‹ Histoire du règne de Philippe IIChapitre 2 sur 90 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Ligue contre les Turcs. — Préparatifs de guerre. -— Bon Juan commandant en chef. — Sa réception à Naples, — Son départ de Messine.

Pendant que Philippe était occupé de Tinsurrection des Mores, son attention fut appelée sur d'autres régions, où s'amassait un orage qui menaçait l'Espagne avec toute la chrétienté. Soliman le Magnifique avait achevé, en 156&» son règne long et prospère. Son fils et successeur, Sélim II, ne possédait guère les qualités de son illustre père ; élevé dans le sérail, il y contracta des habitudes d'indolence et Tamour effréné des plaisirs les plus licencieux. A ces goûts efféminés il joignait une ardeur conquérante , qu'il n'avait pas seulement héritée de son père, mais qui caractérisait tous ses belliqueux ancêtres. Il ne conduisit pourtant pas, comme eux, ses armées sur les champs de bataille; il les coufia à d'intrépides commandants , qui avaient appris l'art de la guerre sons Soliman. Sélim eut surtout le bonheur d'avoir pour grand-vizir un ministre qui, doué d'une infatigable activité et d'une remarquable aptitude aux affaires, eut la

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force de supporter, à lui seul, tout le fardeau du gouverne* meot. Heureusement pour l'État, ainsi que pour le sultan, Mahomet eut Tart de gagner la confiance de son maître et de la conserver pleinement pendant tout son règne.

Le projet qui préoccupait le plus Sélim était la conquête de Chypre. Cette île, envers laquelle la nature a été si prodigue de ses dons^ appartenait à Venise; située à l'extrémité de la Méditerranée, elle paraissait en quelque sorte commander l'entrée des Dardanelles, et ses côtes offraient des ports commodes, d'où, en temps de guerre, des nuées de pirates pouvaient sortir pour infester le commerce ottoman.

Sélim, résolu d'acquérir l'île de Chypre, eut bientôt imaginé un prétexte pour la réclamer à Venise, comme faisant partie de l'empire de Turquie. La république, malgré son désir de faire, pour ainsi dire, toutes les concessions, plutôt que d'en venir à une rupture avec la gigantesque puissance qui la couvrait de son ombre, n'était pas prête à se laisser enlever sans résistance le plus beau fleuron de sa couronne. La Porte lui déclara donc la guerre et commença les préparatifs d'une vaste expédition. De son côté, Venise se prépara, avec son activité ordinaire, à soutenir la lutte et épuisa toutes ses ressources; en très peu de temps, elle eut équipé une flotte puissante et pris des mesures pour mettre les fortifications de Chypre dans un bon état de défense; mais la république ne possédait plus cette marine qui, à une époque antérieure, avait humilié l'orgueil de Gênes et régnait sans rivale dans les eaux de la Méditerranée. Les ouvrages de défense de ses colonies étaient, en outre, tombés peu à peu dans le délabrement, pendant une longue paix. Dans cette extrémité, Venise s'adressa aux puissances chrétiennes de

TEorope et leur demanda de faire cause commune avec elle contre l'ennemi de la chrétienté.

Heureusement pour la république, la chaire de saint Pierre était occupée, dans ce moment critique, par Pie V, un de ces pontifes qui semblent avoir été réclamés par les circonstances, à l'effet de soutenir les piliers de l'Église catholique, tremblant sous les coups de Luther. Bien qu'âgé de près de soixante-dix ans, ce pape brûlait encore de l'ardeur de la jeunesse; il possédait une éloquence impétueuse qui, s'il eût vécu aux jours de Pierre l'Hermite, l'eût rendu capable, comme cet enthousiaste, d'entraîner les nations européennes à une croisade contre l'infidèle. Mais le temps des croisades était passé, et un ordre parti du Vatican n'avait plus le pouvoir d'agiter les esprits, comme une voix descendue du ciel. Les grands potentats du continent étaient trop occupés de leurs projets égoïstes pour en être distraits par la crainte d'un danger aussi éloigné que celui dont ils étaient menacés à l'Orient. La déplorable situation où se trouvait Venise pouvait encore moins les toucher, et, à l'heure de sa détresse , cette hautaine république reconnut que sa politique perfide et sans scrupules lui avait complètement aliéné les sympathies de ses voisins.

