CHAPITRE VIII
Désastre de Seron, — Mort de Quixada. — Rapides succès de don Juan. — Soumission des Mores. — Sort d'El Hàbaqui. — Sévérité d'Aben- Aboo. — Reprise des hostilités. — Expulsion des Mores. — Retour de don Juan à Madrid. -^ Assassinat d'Aben-Aboo. — Destinées des Mores.
Don Juan fut retenu quelques jours à Galera par le mauvais état des routes, que la pluie avait rendues impraticables pour l'artillerie et les chariots pesamment chargés. Lorsque le temps se fut amélioré, il se mit en marche vers le sud, dans la direction de Baza ; traversant cette antique ville, théâtre d'un des plus glorieux triomphes d'Isabelle la Catholique, il s'arrêta à Ganiles. Il laissa dans cet endroit le gros de son armée, et, se mettant lui-même à la tête d'un détachement de trois mille fantassins et de deux cents cavaliers, il s'avança rapidement pour reconnaître Seron, qu'il se proposait d'attaquer prochainement.
Seron était une ville assez forte, bâtie sur le flanc de la sierra et défendue par une forteresse, qu'occupait une garnison more. A l'approche des Espagnols, la plupart des ç ,
habitants et un grand nombre de soldats évacuèrent la place et s'enfuirent dans les montagnes. Don Juan partagea ses troupes en deux divisions; il confia Tune à Quixada, l'autre à Requesens. Il se posta lui-même, avec une poignée de cavaliers et un petit corps d'arquebusiers, sur une hauteur voisine qui dominait le champ de bataille.
Les deux commandants devaient reconnaître les environs, en tournant en sens opposé autour de la ville. Quixada, s'avançant avec sa colonne, chassa devant lui les fuyards jusqu'à ce qu'ils eussent disparu dans les profondeurs des
montagnes. Pendant ce temps, les feux allumés depuis quelques heures sur les plus hautes cimes de la sierra^ avaient annoncé au loin l'arrivée des Castillans. Tout le pays aux alentours s'était levé en armes, et bientôt les Mores, réunis au nombre de six mille hommes sous les ordres du général El Habaqui, revêtu du commandement dans cette contrée, sortirent précipitamment des défilés et tombèrent avec furie sur le front et sur le flanc des chrétiens étonnés. Les fuyards, accourus de Seron, se joignirent aux assaillants, et les Espagnols, ne pouvant résister à ces forces considérables, reculèrent, mais lentement et en bon ordre, devant les musulmans.
Sur ces entrefaites, un détachement d'infanterie castillane, conduit par Lope de Figueroa, {maestro del campo)^ s'était introduit dans la ville et se livrait au pillage des maisons désertes; la rude soldatesque andalouse s'entendait parfaitement à cette partie de la profession militaire. Pendant que les Espagnols étaient à l'œuvre, les Mores qui formaient l'avant-garde, brûlant de se venger, s'élancèrent dans les rues et, poussant leurs horribles cris de guerre, tombèrent avec rage sur les pillards. Ceux-ci , assaillis à
rimproviste et chargés de butin, offrirent peu de résistance; saisis d une panique soudaine, ils s'enfuirent dans toutes les directions; ils se mêlèrent bientôt à leurs compatriotes qui battaient en retraite sous la conduite de Quixada , et leur communiquèrent leur épouvante. Ce fut un désordre général ; en vain Quixada et Figueroa, ainsi que les autres capitaines, s'efforcèrent de rétablir l'ordre ; les soldats, paralysés par la terreur, n'entendaient, ne voyaient plus que l'ennemi.
Dans ce moment critique, don Juan qui, de son poste élevé, observait le combat, comprit l'imminence du péril et, réunissant autour de lui ses braves compagnons, il se jeta brusquement au milieu de la mêlée. « Que veut dire ceci. Espagnols? » s'écria-l-il. « Devant quels adversaires fuyezvous? Qu'est devenu l'honneur castillan? N'avez-vous pas auprès de vous don Juan d'Autriche, votre commandant? Au moins, si vous reculez, que ce soit en hommes de cœur, le front tourné vers Tennemi '. » Vains efforts; ses prières, ses menaces , les coups de plat de sabre même qu'il distribuait, ne purent éveiller un sentiment de honte chez les fuyards éperdus. Ses officiers n'eurent pas plus de succès et exposèrent inutilement leur vie avec une imprudence qui Goùta cher à quelques-uns d'entre eux. Figueroa reçut à la jambe une blessure qui le mit hors de combat. Quixada, atteint d'une balle à l'épaule gauche, fut renversé de cheval; don Juan, placé près de lui, vola à son secours et le confia aux soins de quelques soldats, auxquels il donna l'ordre de
' « Que es esto, Espanoles? de que huis? donde esta la bonra de Espana? No teneis delante a Don Juan de Austria, vuestro capitan? de que temeis ? Retiraos con orden como hombres de guerra con el rostro al enemigo. « — Marmol, Rebelion de Granada^ tom. II, p. 257.
le transporter sur-le-champ à Caniles. Le jeune commandant lui-même courut un grand danger» en ce moment ; une balle frappa son casque, mais, heureusement pour lui, elle glissa sur Facier sans lui faire de mal ^ Il fut emporté loin du champ de bataille par le flot des fuyards, qui n^essayèrent de se rallier qu'à une demi-lieue de là, lorsque Tennemi avait cessé de les poursuivre. Six cents Espagnols furent tués sur place ; un grand nombre se jetèrent dans les maisons et se préparèrent à y faire une bonne défense ; mais, bientôt entourés par les Mores, qui mirent le feu aux habitations, ils périrent jusqu'au dernier *.
Don Juan, dans une lettre datée du 19 février, deux jours après ce funeste engagement, en rendit compte au roi et déclara que la lâcheté, des Espagnols avait dépassé tout ce qu'il avait jamais vu et même ce qu'il eût jamais pu croire, s'il n'en eût été témoin oculaire, c Ils ont si peu de zèle, » ajoutait-il, « que tous mes efforts et la crainte des galères ou de la potence ne peuvent les empêcher de déserter. Plût à Dieu qu'il me fût permis de croire que c'est le désir de rentrer dans leur famille et non la peur de l'ennemi qui les pousse '. » Il donna les détails de l'accident de Quixada ;
* H Acadiendo a todas las necesidades con peligro de sa persona, porque le dieron un escopetazo en la cabeza sobre una celada fuerte que llevaba, que a no ser tanbuena, le matâran. » — Marmol, Rebelion, p. 258.
• Carta de D. Juan de Austria al Rey, 19 de Febrero 1570, MS. — Marmol^ Rebelion de Granada , tom. II, p. 253 et seq. — Mendoza, Guerra de Granada, p. 273. — Villafane, Vida de Magdalena de Ulloa, — Vanderhammen, Don Juan de Austria, fol. 116, 117.
' « Conforme a esto entenderâ V. M. la poca costancia y aficion que tienen â la guerra, estes que la dejan al mejor tiempo sin poderles reprimir galeras, ni horca ni cuantas diligencias se hacen. Y plega k Dios que el amor de los hijos y parientes sea la causa y no miedo de los enemigos. m ^- Carta de D. Juan de Austria al Rey, 19 de Febrero 1570, MS.
les chirurgiens avaient pratiqué six incisions avant de pouvoir s'assurer de l'endroit où s'était logée la balle, qui avait pénétré dans l'épaule, et ils n'avaient pas encore pu, malgré tous leurs efforts, extraire le projectile. « Je sens profonde^ ment aujourd'hui, » disait-il, « ce que je dois à son expérience militaire, à sa diligence, à sa sollicitude, et combien la conservation de ses jours importe au service de votre majesté. J'ai Tespoir que Dieu lui permettra de recouvrer sa santé et de sortir de l'état critique où il se trouve en ce moment *. »
En réponse à cette lettre, le roi déclara que la mort de Quixada serait pour son frère et pour lui-même une perte douloureuse. « Vous me donnerez constamment de ses nouvelles, » disait-il. « Je sais qu'il est inutile de vous recomman^ der de veiller sur lui avec soin. » Philippe ne perdit pas cette occasion de reprocher afifectueusement à don Juan de n'avoir pas tenu la promesse qu'il lui avait faite, quand il lui écrivait de Galera qu'il ne s exposerait plus imprudemment à des périls. « Lorsque je pense au danger que vous avez couru à Seron, je ne puis exprimer la douleur que j'ai ressentie en apprenant que vous aviez affronté aussi témérairement la mort. A la guerre, chacun doit se bornera remplir les devoirs de sa position; il ne faut pas que le général prenne le rôle du soldat, ni celui-ci la place du commandant *. »
De l'avis de tous, le prince, paraît-il, aimait de se signaler par des prouesses plus qu'il ne séait à son rang élevé ; il
* Carta de D. Juau de Anstria al Rey, 19 de Febrero 1570, MS.
* » Que cada uno ha de hacer sa oficio y no el gênerai de soldado, ni el soldado el de gênerai. » -^ Carta del Rey à D. Juan de Austria, 84 de Febrero 1570, MS.
montrait, en un mot, les qualités d*un chevalier errant plutôt que celles d'un grand général ^
Cependant la blessure de Quixada, qui, dès le premier moment, avait été suivie de symptômes alarmants, prit un caractère de gravité telle que toute la science des chirurgiens devint inutile. Le blessé souffrait beaucoup et s'affaiblissait d'heure en heure. Avant qu'une semaine se fût écoulée, on acquit la conviction que ses jours étaient comptés.
Le bon chevalier reçut avec calme la fatale nouvelle : la mort ne l'effrayait pas. Il n'eut pas le bonheur de voir, à cette heure solennelle, l'épouse aimante et tendre avec laquelle il avait vécu tant d'années ^. Mais celui qu'il chérissait le plus après sa femme, don Juan d'Autriche, veillait, près de sa couche, avec l'affectueuse sollicitude d'un fils, et lui prodiguait ces marques de tendresse qui adoucissent l'amertume
* C'est ce que Tami du prince, Ruy Gomez de Silva, lui déclare avec franchise ; » La primera, » lui écrit- il, « que por cuanto V. Ex*, esta reputado de atrevido y de hombre que quiere mas ganar crédite de soldado que de gênerai, que mude este estilo y se deje gobemar. « (Car ta de 4 de Marzo 1570, MS.) Ajoutons, àThonneur du prince, que, dans sa réponse, il remercie chaleureusement Ruy Qtomez de son admonestation et le prie de le reprendre sans crainte, toutes les fois qu'il le jugera nécessaire, puisque, depuis la mort de son tuteur, il est le seul qui puisse prendre cette liberté. — Carta de D. Juan de Austria a Ruy Gomez de Silva, MS.
