de Carlos ; mais on ne sait pas dans quel lieu ces papiers ont été transférés, et Ton n'en a plus entendu parler depuis la mort de ce roi.

fin et pénétranty ce prélat était, par sa position et par le crédit dont il jouissait à la cour, parfaitement à même d'obte*nir des renseignements. Le cardinal Espinosa, par ordre de Philippe, exposa au nonce, de la manière habituelle, les motifs de l'arrestation de Carlos. < G*est un bruit étrange, » dit Farchevéque, « et que Ton entend répéter partout, que celui du complot du prince contre la vie de son père. » Le cardinal répondit : < La chose aurait été de peu d'importance, si le roi seul avait été en danger, car il eût été facile de protéger sa personne. Mais il s'agit d'un bien plus grand mal, s'il peut y en avoir, et sa majesté qui a vu la mauvaise direction que son fils a suivie, ces deux dernières années, a vainement cherché un remède, jusqu'à ce qu'enfin, se trouvant impuissant à exercer une autorité sur ce jeune homme écervelé, il a été forcé d'user du moyen que vous connaissez ^ »

Aux yeux d'un grand inquisiteur, l'hérésie ou simplement un penchant vers l'hérésie devait sembler un crime plus exécrable que le parricide. C'est la réflexion que les paroles d'Espinosa firent faire au nonce, qui s'occupa immédiatement de rechercher les preuves* de l'apostasie du prince. L'ambassadeur de Toscane, rapporte également que l'on soupçonnait Carlos d'être un mauvais catholique '. On peut

^ « Bispose che questo sana el manco^ perché se non fosse stato altro pericolo che délia persona del B,è sisarîaguardata^ et rimediato altramente, ma che ci era peggio, si peggio puo essere, al che sua Maesta ha cercato per ognî ria di rimediare due anni continui, perché redeva pigUarli la mala via, ma non ha mai potuto feimare ne regolare quesio cerrelio, fin che è bisognato arrivare a qu£sto. • — Lettera del Nonsdo, Gennaîo 24> 1568, MS.

' « Non lascero pero di diile, ch' io ho ritcatto et di luogo ragionevole, che si sospetta del Principe di poco Cattolico : et quello, che lo facredere.

4é HISTOIRE DU RÈGNE DE PHILIPPE 11.

trouver une confirmation de cette conjecture dans les remarques faites par Pie V sur la lettre secrète de Philippe, dont il a été question plus haut. < Sa sainteté, » écrit Tarnbassadeur d^Espagne, « approuve parfaitement la mesure prise par votre majesté ; le pontife comprend que le salut de la chrétienté est soumis à la condition que vous viviez de longues années et que vous ayez un successeur qui marche sur vos traces *. »

Mais, bien que tout cela semble faire entendre assez clairement que la défection religieuse de Carlos était la principale cause de sa captivité, il est difficile de croire qu'avec son esprit fantasque et inconstant, le prince eût pu se former des opinions bien arrêtées en matière de foi, ou que sa position eût permis aux réformés d^avoir accès auprès de sa personne, de manière à exercer sur lui une grande influence. Il est cependant bien possible que l'infortuné ait pris intérêt à ces mouvements politiques du dehors, qui finirent par menacer l'Église catholique; nous parlons des troubles des Pays-Bas, qu'il voyait, dit-on, sans déplaisir. Il est vrai que, pour autant que nous sachions, il n'existe aucune preuve de ce fait dans la correspondance des chefs de la révolution dans les Flandres.. Et il n'y a pas de raison * de supposer que Carlos entra directement lui-même en relations avec eux, ou qu'il se déclara ouvertement, par un acte quelconque, partisan de leur cause ^. Mais un pareil acte

è elle fin' adesso non li han fàtto dir messa. » — Lettera di Nobili» Gennaio 25, 1568, MS.

* • El Papa alaba mucho la determinacion de Y. M. porque entiende que la conservacion de la Christiandad dépende de qne Dios de â Y. M. muchos anos de vida j que despues tenga tal sucesor que sepa sus pîsadas. M — Cartade Zunîga, Junîo 35, 1568, MS.

* Leti, plus heureux que nous, a découvert une lettre de Carlos au

n'était pas nécessaire pour sa condamnation ; il suffisait qu'il eût ressenti quelque sympathie pour ce peuple malheureux. Le séjour du comte d'Egmont, de Berghes et de Montigny à la cour, lui avait procuré facilement des entrevues avec ces seigneurs, qui pouvaient naturellement avoir cherché à rintéresser au sort de leurs compatriotes. Ces sentiments, bientôt éveillés dans le cœur ardent du jeune prince, se seraient aussi manifestés promptement. Peut-être attribuera-t-on à ces dispositions de Fesprit de Carlos son étrange conduite envers le duc d'Albe, au moment où celui-ci partait pour les Pays-Bas. Mais les habitants des provinces étaient regardés à Madrid comme révoltés contre la couronne; les doctrines réformées qu'ils professaient imprimaient au mouvement le caractère d'une révolution religieuse. Favoriser cette rébellion, était, de la part d'un Espagnol, se montrer à la fois traître à son souverain et à sa foi; telle était assurément l'opinion du roi et de son ministre, le grand inquisiteur, et le crime ne devait pas sembler moins grave, commis par l'héritier du trône ^

Quant à l'accusation portée contre Carlos d'avoir voulu attenter à la vie de son père, Philippe la réduisit à néant dans ses dépêches aux cours étrangères et dans les communications faites, sur ses ordres, aux ambassadeurs résidant

comte d'Egmont, trouvée dans les papiers de ce seigneur à Tépoque de son arrestation. — (Vita di Filippo II, tom I, p. 543). L'historien est trop prudent pour garantir l'authenticité de cet écrit; pour admettre ce fait, il nous faudrait une autre autorité que celle de Leti.

* De Castro s'ingénie péniblement à prouver que don Carlos était protestant; s'il n'étahlit pas ce fait, on doit reconnaître, du moins, qu'il a prouvé que sa conduite était de nature à faire sérieusement mettre en doute son orthodoxie, par ceux qui le voyaient de près. — Voy. Hiêtoria de lo8 Protestantes Espagnoles, p. 319 et seq.

à Madrid * ; si elle avait eu quelque fondement, on pourrait croire que le monarque, au lieu de la démentir, Taurait relevée avec empressement, pour justifier la rigoureuse captivité à laquelle il condamnait le prince. Il est certain que si celui-ci avait nourri réellement un dessein aussi monstreux, il eût trouvé aisément Toccasion de l'exécuter. Mais on comprendra facilement que Philippe gard&t le silence sur les sympathies de son fils pour les Flamands rebelles ; le grand champion du catholicisme devait naturellement frémir à Tidée de publier que le levain de Thérésie avait corrompu son propre sang.

A quelque motif qu'il faille attribuer la conduite du roi en cette circonstance, on a raison de supposer qu'elle fut au fond déterminée par Taversion qu'il ressentait pour le prince. L'opposition de leur caractère plaça dès l'origine le père et le fils réciproquement dans une fausse position. Les excès inconsidérés du jeune homme furent critiqués sans pitié par le monarque, qui couvrait du moins, ses faiblesses d'un voile épais ; Carlos, plein de fougue et exaspéré par un système continuel de défiance, d'exclusion et d'espionnage, finit par éclater et par se livrer à des actes d'une extravagance si absurde qu'on peut les regarder commodes traits de folie ; or, comme on l'a déjà vu, ce fut cette démence du fils qui fournit au père une raison plausible pour prendre une résolution extrême.

Quels que fussent les crimes du prisonnier, il fut bientôt

' » Sua Maestà ha dato ordîne, che nelle lettere, che si scnvono a tutti li Prencipi«t Regni, û dica, che la vooe ch' è uscita ch 1 Prendpe haresse ceroato di offendere la Eeal persona sua propria è falsa, et questo medesimo fa dire a bocca da Ray Gomez aU' Im})asciatori. « — Lettera del Nunzio, Geimaio 27, 1568,. MS.