Il y eut toutefois un monarque qui ne resta pas insensible aux prières de Venise, un monarque dont l'appui était plus important pour elle que celui de tout autre et peut-être de tous les autres réunis. Au printemps de 1570, Luigi Torres, clerc de la chambre apostolique, fut envoyé par Pie V en Espagne pour y plaider la cause de la république. Il trouva le roi à Ecija, sur la route de Cordoue, d'où il revenait, après y avoir tenu les Gortès pendant quelque temps. Le légat fut gracieusement reçu par Philippe, auquel il remit une lettre

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da pape, qui le suppliait, dans le langage le plus pressant et le plus éloquent, de secourir Venise et se liguer avec cet État contre Tinûdèle. Le roi n'hésita pas à promettre son aide dans les circonstances présentes, mais il doutait assez légitimement de Futilité d'entrer dans une ligue avec une puissance dont la bonne foi lui inspirait peu de confiance. Il difiera de prendre une décision jusqu'à son arrivée à Séville. Accompagné du légat, il fit, le 1^" mai, son entrée solennelle dans la grande métropole commerciale du sud; c'était la première fois qu'il visitait cette cité, dont les fidèles habitants l'accueillirent avec une joie bruyante. L'Espagnol s'est toujours fait remarquer par sa fidélité à ses souverains, et jamais aucun de ses princes n'en a reçu autant de preuves que Philippe II ; d'ailleurs, il n'y en eut certainement pas de plus espagnol au fond du cœur, ni de plus profondément attaché à l'Espagne.

Après avoir juré de respecter les privilèges de la ville, le monarque reçut les hommages des autorités; il traversa ensuite les rues de Séville sous un dais magnifique porté par les principaux magistrats, et visita les églises et les monastères, entendit un Te Deum et fil ses prières dans la cathédrale. Il était suivi d'un brillant cortège de nobles et de cavaliers ; les rues de la populeuse cité débordaient d'une foule que la présence du roi remplissait d'enthousiasme. Escorté de ses loyaux sujets, Philippe arriva à l'alcazar royal, où il devait résider; il y resta pendant quinze jours, assistant aux fêtes et aux spectacles préparés pour le divertir. A son départ, les habitants lui manifestèrent leur attachement sous une forme plus substantielle, par un don de six cent mille ducats; cette somme considérable était destinée à couvrir, en partie , les frais du prochain mariage du

souverain avec sa quatrième femme, Anne d'Autriche, fille de son cousin, l'empereur Maximilien. La jeune et belle fiancée avait déjà quitté la cour de son père et était sur la route de Madrid, où son union devait être célébrée et où elle allait prendre la place de Faimable Isabelle, dont la mort, il y avait moins de deux ans, avait plongé la nation dans le deuil *.

Pendant son séjour à Séville, Philippe soumit la question de la ligue à ses pinistres. Quelques-uns, entré autres Espinosa, président du conseil de Castille, paraissaient regarder, comme impolitique, de lier TEspagne par un traité formel avec Venise ; mais, malgré toute la défiance que lui inspirait cette république, le monarque se plaça à un point de vue plus élevé que ses conseillers. Outre son désir de se présenter devant tous comme le grand champion de la foi, Philippe comprenait que cette alliance lui offrait la meilleure occasion d'abaisser la puissance maritime de la Turquie et de pourvoir ainsi à la sûreté de ses propres possessions coloniales dans la Méditerranée. Après de longues délibérations, il renvoya le légat avec la promesse que, malgré les embarras suscités par les Pays-Bas et par les Mores de Grenade, il fournirait sur-le-champ des secours à Venise et dépécherait à Rome des envoyés, revêtus de pleins pouvoirs pour conclure avec le pape et la république un traité d'alliance

* Ferreras, Hist. d'Espagne, tom. X, p. 239, 240. — Cabrera, Filipe /Secundo, p. 641. — Zuniga, Anales de Sevilla^ p. 536-§38.

Les chroniqueurs dépeignent sous de brillantes couleurs la magnifique réception du roi à Séville. Cette cité, enrichie par le commerce des Indes, avait pris place , au xvi^ siècle , parmi les grandes métropoles commerciales de la chrétienté ; on disait communément :

a Quien no ha visto â Sevilla u No ha visto a maravilla. *

contre la Porte ottomane. Le légat était porteur d'une lettre de Philippe pour Pie V, écrite dans ce sens.