• D'après Villafane, dona Magdalena partit de Madrid, en apprenant la maladie de son mari, et voyagea avec une telle célérité qu'elle arriva à temps pour recevoir son dernier soupir. Hita fait également assister Magdalena à l'agonie de Qui&ada. Mais, comme il ne s'écoula qu'une semaine entre le jour où le chevalier fut blessé et celui où il mourut, on comprend difficilement que, dans ce court espace de temps, le courrier qui apporta la fatale sentence et la dame eussent fait,' l'un après l'autre, à cheval ou en litière, plus de quatre cent cinquante milles, par des routes détestables et, en grande partie, par les abruptes défilés des Alpujarras.
des derniers moments. Le mourant conserva jusqu'à la fin sa liberté d'esprit et dicta, sans avoir la force de la signer, une lettre au roi, pour le prier de protéger sa veuve, en considération de ses longs services. Il ne s'occupa plus dès lors que de ses intérêts spirituels et, le 24 février 1570, expira doucement dans les bras de son fils adoptif.
Le défunt eut les funérailles du guerrier ; ses obsèques furent célébrées avec la pompe militaire réclamée par son rang. Ses restes, accompagnés par l'armée entière, les armes renversées et les drapeaux traînant dans la poussière, furent solennellement portés en procession dans l'église des hiéronymites, à Caniles, et « nous pouvons espérer pieusement, » dit le chroniqueur, « que l'âme de don Louis monta au ciel avec Tencensqui brûlait sur les autels de saint Jérôme, car il vécut et mourut eu combattant, comme un brave soldat, pour la défense de la foi ^ »
Quixada était remarquable par l'austérité de ses mœurs et par l'inflexibilité de ses principes en fait de discipline. Loyal et d'une intégrité parfaite, il était doué de tant de qualités généreuses et chevaleresques, qu'il commandait le respect de tous; sa mort fut universellement regrettée. Philippe, écrivant à don Juan, quelques jours après l'événement, s'exprimait ainsi : « Je ne croyais pas qu'aucune de vos lettres m'affligerait aussi cruellement que celle où vous m'avez appris le sort de Quixada. Je comprends toute l'étendue de cette perte pour moi-même et pour vous ; je ne
* « Creemos piadosamente que el aima de D. Luis subiria al cielo con el oloroso incienso qae se quemo en los altares de S. Geronimo^ porque siempre habia empleado la vida en pelear contra enemigos de nuestra santa fé, y por nltimo murio batallando con ellos como soldado valeroso. « — Hita^ Gverrasde Granada, tom. II, p. 487.
pois m'étooDer que tous la ressentiez si vivement. Je ne puis en parler sans douleur; cependant nous pouvons nous consoler par la réflexion que, vivant et mourant comme il Ta fait, il a certainement passé de ce monde dans un monde meilleur ^ »
La dépouille de Quixada fut transférée. Tannée suivante, dans ses terres de Yillagarcia, que sa veuve inconsolable continua d'habiter. Immédiatement après la mort du digne hidalgo, don Juan écrivit^ du camp, à dona Magdalena une lettre de condoléance, empreinte d'une tendresse qui venait du cœur. « Louis est mort comme il le méritait, en combattant pour la gloire, pour la vie de son fils, et couvert d'un éclat immortel. Tout ce que je suis, tout ce que je serai, je le dois à lui qui m*a formé ou plutôt m*a créé en ajoutant à la noblesse de ma naissance. Chère mère, affligée et veuve, il ne vous reste plus que moi, qui vous appartiens de droit, car c'est pour moi que Louis est mort, en vous infligeant une douleur cruelle. Modérez votre affliction avec votre sagesse habituelle. Que ne suis-je auprès de vous pour essuyer vos larmes et mêler les miennes aux vôtres ! Adieu, la plus aimée et la plus honorée des mères! Priez Dieu qu'il renvoie bientôt, la guerre finie, votre fils dans vos bras ^. »
Dona Magdalena survécut plusieurs années à son mari et consacra le reste de ses jours à des actes de dévotion et de charité. Don Juan ne cessa de lui témoigner la tendresse filiale que respire la lettre citée plus haut; jamais il ne quitta
' Carta del Rey a D. Juan de Austria, 3 de Marzo 1570> MB.
' M. Stirling a publié cette lettre> qui se trouve dans un ouvrage manuscrit, existant à la bibliothèque nationale de Madrid et intitulé : » Joannis Austriaci vita, auctore Antonio Ossorio. » Voy. Fie claustrale de Charles- Quint, Am., p. 286.
FEspagne ou n'y revint sans avoir d'abord fait ane visite à celle qu'il appela toujours sa mère. Celle-ci le suivit des yeuî, avec une fierté maternelle, dans sa brillante carrière» et, lorsqu'une mort prématurée lui enleva son fils adoptif, le dernier lien qui la rattachait au monde se rompit à jamais; cependant elle vécut encore jusque vers la fin du siècle et mourut en 1598, laissant une réputation de vertu et de piété, à peine éclipsée par celle des saints.
Don Juan, après avoir rendu les derniers honneurs à Quixada, réunit toutes ses troupes et se dirigea rapidement sur Seron; mais l'ennemi, n'osant affronter des forces aussi formidables, évacua la place avant l'arrivée des Castillans. Peu après, le prince rencontra El Habaqui, non loin de Seron, et le défit; il marcha ensuite contre Tijola, ville située sur la cime d'un rocher escarpé. Des soldats déterminés auraient facilement défendu cette position ; mais les Mores efirayés l'abandonnèrent en hâte et parvinrent, grâce aux ténèbres de la nuit, à s'enfuir, sans de grandes pertes, à travers les lignes des assiégeants '. La chute de Tijola fut suivie de celle de Purchena. En peu de temps, tout le Rio de Almanzora fîit soumis, et le général victorieux, franchissant les confins desAIpujarras, au sud-est, vint camper, le 2 mai, à Padules, à deux lieues environ d'Andarax.
Ces rapides succès n'étaient pas dus uniquement à la supériorité des forces ou de la science militaire de don Juan.
* Tijola est le théâtre de l'aventure, célèbre par les romances castillanes et mieux appropriée au roman qu'à l'histoire, du more Tuzani et de son amante infortunée , la belle Maleha. Ce récit forme un épisode des plus intéressants dans le second volume de Hita (p. 523-540) et a été traduit avec élégance et chaleur par M. de Circourt, Hisi. des Arabes d'Espagne^ tom. III, p. 345 et seq.
Philippe avait accueilli favorablement Tinvitation que lui avait adressée le pape, d'entrer dans la ligue que celui-ci avait formée contre les Turcs et dont le commandement en chef était offert, dans Tintention de flatter Forgueil du roi, à son frère, don Juan d'Autriche. Mais, avant de s'engager dans une nouvelle guerre, il désirait vivement terminer celle qu'il soutenait contre les Mores ; il avait eu assez de preuves de l'opiniâtreté de ce peuple pour être convaincu que la soumission des rebelles par la force exigerait plus de temps qu'il n'en pouvait perdre. Il ne lui restait donc qu'à recourir à cette politique de conciliation que l'on avait si sévèrement reprochée au marquis de Mondejar. Philippe envoya à don Juan des instructions dans ce sens, et le prince, fatigué de cette guerre civile et aspirant à paraître sur un théâtre plus vaste, entra avec empressement dans les vues de son frère. Il entama aussitôt des négociations secrètes avec le général more, El Habaqui, auquel il offrit, ainsi qu'à ses compatriotes, des conditions si favorables que le musulman ne pouvait douter du parti que ses intérêts l'engageaient à prendre. El Habaqui devait commencer par retirer son appui aux places qui résistaient aux Espagnols dans le Rio de Almanzora ; il devenait dès lors plus facile de terminer la guerre, portée dans la partie la plus étroite des Alpujarras. Le général more avait fidèlement exécuté cette convention, et, ainsi qu'on l'a vu, les Espagnols avaient pacifié, avec de légères pertes, le district rebelle qui longe à l'est les Alpujarras.
Don Juan victorieux publia une proclamation royale, accordant une amnistie complète pour le passé à tous ceux qui se soumettraient dans les vingt jours. Il était permis aux révoltés d'exposer les griefs qui leur avaient fait prendre les
armes et dont on leur promettait le redressement. Tous ceux qui refuseraient de profiter de cette faveur, à l'exception des femmes et des enfants âgés de moins de quatorze ans, devaient être passés, sans aucune exception, au fil de Fépée.
On ne nous a pas dit quel fut Tefiet de cette proclamation ; il ne fut probablement pas tel qu'on l'avait espéré. Les Mores, dans leur situation critique, n'ajoutèrent pas foi aux promesses des Espagnols; nous voyons, du moins, don Juan, qui venait de recevoir un renfort de deux mille hommes, ordonner à des détachements de battre le pays et de traiter les habitants de manière à les forcer de se soumettre. Les malheureux qui s'étaient réfugiés dans leurs places fortes furent fusillés et massacrés par centaines; quelques-uns qui s'étaient cachés, avec leurs familles, dans des cavernes, y furent traqués par leurs ennemis ou suffoqués par la fumée des feux allumés à l'entrée de leurs lieux de refuge ; les campagnes dévastées n'offrirent plus à un être vivant des moyens de subsistance. Telles étaient les mesures conciliatrices prises par le gouvernement pour réduire les rebelles ^
Sur ces entrefaites, le duc de Sesa s'était mis en mouvement, au nord des Alpujarras, avec une armée de dix mille hommes d'infanterie et de deux mille de cavalerie. Aben- Aboo lui tenait tête, de ce côté, avec des troupes égales en nombre. Les deux commandants adoptèrent le même système; évitant les batailles rangées, ils se bornaient à la tactique des guérillas^ aux escarmouches et aux surprises.
* Mannol, RebelioK de Granada, tom. II, p. 290-320, 340-346. — Vanderhammen, Bon Juan de Austria^ fol. 119 et seq. — Ferreras, Hist. â^ Espagne y tom. X, p. 170 et seq.