MOftT DE DON CARLOS. 47

évident pour les observatears les mieux placés que jamais il B6 recouvrerait sa liberté et ne monterait sur le trône de ses ancêtres ^ Le 3 mars, Philippe avait préparé un règlement relatif au traitement du prince et qui peut donner quelque idée de la rigueur de sa réclusion. Carlos était spécialement confié à la surveillance de Ruy Gomez, qui exerçait l'autorité supérieure et nommait les personnes employées au service du captif; six autres gentilshommes étaient chargés de garder et de veiller celui-ci ; deux devaient rester, la nuit, dans sa chambre, Tun veillant lorsque l'autre s'endormait. On se rappelle à ce sujet un ingénieux châtiment en usage chez les Chinois , qui condamnent un criminel à être partout suivi d'un ^rdien, qui a pour mission d*épier sans cesse ses mouvements, de sorte que le coupable se tournant à droite ou à gauche, rencontre toujours le même regard fixé sur lui. Pendant le jour, ces gentilshommes devaient se tenir auprès de Carlos et dissiper par leur conversation les tristesses de l'isolement ; mais il leur était défendu de parler des affaires du gouvernement et surtout de l'emprisonnement du {«rince ; ils devaient, si celui-ci les questionnait à ce sujet, ^ renfermer dans un silence absolu. Ils ne pouvaient ni lui apporter des lettres, pi en recevoir de lui pour les transmettre au dehors, et il leur était enjoint de tenir absolument secret, à moins que le roi ne levât luinmême cette défense, tout ce qui se passait à l'intérieur du palais. Le prisonnier reçut un bréviaire et quelques autres livres de dévotion; on lui interdisait toute lecture, excepté celle d'ouvrages ayant un caractère religieux *.

*■ » Si tien per fenno che privaranno il FrencÂpe cbella successione, et

non liberaranno mai. • — Lettera del Nnnzio, Febraîo 14^ 1568, M6.

* • Para rezarse le dies^ las Oras, Breviario i Eosaiio que pidi«se, i

Cette dernière partie du règlement semble accuser chez Carlos certaines tendances à Thérésie, qu'il était nécessaire de combattre au moyen de traités conçus dans un esprit opposé, et peut-être destinés à le préparer à sa fin prochaine. Sauf les six gentilshommes, nul ne pouvait entrer dans l'appartement du prisonnier, si ce n^est son médecin, son barbero ou gentilhomme de la chambre et son valet, choisi parmi les monteros ou gardes de corps du roi ^ Sept autres soldats, pris dans ce corps fidèle, étaient attachés au service du prince et portaient les plats préparés pour sa table dans une salle voisine, où le montera, de garde auprès de Carlos, venait le prendre. Douze hallebardiers étaient placés en faction dans les corridors qui conduisaient à la chambre du prisonnier, pour intercepter toute communication avec le dehors. Tous les individus attachés à la personne de l'infortuné, depuis le noble du plus haut rang jusqu'au moindre serviteur, prêtèrent solennellement serment, devant le prince d'Eboli, de se conformer au règlement établi; ce seigneur supportait tout le fardeau de la responsabilité, au sujet de l'exécution de ces ordres et de la sûreté du captif. Pdur lui faciliter sa tache, le roi lui commanda de se loger dans le palais, où sa femme et lui acceptèrent des appartements voisins de ceux de Carlos. Peut-être cet arrangement convenait-il pour d'autres motifs à Philippe, dont on remarquera plus loin les relations avec la princesse '.

libros solamente de bueua dotrîna i deyocion, si quisiese leer y oîr. • *« Cabrera, Filipe Segundo, lib. VII, cap. XXII.

* Le monter était un des gardes du corps du roi pour la nuit. Le droit d'entrer dans cette troupe était un ancien privilège accordé aux habitants d'un certain district nommé Espinosa de los Monteros, — Llorente, Histoire de Vlnguisition, tom. III, p. 163.

• Le règlement est reproduit in extenso par Cabrera, Filipe Segundo,

Ce règlement sévère fut appliqué dans toute sa rigueur. La reine de Portugal, tante de Philippe, écrivit dans des termes pressants au roi, lui offrant chaleureusement de rester elle-même auprès de son petit-fils, dans sa prison, pour prendre soin de lui et soulager ses douleurs, comme le ferait une mère ^ ; « on voulut, » dit l'ambassadeur de France, « lui épargner cette peine *. » L'empereur et l'impératrice d'Allemagne exprimèrent l'espoir que l'emprisonnement de Carlos amènerait un heureux changement dans sa conduite et qu'il serait bientôt libre ; plusieurs lettres furent échangées entre les deux cours, jusqu'au moment où le monarque mit fin à la correspondance, en déclarant que le mariage de son fils avec la princesse Anne ne pourrait avoir lieu et que le prince ne serait jamais rendu à la liberté '. .

La reine Isabelle et sa sœur Jeanne, qui paraissent avoir été profondément touchées des malheurs du prince, sollicitèrent vainement la permission de le visiter dans sa prison, et, quand don Juan d'Autriche se présenta au palais, en babits de deuil, pour témoigner son chagrin en cette

lib. YII, cap. XXII); la riguenr avec laquelle il fiit exécaté est attestée par tous les rapports des ambassadeurs étrangers, résidant à la cour de Madrid. Cependant il paraît que l'on se relâcha de cette sévérité sur un seul point, si, comme le prétend NobilL on permit au prince de se distraire parla lecture de recueils de lois espagnoles, qu'il consultait peut-être relativement à sa propre position, v Ha domandato, che li sîano letti li statuti, et \ef leggi di Spagna : ne' quali spende multo studio. Scrive assai di sua mano, et subito scritto lo straccia. « — Lettera di Nobili, Gingno 8, 1568, MS.

* » Fer questa causa dnnque il Rè et Regina veohia di quel regno hanno mandate qui un ambasoiatore a far offitio col Rè cattolico per il Prencipe, dolersi del caso, offerirsi di venire la Regina propria a governarlo como madré. « -^ Lettera dd Nunzio, Marzo 2, 1568, MS.

« Raumer, XFIe et XVIIt sièeks, tom. H, p. 141.

» lèid., p. 146, 148.

occasion, le roi le reçut avec froideur et lui ordonna de reprendre son costume ordinaire ^

Parmi les grandes villes du royaume, plusieurs étaient prêtes à envoyer des délégués, pour offrir au roi, dans son affliction, leurs compliments de condoléance ; mais Philippe leur laissa entendre quUl n'avait agi que pour le bien de la nation et que leurs compliments, en cette circonstance, seraient superflus *. Les députés de TAragon, de la Catalogne et de Valence étaient en route pour se rendre à Madrid, où ils allaient, d'après leurs instructions, demander la cause de l'emprisonnement de l'héritier du trône et solliciter sa prompte délivrance ; mais, ayant reçu avis du vif déplaisir avec lequel le roi voyait cette démarche, ils jugèrent prudent de rebrousser, chemin, sans se hasarder à entrer dans la capitale '.

* • Reyna y Princesa lloran : Don Juan va cada noche a Palacio, y una faé muy llano, como de luto, y el Rey rînio, y mando no andubiesse de aquel modo, sino como solia de antes. « — Relacion del Ayuda de Camaray MS.

* « Sua Maestà ha fatto intendere a tutté le città del Eeyno, che non mandino huomîni o îmbasciator nessuno, ne per dolersi, ne per cerîmonia, ne per altro ; et pare che habbia a caro, che nessuno gli ne parU, et cosi ogn' huomo tace. » — Lettera del Nunzio, Febraio 14, 1568, MS.

' Lettre de Fourquevaulx, 13 ajril 1568, dans Raumer^ XVI^ et XFIIfi siècles, tom. II, p. 143.

Une lettre de condoléance adressée au roi par la municipalité de Murcie attestait chez celle-ci une soumission, une docilité tout à fait irréprochables. » Nous ne pouvons, « disait- elle, » penser sans émotion à notre bonheur de posséder un souverain aussi juste et assez dévoué au bien de ses sujets pour y sacrifier toute autre considération, même le tendre attachement qu'il a pour son fils. • Ces paroles, qui pourraient sembler ironiques, furent reçues par le roi avec la même bonne foi qui, sans doute, les avait dictées. L'apostille écrite sur cette pièce, de la main même du roi, nous apprend dans «quel style il aimait les adresses de ses fidèles sujets. * Cettelettre est écrite avec sagesse et discrétion. « — La

On ne tarda pas à comprendre que raffaire de don Carlos était un sujet dont il ne fallait pas parler, et peu à peu elle parut oubliée, comme un événement ordinaire. L'ambassadeur de France, Fourquevaulx, écrivait : « On s'occupe aussi peu du prince aujourd'hui que s'il était mort depuis dix ans '. » Son nom continuait de figurer, il est vrai, parmi ceux des membres de la famille royale, dans les prières récitées à l'église, mais le roi défendit au clergé de faire allusion à son fils dans les sermons, et nul, dit encore l'ambassadeur, n'eut la hardiesse de critiquer la conduite du souverain . < La sagesse de Philippe lui a donné sur ses sujets un ascendant si absolu, que, volontairement ou involontairement, tous s'empressent de lui obéir, et, s'ils ne l'aiment pas, ils font au moins semblant de l'aimer ^. »

Parmi les objets enlevés dans la chambre du prince, il y avait, on s'en souviendra, une cassette renfermant ses papiers secrets ; il s'y trouvait, entre autres, un grand nombre de lettres, qui devaient être expédiées après son départ. Dans une de ces lettres, adressée à son père, Carlos déclarait que la cause de sa fuite était le sévère traitement qu'il avait reçu du roi '. D'autres épitres, destinées à différents seigneurs et à quelques-unes des principales, villes contenaient la même déclaration ; après avoir rappelé à tous le serment qu'ils lui avaient prêté comme à l'héritier du trône, il promettait de

tradaction de cette lettre, qui porte la date da 16 février 1568 , se trouve dans Llorente, Histoire de r Inquisition, tom. III, p. 161.