L'été suivant, Tamiral du roi, le fameux Jean André Doria, qui stationnait devant la Sicile avec une forte escadre, reçut Tordre de prendre la mer. Il fut renforcé, peu de temps après, par un petit nombre de galères du pape, sous le commandement de Marc-Antoine Colonna, descendant d'une des plus anciennes et des plus illustres familles de Rome. Le 51 août 1570, la flotte fit sa jonction avec les Vénitiens à Candie, et l'on régla immédiatement un plan d'opérations. Mais bientôt arriva la triste nouvelle que Nicosie, la capitale de l'île de Chypre, avait été prise et saccagée par les Turcs, avec toute la cruauté qui distingue les guerres dans lesquelles les passions religieuses s'ajoutent aux haines nationales pour les envenimer. Il fallait donc changer le plan proposé, et les commandants se disputèrent au sujet du parti à prendre; aucun d'eux n'avait assez d'autorité pour faire prévaloir de force son opinion. La dispute finit par une rupture ; l'expédition fut abandonnée, et les différents chefs repartirent avec leurs escadres, sans avoir rien fait pour la cause qu'ils étaient venus défendre. C'était un funeste augure pour les succès de la ligue ^

Cependant l'énergique pontife n'était pas découragé; au contraire, il s'efforça de communiquer son héroïsme à ses alliés, dont il cherchait à ranimer l'ardeur en leur promettant un avenir glorieux, s'ils ne s'abandonnaient pas. Philippe n'avait pas besoin de ces encouragements; une fois sa résolution prise, il ne s'en laissait pas facilement détourner.

* Herrera, Historia General , tome I, p. 798 et seq. — Cabrera, Filipe Segundo, lib. VI, cap. XV 11. — Sagredo, Monarcas Othomanos, p. 277.

D'un autre côté, Venise prouva bientôt que le roi catholique avait eu raison de se défier de sa bonne foi. Terrifiée par la chute de Nicosie, elle envoya, avec son inconstance habituelle, un agent secret à Constantinople, pour voir si elle ne pourrait pas s'entendre alors encore avec le sultan. La négociation ne put cependant être conduite si secrètement qu'il n'en vint quelque chose aux oreilles de Pie V. Celui-ci dépêcha sur-le-champ un envoyé à la république, pour entraver ces démarches et pour engager les Vénitiens à se fier plutôt à leurs alliés chrétiens qu'aux Turcs, ennemis de leur pays et de leur religion. Cet envoyé était Colonna, personnage tout aussi remarquable par son habileté que par sa bravoure ; il s'acquitta avec talent de sa mission ; il représenta aux Vénitiens que leurs intérêts, non moins que leur honneur, leur prescrivaient la conduite qu'il leur recommandait de suivre, et il leur parla avec tant de force qu'ils finirent par se rendre à ses observations et rappelèrent leur agent de Constantinople. Il faut ajouter que les arguments de Colonna furent bien appuyés par la réception glaciale faite par le gouvernement turc à cet agent, qui reconnut bientôt que la conquête de Nicosie n'avait nullement engagé le sultan à se désister de ses projets sur Chypre ^

Vers la fin de 1S70, les députés des trois puissances se réunirent à Rome pour régler les conditions de la ligue. L'Espagne était représentée par les cardinaux Granvelle et Pacheco, ainsi que par l'ambassadeur, Juan de Zuniga, tous trois résidant alors à Rome ; elle n'avait pas à craindre pour ses intérêts, confiés à une commission dirigée par un aussi habile tacticien que Granvelle.

* Cabrera, Filipe Segundo^ p. 667. — * Sagredo, Monarcas Othomanos, p. 277.

GependâDt, quoique les parties parussent faire cause commune, il était fort difficile de concilier leurs prétentions différentes. Les envoyés vénitiens, fidèles à l'esprit de la diplomatie ordinaire de leur république, regardaient la ligue comme exclusivement conçue à leur profit, ou, en d'autres termes, comme destinée uniquement à protéger Chypre contre les Ottomans. Les commissaires espagnols, exposant une opinion plus large, considéraient la guerre comme étant faîte par les chrétiens aux infidèles, turcs ou mores ; à ce point de vue, le roi catholique pouvait réclamer la même protection pour ses colonies africaines que Venise pour l'île de Chypre.

Une autre cause de dissentiment était la nomination du commandant en chef, que chacune des parties voulait choisir dans les rangs de sa nation ; on finit par accorder la prééminence à l'Espagne, comme à la puissance qui devait supporter la plus grande partie des frais de l'expédition.