ChacuD cherchait à épuiser son adversaire en coupant les convois qui lui étaient envoyés et en dévastant, par le fer et par le feu, le territoire ennemi. Le prince more avait sor le duc Tavantage de commander à des soldats familiarisés avec cette sauvage guerre de montagnes et connaissant parfaitement les difficultés du terrain. Mais ces avantages n'étaient pas comparables à ceux que la supériorité de leur organisation militaire donnait aux Espagnols, bien pourvus de chevaux, de canons, de mousquets, toutes choses qui manquaient aux musulmans. Aussi, sans avoir gagné une seule bataille, les chrétiens, quoique très maltraités par les rebelles, qui surprirent plusieurs fois leurs convois de vivres, continuèrent d'avancer, chassant Tennemi devant eux et garantissant leurs conquêtes au moyen d'une ligne de forts bien gardés , qu'ils élevaient sur le territoire dévasté que Tarmée avait parcouru. Au commencement de mai, le duc de Sesa était arrivé au bord de la Méditerranée et, bientôt après, il réunit ses forces, considérablement réduites par des désertions, à celles de don Juan, à Padules ^
Pendant ce temps, les négociations avaient été reprises avec El Habaqui , lequel , sans qu'Aben-Aboo ignorât cette démarche, s'il ne l'avait pas ouvertement sanctionnée, s'était rendu dans un endroit, appelé Fondon de Andarax, à peu
* Mendoza, Querra de Granaâa^ p. 271 et seq. — Mànnol, Rebelion dh Granada, tom. II, 283-289, 303-315, 321 et seq.
Dans une lettre sans date du duc de Sesa, faisant partie d'une volumineuse correspondance que nous fûmes assez heureux pour obtenir de la bibliothèque de Holland House, ce général recommande vivement la famine comme un moyen plus sûr de réduire l'ennemi que le glaive. » Esta guerra parece que no puede acabarse por medio mas cierto que el de la Lambre que necesitarâ a los enemigos a rendirse o perecer, y esta los acabara primero que el espada. « — MS.
de distance du quartier-général du prince; il était accom* pagné de plusieurs Mores du plus haut rang, qui devaient prendre part aux discussions. Le 15 mai, des députés, venant du canap espagnol, les rejoignirent et Ton ouvrit les conférences. Il fut bientôt évident que les demandes des Mores étaient tout à fait inadmissibles; ils exigeaient non seulement une amnistie générale, mais le rétablissement des choses dans Tétat où elles étaient avant que les édits de Philippe II n'eussent provoqué Tinsurrection. On fit comprendre aux envoyés musulmans que Ton traitait avec eux comme avec des vaincus; on les engagea à préparer un mémoire renfermant des propositions qui pourraient être raisonnablement acceptées; Juan de Soto, secrétaire du prince, s'offrit pour les aider à rédiger cette pièce. Les Castillans conseillèrent, en outre, aux Mores de voir leur maître, Aben-Aboo, et d'obtenir de lui des pleins-pouvoirs pour conclure un traité définitif.
Aben-Âboo n'avait cessé, depuis son élévation à un trône battu par les orages, de déployer un courage digne de sa cause. Mais, en voyant tomber, l'une après l'autre, les villes de son petit royaume, en voyant son peuple égorgé ou plongé dans l'esclavage, son pays brûlé et dévasté, ses plus beaux domaines convertis en un désert, surtout en reconnaissant que sa situation n'avait éveillé aucune sympathie dans le cœur des princes musulmans, sur l'appui desquels il avait principalement compté, il s'était convaincu de plus en plus de l'impossibilité de lutter contre l'Espagne. Ses officiers et la masse du peuple avaient fini par se former la même conviction, et il avait fallu une haine ardente contre les Castillans, et une profonde défiance au sujet de leur bonne foi, pour empêcher les Mores de jeter bas les armes et
d'accepter la grâce qu'on leur promettait. Le résultat désastreux de la récente campagne contre le duc de Sesa avait contribué à augmenter encore le découragement d'Aben- Aboo. El Habaqui et ses compagnons revinrent donc, autorisés par leur maître à régler les conditions d'un arrangement avec les Espagnols.
Le 19 mai, les envoyés des deux nations se rencontrèrent de nouveau à Fondon de Andarax. Un mémoire, rédigé par Juan de Soto, fut présenté au prince, qui, nous l'avons vu, avait établi tout près de là son quartier-général. On n'a pas conservé ou, du moins, on n'a pas rendu public ce document ; la réponse courtoise qu'y fit don Juan peut faire supposer qu il ne renfermait rien d'inadmissible aux yeux du vainqueur.
Les députés eurent bientôt conclu un traité ou, pour mieux dire, négocié la soumission des rebelles. Il fut décidé qu'El Habaqui se rendrait au camp espagnol et que là, se présentant devant le prince, il implorerait humblement le pardon de ses compatriotes et se soumettrait en leur nom. Cette démarche humiliante faite, une amnistie générale serait accordée aux Mores; ceux-ci, bien qu'il leur fût défendu d'habiter plus longtemps les Alpujarras, seraient protégés par le gouvernement, en quelque lieu qu'ils fussent transportés. Des avantages plus importants étaient réservés à Aben-Aboo et à El Habaqui; ce dernier, au témoignage d'un chroniqueur, obtint tout ce qu'il demanda pour son maître, ainsi que pour lui-même et ses amis ^ . Ces concessions politiques des Espagnols eurent, sans doute, pour
* « Con estas cosas y otras particulares que El Habaqui pidio para Aben Aboo, y para los amigos, y para si mismo, que todas se le concedieron. • — Marmol, Rebelion de Oranada, tom. II, p. 360.
efTet d'ouvrir les yeux des chefs rebelles sur la folie d'une plus longue résistance, dans leur situation désespérée.
Le même soir où cet arrangement avait été conclu , El Habaqui se rendit auprès de don Juan ; un seul des députés mores l'accompagnait, les autres ayant refusé d'assister au spectacle de l'humiliation de leur race. Le général musulman était suivi de trois cents arquebusiers; arrivé aux lignes de l'armée ennemie, il se vit, avec sa petite troupe, entouré de quatre régiments d'infanterie castillane et fut conduit, sous cette escorte, en présence du commandant espagnol , qui l'attendait debout devant sa tente , au milieu de ses officiers, parmi lesquels on le reconnaissait sans peine à sa fière attitude.
El Habaqui, descendant de chevalet se prosternant devant le prince , s'écria : « Grâce ! nous conjurons votre altesse d'avoir pitié de nous et de nous pardonner, comme représentant sa majesté le roi, nos fautes qui, nous le confessons, ont été graves * ! » Ensuite, tirant son cimeterre, il l'offiit à don Juan, en disant qu'il déposait les armes, au nom d'Aben-Aboo et des chefs rebelles, dont il était le chargé de pouvoirs. En même temps, le secrétaire Juan de Soto, qui portait au bout de sa lance la bannière des Mores, qu'El Habaqui lui avait remise, la jeta à terre, aux pieds du général espagnol. C'était un spectacle émouvant que celui du vainqueur enorgueilli, fièrement debout au milieu des trophées de la victoire et abaissant les yeux sur le représentant d'une race déchue, rampant dans une abjecte soumission à ses pieds. Don Juan, le personnage principal de ce tableau,
* » Misericordia , Senor , misericordia nos concéda vuestra Alteza en nombre de su Magestad, y perdon de nuestras culpas, que conocemos haber sido graves. « — Marmol, Rebelion de Granada, tom. II, p. 361.
fO HISTOIRE DU RÈGNE DE PHILIPPE II.
par son attitude altière, empreinte d'une courtoisie vraiment royale qui en adoucissait la rudesse , rappelait aux yétérans l'empereur , son père , et on les entendit s'écrier : « Voilà le véritable fils de Charles-Quinl! »
Le prince, se baissant, releva gracieusement le général more et, lui rendant son cimeterre, l'invita à l'employer désormais au service du roi. Des fanfares et des salves d'artillerie terminèrent la cérémonie, comme s'il se fût agi de célébrer une grande victoire.
El Habaqui resta encore quelque temps, après le départ de ses compagnons, dans le camp espagnol, où il fut comblé de prévenances , fêté , caressé par les principaux officiers et même invité à un banquet chez l'évéque de Guadix; il avait toutefois reçu, comme on l'a vu, des présents plus réels que de vains honneurs. Il était donc naturel qu'il excitât la jalousie et la défiance des Mores; ils se dirent bientôt qu'El Habaqui , dans ses négociations avec les chrétiens , s'était montré plus soucieux de ses propres intérêts que de ceux de ses compatriotes \
En réalité, les musulmans n'avaient guère lieu de se déclarer satisfaits d'un traité qui les laissait dans la situation misérable et humiliante où ils se trouvaient avant l'insurrection, et qui même, sous un rapport, aggravait considérablement leur triste position, puisqu'ils étaient bannis du pays de leurs ancêtres. Cependant, quelque cruel et lamentable que lût leur sort, les moines espagnols, ainsi que don Juan s'en plaignait à son frère, s'élevaient publiquement, dans les chaires , contre la douceur et la clémence du roi *,
* On trouvera le compte rendu le plus complet de ces faits dans Marmol, Rebelion de Granada, tom. II, p. 855-362.
• » Predicaudo en los pulpitos publîcamente contra la benîgnidad y
tandis que leur devoir, ajoutait le prince, était plutôt d'intercéder en faveur de malheureux, qui, pour la plupart, avaient péché par ignorance ^ Le prince blâmait surtout la conduite du président Deza, prêtre abhorré par les Mores au point qu'il avait été, en grande partie, cause de l'insurrection, et il priait Philippe de consulter les intérêts de Grenade, en conférant à Deza un évêché ou toute autre dignité qui Téloignât du théâtre de ses présents exploits '. Aben-Aboo lui-même, ainsi qu'on le vit bientôt, était du nombre de ceux qu'avaient mécontentés les conditions du traité. Il commença par feindre de l'approuver et promit de faire tout ce qui dépendait de lui pour en assurer l'exécution; mais ce zèle se refroidit bientôt et le prince more, rejetant sur El Habaqui la faute de tout ce qui s'était fait, déclara que cet officier avait excédé ses pouvoirs, qu'il lui avait rendu faussement compte de ses négociations et avait sacrifié à son ambition personnelle les intérêts de la nation '. Les attentions prodiguées à ce chef par les Espagnols, ses anciennes relations avec eux et les avantages précieux que
clemencia qae Y. M. ha mandado usar con esta gente. « — Caria de D. Juan de Austria al Rey, 7 de Junio. 1570, MS.