* Lettre de Fourquevaulx dans Eaumer, XFI^ et XV 11^ siècles,

• Ibid.y ubi supra.

' <r Quella per il Rè conteneva specificatamentè molti agravii, che in

^ xnolti anni pretendi, che li siano statti fatti da Sua Maestà, et diceva

^ ch' egli se n' andava faori delli suoi Eegni per no poter sopportare tanti

^] agravii, che li £aceva. « — Lettera del Nunzio, Marzo 2, 1568, MS.

sU

letir accorder différeots {M'iviléges, dès que le sceptre aurait passé dans ses mains ^ On découvrit aussi dans cette cassette un écrit de la nature la plus singulière ; c'était une liste de tous les personnages que le prince considérait comme lui étant attachés ou bien hostiles. Au nombre de ses amis» on remarquait au premier rang sa belle-mère Isabelle et son oncle, don Juan d'Autriche, tous deux mentionnés avec Texpression de la plus ardente affection. Entre les noms de ses ennemis « qu'il fallait poursuivre jusqu'à la mort, » on lisait ceux du roi, son père, du prince et de la princesse d'Eboli, du cardinal Espinosa, du duc d'Albe et d'autres encore ^. Tels sont les étranges détails que le nonce du pape communiqua à sa cour, sur les papiers cachés dans cette cassette. Ceux-ci furent, dit-on, soumis à l'examen des juges du prince et constituèrent, sans doute, une partie importante des griefs à sa charge. C'est peut-être d'un de ces juges que le nonce obtint ses renseignements; aucun ne se fût cependant hasardé à révéler les secrets du tribunal, sans l'autorisation de Philippe, mais il est possible que le monarque consentit à laisser publier des faits qui devaient servir de justification à sa conduite* Si ce récit est exact, on conviendra qu'il prouve un certain dérangement d'esprit chez Carlos.

Cependant le roi n'était pas moins prisonnier que son fils ; depuis l'heure où celui-ci avait été arrêté, il n'était pas

« Lettera del Nunzio, Marzo 2,1568, MS

^ « Yi è ancoia una lista, doye scriyeva di sua mano gli amid, et li nemici suoi, li qoali diceva de liavere a perseguitare sempre fino alla morte, ira li qoali il primo era scritto il Eè suo padre, di poi Bm Gomez et la moglie, il Présidente, il Duoa d'AJba, et certi altri. « — - Lettera del Nuiudo, Marzo 2, 1568, MS.

encore sorti du palais, même pour visiter ses résidences fâTorites d'Aranjuez et du Prado; il n'avait pas consacré une seule journée au plaisir, si grand pour lui, d'assister au glorieux spectacle de la construction de l'Escurial. Il semblait sans cesse agité par la crainte de quelque soulèvement populaire, ou au moins d'une insurrection des partisans du prince, tentant de délivrer celui-ci. Au moindre bruit inaccoutumé qu'il entendait dans le palais, dit son historien, il se mettait à la fenêtre pour voir si le désordre ne provenait pas de quelque tentative faite pour rendre le captif à la liberté ^ Il n'y avait guère de motifs de se défier d'un peuple aussi bien façonné à l'obéissance que l'étaient les Castillans sous Philippe II, mais c'est un malheur pour un prisonnier que de causer de pareilles appréhensions.

Les craintes qu'il éprouvait n'eurent pas le pouvoir d'engager le monarque à adoucir de quelque manière la rigueur avec laquelle son fils était traité, et celle-ci eut l'effet qu'il fallait en attendre sur un esprit aussi fougueux et aussi peu gouvernable. D'abord le prince tomba dans une espèce de frénésie et plus d'une fois, dit-on, il essaya de se tuer; reconnaissant ensuite qu'en frappant de la tète les barreaux de sa prison, il ne faisait qu'aggraver son malheur, il se résigna à sou sort, dans un morne silence, le silence du désespoir. Indifférent à tout ce qui l'entourait, il cessa de s'occuper de ses intérêts spirituels ; loin de lire les ouvrages religieux mis k sa disposition, il renonça à tout acte de

* » No salio el Rey de Madrid, ni aan a Aranjuez, ni a San Lorençe a ver SB fftbrica, tan atento al n^ocio del Principe estaba, i sospedicwo a las mnnnuraciones de sus puel^os ûdes i rererentes, que midos estraordi. narios en sa Palacio le hazian mirar, si eran tomultos para sacar s sa. Âlteza de su camara. * — Cabrera, Filipe Segundo, lib. YIII, cap. Y.

dévotion, il refusa même de se confesser et de recevoir son confesseur ^ Ces signes d'une fatale indifférence pour la foi, sinon d'un détachement positif de la religion, alarmèrent vivement Philippe, qui craignit de voir, avec le corps, périr Tàme de Carlos '; il recourut à Suarez, Taumônier du prince, qui avait autrefois eu quelque influence sur son maître , et le pria d'adresser une lettre à celui-ci pour le ramener. Cette lettre, qui a été conservée, est trop remarquable pour que nous la passions sous silence.

Suarez commence par représenter à Carlos que sa folle conduite l'a laissé sans amis et sans partisans ; loin d'améliorer sa position, il ne peut que l'aggraver en agissant comme il le fait. « Que dira-t-on, » ajoute l'ecclésiastique, 4 quand on apprendra que vous refusez de vous confesser, quand on découvrira encore certains actes affreux dont vous vous étés rendu coupable, et dont quelques-uns, si tout autre que votre altesse les avait commis, engageraient le saint-office à rechercher $i leur auteur est un chrétien sincère '? » C'est avec un cœur rempli d'amertume et

* ' Onde fii chiamato il confessore et il medico ^ ma egli seguitando nella sua disperatione non volse ascoltare ne Tunno ne Taltro. » — Lettera del Nunzio, MS.

La copie que nous possédons de cette lettre ne porte pas de date, pentêtre par une inadvertance du copiste.

* ff Ne Yolendo in alcun modo curare ne il corpo ne V anima, la quai oosa faceva stare il Eè et gli altri con molto dispiacere, yedendoH massima di continuo crescere il maie, et mancar la virtù. « — Lettera dd Nunzio, MS.

^ a Yea Y. A. que harân j dirân todos quando se entienda que no se oonfiesa, j se vajan descubriendo otras cosas terribles, que le son tanto, que llegan â que el Santo Oficio tuyiera mucha entrada en otro para saber si eracrîstiano o no. « — Garta de Heman Suarez de Toledo al Principe, Marzo 18, 1568, MS.

d'angoisses» que je dois vous déclarer que vous o*étes pas seulement en danger de perdre vos biens terrestres, mais, ce qui est plus grave, votre àme même. x> Suarez termine en recommandant chaleureusement au prince, comme Tunique remède qui soit à sa situation, Tobéissance au ciel et au roi, qui est le représentant de Dieu sur la terre.

Les exhortations du digne aun^ônier ne firent pas plus d'impression sur l'infortuné que les prières de ses serviteurs. L'état de surexcitation morale où il se trouvait, joint au manque d'air et d'exercice, eut son efiet naturel sur la santé du prisonnier; on le voyait maigrir de jour en jour, tandis que la fièvre, qui depuis si longtemps minait sa constitution, enflammait son sang avec plus de violence que jamais. Pour tempérer cette intolérable ardeur, il recourut à des moyens si désespérés qu'il semblait, comme le dit le nonce du pape, que si le prince avait renoncé au projet de se tuer de sa main, il voulait arriver au même but par une voie plus lente mais non moins sûre. Il couvrait d'une mare d'eau le plancher de sa chambre, au grand ennui de ses gardiens, et se promenait une partie du jour, nu-pieds et à peine vêtu, sur le parquet glacé * ; il se faisait, la nuit, apporter plusieurs fois de suite dans son lit une bassinoire, remplie de glace et de neige, qu'il y gardait durant des heures *. Comme si ce n'était pas encore assez, il buvait de l'eau froide, qu'il prenait à des doses efi*rayantes ; les annales de l'hydropathie

* ' Spogliarsi nudo, et solo con ona robba di taffetà su le carui star quasi di continue ad una finestra, dove tirava vento, caminare con li piedi discalzi per la camara que tuttavia faceva stare adacquata tanto che sempre ci era V acqua per tutto. • — Lettera del Nunzio, MS.