On convint que le traité aurait une durée indéterminée et qu'il serait dirigé contre les Mores de Tunis, de Tripoli et *d' Alger, aussi bien que contre les Turcs; que les parties contractantes fourniraient deux cents galères, cent bâtiments de transport et vaisseaux phis petits, cinquante mille hommes d'infanterie et quatre mille cinq cents de cavalerie, avec l'artillerie et les munitions requises ; que, toutes les années suivantes, au mois d'avril, au plus tard, des forces semblables seraient tenues prêtes par les alliés, pour des expéditions dans le Levant, et que, dans les années où il n'y aurait pas d'entreprise faite en commun, si l'Espagne ou la république désirait en tenter une, pour son propre compte, contre l'infidèle, les confédérés lui fourniraient , à cet effet, cinquante galères; que, si l'ennemi envahissait

le territoire de Tun des trois États, les autres devraient secourir celui-ci; que les trois sixièmes des frais de la guerre seraient supportés par le roi catholique, deux sixièmes par Venise et le dernier sixième par le saint-siége ; que les Vénitiens prêteraient douze galères au pape, qui les armerait et les équiperait de son propre argent, comme son contingent; que chaque puissance nommerait un capitainegénéral ; que les trois commandants réunis fixeraient le plan d'opérations , que Texécution de ce plan serait confiée au capitaine-général de la ligue, et que cette haute position serait donnée à don Juan d'Autriche ; enfin, qu'aucune des parties ne ferait la paix ou n'accepterait une trêve avec l'ennemi, à l'insu et sans le consentement des autres ^

Telles étaient les principales stipulations du fameux traité de la sainte-ligue; la première clause de ce traité le déclarait perpétuel, mais il est difiicile d'admettre que la république de Venise ou l'habile homme d'État qui représentait l'Espagne, ait pu croire un seul instant à la perpétuité d'un contrat qui imposait de si lourdes charges aux parties. En réalité, la ligue ne vécut pas deux années, mais elle dura assez longtemps pour produire de grands résultats, et occupe pour ce motif une place importante dans l'histoire de l'époque.

Bien que le traité eût été rédigé vers la fin de 1570, il ne fut ratifié que l'année suivante ^ Le 24 mai, le pape le fit

* Une copie du traité en latin, datée du 25 mai 1571, existe à la bibliothèque de Facadémie d'histoire à Madrid. M. Rosell l*a publiée dans Tappendice de son ouvrage, Historia del Comhate Naval de Lepanto, Madrid, 1853, p. 180-189.

* Une copie du traité, tel qu'il fut d'abord rédigé en 1570, se trouve insérée dans les Documentas inéditos , tome III, p. 337 et seq. L'original est déposé dans la bibliothèque du duc d'Ossuna.

lire à haute \oix en plein consistoire ; il jura solennellement ensuite, la main sur le cœur, de l'observer fidèlement. Les ambassadeurs d'Espagne et de Venise prêtèrent le même serment, au nom de leurs gouvernements, la main sur l'Évangile. Le lendemain, après la messe, la conclusion du traité fut annoncée publiquement, dans l'église de Saint- Pierre ^

La nouvelle de l'alliance des trois puissances causa une grande sensation dans toyte la chrétienté; mais, loin d'effrayer le sultan, elle ne fit que l'engager à redoubler d'efforts. Usant des ressources de son vaste empire , il eut bientôt réuni une flotte redoutable, levée en partie dans ses États, en partie dans ceux des princes musulmans d'Afrique, qui reconnaissaient sa suzeraineté. Larmada était placée sous les ordres du beau - frère de Sélim, Piali-Pacha, soldat intrépide, dont on citait de nombreux traits d'humanité et de générosité, qualités plus rares que le courage, chez les Turcs et peut-être chez tous les peuples.

Au commencement du printemps de 1571, l'amiral ottoman doubla la Corne d'Or et se dirigea vers Candie, où il resta jusqu'à ce qu'il eût été rejoint par des forces considérables, que lui amenait d'Alger le dey, Uluch-Ali, renégat calabrais et corsaire redouté, qui s'était élevé du rang le plus humble à la plus haute position. Dans les premiers jours de la saison, les flottes combinées cinglèrent vers l'Adriatique, et Piali, après avoir débarqué et dévasté le territoire de la république, ordonna à Uluch de remonter le golfe, avec son escadre. Le dey, en exécutant cet ordre,

* Rosell, Combate Naval de Lepanto, p. 56.

arriva si près de Venise qu'il plongea les habitants de cette ville dans une consternation qu'ils n'avaient plus connue depuis le jour où ils avaient entendu, deux siècles auparavant, tonner sur la mer les canons des Génois. Mais le chef algérien ne pensait pas à s'engager dans une entreprise aussi dangereuse qu'une attaque contre cette capitale, et bientôt, rebroussant chemin, il rejoignit le commandant en chef à Corfou ; là, tous deux attendirent des nouvelles de la flotte chrétienne ^