* « Que los religiosos que habrian de intercéder con V. M. por estes misérables, que cierto la mayor parte ha pecado con ignorancia, hagan su esfuerzo en reprender la clemencia. « — Ibid,
^ " Le sage monarque, » comme dit Bleda, » n'oublia pas les éminents serTices de Deza. Celui-ci devint un des cardinaux les plus riches et passa le restant de ses jours à Rome, où il se bâtit un somptueux palais. » — {Cronica de Espana^ p. 753.) Malheureusement cette promotion n'eut lieu que quelque temps après, trop tard pour profiter aux misérables Mores.
' u Que el Habaqui habia mirado mal por el bien comun, contentandose con lo que solamente Don Juan de Austria le habia querido concéder, y procurando el bien y proveeho para si y para sus deudos. a — Marmol, Iteèelion de Granada^ tom. II, p. 390.
lui assurait le traité, ne semblaient que trop justifier ces accusations.
Les Espagnols dirent, d'un autre côté, qu'Aben-Aboo reçut, dans ce temps, un renfort de deux cents hommes qui lui étaient envoyés de la côte de Barbarie, avec la promesse d'être bientôt secouru plus eflScacement par l'Afrique. Dès ce moment, prétendent-ils, un changement s'opéra dans son esprit. Il n'est pas impossible, en effet, que le roi des rebelles, voyant l'heure fatale approcher, trouva plus difficile qu'il ne l'avait cru, de descendre du trône pour se confondre dans les rangs vulgaires des sujets castillans et s'éclipser dans la vile tourbe des vassaux mores, dont la condition n'était guère supérieure à celle des serfs.
Quoi qu'il en soit, les bruits répandus dans le camp espagnol , au sujet des hésitations d'Aben-Aboo , y avaient semé de vives inquiétudes. On rapportait même que, loin de travailler à assurer l'exécution du traité, le prince more encourageait secrètement son peuple à tenter une plus longue résistance. Nul ne se montra plus indigné de cette conduite qu'El Habaqui, devenu l'un des plus fidèles sujets de Philippe ; des ressentiments personnels contribuaient à irriter le général musulman contre son maître, et il offrit d'aller luimême, si don Juan mettait un détachement à ses ordres, braver le roi des Alpujarras, au milieu de son armée, et de l'emmener prisonnier. Le jeune commandant, bien qu'il eût une entière confiance dans El Habaqui S préféra de lui donner de l'argent au lieu de soldats, et il lui remit huit
* « En lo que a esto toca , no tengo mas prendras que la palabra del Habaquî, el cual me podria enganar; pero certifico a V. M. que en su manera de procéder ma paresce hombre que tracta verdad , y tal £ama tiene. » — Carta de D. Juan de Austria al Rey, 21 de Mayo 1570, MS.
cents ducats d'or, afin qu'il pût recruter des hommes parmi ses propres compatriotes.
El Habaqui partit donc, se dirigeant vers le quartiergénéral d'Aben-Aboo, qui habitait son ancienne résidence de Mecina de Bombaron. Le second jour, il rencontra une troupe de Mores qui erraient à l'aventure, et leur demanda, d'un ton d'autorité, pourquoi ils n'allaient pas se soumettre aux autorités espagnoles, comme d'autres l'avaient fait. Ils dirent qu'ils attendaient les ordres de leur maître. El Habaqui répondit : « Tous sont obligés de se soumettre et si, pour sa part, Aben-Aboo s'y refuse. Je l'arrêterai sur-le-champ et le traînerai k la queue de mon cheval. Jusqu'au camp des chrétiens ^ » Cette folle bravade coûta la vie à l'imprudent.
Un des Mores se rendit immédiatement à Mecina et rapporta ces paroles à Aben-Aboo. Celui-ci, transporté de Joie en voyant son ennemi près de tomber en son pouvoir, envoya aussitôt un détachement de cent cinquante Turcs pour saisir le coupable et le conduire à Mecina. Les soldats trouvèrent El Habaqui k Burchal , où vivait sa famille. La nuit était venue, lorsque le général reçut la nouvelle de l'arrivée des Turcs; il réussit, à la faveur des ténèbres, à s'enfuir dans les montagnes voisines. Le lendemain matin, ceux qui le poursuivaient lui donnèrent de près la chasse ; bientôt ils aperçurent un individu qui se glissait entre les rochers ; à son manteau blanc, à son turban rouge, ils reconnurent El Habaqui, l'arrêtèrent aussitôt et l'emmenèrent à Mecina. L'arrêt de mort était déjà prononcé; Aben-Aboo, après avoir reproché à son ancien lieutenant sa trahison, ordonna
* « Que quando Aben Aboo de su voluiitad no lo hiciese, le lletaria él atado a la cola de su caballo. « — Marmol, Bebelion de Granada^ tom. II, p. 392.
qu'on le menât dans une salle voisine, où il fut étranglé bientôt après. Les honneurs de la sépulture lui furent refusés et son cadavre, roulé dans une natte, fut ignominieusement jeté dans un égout. Le sort de l'infortuné fut tenu secret pendant plus d'un mois ^
Au bout d'an certain temps, l'absence du More excita naturellement des soupçons dans le camp espagnol. Un cavalier, connu d'Aben-Aboo, lui écrivit pour s'informer d'El Habaqui ; le rusé prince lui répondit que le général avait été arrêté, pour crime de trahison, et qu'il était gardé à vue; mais sa famille et ses amis ne devaient pas être inquiets pour sa personne, car elle avait, disait-il, été parfaitement respectée. Le roi more donnait à entendre que l'on ferait bien de lui envoyer un agent confidentiel, avec lequel il pourrait lui-même débattre les conditions du traité, déjà réglées. Après un retard de quelques jours, don Juan décida l'envoi de cet agent, qu'il chargea de sonder les véritables dispositions des musulmans envers les chrétiens et de pénétrer, s'il était possible, le mystère qui planait sur la destinée d'El Habaqui.
Le choix du prince tomba sur Hernan Valle de Palacios, cavalier qu'un mélange de bravoure et de prudence rendait éminemment propre à s'acquitter de cette délicate et périlleuse mission. Palacios partit, le 13 juillet; il rencontra en chemin un More, parent du feu roi, Aben-Humeya, et par conséquent ennemi d'Aben-Aboo. Le More connaissait tous les détails du meurtre d'El Habaqui et les communiqua à l'envoyé castillan; il ajouta que le chef des rebelles, loin
* « Lo hizo ahogar secretamente, y mando echar el cuerpo en un muladar envuelto en nn zarzo de canas, donde estuv^o mas de treînta dias sin saberse de su muerte. « — Mannol, Rebelion de Granada^ p. 393.
d'approuver le traité récemment conclu, faisait tout ce qu'il pouvait pour en empêcher l'exécution ; il était, d'après le musulman, en état de lever, en peu de temps, une armée de cinq mille hommes, bien armés et pourvus de vivres pour trois mois, et s'efforçait d'obtenir d'Alger de nouveaux renforts.
Muni de ces renseignements, Palacios poursuivit sa route; il eut soin toutefois de demander auparavant un saufconduit à Aben-Aboo, qui s'empressa de le lui envoyer. En arrivant à Mecina, il trouva cette ville occupée par une garnison de cinq cents arquebusiers, mais, sur l'ordre du prince, il y entra sans avoir été inquiété. Avant de l'introduire auprès du « petit roi des Alpujarras, » — c'est ainsi que les Espagnols appelaient familièrement Aben-Humeya et son successeur, — on le fouilla soigneusement et on lui ôta toutes les armes dont il était porteur.
Palacios trouva Aben-Aboo étendu sur son divan et suivant des yeux trois ou quatre jeunes filles mores, qui exécutaient, en chantant, les danses nationales. Le prince ne se leva pas, il ne changea même pas de position, à l'approche de l'envoyé, mais prit pour le recevoir l'attitude majestueuse d'un monarque indépendant.
Le Castillan ne jugea pas prudent de parler d'El Habaqui; après s'être étendu sur les généreuses promesses que don Juan l'avait autorisé à faire, il exprima l'espoir qu' Aben-Aboo exécuterait le traité et ne rallumerait pas une guerre qui devait inévitablement finir par l'extermination de son peuple. Le roi l'écoutait en silence et ne daigna pas lui répondre avant d'avoir appelé auprès de lui quelques-uns de ses principaux capitaines. Il dit alors que Dieu et le monde entier savaient qu'il n'avait pas désiré de
monter sur le trône, mais qu'il y avait été élevé par la volonté de la nation. « Je ne voudrais pas, » continua-t-il, ^ empêcher aucun de mes sujets de se soumettre , s'il en a l'intention ; mais dites à votre maître que, tant qu'il me restera une chemise, je ne me soumettrai pas. Dussé-je être seul à vous résister dans les Alpujarras, j'aime mieux vivre et mourir en musulman que d'accepter les faveurs dont votre souverain peut me combler; je ne consentirai jamais, en aucun temps, en aucune façon, à me mettre entre ses mains ^ » Il ajouta à cette énergique déclaration que, s'il y était réduit par la nécessité, il s'enterrerait dans une caverne où il avait amassé des provisions pour six années; avant ce temps, il trouverait, sans aucun doute, le moyen de s'échapper et de gagner la côte de Barbarie. Ces mots qui annonçaient chez le More une résolution désespérée, mirent fin à l'audience; Palacios put retourner paisiblement, pour faire part au commandant espagnol de l'échec de sa mission.
La guerre, que don Juan se flattait d'avoir si heureusement menée à bonne fin, se ralluma alors, plus ardente que jamais : le feu que l'on croyait éteint couvait sous la cendre. L'insurrection éclata surtout avec force dans la sauvage sierra de Ronda, située à l'ouest des Alpujarras et habitée par une race fière et indomptable ; il n'y avait pas, dans tout le royaume de Grenade, de plus redoutables montagnards. Le prince more fit tout ce qu'il pouvait pour
* » Qae quando no quedase otro sino él en la Alpuxarra con sola la camisa que ténia vestida, estimaba mas vivir y morir Moro, que todas quantas mercedes el Rey Filipe le podia hacer ; y que fuese cierto, que en ningun tiempo, ni por ninguna manera, se pondria en su poder. a — Marmol, Rebelion de Granada, tom. H, p. 410.
soulever ces populations et il envoya son frère, El Galipe, prendre le commandement des.rebelles.