* • Farsi rafiredare ogni notte due o tre volti il letto con uno scaldalettopieno di neye, et tenerlo le notte intiere nel letto. • — Ibid.

n'enregistrent pas de plus grands exploits. Il montrait la même extravagance poar sa nourriture; il s'abstenait de manger pendant un nombre incroyable de jours - ; puis, en compensation de ce long jeûne, il dévorait, à un seul repas, quatre perdrix en pâté, avec toute la croûte, arrosant ce plat de trois ou quatre énormes carafes d'eau glacée '.

Il n'y a pas de constitution qui soit en état de résister longtemps à un pareil régime ; celle de Carlos y succomba peu à peu. Son estomac, affaibli par une longue inaction, refusa de supporter les fatigues extraordinaires qu'on lui imposait. Le prince fut pris de vomissements continuels, la dyssenterie se déclara, et les forces du malade déclinèrent rapidement. Le médecin Olivarès,, le seul admis à voir le prisonnier, se consultait avec ses collègues dans l'appartement de

* Pendant trois jours, d'après Nobili. — (Lettera di Nobili di 30 di Luglio, MS). Un autre ûxe neuf jours. — (Carta de Gomez Manrique, MS). Enfin, Tundes ministres da cabinet de Philippe ne craint pas d'avancer que ce jeûne dura onze jours, pendant lesquels le prince, il veut bien l'accorder, but une quantité illimitée d'eau firoide : <• Ausi se determino de no comer, y en esta determinacion passaron onze dias sin que bastasen persuasiones ni otras diligencias à que tomase cosa bevida ni que fuese para salud sino aqua fria. « — Carta de Francisco de Erasso, MS.

* « Doppo essere stato tre giomî senza mangiare molto fantastico et bizzaro, mangio un pasticcio fredolo di quatri perdici con tutta la pasta : et il medesimo giorno bevve trecento once d'aqqua fredda. » — Lettera di Nobili, Luglio, 30, 1568, MS.

Cependant Carlos eût bien pu jusBtiâer Tusage qu'il faisait de la neige et de l'eau glacée par les prescriptions de plus d'un médecin du temps. De Castro, qui discute cette partie de l'histoire de Philippe avec une parfaite bonne foi et en s*appayant soigneusement sur les autorités, cite les ouvrages de deux médecins, dont l'un nous apprend que la neige était si généralement employée que non seulement on recommandait aux malades d'en boire, mais encore de s*en servir pour refroidir leur lit; l'auteur cité prescrit ensuite l'usage d'une bassinoire semblable à celle du prince. — Historia de hs Protestantes Hspanoles, p. 370.

Ruy Gomez ^ ; mais les remèdes ne pouvaient ranimer une nature épuisée, et il fut bientôt évident que les jours du fils de Philippe étaient comptés.

Nul ne pouvait apprendre avec moins d'inquiétudes que Carlos la fatale nouvelle; il attendait impatiemment la mort, comme le signal de sa délivrance. Dès ce moment, il sembla avoir écarté de son esprit tous les soucis terrestres, afin de ne plus penser qu'à la vie future ; il fit lui-même appeler son confesseur, Chavres, et son aumônier, Suarez, pour l'assister des consolations spirituelles. Le nonce a décrit les dernières scènes du drame.

« Tout à coup il parut que la grâce divine avait opéré un merveilleux changement dans le cœur du prince ; son langage vide et frivole devint celui d'un homme de sens ; il fit venir son confesseur, lui ouvrit pieusement sa conscience, et, comme sa maladie ne lui permettait pas de recevoir l'hostie consacrée, il l'adora humblement. Il manifestait en tout une sincère contrition, et, quoiqu'il ne refusât pas de prendre les remèdes qu'on lui présentait, il témoignait un si profond mépris pour les choses de ce monde et de si vives aspirations vers le ciel, que l'on eût dit que Dieu lui avait réservé, pour cette heure, sa grâce tout entière *. »

On eût dit qu'il se sentait assuré de vivre jusqu'à la veille

* M Yisitahale el Doctor Olivares Protomedico i salia a consultai con sas conpaneros en presencia de Rui Gomez de Silva la cnracion, corso, i accidentes de la enfermedad. • ^-^ Cabrera, Filipe Segundoy lib. YII» cap. XXII.

* • Mostrando molta coatritione, et se bene si lassava curare il corpo per non causarsi egli stesso la morte, mostravapero tanto disprezzo délie cose del mondo, et tanto desiderio deUe celesti, che pareva yeramente che Nostro Signore Dio gH havesse riserbato il comolo di tutti le gratie à quel ponto. * — Lettera del Nunzio, MS.

de la fête de saint Jacques, patroa de l'Espagne; lorsqu'on lui apprit que cette fête n'arriverait que dans quatre jours, il répondit : « Mes souffrances dureront encore aussi longtemps ^ » Il exprima le désir de voir une dernière fois son père, avant de mourir; mais son confesseur, dit-on, déconseilla au roi de visiter son fils, déclarant que celui-ci se trouvait en ce moment dans des dispositions d'esprit si excellentes, qu'il serait sage de ne pas le troubler en attirant son attention sur des sujets mondains. Néanmoins Philippe profita d'un moment où Carlos était endormi ou privé de connaissance, pour entrer dans sa chambre; s'avançant doucement derrière le prince d'Eboli et le grand-prieur, Antonio de Tolède, il étendit le bras vers le lit et, faisant le signe de la croix, il donna la dernière bénédiction à son fils mourant *.

Il ne fut pas non plus permis au prince de jouir de l'aimable société de sa belle-mère, la reine, et de sa tante Jeanne, dont la tendresse eût adouci l'amertume de la mort ^ ; sa triste destinée voulait qu'il mourût , comme il avait vécu dans sa prison, ne rencontrant autour de lui que le regard glacial de ses ennemis. Il fit toutefois sa paix avec tous ceux-ci et, à l'heure suprême, il pardonna à son père

* « Tanto hanno da durare le mie miserie. • — Lettera del Nunzio, MS.

^ « Après quoi, » dit Cabrera, avec une certaine brusquerie, « le roi se retira dans sa chambre, plus affligé mais moins soucieux. « — « Algunas oras antes de su fallecimiento, por entre los onbros del Prior Don Antonio i de Eui Gomez le écho su bendicion, i se recogib en su camara co mas dolor i menos cuidado. « — Filipe Secundo, lib. VIII, cap. V.

^ tf II Eè non V ha yisitato, ne lassato che la Eegina ne la Principessa lo Yeggiano, forse considerando che poi che già si conosceva disperato il caso sùo, queste visite simili poterono più presto conturbare V una et r altra délie parti, che aiutarli in cosa nessuna. « — Lettera del Nunzio, MS.

qui l'avait emprisonné et aux ministres, — il nomma particulièrement Ruy Gomez et Espinosa, — qui avaient conseillé cette mesure ^

Carlos s'affaiblissait rapidement; il lui restait à peine la force d'écouter les exhortations de son confesseur et d'adorer, avec un souffle de voix mourant , le cruciflx qu'il tenait constamment entre les mains. Le 24 juillet, peu après minuit, il fut informé qu'il était à la veille de la Saint- Jacques. Se levant aussitôt dans son lit, la figure rayonnante de joie, il pria son confesseur de lui remettre le flambeau consacré, et, se frappant la poitrine à coups faibles, comme pour demander au ciel le pardon de ses péchés, il retomba et expira, sans faire entendre une plainte ^. ^ Jamais catholique, » dit Nobili, « ne fit une fin plus chrétienne '. »

Tels sont les détails fournis sur les derniers moments de cet infortuné prince, par le nonce du pape et par l'ambassadeur de Toscane ; ils ont été reproduits, avec de légères différences, parla plupart des écrivains castillans de cette époque et des siècles suivants *. Par une circonstance très singulière,

* • D Prencipe di Spagiia a vante la morte diceva, che perdoneva a tutti, et nominatamente al Padre, che V hayeya carcerato, et a Ruy Gomez, cardinal Présidente, Dottor Velasco, et aJtri, per lo consiglio de' quali credeva essere stato preso. « — Lettera del Nunzio, Luglio 28, 1568, MS.

* • Et battendosi il petto come ppteva, essendoli mancata la virtù a poco a poco, ritirandosî la vita quasi da membro in membro,' espirb con molta tranquiUità et constanza. « — Lettera del Nunzio, MS.

* # Ettestificono quelli, cbe visitrovarono che Christiano nessuno pub morir più cattolicamente, ne in maggior sentimento di lui. » — Lettera di NobHi, Luglio 30, 1568, MS.