L'infatigable pontife, même avant la signature du traité, avait envoyé son neveu , le cardinal Alessandrino , dans les différentes cours d'Europe, pour ranimer l'ardeur languissante des alliés et engager d'autres princes chrétiens à entrer dans la ligue. Vers le milieu de mai, le légat, accompagné d'une suite brillante d'ecclésiastiques, panit à Madrid. Philippe lui fit une réception qui témoignait clairement de son dévouement au saint-siége. Son frère, don Juan d'Autriche, et son ministre favori, Ruy Gomez de Silva, avec quelquesuns des principaux seigneurs de la cour, visitèrent, dès son arrivée, le cardinal, qui s'était logé dans les faubourgs, an couvent d'Atocha, occupé par des religieux de son ordre, les dominicains. Le lendemain matin, l'envoyé du pape fit son entrée, en grande pompe, à Madrid; il montait une mule richement caparaçonnée, présent de la ville. Il avait à sa droite don Juan et était escorté d'une foule éclatante de prélats et de grands du royaume, qui avaient rivalisé de magnificence dans leur costume. Le légat rencontra en route le cortège royal ; il se découvrit, à l'approche du monarque, auquel il rendit ses hommages^ et, avec la même politesse,

* Paruta, Guerra di Cipro, p. 120 et seq. — Herrera, ffist, General, tom. n, p. 14, 15.

"celui-ei tint son chapeau à la main , pendant qu'il lui adres- ^it quelques mots K II rentra ensuite dans le cortège, ayant À sa droite le légat 6t à ^a gauche don Juan, qui, ainsi qu'on 4e remarqua, prit quelquefois part à la conversation, fait qui lexcita un certain étonnement, dit un historien, parce qu'A 4tait tout à fait opposé à l'étiquette pointilleuse observée à la cour de Castille ^.

La cérémonie finit par un service religieux célébré dans S^église de Sainte-Marie , où le cardinal, après avoir fait un sermon, accorda à toutes les personnes présentes une entière rémission ées peines du purgatoire, pendant deux cents ans'. 11 fit au roi un |»résent de plus grande valeur, à un point de ^voe mondain , en lui cédant la cruzada , Yexcusada et d'autres revenus ecclésiastiques , que les papes accordaient volontiers aux champions de la foi. Ce don venait à propos remplir les coffres royaux, presque vidés par les frais ruineux "de la guerre prochaine.

Pendant ee temps, les Vénitiens poussaient leurs préparatifs avec leur activité ordinaire, avec plus d'activité même <|uè de soin ; ils furent prompts à fournir leur contingent ée vaisseaiix, mais ils les avaient équipés avec une extrême insouciance. La flotte fut placée sous les ordres de Sébastien Veniero, noble vénitien, qui avait vieilli au service de

* Cabrera, Pilipe Segundo, Mb. IX, cap. XXII. — Ferreras, Hist, d^JEspagm, tom. X, p. 247, 248. — Vanderhanrmeii , Bon Juan de Austria, fol. 152.

' u No poco se maravillaron los curiosos, viéndole, o por casualidad o bien de intento, terciar Uanamente en la conversacion, contra las étiquetas hasta entonoes observadas. « »— Rosell, Combate Naval de Lepat^, p. 69.

' • Y concède dozientos anos de perdon à los présentes. » — Vanderhammen. Don Jtmn de Austria, fol. 15^.

son pays. Zanne, qui en avait eu le commandement, Tété précédent, avait été déposé pour cause d'incapacité, démontrée spécialement par sa négligence à engager Fennemi au combat. Son procès dura plus de deux années, sans que l'accusé fût invité à présenter sa défense; ce procès fut enfin terminé par la mort de Zanne, qui succomba, dit-on, au chagrin ; s'il en est ainsi, ce n*est pas le seul exemple d'une pareille destinée qui soit inscrit dans les annales de la sévère république. Avant le milieu de Tété , l'amiral partit avec ses vaisseaux ou, du moins, avec ceux qui étaient déjà prêts, pour le vaste port de Messine, lieu de rendez-vous fixé aux alliés. Il y fut bientôt rejoint par Colonna, le commandant papal , avec la petite escadre fournie par sa sainteté, et les deux flottes, jetant l'ancre, côte à côte, attendirent l'arrivée des autres confédérés et de don Juan d'Autriche.