Le gouvernement espagnol, complètement réveillé, déploya , pour étouffer la révolte , une vigueur qu'il n'avait pas encore montrée dans le cours de cette guerre. Don Juan reçut l'ordre d'occuper Guadix et de battre le pays, au nord de cette ville; une autre armée, sous le grand -commandeur Requesens, devait partir de Grenade, franchir les confins septentrionaux des Alpujarras, et, prenant une route différente de celle que le duc de Sesa avait suivie, dans la campagne précédente, se livrer à une guerre d'extermination au cœur des montagnes. Enfin le duc d'Arcos, digne rejeton de l'illustre marquis de Cadix, le héros de la première guerre de Grenade, dont il avait hérité les vastes domaines situés dans cette région , fut chargé des opérations contre les montagnards de la serrania de Ronda.
Le grand-commandeur exécuta fidèlement les ordres impitoyables qui lui avaient été donnés; il quitta Grenade, au commencement de septembre, et entra en campagne, à la tète de cinq mille hommes. Il s'enfonça aussitôt au cœur du pays, traînant à sa suite tous les maux de la guerre ; partout, sur son passage, la terre désolée portait les traces de l'incendie. Les habitations saccagées étaient brûlées jusque dans leurs fondements; les mûriers, les oliviers étaient coupés; les moissons foulées aux pieds étaient détruites ; de tous côtés on ne voyait plus qu'un immense désert. Çà et là, de petites bandes de Mores firent une résistance désespérée; mais, sans abri, sans nourriture, la plupart furent chassés devant l'ennemi, comme un faible troupeau, et forcés de se réfugier dans les profondeurs des montagnes et dans les nombreuses cavernes qui leur
offraient un asile. Les Espagnols s'acharnèrent a leur poursuite avec la joie féroce du chasseur, traquant dans leur tanière les bêtes fauves des forêts. Les malheureux s'entassaient, souvent au nombre de cent ou de deux cents, dans la même caverne ; il n'était pas facile de découvrir leur lieu de refuge au milieu des rochers et dans les fourrés d'arbres qui en cachaient l'entrée ; mais, quand les soldats l'avaient découvert, il ne leur était pas difficile d'exterminer ces infortunés; ils amassaient en un tas les branches vertes des buissons, y mettaient le feu, et bientôt les rebelles périssaient suffoqués par la fumée ou, s'élançant hors de leurs retraites, se livraient aux Castillans. Les uns étaient massacrés sur place; d'autres, pendus ou réservés aux galères; le plus grand nombre, subissant un sort presque aussi affreux, étaient abandonnés à la soldatesque, qui réclamait son butin, et vendus comme esclaves ^
Aben-Aboo faillit perdre la vie dans une de ces excavations, non loin de Berchul, où il se tenait caché avec sa femme et deux de ses filles. Toutes trois périrent suffoquées, avec environ soixante-dix autres personnes. Le prince, fuyant au fond de la caverne, parvint à s'enfuir par une ouverture dont ses ennemis ignoraient l'existence*.
De petits forts furent construits, à de faibles distances, sur ce sol dévasté ; les Espagnols n'en bâtirent pas moins de
* C'est le récit de Mannol, que l'on n'accusera pas d'exagérer les cruautés de ses compatriotes. Il ne semble pas, du reste, que l'historien voie de la cruauté àsans ces faits. « Unos enviaba el Comendador mayor à las galeras, otros hacia justîcia de ellos, y los mas consentia que los vendiesen los soldados para que fuesen aprovechados. » — Bebelion de Gra* naday tom. II, p. 436.
quatre-vingt-quatre, dont vingt-neuf dans les Alpujarras et dans la vallée de Lecrin ^ ; il n'y avait pas un pic dans la sierra^ pas une hauteur où ne s'élevât fièrement, au dessus de ce pays désolé, une de ces tours, lamentables souvenirs de la conquête. Il était impossible que la rébellion levât désormais la tête dans ces régions resserrées entre des rochers gardés par les intrépides soldats de la Castille.
Les mois de septembre et d'octobre se passèrent au milieu de ces opérations. Pendant ce temps, le duc d'Arcos avait levé quatre mille soldats andalous, dont mille étaient ses propres vassaux ; il prit avec lui son fils, à peine âgé de treize ans, d'après l'antique usage observé, selon le chroniqueur, dans la vaillante maison de Ponce de Léon*. Il entra, vers la mi-septembre, dans la Sierra Vermeja ou sierra rouge, lieu célèbre, dans l'histoire d'Espagne, par la défaite et la mort d'Alonso de Aguilar, so^s le règne de Ferdinand et d'Isabelle; cet événement a enrichie de plus d'une romance plaintive le beau répertoire des troubadours d'Espagne. La fimme du duc d'Arcos descendait d'Alonso de Aguilar ; le duc lui-même était le petit-fils du comte d'Urena, qui, plus heureux que son ami, survécut à cette désastreuse journée. La route suivie par l'armée passait par ce funeste champ de bataille ; en traversant la plaine élevée de Calaluz, les Castillans virent partout, autour d'eux, des traces du combat
' M. de Cîrcourt donne une éniunération exacte des forteresses élevées dans les différents districts du pays. — Hist* des Arabes d'Espagne, tom. m, p. 135, 136.
* » Llevando oerca de si a su hijo, mozo quasi de trece anos Don Luis Ponce de Léon, cosa usada en otra edad en aquella Casa de los Ponces de Léon, criarse los muchachos peleando con los Moros, i tener a sus padres por maestros. « — Mendoza, Guerra de Granada^ p. 318.
qui s'y était livré ; la terre était encore couverte de tronçons rouilles d'armures, d'épées, de lances, au milieu desquels on distinguait, avec une émotion plus douloureuse, les ossemeats des hommes et des chevaux, blanchis, dans ces solitudes, au souffle de soixante-dix hivers. Les Espagnols connaissaient bien ces lieux que leur avaient, dès l'enfance, rendus familiers les légendes et les traditions populaires. Ici l'avant-garde, conduite par son brave commandant, avait fait halte, dans l'obscurité de la nuit ; là se trouvaient les faibles vestiges des retranchements ennemis, que le temps avait presque ensevelis dans la poussière ; ces rochers qui projetaient encore une ombre épaisse sur la plaine, avaient vu tomber k leurs pieds le vaillant Alonso de Aguilar, luttant contre le célèbre Feri de Ben Estepar. Toute cette scène revivait dans le cœur des Espagnols ; ils regardaient ces restes délaissés, dit l'éloquent historien qui rapporte cet incident, et des larmes baignaient les joues de ces rudes guerriers ; ils murmurèrent une courte prière pour le repos de ces glorieux morts, mais bientôt ces sentiments pieax firent place à d'autres, et, d'une voix furieuse, ils demandèrent à grands cris d'être menés à l'ennemi ^
Le duc d'Arcos, instruit par l'expérience du sort d'Aguilar, avait fait ses préparatifs avec une grande circonspection ; il arriva bientôt en vue des Mores, réunis au nombre de trois mille hommes. Ceux-ci, bien qu'occupant
* Pour la description de cet événement fameux, voy. Mendoza, Gtterra de Granaday p. 301, 302. L'historien castillan, qui emprunta probablement certains traits à Tacite {Annales, I, 31 ), a dépeint cette scène avec un art consommé qui fait de Timitateur un rival de son maître. Le lecteur trouvera un récit détaillé de la désastreuse expédition d' Alonso de Aguilar, en 1501, dans notre Histoire du règne de Ferdinand et d'Isabelle^ part. II, ch. VII.
une bonne position, firent une défense peu digne de leur ancienne réputation; ce n'était pas là ce que promettaient les bruyants défis lancés si fièrement aux Espagnols, au début de la campagne. Il est vrai qu'ils se battirent bravement d'abord et firent subir des pertes aux chrétiens ; mais les nombreux revers essuyés par leurs compatriotes semblaient avoir brisé leur courage ; ils furent bientôt mis en désordre et, fuyant dans différentes directions, se réfugièrent dans les endroits les plus inaccessibles de la sierra. Les vainqueurs poursuivirent les fuyards, qui n'essayèrent pas de se rallier. Jamais les rebelles ne reparurent plus en force, tant les mesures prises par le duc étaient heureuses. L'insurrection était étouffée dans la Sierra Vermeja ^
On pouvait considérer la rébellion comme écrasée dans toute l'étendue du royaume de Grenade. Des révoltés, plus résolus que les autres, résistaient encore dans les cavernes et dans les défenses naturelles des Alpujarras; ils» y menèrent une existence précaire, jusqu'au moment où ils furent traqués par des détachements de l'armée espagnole ; le gouvernement, pour enflammer l'ardeur des soldats, leur avait promis vingt ducats par chaque tète de rebelle. Mais presque tous les Mores comprenaient l'inutilité d'une plus longue résistance ; quelques-uns réussirent à gagner la côte de Barbarie; les autres, découragés et succombant à la famine dans un pays qui avait été converti en désert , finirent par accepter l'amnistie qu'on leur offrait et par se soumettre.
Enfin, le 28 octobre, don Juan reçut communication d'un
* Mendoza, Guerra de Ghranada^ p. 298-314. — Mannol, Eebelion de Oranaday tom. II, p. 425-431.
dernier édit royal, ordonnant que tous les Mores vivant dans le rovaume de Grenade, en fassent bannis immédiatement et conduits dans Tintérieur de la péninsule; il n'y avait pas d'exceptions à cet ordre, même pour les Mores de la paix, comme on appelait ceux qui, en sujets fidèles, avaient refusé de prendre part à la rébellion ^ Les dispositions prises pour exécuter cette mesure importante et difficile, avaient été arrêtées avec une extrême prudence ; la direction générale de cette affaire était confiée à don Juan d'Autriche, au grand-commandeur Requesens, et aux ducs de Sesa et d'Arcos, qui se mirent promptement et vigoureusement à l'œuvre.