* Voy. entre autres, Quintana, Historia de la Antiguedad, NobUza y Grandeza de la Villa y Corte de Madrid (1629), fol. 368; Golmenares, Historia de la Insigne Ciudad de Segovia, Madrid, 1640, cap. XLIII; Pinelo, Annales de Madrid y MS. ; Cabrera, Filipe Segundo, lib. VIII,

tandis que noas possédons une relation très étendue de Fambassadeur de France sur les faits qui précédèrent et suivirent la mort de don Carlos, la partie de la correspondance de Fourquevaulx , qui se rattache à cet événement même, a disparu des archives, soit qu^on Tait égarée ou enlevée ^ ; mais probablement, hors du palais, personne n'eut accès à de meilleures sources d'information que les deux envoyés cités plus haut, et surtout le nonce du pape. Il est possible que ceux-ci aient obtenu leurs renseignements de Fun ou l'autre des individus placés auprès du prisonnier; ils n'ont pu, dans ce cas, être communiqués sans Tautori* sation de Philippe, qui peut-être désirait faire connaître que son fils était mort fidèle à sa foi.

La fin de Carlos est rapportée tout autrement par Llorente, et,, comme cet écrivain, en sa qualité de secrétaire de Tlnquisition, avait à sa disposition des documents très importants et que d'ailleurs son récit, bien qu'un peu long, est tout à fait digne d'attention, nous ne pouvons passer ses. révélations sous silence.

cap. V; Herrera, EUtoria Getteral, Hb. XV, cap. III; Carta de Francisco de Erasso, MS. ; Carta de Gomez Manrique, MS.

*■ Raumer, XF/e ei XV 11^ siècles^ tom. I, p. 147.

Von Raumer a consacré une cîniquantaine de pages de son ouvrage à rbistoire de don Carlos et plus particulièrement aux derniers incidents de la vie du prince. Les sources auxquelles il a puisé son récit sont de la nature la moins suspecte; c'e^ principalement la correspondance des ambassadeurs français avec leur cour; les manuscrits existent à la bibliothèque royale de Paris. Les extraits qu'en donne cet auteur sont biea choisis et de la plus grande importance pour Téclaircissement de cette partie obscure de l'histoire du xvi^ siècle. Si nous ne sommes pas arrivé, sur tous les points, aux mêmes conclusions que l'illustre érudit allemand^ c'est peut-être que notre jugement a été modifié par la quantité plus coasi* dérable de documents que nous avons eus à notre disposition.

D'après Llorente, le procès intenté à Carlos, ainsi qu*on Ta déjà vu, n'avait été terminé que peu de temps avant la mort du prince ; celui-ci avait ignoré Fexistence du tribunal qui le jugeait et aucun défenseur ne lui avait été donné. Vers le 9 juillet, Taffaire avait été suffisamment instruite pour que Ton procédât à un « jugement sommaire. » L'accusé était reconnu coupable de haute trahison, au premier €t au deuxième chef, comme ayaift tenté de hâter la mort du roi, son père, et conspiré pour usurper la souveraineté dans les Flandres. Le conseiller Munatones, dans son rapport présenté au roi, après avoir rappelé que la peine infligée par la loi à tout autre sujet pour ces crimes était la mort, ajoutait que sa majesté, par sa souveraine autorité, déciderait si l'héritier présomptif du trône était placé, par son rang, au dessus des lois ordinaires. Il était d'ailleurs en son pouvoir d'adoucir ou de remettre toute peine, selon qu'il le jugeait à propos pour le bien de son royaume. — Les deux ministres, Ruy Gomez et Espinosa, avaient concouru à ce jugement.

Le roi répondit que, si ses sentiments le portaient à se ranger à l'avis de ses ministres, sa conscience ne le lui permettait pas: il ne pouvait croire qu'il consulterait les intérêts de son peuple, en lui donnant pour maitre un souverain tel que Carlos, d'un naturel aussi vicieux et d'un caractère aussi violent et aussi sanguinaire. Quoiqu'il pût en coûter à son amour paternel, il devait laisser la loi suivre son cours. Cependant, tout bien considéré, disait-il, peut-être il ne serait pas nécessaire de recourir à des moyens extrêmes. Le prince se trouvait dans un si mauvais état de santé qu'il suffisait de se relâcher des précautions prises pour le forcer à la diète ; ses excès le conduiraient bientôt au tombeau ! Le

seul point essentiel était que le prisonnier connût sa situation, de manière à vouloir se confesser et se reconcilier avec le ciel, avant de mourir. Cette attention était la plus grande preuve d'affection que le monarque pût donner à son fils et à la nation espagnole.

Ruy Gomez et Espinosa conclurent tous deux de ce singulier épanchement de la tendresse paternelle, qu'ils ne pouvaient mieux entrer dans les intentions réelles du roi qu'en hâtant autant que possible la mort de Carlos. Ruy Gomez s'adressa donc au médecin du prince, Olivarès; il recourut, pour faire cette communication, à des termes ambigus et mystérieux, qui, tout en laissant percer sa pensée, pouvaient servir à voiler l'énormité du crime aux yeux de celui qui devait le commettre. Nul n'était plus propre à s'acquitter de cette tâche délicate que le prince d'Eboli, vivant depuis son enfance dans les cours et façonné à une vie de dissimulation. Olivarès pénétra aisément le sens de ces paroles; il comprit qu'on lui demandait de se défaire du prisonnier, de manière que sa mort parût naturelle et que l'honneur du souverain ne fût pas compromis ; il ne témoigna pas de scrupules et s'empressa de se déclarer prêt à exécuter la volonté royale. A la suite de cette entrevue, le 20 juillet, un purgatif fut administré au malade sans défiance, dont l'état, comme on peut l'imaginer, empira rapidement. Son père eut la consolation d'apprendre que sou fils, informé du danger de sa situation, avait consenti à recevoir un confesseur ; ainsi, le corps périt, mais l'âme fut sauvée ^

Telle est la version extraordinaire donnée par Llorente; si elle était vraie, la question que soulève la mort de Carlos

* Llorente, Histoire de ? Inquisition^ tom. HT, p. 171 et seq.

serait tranchée ; mais Llorente, avec une dissimulation tout à fait indigne d'un historien, dans une question d'une pareille gravité, n'a pas indiqué les sources où il a puisé ses renseignements ; il se horne à dire qu'il y a « certains mémoires secrets du temps, remplis d'anecdotes curieuses, qui, tout en ne portant pas précisément le caractère de l'authenticité, méritent cependant confiance, parce qu'ils émanent de personnages employés dans le palais du roi M » Si l'auteur avait daigné citer les noms de ces personnages ou donner quelques détails sur leur caractère, nous aurions pu apprécier la valeur de leur témoignage. Son silence à cet égard peut faire croire qu'il n'avait pas lui-même une foi complète dans leurs assertions; dans tous les cas, il nous force de nous rapporter entièrement à sa discrétion, et les lecteurs, habitués à ses inexactitudes sur d'autres points, ne seront pas disposés à lui reconnaître, à un très haut degré, cette vertu de la discrétion '.

Le récit de Llorente est, en outre, formellement contredit par les autorités rappelées plus haut, spécialement par les deux ambassadeurs étrangers si souvent cités, lesquels ayant

* • Quoiqae ces documents ne soient pas authentiques , ils méritent qu'on j ajoute foi, en ce qu'ils sont de certaines personnes employées dans le palais du roi. • — Llorente, Histoire de l'Inquisition, tom. III, p. 171.

' C'est ainsi, par exemple, qu'il se contredit à quatre pages de distance, en disant, d'un côté, que le prince confia à don Juan son désir de tuer son père, et, d'un autre, qu'il ne fît pas cette confidence (p. 148,152). Le fait est que Llorente s'était en quelque façon engagé à révéler le secret dé là mort de Carlos,' en annonçant tout d'abord à ses lecteurs » qu'il croyait avoir découvert la vérité. • On doit reconnaître qu'il a au moins établi un point qu'il avait, comme secrétaire de l'Inquisition, les moyens de vérifier; c'est qu'aucun procès ne fut intenté au fils de Philippe par le saint-office. Llorente a fait ainsi justice d'un préjugé populaire sur lequel plus d'un écrivain d'imagination a fondé son récit.

sur lui le grand avantage d^être bien placés pour obtenir des renseignements exacts, se montraient infatigables pour en recueillir. L'envoyé toscan, faisant allusion aux vains bruits répandus dans la ville, écrivait : « le ne sais pas de commérage qui soit indigne d'être écouté. C'est une rude besogne que de contenter la populace ; il vaut mieux s'attacher à la vérité, sans se soucier de l'opinion des extravagants qui propagent des rumeurs invraisemblables, nées de l'ignorance ou de la malignité ^ »

Cependant, on ne peut le nier, le soupçon d'un attentat sur la personne de Carlos non seulement courut au dehors du pays, mais fut même entretenu par des individus de plus haut rang que la populace espagnole, pour laquelle il y avait du danger à parler. Entre autres, le célèbre Antonio Ferez, qui faisait partie de la maison du prince d'Eboli, nous apprend que « le roi ayant reconnu son fils coupable, celui-ci fut condamné à mort par des casuistes et des inquisiteurs. Mais, afin d'exécuter cet arrêt sans frapper trop vivement les yeux du public, on mêla pendant quatre mois un poison lent à la nourriture du prince ^. »

Cette assertion s'accorde, jusqu'à un certain point, avec celle d'un noble vénitien, Pietro Giustiniani, qui résidait à cette époque en Castille et assura à l'historien De Thou que « Philippe, ayant résolu la mort de son fils, obtint à cet effet

* • Le cîcalerie, et novellacce, che si dicono sono molto indigne d'essere ascoltate, non che scritte, perché in vero il satisfar al popolaccio in queste simil cose è molto difficile ; et meglio è farle^ siccome porta il ginsto et V honesto senza curarsi del giadicio d' huomini insani, et che parlono senza ragione di cose impertinenti et impossibili di autori incerti^ dappochi, et maHgni. • — Letteradi Nobili, Luglio 30, 1568, MS.