L'Espagne cependant poursuivait avec ardeur ses préparatifs ; on n'en avait plus vu d'aussi formidables depuis la guerre contre Paul IV et Henri III , laquelle signala le commencement du règne de Philippe. Tous les vastes ports de la péninsule , ainsi que du royaume de Naples , de la Sicile, des îles Baléares, de tout l'empire, en un mot, étaient encombrés d'artisans, travaillant sans relâche à équiper la flotte que le monarque s'était engagé à fournir. Celui-ci devait, aux termes du traité, supporter la moitié des frais de l'expédition ; il n'épargna , en cette circonstance , ni argent ni peines. Quatre-vingt-dix galères royales et plus de soixante-dix vaisseaux de moindre dimension, étaient prêts au milieu de l'été ; ils étaient construits et armés avec une perfection qui justifiait les prétentions de l'Espagne à posséder la première marine du monde, et qui contrastait de la

manière la plus éclatante avec Finhabileté témoignée par les Vénitiens ^

On levait , en même temps , des troupes dans toutes les parties de la monarchie ; on recruta pour la campagne un corps de trois mille mercenaires allemands. On rappela des vétérans qui tenaient garnison en Lombardie et dans le royaume de Naples. Comme l'insurrection des Mores venait d'être étouffée, on pouvait employer contre les Turcs les forces qui avaient servi à la réprimer et particulièrement l'intrépide bataillon napolitain, commandé par Padilla.

Mais on ne peut dire qu'il fallut des efforts extraordinaires pour grossir les rangs de l'armée, en cette occasion, car rarement une guerre avait été aussi populaire chez les Espagnols ; ils s'y engagèrent même avec un empressement qui eût pu faire croire que leur maître la faisait pour son propre

^ a De las mejores quejamas se han visto, a — « des meilleures galères que Ton ait jamais vues, » dit don Juan, dans une lettre adressée de Messine à don Garcia de Tolède. Documentos inéditos, tom. III,. p. 15.

La première partie du III® volume des Documentos inéditos se compose de la correspondance échangée entre don Juan d'Autriche et Garcia de Tolède, dans laquelle le premier demande conseil sur la meilleure manière de conduire la guerre. Don Garcia de Tolède, quatrième marquis de Yillafranca, était un personnage de haute naissance, plein de sagacité et d'expérience; il avait occupé quelques-unes des positions les plus élevées, et, comme le lecteur se le rappelle, il était vice-roi de Sicile à l'époque où Malte fut assiégée par les Turcs. La froideur qu'il parut témoigner, en cette circonstance, aux chevaliers chrétiens, excita l'indigùation générale, et nous nous sommes hasardé, sur une autorité que nous déclarions n'être pas des plus sûres, à avancer que pour cette cause il tomba en disgrâce et passa le reste de sa vie dans l'obscurité. (Voy. plus haut, tom. III, p. 319). Des documents que nous ne connaissions pas alors nous ont prouvé que nous étions dans l'erreur. La longue correspondance que Philippe II et don Juan entretinrent avec Garcia, fournit une preuve irrécusable de la confiance dont celui-ci continua de jouir et de l'extrême déférence que l'on professait pour ses opinions.

•compte, plutôt que comme un allié. C'était , en réalité, une guerre qui devait passionner tout spécialement les Castillans, habitués dès l'enfance à lutter contre l'infidèle. L'infanterie levée par les confédérés se monta en tout à vingtneuf mille hommes , dont dix-neuf mille fournis par Phi'lippe, troupes bien équipées, comprenant beaucoup d6 volontaires, dont un grand nombre appartenaient aux plus nobles familles de la péninsule ^

Le 6 juin, don Juan d'Autriche, ayant reçu les dernières instructions de son frère, partit de Madrid pour le midi; outre sa suite particulière, très nombreuse, ii était escorté d'une troupe brillante de seigneurs et de cavaliers, brûlant de partager avec lui les triomphes de la croix. Impatient d'arriver au terme de son voyage , il traversa le pays plus rapidement que ne le désiraient ses compagnons. Cependant, malgré son empressement, il rencontra en route, dans les villes par où il passa, des objets qui attirèrent son attention et furent ainsi cause d'un certain retard. Partout, sur son passage, il fut accueilli comme eût pu l'être le souverain luimême ; les châteaux de la haute aristocratie s'ouvraient pour 4e recevoir avec une hospitalité princière; dans les grandes villes, telles que Saragosse et Barcelone, les vice-rôis déployèrent, dans la réception qu'ils lui firent, une pompe et une magnificence qui n'eussent pu être dépassées, s'il se fut agi de Philippe lui-même. Il resta quelques jours dans l'active capitale de la Catalogne, dont les arsenaux et les chantiers^ retentissant des bruits du travail, lui ofiraient un puissant intérêt. Il fit ensuite un court pèlerinage à l'hermitage voisin de

* Les autorités varient comme d'ordinaire sur le nombre précis des vaisseaux et des soldats. Nous avons accepté les calculs de Rosell, qui évite prudemment de tomber dans l'un ou l'autre extrême.

Notre-Dame de Monserrat, où il pria Dieu et s'entretint avec les religieux qu'il avait toujours profondément révérés et qu'il avait déjà visités daos leurs romantiques solitudes.