Aux termes de l'édit, les terres et les maisons des exilés étaient confisquées au profit de la couronne ; mais le gouvernement, s'ils le désiraient, rachèterait à un prix fixé ce qu'ils possédaient en troupeaux et en grains. On promettait de veiller avec soin à leur bien-être, à leur sécurité; il était défendu de séparer les parents de leurs enfants, les maris de leurs femmes, en un mot, de rompre les liens des familles : — « acte de clémence, » dit un chroniqueur humain, « que les musulmans ne méritaient guère; mais sa majesté voulait les contenter sous ce rapport '. »
* M. de Circourt a extrait des Ordenanzas de G^m^îflf^ftf un passage remarquable^ qui met dans tout son jour la conduite consciencieuse du gouvernement vis-à-vis de ce malheureux peuple; c'est le préambule de la loi du 24 février 16 71. « Les Mores qui n'ont pas pris part à l'insurrection ne doivent pas être punis. Nous ne voulons leur faire aucun mal, mais ils ne peuvent plus désormais cultiver leurs terres, et il serait, par conséquent, inutile de chercher à distinguer l'innocent du coupable. Nous les indemniserons, sans nul doute, mais en attendant leurs biens seront conjQsqués comme ceux des rebelles. « Hist. des Ârahes éPEspagnCy tom. III, p. 148. Que las casas fuesen y estuviesen juntas ; porque aunque lo merecian
Le pays fut divisé en districts, dont les habitants devaient être conduits, sous la protection d'une forte escorte militaire, à leurs diJSerents lieux de destination. Il parait qu'on leur assigna particulièrement pour résidence le territoire de La Manche, les frontières septentrionales de TAndalousie, les deux Castilles, TEstramadure et même la lointaine province de Galice. On prit soin de ne pas leur permettre de s'établir dans le voisinage des royaumes de Murcie et de Valence, où un grand nombre de Mores vivaient, dans une certaine tranquillité, sur les domaines des grands seigneurs, lesquels voyaient avec une extrême jalousie toute intervention dans leurs rapports avec ces vassaux.
Le V^ novembre, fête de la Toussaint, avait été fixé pour le départ des Mores. Ce jour là, ils furent réunis dans les principales églises de leurs districts, et, après avoir été répartis en différentes divisions, ils se mirent en marche. Le grand-commandeur avait fait occuper les défilés des Alpujarras par de forts détachements de l'armée. Les colonnes des émigrants étaient conduites par des hommes dont le caractère et l'autorité étaient respectés. Cette vaste émigration se fit dans un ordre parfait ; il n'y eut de résistance tentée que dans un ou deux endroits; il faut ajouter que ces désordres, comme le laisse entendre un chroniqueur castillan, furent causés par la brutalité de la soldatesque ^ H y eut moins d'actes de violence et de brigandage commis,
poco , qoiso sa Magestad qae se les dièse este oontento. » — Marmol , Eebelion de Ghranada, tom. II, p. 439.
' « Saquearon los soldados las casas del lugar, y tomaron todas las mugeres por esdavas ; cosa que dio harta sospecha de que la desorden habia nacido de su cadicia. « — Ibid,, p. 44*4.
La loyauté du vieux guerrier triomphe quelquefois de ses antipathies nationales, ce qui n'est pas peu louable, vu les temps.
en cette occasion, que lors de l'expulsion des Mores de Grenade; c'est, du moins, ce que fait supposer le silence des chroniqueurs; il est \rai que ce silence est loin d'être concluant, car la plupart des chroniqueurs s'intéressaient trop peu aux souffrances des bannis pour croire nécessaire d'en parler. Quoi qu'il en soit, on n'en peut douter, malgré toutes les précautions prises pour épargner aux exilés d'inutiles douleurs, le seul fait de leur expulsion de la terre natale impliquait un nombre incalculable de maux. Que pouvait-il y avoir, en effet, de plus horrible pour eux que d'être arrachés de ce pays riant, témoin de leur enfance, où les montagnes, les vallées, les torrents leur semblaient des amis intimes, faisant partie de leur existence, pour être brutalement jetés au milieu d'une population étrangère , avec laquelle ils n'avaient rien de commun, ni foi, ni langage, ni institutions, et qu'ils haïssaient autant qu'ils en étaient haïs? Si toute une nation put être expulsée aussi paisiblement, c'est que leurs revers avaient brisé chez les Mores la force et le courage ^ La guerre terminée, rien ne semblait plus réclamer la
* Pour rexpnlsion et la dispersion des Mores, voy. Mannol, Rehelion de Qranada, tom. II, p. 437-44I4!; Ferreras, Hist. d'Espagne, tom. X, p. 227, 228 ; Vanderhammen, Bon Juan de Justria, fol. 126.
On peut trouver singulier que les historiens aient mentionné en une seule ligne, lorsqu'ils daignent même le mentionner, un événement aussi important que l'expulsion des Mores. H est plus étrange encore que ce fait ait été passé sous silence par un écrivain tel que Mendoza, qui devait l'intercaler nécessairement dans son récit et qui consacre plus de trente pages à décrire l'expédition de la serrania de Ronda ; mais il s'agissait ici d'une entreprise glorieuse pour l'Espagne. Le fier chroniqueur castillan méprisait trop la race des infidèles pour s'occuper de leurs malheurs , à moins qu'ils ne lui offrissent l'occasion de rappeler les exploits de ses compatriotes.
présence de don Juan ; depuis quelque temps, il sollicitait le consentement du roi à son retour. Uambitieux fils de Charles-Quiuty fatigué du rôle qu'il jouait sur une scène obscure, aspirait, emprisonné dans les montagnes des Alpujarras, au jour où il pourrait monter sur un théâtre plus brillant ; il voulait aussi être plus libre dans le commandement. Il écrivait souvent aux ministres de Philippe, surtout au cardinal Espinosa et à Ruy Gomez de Silva; il les priait d'user de leur influence sur le monarque, en sa faveur. « Je serais heureux, » disait-il à Gomez, « de servir sa majesté, s*il m'était permis, en quelque affaire importante; je souhaite qu'elle comprenne que je ne suis plus un enfant. Dieu merci, je commence à savoir voler de mes propres ailes; je suis arrivé, je crois, à l'âge où l'on ne porte plus de maillot ^ i> Dans une autre lettre, il exprime le désir d'être placé dans une position plus digne du frère d'un roi tel que Philippe et du fils d'un empereur comme Charles-Quint *. On le voit, dans plus d'une occasion, parler du commandement contre les Turcs comme du grand objet de son ambition.
Depuis le commencement de l'été, plusieurs mois avant que la campagne fût finie, il n'avait cessé de réclamer la permission d'abandonner son poste; il donnait ainsi une preuve de cette inconstance dont la suite de sa carrière fournit plus d'un exemple éclatant. Enfin, il reçut à sa grande
* » Querria tambien que alla se entendiesse que ya no soy mochacho, y que puedo , a Dios gracias , comenzar en alguna manera a volar sin alas ajenas , y sospecho ques y a tiempo de salir de panales. n — Caria de D. Juan de Austria â Ruy Gomez de Silva, 16 de Mayo, 1570, MS.
* « No teniendo el lugar y auctoridad que ha de tener hijo de tal padre, y hermano de tal hermano. « — Carta de D. Juan de Austria â Ruy Gomez de Silva, 4 de Junio, 1570, MS.
satisfaction, Tautorisation royale de quitter Farmée et de revenir à la cour.
Le 11 novembre, don Juan se rendit à Grenade; il y passa le restant du mois à faire ses préparatifs de départ. Il paya et licencia la plus grande partie des troupes, n'en conservant que ce qu'il fallait pour garder les forteresses et pour former des détachements, chargés de battre le pays et de traquer les Mores insoumis dans les montagnes. Requesens devant prendre part à l'expédition organisée contre les Ottomans, le valeureux duc d'Arcos fut nommé capitainegénéral. Le 29 novembre, le prince, ayant fini tous ses préparatifs, partit de Grenade et se mit en route pour Madrid, où ce général populaire fut reçu avec enthousiasme, comme un conquérant après une campagne victorieuse. Philippe et Anne d'Autriche, récemment unie au roi , ne lui firent pas un accueil moins cordial; le monarque ne tarda pas de donner à son frère un témoignage éclatant de sa haute satisfaction, en lui remettant le bâton de généralissime offert par les alliés, dans la guerre projetée contre les Turcs.
Il y avait encore un rebelle qui refusait de se soumettre et avait jusque là déjoué toutes les tentatives des Espagnols pour s'emparer de sa personne ; cet insurgé, dont la capture avait plus d'importance que celle d'aucun autre More, était Aben-Aboo, le « petit roi » des AIpujarras. Des cinq mille hommes qui composaient son armée, il en restait tout au plus quatre cents au reyeziLelo^ mais ces soldats lui étaient
dévoués et semblaient prêts à tout souffrir, plutôt que de se rendre. Comme le restant de sa nation, Aben-Aboo s'était réfugié dans les cavernes des montagnes et jusque là, retiré dans des lieux éloignés et inaccessibles, il avait échappé
aux poursuites des chrétiens. Mais, eu mars 1571, ils découvrirent tout à coup l'endroit où il se tenait caché.
Grenade, en ce temps, offrait presque chaque jour le spectacle d'exécutions à mort, les malheureux rebelles, k mesure qu'on les prenait , étant traînés devant le tribunal de Deza et envoyés sur-le-champ par l'inexorable président aux galères ou au gibet, quand ils n'étaient pas déchirés par des tenailles rougies au feu. Parmi les prisonniers condamnés au dernier supplice, il y en eut un, du nom de Zatahari, qui fut assez heureux pour obtenir un sursis, à la prière d'un orfèvre, nommé Barredo, qui jouissait d'une grande considération à Grenade. Par reconnaissance ou peut-être comme prix de ce service, Zatahari fit à son bienfaiteur d'importantes révélations au sujet d'Aben-Aboo; il fit connaître sa retraite et le nombre de partisans dont il était entouré ; il ajouta que les deux individus en qui le prince plaçait le plus de confiance étaient son secrétaire, Abou- Amer, et un capitaine more, nommé El Senix. Barredo, que ses affaires appelaient souvent dans les Alpujarras, connaissait Abou-Amér; il résolut d'entrer en correspondance avec lui et de le gagner, s'il était possible. Zatahari consentit à porter la lettre, à condition de recevoir sa grâce ; le président^ qui approuvait le projet, s'empressa de la lui accorder et l'autorisa à faire les plus magnifiques promesses à Abou-Amer, si celui-ci voulait donner son aide à Barredo.
Malheureusement ou plutôt heureusement pour Zatahari, comme l'événement le prouva, ce plan fut déjoué par El Senix , qui , s'emparant de la lettre , la porta à Abou-Amer. Le fidèle secrétaire , indigné de voir que Ton tentât de le , corrompre, eut puni de mort le courrier, si El Senîx ne lui
avait pas représenté que le malheureux avait accepté sa mission uniquement pour sauver sa vie.
Le capitaine more exprima en particulier à Zatahari le désir d'avoir une entrevue avec Barredo; il était prêt à entrer en négociations avec les Espagnols; réellement mécont^sl de son maître, il avait déjà voulu s*enfuir, loin de lui» en Afrique.
Un lieu de rendez-vous fut donc fixé dans les AIpujarras; Barredo s'y rendit secrètement. El Senix reçut une pièce écrite de la main même du président, et renfermant la pro^ m^sse d*un pardon pour lui et ses amis , ainsi que d'une pension annuelle de cent mille maravédis, s'il conduisait Aben*Aboo, mort ou vif, à Grenade.