* Lettre d'Antonio Perez au conseiUer Du Yaire, dans Bamner, XFIe et XFIIe siècles, vol. I, p. 153.

une sentence d*an juge légal. Mais, pour préserver Fhonneur du souverain, Carlos fut exécuté secrètement et on lui fit prendre un bouillon empoisonné, dont il mourut quelques heures après *. »

On peut considérer quelques-uns des détails donnés par Antonio Ferez comme confirmés par ce que dit l'ambassadeur de France, Fourquevaulx, dans une lettre écrite en viron un mois après l'arrestation de l'infortuné. « Le prince maigrit et se dessèche à vue d'oeil ; il a les yeux enfoncés dans la tête. On lui donne de temps en temps des soupes fortifiantes et des bouillons de chapon, dans lesquels sont dissous de l'ambre et d'autres substances nourrissantes, afin qu'il ne perde pas complètement ses forces et ne tombe pas en décrépitude. Ces breuvages sont préparés secrètement dans la chambre de Ruy Gomez, par laquelle on passe pour entrer dans celle du prisonnier. » ^

On ne devait pas s'attendre à voir un écrivain castillan assez téméraire pour affirmer que la mort de Carlos était due à la violence. Cependant Cabrera, l'historien le mieux informé de ce temps, qui, dans sa jeunesse, avait souvent fréquenté la maison de Ruy Gomez et même le palais du roi, tout en attribuant aux excès du prince sa fin prématurée, se livre à quelques insinuations mystérieuses, qui, lors même qu'on n'en force pas le sens, paraissent faire allusion à une intervention pour amener ce dénouement *.

* u Mais afin de sauver Thonneur du sang royal, l'arrêt fut exécuté en secret, et on lui fit avaler un bouïUon empoisoné', dont il mourut quelques heures après, au commencement de sa vingt-troisième année.* — De Thou, Histoire Universelle, tom. V, p. 436.

* K Mas es peligroso manejar vidrios, i dar ocasion de tragedias famôsas, acaecimîentos notables, violentas maertes por los secretos exe-

Strada, généralement le mieux renseigné des écrivains étrangers de cette époque, et qui, par cela même qu'il était étranger, n'avait pas les mêmes raisons de se taire qu'un Espagnol, représente la mort du prince comme étant arrivée naturellement, mais il ajoute : « s'il ne succomba pas à la violence ^ » Le prince d'Orange, dans son audacieux acte d'accusation contre Philippe, n'hésite pas à le proclamer l'assassin de son fils ^. Enfin, ce curieux collectionneur de commérages, Brantôme, en rappelant les sarcasmes amers et les épigrammes que ses compatriotes, dit-il, faisaient pleuvoir sur le roi, pour sa participation à cette a£faire, s'appuie sur l'autorité d'un Espagnol haut placé pour prétendre qu'après avoir été condamné par son père, malgré l'opposition du conseil royal; Carlos fut trouvé mort dans sa chambre, étouffé au moyen d'une serviette '! Le désaccord de ces

cutores Eeales no sabidas, i por inesperadas terribles, î por la estraneza i rigor de justicîa, despues de largas advertencias a los que no cnidando deUas incorrieron en crimen de lésa Magestad. « — Cabrera, ifV/ijfw Segundoy lib. VII, cap. XXII.

L'admirable obscurité de ce passage, dans lequel rhistorieu a parfaitement réussi à mystifier les critiques, a naturellement fait supposer par ceux -ci qu*il avait voulu laisser entendre plus qu'il ne disait.

' « Ex morbo ob alimenta partim obstinatè recusata, partim intemperanter adgesta, nimiamque nivium refrigerationem, super animi segritudinem [si modo vis ab/uif), in Divi Jacobi pervigilio extinctus est. « — Strada, De Bello Belgico, tom. I, p. 378.

* Apologie àasiA Dumont, Corps diplomatique, tom. V, part. I, p. 389.

* • Pourquoy le roi conclud sur ses raisons que le meilleur estoit de le faire mourir; dont un matin on le trouva en prison estouffé d'un linge. « -— Brantôme, Œuvres, tom. I, p. 330.

Il palrndt qu'une plaisanterie, faite sur ce sujet, était encore de mode, du temps de Louis XIY, à la cour de IVance ; nous voyons, du moins, le monarque déclarer « qu'il avait envoyé Bussy Babutin à la Bastille, pour son bien, comme disait Philippe II. en faisant étrangler son fîls. « — Lettres de madame de Sévigné, Paris, 1822, tom. YUI, p. 368.

MORT DE DON CARLOS. 6t

auteurs sur le genre de supplice infligé au prisonnier prouy^ évidemment qu'on ne peut, avec certitude, se décider pour Tune ou l'autre de ces opinions *. Un écrivain plus récent ne se fait pas scrupule d'afiBrmer que la seule liberté accordée au prince fut de choisir pour sa mort, entre plusieurs modes qui lui furent proposés, celui qu'il préférait * ; ce détail a depuis trouvé plus convenablement place dans l'un des nombreux drames, auxquels a donné naissance cette mystérieuse histoire.

L'historien doit reconnaitre que, dans toutes ces versions, il y a peu d'assertions qui aient une valeur réelle. Ces auteurs, à l'exception d'Antonio Ferez, qui tenait, dit-il, se^ renseignements du prince d'Eboli, n'eurent très probablement pas accès à des sources sûres d'information ; d'un autre côté, leurs récits se contredisent entre eux et se trouvent en opposition formelle avec ceux de l'ambassadeur de Toscane et du nonce , lequel savait probablement mieux qu'aucun autre membre du corps diplomatique ce qui se passait dans les conseils du monarque. La déclaration même d'Antonio Ferez, si importante à plusieurs égards, perd considérablement de son autorité par le fait qu'il était l'ennemi mortel

* Un chroniqueur français du temps termine son récit de la mort de Carlos par la remarque que, de tous les événements de l'histoire de Philippe, la mort du jeune prince est celui qui est couvert de la plus impéliétrahie obscurité. » — Matthieu, Brève Compendio de la Vida Privada de JPilipe Secundo (trad. espag.), MS.

* L'abbé de Saint-Réal se trouve incapable de décider si Carlos prit du poison, ou si, comme à Sénèque, on lui ouvrit les veines dans un bain chaud, ou enfin s'il fut étranglé avec un lacet de soie par quatre esclaves, envoyés à cet effet par son père, à la mode des Orientaux; — * (Verdadera ffi$toria de la Vida y Muerie del Principe Bon Carlos, trad. espag. MS.) Les doutes de Saint-Réal sont répétés avec une solennelle gravité, par Leti, Vita diFilippo //, tom. I, p. 559.

de Philippe et qu*il écrivait dans Texil, ayant sa tête mise à prix par le souverain dont il attaquait le caractère. C'est le malheur de Thomme placé dans une pareille position, que la vérité même, tombant de ses lèvres, est impuissante à porter avec elle la conviction ^

Si nous rejetons l'explication de Ferez, nous nous trouvons de nouveau ballotés sur un océan de conjectures et peut-être serons-nous conduits à choi^cher la raison des bruits, qui accusaient le roi, dans le mystère dont toute cette affaire fut couverte, et dans l'opinion universellement répandue sur le caractère du monarque qui la dirigea. Les mêmes motifs de soupçon peuvent se présenter à la pensée de l'historien qui, de nos jours, guidé par une lumière insuffisante encore, mais plus vive que celle qui éclairait les contemporains de Philippe, s'efforce péniblement de reconnaître sa route dans cet obscur labyrinthe de l'histoire du fils de

^ Raumer, qui a donné une analyse de cette lettre d'Antonio Ferez, écarte dédaigneusement ce récit, comme venant « d'un fourbe, le mortel ennemi de Philippe, » dont la parole en pareille matière est digne de peu de crédit. — {XVl^ et XV 11^ siècles, tom. I, p. 155). Certainement un homme d'ordinaire aussi discret que le prince d'Eboli, donnait une singulière preuve de confiance à Perez, en lui communiquant ces secrets. Mais, il faut le reconnaître, le récit de celui-ci emprunte quelque autorité à ce fait que les détails de l'arrestation de Carlos, renferméa dans le commencement de la lettre, concordent avec la relation authentique qui se trouve dans notre histoire.