Le prince s'embarqua à Barcelone, à bord d'une escadre dse plus de trente galères, force suffisante pour le protéger contre les corsaires musulmans de la Méditerranée, et arriva, le 25 juin, à Gênes. Le doge et le sénat vinrent à sa ren^ contre et il logea, pendant son séjour en cette ville, dans le palais d'André Doria ; il y reçut des ambassades et des lettres de félicitations des diiférents princes italiens. 11 avait déjà été honoré d'une lettre autographe du souverain-pontife, conçue dans les termes lesi plus flatteurs. Don Juan eut soin de répondre à toutes ces communications ; il rendit compte au pape, en particulier, de tout ce qu'il avait fait jusque-là. Il avait été rejoint, en route, par une missive de son frère, qui lui envoyait une liste complète des titres qu'il devait donner aux différentes personnes avec lesquelles il se trouverait en relations ; cette liste ne comprenait pas seulement les tètes couronnées, mais des nobles et des cavaliers de tout rang ^. Jamais , dans aucun pays , le code épineux de l'étiquette n'a été l'objet d'une étude aussi minutieuse qu'en Espagne, et jamais Espagnol ne le connut plus parfaitement que Philippe.

Poursuivant sa route par mer, don Juan entra , au mois d'août, dans le magnifique golfe de Naples. On lui avait préparé dans cette ville une pompeuse réception , telle qu'il n'en avait pas encore rencontrée dans son voyage. Granvelle, élevé depuis peu au poste de vice-roi, vint le recevoir, à la

* Vanderhammen a pris soin de transorire cette liste précieuse, -r^ Don Juan de Justria, fol. 156 et seq.

tête d'un long et nombreux cortège. Les maisons qui bordaient les rues, étaient tendues de tapisseries richement teintes et joyeusement enguirlandées de fleurs. Aux fenêtres et sur les balcons se pressaient les beautés à la mode de cette riante capitale, et plus d'un œil noir brilla eu contemplant le jeune et brillant héros qui était venu en Italie, à Tàge de vingt-quatre ans, prendre le bâton du commandement et diriger la croisade contre les infidèles. Le splendide costume de velours blanc et de drap d*or, que portait le prince, rehaussait les grâces de sa personne; une écharpe de cramoisi flottait négligemment sur sa poitrine, et les plumes blanches de son chapeau se mêlaient aux boucles de cheveux dorés qui retombaient en profusion sur ses épaules. Les jeunes Italiennes pouvaient se plaire à ce spectacle, mais ce n'était pas là l'image du guerrier revêtu du sévère appareil des combats. Cependant l'attitude chevaleresque de don Juan et l'intrépidité qui brillait dans ses grands yeux bleus l'empêchaient de passer pour un efféminé. Il semblait réunir tous les traits les plus agréables qui caractérisaient sa race; il avait heureusement échappé à la difformité de la grosse lèvre bourguignonne, qu'il se fût peut-être consolé d'avoir, comme confirmant ses prétentions à descendre de la famille impériale des Hapsbourg ^

Le fils de Charles-Quint n'avait pas encore vu de ville aussi occupée que Naples des préparatifs de la campagne. Une flotte était à l'ancre dans le golfe, sous le commandement de don Alvaro Bazan, premier marquis de Santa-Cruz, seigneur qui s'était illustré par de nombreux exploits dans la

* Vanderhammen, Don Jnan de Atistria fol. 159 etseq. — Ferreras, Hist, d^ Espagne^ tom. X, p. 251. — Herrera, Hist. General, tom. II, p. 15 et seq.

Méditerranée et fondait rapidement une réputation qui devait un jour éclipser celle de tout autre amiral de Castille.

Don Juan resta dix jours à Napies, retenu par des vents contraires; malgré son impatience d'arriver à Messine» il passa gaiment son temps au milieu des fêtes et des brillants spectacles par lesquels ses hôtes cherchaient h le divertir. Il prit joyeusement part aux réjouissances publiques, car tous les exercices courtois et chevaleresques du temps lui étaient familiers; peu dansaient, montaient à cheval, faisaient des armes, jouaient à la paume mieux que lui, ou remportaient plus souvent les prix du tournoi. En réalité, il mettait son ambition à briller autant dans les jeux qui sont l'image de la guerre que sur les champs de bataille mêmes. On comprend qu'avec ces talents et ces attraits personnels le prince n'eut guère lieu de se plaindre de la froideur des belles Italiennes; mais il parait n'avoir pas été vu avec moins de faveur par les Italiens; les jeunes cavaliers, en particulier, le regardaient comme un type de chevalerie et s'attachaient à le prendre pour modèle. Le frère de Philippe avait une chevelure épaisse qui s'enroulait autour de ses tempes, et il la rejetait en arrière, afin de découvrir son large front; cette coiffure faisait paraître sa belle physionomie avec tous ses avantages. Elle devint bientôt de mode parmi les élégants de la cour et ceux-mêmes à qui elle était défavorable ne furent pas les derniers à l'adopter.