.Ces négociations ne pouvaient être tenues si secrètes qu'il n'en vint quelque chose aux oreilles du prince, qui résolut de voir immédiatement El Senix et de s'assurer par lui-même de la vérité. Le capitaine vivait caché dans une caverne près de là. Le roi more prit avec lui son fidèle secrétaire et un petit nombre de soldats; arrivé à l'entrée de la caverne, il y posta deux soldats et, se séparant de ses compagnons, il entra seul, avec moins de prudence qu'il n'en montrait d'ordinaire.
Il trouva El Senix, entouré de plusieurs amis et parents. Aben*Aboo l'accusa, d'un ton péremptoire, d'entretenir une correspondance secrète avec l'ennemi et lui demanda l'objet de sa récente entrevue avec Barredo. L'accusé n'essaya pas de nier les faits, mais voulut justifier sa conduite en prétendant qu'elle lui avait été dictée par le seul désir de servir son maître; il avait, dit-il, réussi à obtenir du président la promesse que le prince, s'il voulait déposer les armes, serait amnistié et jouirait d^une magnifique pension.
Aben-Âboo écouta ces explications, avec un air de mépris, ety lorsqu'El Senix eut fini de parler, il lui tourna le dos, en murmurant le mot de « trahison !» et se dirigea vers l'entrée de la caverne, où il avait laissé ses soldats; il voulait probablement leur ordonner d'arrêter le perfide capitaine. Mais il parait qu'il leur avait laissé complètement ignorer le motif qui l'avait amené, et ceux-ci, supposant qu'il était venu régler quelque affaire ordinaire, étaient allés voir des amis qui habitaient dans le voisinage. El Senix comprit qu'il n'avait pas de temps à perdre; à un signal qu'il donna , ses compagnons attaquèrent les deux musulmans qui gardaient la porte; ils en tuèrent un sur place, l'autre parvint à s'enfuir. Tous alors se jetèrent sur le malheureux Aben-Âboo; il se défendit en désespéré; mais, si la lutte fut acharnée, les chances étaient trop inégales pour qu'elle put être longue. Bientôt le lâche El Senix y mit fin ; attaquant son maître par derrière, il lui asséna sur la tète, avec le bout de son mousquet, un coup si violent qu'Aben- Aboo tomba ; il fut aussitôt achevé par les assassins, qui le criblèrent de blessures K
Le cadavre fut jeté hors de la caverne; les compagnons du roi, bientôt instruits de son sort, se dispersèrent dans différentes directions. Son fidèle secrétaire tomba peu après dans les mains des Espagnols, qui, avec leur humanité habituelle dans cette guerre, le firent écarteler.
Le corps d'Aben-Aboo fut porté dans un endroit voisin de Grenade ; on prépara dans cette ville une entrée publique
* Marmol, Beèelion de Granada, tom. II, p. 449-454. — Mendoza, Gnerra de Granada, p. 324-327. — Bleda, Cronica de Espaim, p. 752. — Herrera, Hùtoria General ^ tom. I, p. 781. — Vanderhammen, Don Juan de Anstria, fol. 123.
au roi des rebelles, comme s*il était encore vivant. On plaça le cadavre sur une mule; un appareil en bois, caché sous de larges vêtements, le maintenait droit sur la selle, entre Barredo et El Seriix, lequel portait le cimeterre et l'arquebuse de sa victime. Les parents et les amis du prince assassiné suivaient, armés ; un régiment d'infanterie castillane et un détachement de cavalerie fermaient la marche. Quand le cortège traversa la rue de Zacatin, des salves de mousqueterie retentirent et les canons montés dans les anciennes tours de TAlbambra tonnèrent, pendant que la population, pleine de curiosité mais silencieuse, accourait pour assister à cet étrange et lugubre spectacle.
La funèbre procession s'arrêta sur la vaste place de Vivarambla, où le président, le duc d'Arcos et les principaux cavaliers et magistrats de la ville étaient réunis. Arrivé là, El Senix descendit de cheval et, s'agenouillant devant Deza, lui remit les armes d'Aben-Aboo. Le président le reçut gracieusement et confirma les promesses qu'il lui avait déjà faites des faveurs royales. La triste cérémonie d'une exécution publique eut ensuite lieu ; on décapita le mort, et le cadavre fut abandonné à la populace, qui, après l'avoir trainé dans les rues, avec des huées et des imprécations, le jeta dans les flammes. C'est ainsi que les Espagnols inspiraient de bonne heure à leurs enfants une haine inextinguible contre les musulmans.
La tête de l'infortuné, enfermée dans une cage, fut placée au haut de la porte qui s'ouvrait sur la route des Alpujarras; elle y resta exposée plus d'une année, la figure tournée vers les montagnes où le prince était né, vers ces montagnçs , objet de son amour et témoins de son règne aussi court que désastreux. Nul n'osa braver, en enlevant ce
hideux trophée, le supplice promis au coupable par Tinscription qui se lisait sur la cage : « Ceci est la tête du traitre Âben-Aboo ; que personne n'y touche , sous peine de mort ^ »
Telle fut la triste fin du dernier prince que la race royale des Omeyades donna pour souverain à une partie de l'Espagne. S'il eût vécu aux jours heureux et paisibles de la domination arabe en Espagne, Aben-Aboo eût peut-être régné avec autant de gloire qu'aucun de ses prédécesseurs. Bien que le sang more coulât dans ses veinée, il était, à ce qu'il semble, singulièrement exempt de quelques-uns des plus gravés défauts de sa nation. Sa tempérance contrastait avec la grossière brutalité d'Aben-Humeya ; il avait de la grandeur d'âme, un jugement froid et circonspect, et, s'il n'était pas doué de cette sauvage énergie que déployèrent certains membres de sa famille, il possédait une fermeté de résolution que ni souffrances ni dangers ne pouvaient ébranler; il en donna une preuve éclatante quand, le lecteur se le rappelle , les Espagnols lui firent subir les plus cruelles tortures, sans pouvoir lui faire révéler l'endroit où ses amis étaient cachés ^. Ses qualités, nous l'avons déjà dit, étaient de celles qui conviennent particulièrement à une époque de paix et de prospérité; malheureusement pour lui, il était né dans des temps mauvais, lorsque son pays était couvert de ruines et que son peuple, courbé sous le joug d'une longue servitude, était découragé par de récents désastres ; lorsque,
*• ti Esta es la cabeza dei traîdor de Abenabo. Nadie la quite so pena de muerte. « — Mendoza, Guerra de Qranada^ p. 329. — Mannol, Rebelion de Qranada^ tom. H, p. 455, 456. — Bleda, Cronica de Espana, p. 752. — Miniana, Hist. de Espana, p. 383.
* Voy. plus haut, tom. IV, p. 191.
en un mot, il n'eût pas été possible au plus habile, au plus belliqueux de ses prédécesseurs, d'exciter les Mores à lutter jusqu'au bout contre un adversaire aussi formidable que TEspagne, alors parvenue à Tapogée de sa puissance.
Les chroniqueurs castillans ont cherché à flétrir la mémoire d'Aben-Aboo, en lui reprochant le meurtre d'El Habaqui et son refus d'exécuter ie traité qu'il avait sanctionné. Mais, en critiquant la conduite du prince, il ne faut pas oublier le caractère et les institutions de la nation à laquelle il appar«teuait; il étaft un souverain absolu, un despote oriental; par son rang et malgré lui, on peut l'ajouter, il était maître de la vie et de la fortune de ses sujets; sa volonté était leur loi. Il rendait la justice et l'exécutait lui-même; il jugea El Habaqui coupable de trahison, et, en le condamnant à périr par le lacet fatal, il ne fit que lui infliger la mort réservée aux traîtres.
Quant au traité , Aben-Aboo se plaignait d'avoir été trompé; il soutenait que les conditions auxquelles la paix s'était faite n'étaient pas telles qu'il les voulait. Si l'on considère que cet acte était écrit en castillan, qu'il fut rédigé par un Espagnol, enfin que le principal agent more qui ie signa était tout dévoué aux intérêts de l'Espagne, comme ne le prouvaient que trop les faveurs sans nombre accumulées sur sa tête, on ne peut guère nier que les apparences confirmaient les protestations du prince. Dès l'heure où il monta sur le trône, Aben-Aboo parait s'être entièrement dévoué à l'œuvre glorieuse de la délivrance de son pays ; il pouvait difficilement se soumettre à des stipulations qui devaient laisser son peuple plus misérable même qu'il ne l'était avant l'insurrection. D'après ce que nous savons de son caractère, nous pouvons croire avec plus de raison qu'il
était sincère en disant à l'envoyé Palacios , venu pour réclamer Texécution du traité et lui rappeler les promesses de grâce qui lui étaient faites : « Mes sujets feront ce qu'ils voudront, mais, pour moi, j'aime mieux vivre et mourir en musulman que de recevoir toutes les faveurs dont le roi d^Espagne pourrait me combler. » Ses actes répondirent à ses paroles, et, dans la position désespérée où il se trouvait, il continua de braver le gouvernement espagnol jusqu'au jour où il périt de la main d'un traître.
La mort d'Aben-Aboo brisa les derniers liens qui unissaient encore les débris de la nation ; en peu d'années , le glaive, la famine, la potence eurent dépeuplé les montagnes; il n'y resta plus un seul proscrit. Les musulmans y furent peu à peu remplacés par des chrétiens, qu'attiraient les conditions avantageuses faites aux émigrants. Mais il s'écoula un temps bien long avant que ce sol dévasté, épuisé, pût récompenser les fatigues des nouveaux colons; ceux-ci ne connaissaient pas le pays et manquaient totalement des connaissances agricoles qui les auraient mis en état d'utiliser pour le mieux les terrains les plus ingrats en apparence. L'Espagnol aventureux, qui poursuivait la fortune sans connaître ni obstacles ni dangers, n'avait pas cette patience, cette application qu'exige la culture de la terre; plus d'une vallée, plus d'un coteau qui, à l'époque des Mores, avaient offert le spectacle d'une luxuriante végétation , redevinrent arides et désolés comme ils l'étaient primitivement.