On doit remarquer que De Thou et Llorente s'accordent tous deux avec Perez pour attribuer la mort du prince à l'effet du poison ; mais ici même se présentent des divergences importantes. Perez parle d'un poison lent, qui n'agit qu'au bout de quatre mois; les deux autres prétendent qu'il agit immédiatement. D'ailleurs leur accord sur l'emploi du poison a d'autant moins d'importance que cet agent était naturellement le seul qui doit être soupçonné dans des circonstances oii l'on désire ne pas laisser des traces de violence sur le cadavre dé la victime.

Charles-Quint; bien (fcs réflexions sinistres assiègent naturellement son esprit. Au moment où Carlos entra dans sa prison y il était déjà décidé» comme nous Tavons dit, qu'il n'en sortirait jamais ; cependant les précautions prises pour garder le prisonnier étaient si extraordinaires, elles imposaient à des personnages du plus haut rang une si rude tâche, qu'il paraissait évident que cette captivité serait de courte durée. C'est un dicton populaire, aussi ancien que Machiavel, que pour un prince déposé la distance n'est pas longue, du trône au tombeau. Carlos, il est vrai, n'avait jamais porté la couronne, mais il semblait qu'il n'y eût pas moins de raisons pour abréger son emprisonnement. Tous ceux qui l'entouraient le regardaient avec défiance; le roi, son père, paraissait, comme on l'a vu, le redouter après son arrestation plus qu'auparavant ^ « Les ministres que le prince haïssait, » dit le nonce, « sentaient bien qu'ils seraient perdus, si jamais le sceptre passait dans ses mains ^. i* Ainsi, tandis que les craintes et les intérêts de tous demandaient que l'infortuné disparût, on ne découvre dans le caractère du monarque rien qui contrariât ces vœux* Qui donc l'avait jamais vu lâcher la proie qu'il avait saisie, ou éprouver un remords en balayant l'obstacle qu'il rencontrait sur sa route? On n'a qu'à se rappeler la longue captivité qui finit par l'exécution nocturne de Montigny, l'assassinat public de Guillaume le Taciturne, le meurtre secret du

* Si nous en croyons Brantôme, de pareilles craintes étaient quelque peu fondées : v En fin il estoit un terrible masle ; et s'il eust vescu^ assurezvous qu'il s'en fast faict accroire, et qu'il eust mis le père en curatelle. « — Œuvres, tom. I, p. 323.

* ff Li più fayoriti nel Rè erano odiati da lui a morte, et adesso tanto più, et quando questo venisse a regnare si tenerîano rovinati loro. « — Lettera del Nunzio, Febraio 14, 1568, MS.

70 HISTOIfiE DU RÉGNE DE PHILIPPE II.

secrétaire Escovedo^rimpitoyable persécution dont Ait l'objet Antonio Ferez, son agent dans ce crime, et ses tentatives réitérées pour se défaire de celui-ci par le poignard des bravi. Nous aurons plus loin à dérouler aux yeux de nos lecteurs des pages de Thistoire de Philippe, qu'il est nécessaire d'avoir lues pour sonder les profondeurs de ce caractère sombre et sans scrupules.

Si l'on juge qu'il y a une immense distance entre ces actes de cruauté et le meurtre d'un fils, nous dirons qu'en matière de religion le roi proclamait ouvertement le principe que la fin justifie les moyens ; nous rappellerons qu'un fles crimes reprochés à Carlos était l'infidélité à la foi et que Philippe avait un jour répondu à l'émouvant appel d'un hérétique qu'on entraînait au bûcher : « Si mon fils était un misérable tel que vous, j'apporterais moi-même le bois pour le brûler^ ! »

Mais, sous quelque jour que nous regardions la mort de Carlos, que nous la considérions comme amenée par la violence ou par ces excès insensés auxquels on permit au prisonnier de s'abandonner, dans tous les cas, on doit le reconnaître, la plus grand epartie delà responsabilité retombe

* Voyez plus haut, tom. Il, p. 69.

C'est ainsi que le docteur Salazar de Mendoza ne craignit pas d'assurer que, si Philippe sacrifia son fils, ce fut un acte aussi sublime que le sacrifice d'Isaac par Abraham et même celui de Jésus-Christ par le Tout- Puissant ! « Han dicho de él lo que del Padre Eterno, que no perdono a 9U propio Hijo. Lo que del Patriarca Abraham en el sacrificio de Isaac su unigénito. Atodo caso humano excède la gloria que de esto le résulta, y QO hay con quien comparalla. « {Dignidades de CastUla y Léon, p. 417). Le docteur, à la fin de ce chef-d'œuvre de sacrilège courtisanerie, affirme que Carlos mourut de mort naturelle ; il écrivait au commencement du règne de Philippe III, à l'époque où la discussion sur la manière dont le jprince était mort, était chose délicate.

sur le monarque» qui, s'il n'emprunta pas directement la main d'un assassin pour ôter la vie à l'infortuné, le réduisit du moins, par d'excessives rigueurs, à un état de désespoir qui eut un résultat tout aussi fatal ^

Au moment où le prince languissait dans l'agonie de la mort, une heure à peine avant qu'il rendit le dernier soupir, une scène d'une tout autre nature se passait dans une galerie voisine du palais. Une querelle y avait éclaté entre deux courtisans, dont l'un était un jeune cavalier^ nommé don Antonio de Leyva, et l'autre, don Diego de Mendoza, seigneur qui avait occupé, avec grande distinction, le poste d'ambassadeur à Rome. La dispute avait pris naissance au sujet de quelques copias dont Mendoza se prétendait l'auteur; bien que celui-ci fût à cette époque près de sa soixantième année, l'âge n'avait pas refroidi en lui le sang bouillant de la jeunesse. Exaspéré par ce qu'il regardait comme une insulte de la part du jeune homme, il tira sa dague; l'autre, tout aussi promptement, se mit en garde

* Philippe n n'est pas le seul monarque espagnol qui ait été accusé du meurtre de son fils. Léongild, roi visigoth du vie siècle, ayant fait prisonnier son fils rebelle, le fit jeter dans un cachot oii il fut secrètement mis à mort. Le roi était arien; le jeime prince était catholique et il eût pu sauver sa vie en abjurant sa religion. Pour ce motif, l'Église romaine le considéra comme un martyr, et, fiskit assez singulier, c'est Philippe qui fit canoniser Hermenegild par le pape Sixte Y.

Cette histoire empruntée à la volumineuse compilaticm de Florez, « La Espaua Sagrada, « se trouve dans V Histoire de la chrétienté lati/te par Milman (Londres, 1854), tom. I, p. 446. Dans cette histoire, une des œuvres remarquables de ce siècle, l'auteur passe en revue, avec une curieuse érudition et un esprit profondément philosophique, les différents changements introduits dans la hiérarchie romaine, et, tout en exposant oomplét^nent les nombreuses erreurs et les corruptions du système, il montre partout cette charité éclairée qui est la plus précieuse, et malheureusement aussi la plus rare des vertus chrétiennes.

avec son épée; des coups furent échangés et le bruit finit par arriver aux oreilles du roi. Indigné de l'offense qui lui était faite dans Tenceinte du palais et à un pareil moment, il ordonna à ses gardes d'arrêter aussitôt les coupables ; mais ceux-ci, recouvrant leur raison, avaient réussi à s'enfuir et s'étaient réfugiés dans une église voisine. Philippe était trop emporté par la fureur pour respecter cet asifô; par son ordre, un alcade pénétra à minuit dans l'église et entraîna les malheureux hors du sanctuaire. Leyva fut jeté dans les fers et logé dans la forteresse de Madrid, tandis qu'on emmenait son adversaire à la tour de Simancas. < On croit qu'ils paieront de la vie cet outrage, » écrivit l'envoyé toscan, Nobili. « Le roi, » ajoutait-il, « a même l'intention de casser sa garde, pour leur avoir permis de s'échapper. » Philippe cependant se borna, pour leur châtiment, à bannir de sa cour les deux gentilshommes, et le vieux courtisan Mendoza profita de son exil pour publier ses remarquables ouvrages, du genre de l'histoire et du roman, qui font époque dans les annales de la littérature espagnole ^

Peu de jours avant sa mort, Carlos fit, dit-on, un testament par lequel, après avoir imploré le pardon et la bénédiction de son père, il lui recommandait ses serviteurs, donnait quelques joyaux à deux ou trois amis et disposait du reste de ses biens en faveur de plusieurs églises et monastères *. Conformément à sa volonté, on revêtit son cadavre d'une robe de franciscain et on le déposa bientôt après dans

* Lettera di Nobili, LugUo 30, 1568, MS.