Les exilés portèrent datis les diverses provinces où ils furent envoyés leur expérience et leur habileté. Disséminés sur toute la surface de la péninsule et séparés par de grandes distances, ils révélaidnt leur présence par une culture du sol
plus attentive et plus savante, comme la prairie verdoyante trahit l'existence secrète du torrent qui l'arrose. Agriculteurs expérimentés 9 ils excellaient encore dans un grand nombre d'arts mécaniques, surtout dans ceux qui exigent de l'adresse et du goût , et ils s'y appliquaient avec une facilité que les Espagnols étaient loin de posséder. Par suite de cette supériorité, ils produisaient plus que leurs voisins et pouvaient vendre leurs produits à meilleur marché. Cependant leur génie industrieux avait à lutter contre toutes les entraves que pouvait lui imposer une législation des plus barbares. On trouverait difficilement dans l'histoire un exemple d'oppression d'une race vaincue, comparable à celui que nous offrent les lois de cette époque, relatives aux ^Mores. L'odieux édit de 1566, qui provoqua l'insurrection, était exécuté dans toute sa rigueur; il proscrivait, sous des peines sévères, les chants populaires , les danses nationales, les bains particuliers, les fêtes et les cérémonies, tous ces usages que les musulmans avaient hérités de leurs ancêtres. Une autre ordonnance, du 6 octobre 1572, plus cruelle et plus absurde encore, leur défendait de parler ou d'écrire l'arabe; la désobéissance à cet ordre était punie, pour la première fois, de l'emprisonnement et des fers durant trente jours; en cas de récidive, la peine était doublée et, la troisième fois, le coupable, après avoir reçu cent coups de verges, était envoyé aux galères pour quatre ans. Cette ordonnance renfermait encore une disposition monstrueuse, en vertu de laquelle tout individu , qui lirait ou même simplement aurait en sa possession un écrit, un imprimé eu langue arabe, était puni de cent coups de verges et de quatre années de galères. Tous les contrats, tous les actes publics, rédigés dans cet idiome, étaient annulés, et ceux qui les
avaient dressés, comme parties contractantes, étaient condamnés à recevoir deux cents coups de verges et à ramer durant six années ^
Mais les dispositions les plus rigoureuses renfermées dans ce terrible édit étaient celles qui se rapportaient à la résidence des Mores. Nul ne pouvait changer de demeure, sortir de la paroisse, ou du district qui lui avait été assigné, sans la permission des autorités constituées. Cent coups de verges et quatre années de galères attendaient quiconque , contrevenant à cet ordre, était arrêté hors des limites qpilui étaient fixées; le coupable était-il saisi dans un rayon de moins de dix lieues autour de Grenade , il était condamné, s'il avait plus de dix ans et moins de soixante-dix, aux galères pour le restant de ses jours, et à mort, s*il était plus, âgé ^ ! Un More s'échappait-il du cercle infranchissable dans lequel sa vie était circonscrite, on le poursuivait comme un criminel, eu faisant crier partout sou nom. Sa famille même devait informer les magistrats de sa disparition , et , si elle ne le faisait pas, elle encourait, y compris même sa femme et ses enfants, disait la loi, la peine du fouet et d'un emprisonnement d'un mois '.
Cependant, en dépit de ces ordonnances barbares, on vit souvent des Mores s'enfuir dans la province de Valence , où un grand nombre de leurs compatriotes vivaient en état de servage sur les terres des grands seigneurs, dont le puissant
* Nueva Becopilacion, Kb. VIII, tit. II, ley 19.
' If Si estos taies que se havîeren huydo, y auseutado faeren hallados en el dîcho Heyno de Granada, o deutro de diez léguas cercanas à el, caygan é incurran en pena de muerte, que sea en sus personas executada. « --> lèid., ubi supra.
.' Ibid,, loc. cit.
patronage leur assurait un degré de bien-être , sinon d'index pendance , refusé à leurs frères dans les autres parties du pays. Quelques-uns, se réfugiant sur les côtes de la mer, réussirent à passer en Afrique. La rigueur même de la loi en empêcha, jusqu'à un certain point, Texécution ; Philippe, en effet, dans plus d'une circonstance où il reconnut que les édits pesaient trop lourdement sur ses sujets musulmans, jugea utile d'adoucir les peines qu'elles portaient et même d'en accorder la remise, acte de clémence qui parait avoir été peu goûté des Castillans ^
Fait étrange, sous ce régime de fer, les Mores, abattus parleurs longuessouffrances pendant la guerre de la rébellion, sortirent peu à peu de leur accablement; ils s'habituèrent à leurs nouvelles demeures et reprirent leurs anciennes et paisibles occupations. Quoique leurs divertissements traditionnels, leurs fêtes, leurs danses, leurs chants fussent proscrits , quoiqu'on leur eût interdit l'usage de leur langue maternelle, qu'ils avaient bégayée au berceau, qui leur rappelait leur histoire nationale et s'associait à leurs plus chers souvenirs, ils étaient, dit-on, exempts de tristesse et même joyeux; ils vivaient jusqu'à un âge avancé, et l'on trouvait parmi eux des exemples de longévité rares chez les Espagnols. On dirait que la souche de la race more, comme du peuple juif, puisait une vitalité nouvelle dans la persécur tion *.
On aimerait de posséder des données authentiques pour
* Voy. M. de Circourt, Hist, des Arabes d* Espagne, tom. III, p. 150, 151.
M. de Circourt a puisé à des sources authentiques et peu accessibles un grand nombre de détails curieux, relatifs à cette partie de son histoire.
établir le chiffre de la population arabe en Espagne, à Tépoque où les Mores furent expulsés de Grenade; mais nous n'avons pu en recueillir. La guerre de Tinsurrection et les maux incalculables dont elle affligea le pays durent cruellement décimer les musulmans; un fait, mentionné par les chroniqueurs, prouve que le nombre des exilés dut être très considérable. Les faibles débris de la nation laissés à Grenade , dans la riante vega de la capitale et dans la vallée de Lecrin , constituaient seuls , prétend-on , une population de plus de six mille âmes ^ Dans les endroits où ils furent transférés, les Mores continuèrent de se multiplier si rapidement que, dans la dernière moitié du siècle, les Cortès de Gastille prièrent le roi de s'opposer à un recensement, qui pouvait révéler aux musulmans le secret dangereux de leur accroissement ^ Une pareille prière trahissait , aussi clairement que la parole peut le faire , la terreur que cette race persécutée inspirait encore aux Espagnols.
Cependant les Mores étaient disséminés sur toute la surface du pays , par petits groupes isolés ; les Castillans les pressaient de tous côtés. Emmenés à l'intérieur de la péninsule, loin de la côte, ils n'avaient pas de moyens de communication avec leurs frères d'Afrique. Ils étaient privés de toute espèce d'armes, et, emprisonnés dans leurs différents districts, ils ne pouvaient s'entendre pour agir de concert. Il * paraîtrait qu'un peuple dans cette situation est peu à craindre; mais l'être le plus faible, qui se sent victime d'iniquités trop grandes pour qu'elles puissent jamais être pardonnées,
* Ferreras, Hist. d* Espagne, tome X, p. 227.
' « Ils représentèrent que ce recensement allait leur révéler le secret de leur nombre effrayant ; qu'ils fourmillaient. » — De Circourt , Hist. des drahes d'Espagne^ tom. III, p. 164.
peut bien deyenir formidable aux yeux de celui qui l'a offensé.
La conduite du gouyernement yis à yis des Mores était éyidemment injustifiable ; elle était impolitique autant que barbare. Le fanatisme le plus ayeugle put seul empêcher les Espagnols de le reconnaître. Le gouyernement s'était proposé d'effacer dans le peuple conquis jusqu'à la dernière trace de son existence ancienne; il le força de renoncer à ses anciens usages, à ses fêtes, à sa religion, à sa langue, à tout ce qui lui donnait une existence propre cx>mme nation. Mais le sentiment de la nationalité n'en deyint que plus fort, en secret. Les yaincus deyaient rompre à jamais ayec le passé, mais ce fut une faute de ne pas leur laisser l'ayenir ouyert. Après ayoir détruit leur indépendance nationale, il fallait leur accorder le droit de cité, les éleyer au niyeau des autres citoyens. Telle était la politique de l'ancienne Rome à l'égard des peuples qu'elle ayait conquis; telle a été celle des États-Unis enyers les innombrables émigrants qui, yenus de tant de pays éloignés , affluent sur les riyages de l'Amérique. La politique espagnole, au contraire, condamna les Mores à yiyre étrangers au milieu de l'Espagne et ennemis de la société au sein de laquelle ils ayaient été jetés. L'expérience leur ayait enseigné la prudence et la dissimulation ; aussi se conformèrent-ils extérieurement aux prescriptions de la loi; mais ils restaient secrètement aussi attachés à leurs institutions que l'ayaient jamais été leurs ancêtres, au temps où les califes de Gordoue régnaient sur la moitié de la péninsule. Rarement l'Inquisition découyrait parmi eux un apostat h inscrire sur l'horrible liste des yictimes d'un auto-da-fé ; mais, si l'on se rappelle la facilité ayec laquelle» lors de la dernière rébellion, ils reyinrent à leur ancienne
foi, on ne peut guère douter qu'ils ne restassent musulmans au fond du cœur.
Ainsi Fabime qui séparait les deux races s'élargissait chaque jour; les Mores détestant les Espagnols à cause du mal que ceux-ci leur avaient fait souffrir, et les Espagnols haïssant d'autant plus les Mores qu'ils étaient eux-mêmes les auteurs de ce mal. Ces haines étaient encore envenimées par les sentiments de jalousie qu'éveillait chez les chrétiens la vue de leurs rivaux , qui s'enrichissaient dans différentes carrières ; la pétition aux Cortès dont nous avons parlé plus haut, renferme d'autres plaintes à ce SBJet ^ A mesure que les vaincus devenaient plus opulents et plus nombreux, Faversion qu'ils avaient excitée se mêlait de frayeur, et l'on éprouve rarement des scrupules exagérés au sujet des moyens de se défaire de l'homme que l'on déteste et que l'on craint en même temps.
Ces mauvaises passions , qui fermentaient dans leurs cœurs, préparaient peu à peu les Espagnols à couronner cette longue série de persécutions par un dernier acte, réservé pour le règne de l'imbécile Philippe III; ce fut l'expulsion des Mores de l'Espagne, qui priva ce pays de ses plus industrieux, de ses plus ingénieux habitants, et qui doit être regardée comme l'une des causes principales de la décadence du royaume *.
*■ » Qu'ils accaparaient tous les métiers, tout le commerce. » — De Circourt, Hist, des Arahes d^ Espagne, loc. cit. * Voir TAppendice à la fin de ce volume.