* Nons avons sous les yeux un autre testament fait par don Carlos, en 1564, à Alcala de Henarès; l'original existe encore dans les archives de Simancas. Par une des dispositions, Carlos lègue cinq mille ducats à don Martin de Cordova, pour sa courageuse défense de Mazarquivir.

un cercueil couvert de velours noir et de brocart précieux. Dans la même soirée^ à sept heures, les restes de Carlos furent transférés de la chambre mortuaire au lieu de Finhumation ^

Le cercueil était porté sur les épaules du prince d'Eboli, des ducs de llnfantado et de Rio Seco, et d'autres grands de première classe. Dans la cour du palais était réunie une foule nombreuse, composée de membres des communautés religieuses, de dignitaires de l'Église, d'ambassadeurs étrangers, de nobles et de cavaliers vivant à la cour et d'officiers de la maison royale. On y voyait aussi les derniers serviteurs du prince, dont quelques-uns lui avaient inspiré peu d'affection; ceux qui avaient été ses gardiens dans sa prison allaient maintenant le conduire à sa dernière demeure. Avant le départ, des contestations s'élevèrent entre ces personnages au sujet de la préséance; ces prétentions auraient bien dû être refroidies par le caractère solennel de cette scène, faite pour rappeler à l'assistance que toutes les dis-^ tinctions s'effacent devant la tombe. Cette épineuse question fut heureusement tranchée par Philippe lui-même, qui, placé à une fenêtre ouverte du palais , et témoin de cette altercation, régla, avec son calme habituel, la formation du cortège, qu'il n'accompagna pas '. Le convoi déûla lentement parles rues encombrées de spectateurs, qui donnaient publiquement cours à leur douleur , en contemplant cette

* Lettera del Nmizio, Lnglio 28, 1568, MS. — Quintana, ffùtoria de Madrid, fol. 369.

* « Partieron con el cnerpo, aviendo el Eej con la entereza de animo que mantuYO sienpre, conpaesto desde una ventana las diferencias de los Consejos dîsposiendo la precedencia, cesando assi la competencîa. « — Cabrera, Filipe Secundo, lib. VIII, cap. V.

pompe funèbre et le cercueil du prince qu'ils avaient ardemment espéré Yoir porter un jour la couronne de Castille, prince dont les fautes, si grandes qu'elles fussent, étaient toutes oubliées devant ses infortunes sans pareilles ^

Le cortège se dirigea vers le couvent de San Domingo Real, où Carlos avait voulu être enterré; les obsèques y furent célébrées avec une grande solennité, en présence d'une multitude immense. Soit que le monarque se défiât de la prudence des prédicateurs ou qu'il craignit une audacieuse critique de sa conduite, aucun discours ne fut prononcé du haut de la chaire. Pendant neuf jours, des services religieux eurent lieu en l'honneur du défunt, et l'ofiice des morts fut récité, le matin et le soir, devant une foule dans laquelle on remarquait les grands seigneurs et les officiers de l'État , portant le grand deuil. On put voir, dans ce moment, la reine et la princesse Jeanne , mêlant leurs larmes à celles du petit nombre de personnes qui gardaient un tendre souvenir de l'infortuné. Une ouverture fut pratiquée dans les murs dé l'église , à l'intérieur du chœur ; c'est là que furent déposés les restes mortels du prince. Ils n'y restèrent pas longtemps; en 1573, ils furent, par ordre de Philippe, transférés à l'Escurial , et on les laissa , dans les sombres caveaux de ce palais, reposer paisiblement auprès de la royale famille d'Autriche *.

Le roi écrivit à Zuniga , son ambassadeur à Rome , pour témoigner le désir que l'on s'abstint, dans cette capitale, de

* Les détails de la cérémouie sont donnés par le nonce, Lettera di 3S di Luglio, MS. — Voy. aussi Quintana, Historia de Madrid, fol. 369.

* Pinelo, Jnales de Madrid, MS. — Quintana, Hieioria de Madrid, fol. 369. — Lettera del Nunzio, Luglio 38, 1568, MS. — Cabrera, Filipe Segnndo, lib. "VIII, cap. V.

rendre dès hoaneurs funèbres k la mémoire de Carlos et de porter le deuil ; il craignait que sa sainteté ne se crût obligée de lui envoyer une lettre de condoléance ^ Zuniga fit tout ce qui était en son pouvoir pour satisfaire son maître, mais il ne pat empêcher que l'on célébrât les obsèques du prince, avec la pompe lugubre commandée par son rang. Un catafalque fut dressé dans Féglise de Saint-Jacques ; le service eut lieu en présence de Fambassadeur et de sa suite, tous en grand deuil ; vingt-un cardinaux, parmi lesquels on distinguait Granvelle, assistèrent à cette solennelle cérémonie ^; mais aucune oraison funèbre ne fut prononcée et aucun jmonument ne rappela les vertus imaginaires du défunt '. Peu après la mort de Carlos, Philippe se retira dans le monastère de Saint-Jérôme, dont les cellules le dérobèrent pendant quelque temps à la vue de ses sujets. « Il sent son malheur avec le cœur d'un père, » écrit le nonce du pape, « mais il le supporte avec la résignation d'un chrétien ^ » Il envoya des dépêches aux cours étrangères, pour les informer de la perte qu'il venait <le faire. Dans sa lettre au duc d'Âlbe, il se livre à une révélation plus complète de ses sentiments intimes. « Vous pouvez concevoir, » dit-il, c quelle

« Caria del Eey â Zuniga, Agosto 27, 1568, MS.

' « Digo la missa el Cardenal Tarragona, asistîendo à las honras 21 cardenales ademas de los obispos y aizobispos. « — Aviso de un Italiano platico y/amiiiar de Rvy Gomee deSilva, MS.

' » Oracion funèbre, « écrit le serviteur de Buy Gomez, « no la hubo, pero yo hizo estos epitapbios y versos por mi consolacion. » — I6id.

Quelque « consolation » que l'auteur ait éprouvée à composer en mauvais latin les épitaphes qui suivent, ceUes-ci intéresseraient trop peu nos lecteurs et nous ne les r^roduirons pas.

* « Il Rè como padrehascntito molto, ma corne Cbristiano la comporta çon quella patienza con che dovemo ricevere le tribulationi , che ci manda Notre Signore Dio. « — Lettera del Nunzio, Luglio 24, 1568, MS.

est ma douleur et ma tristesse , maintenant qu'il a plu à Dieu de me reprendre mon cher fils , le prince. Il est mort chrétiennement , ayant reçu le sacrement , trois jours avant ITieure dernière , et témoigné du repentir et de la contrition, toutes choses qui servent à me consoler dans mon affliction. J'espère que Dieu Ta rappelé à lui, pour le garder éternellement à ses côtés, et qu'il m'accordera la grâce de pouvoir endurer cette calamité avec le courage et la patience d'un chrétien ^ »

Ainsi périt, au matin de la vie, à peine âgé de vingt-trois ans, don Carlos, prince des Asturies. Nul enfant royal, en ce temps, ne vint au monde sous d'aussi brillants auspices ; il était l'héritier du plus magnifique empire qui fût dans la chrétienté, et les Espagnols, en discernant dans les actes de son enfance les germes d'une future grandeur de génie^ prévoyaient avec assurance le jour où il rivaliserait de gloire avec son grand-père , Charles-Quint. Mais Carlos était né sous une mauvaise étoile dont l'influence maligne contraria tous les dons de la nature et les frappa de malédiction. La maladie aigrit son caractère naturellement sauvage et emporté; plus tard, quand le princesse vit l'objet de la défiance et de l'aversion de l'homme qui était le maître de ses destinées, il fut jeté dans un état de frénésie , qui fournit la meilleure excuse pour ses extravagances et justifie un recours nécessaire du roi à certaines mesures pour les réprimer. Mais ceux qui innocentent ce père du meurtre de son fils, peuvent-ils légitimer l'incroyable rigueur qu'il déploya envers cet infortuné , ou l'absoudre de l'effrayante responsabilité des suites qu'entraîna cette sévérité?

. ^ Kaumer a donné un extrait de cette lettre^ XVl^ et XVIU siècles, tom. I, p. 149.

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