Une intéressante et imposante cérémonie eut lieu à Naples, pendant le séjour du prince, à l'occasion de la remise d'un étendard envoyé par Pie V pour la guerre sainte. Cette cérémonie eut pour théâtre l'église des franciscains de Sainte-Claire. Le vice-roi, Granvelle, officiait, revêtu de son costume pontifical. La messe dite et le Te

Deum chanté, don Juan,s'ayançant vers Tautel d'un pas lent et majestueux, s'agenouilla gracieusement devant le prélat, qui, après lui avoir remis, au nom de sa sainteté, le bâton de généralissime, plaça dans ses mains l'étendard bénit. Cet étendard était en damas bleu ; un crucifix était brodé au haut de la bannière ; au dessous étaient les armes de l'Église, avec celles de l'Espagne à droite et de Venise à gauche, unies par une chaîne à laquelle étaient suspendues les armes de doa Juan d'Autriche. Le prélat finit par invoquer la bénédiction du ciel sur le champion de l'Église, afin qu'il fût permis à celui-ci d'assurer le triomphe de la croix sur ses ennemis.. Le chœur de l'église retentit de sons bruyants et le peuple, de tous les côtés du vaste édifice, cria : « Amen ' ! »

C'était un spectacle saisissant et digne d'être médité pai; ceux qui y assistaient. Pouvait-il y avoir, en effet , un con-traste plus frappant que celui de ces deux hommes, l'un, aa matin de la vie, l'œil brillant d'espoir et d'une généreuse ambition, préoccupé de ses destinées futures, au moment d'entrer dans une glorieuse carrière , sous des auspices qui jamais ne présagèrent plus d'éclat à un mortel ; l'autre, au: déclin de ses jours, les yeux tournés vers le passé plutôt que vers l'avenir, le front pâle et soucieux, parce qu'après des efforts pénibles et des nuits sans sommeil, il avait atteint au faite superbe où le jeune ambitieux aspirait à monter, et l'avait trouvé stérile?

Le vent étant devenu plus favorable, don Juan fit ses adieux à la riante capitale du sud et s'embarqua pour Messine, où il arriva, le 25 août. S'il avait vu dans d'autres

* « Luego su Alteza, el Coro, j Pueblo dixeron con musica, vozes, y alegria: Amen. « — Vanderhammen, Juan de Atistria, fol. 159.

villes les préparatifs de Texpédition, il se crut dans cette cité sur le théâtre même de la guerre. A son entrée dans le magnifique port de Messine, les cent pièces d'artillerie, qui garnissaient les flottes combinées de Venise et de Rome, attendant à l'ancre, côte à côte, son arrivée, tonnèrent à la fois pour le saluer. Il débarqua sous un immense arc de triomphe, incrusté d'argent et orné de bas-reliefs emblématiques et de flatteuses inscriptions en vers latins, œuvre des poètes classiques de l'Italie ^ Il passa sous deux autres arcs de triomphe, décorés avec autant de magnificence et de talent, lorsqu'il traversa la belle cité, au son des cloches et aux acclamations de la foule; les dames, du haut des balcons, agitaient leurs écharpes et leurs mouchoirs ; l'enthousiasme du peuple se manifestait sous mille formes, et le cœur d'un guerrier moins ambitieux que don Juan d'Autriche se fût gonflé d'orgueil, à cette vue. Les fêtes se terminèrent dans la soirée par une illumination générale de la ville et par un feu d'artifice qui éclaira au loin la mer et les innombrables vaisseaux dont elle était couverte.

Rien ne pouvait être plus beau, soit de jour, soit de nuit, que le spectacle ofi^ert par le port de Messine. Chaque jour, de nouvelles escadres ou de simples galères, des brigantins conduits par quelque aventurier, venaient grossir les forces de la redoutable armada. Un grand nombre de ces vaisseaux, et spécialement les galères, étaient richement sculptés et dorés, selon la mode du temps; leurs flammes multicolores et leurs pavillons étalant les armes de leurs différents pays, offraient un magnifique coup d'œil. Aucun de ces bâtiments

* Ces arcs de triomphe ont été minutieusement décrits, avec leurs nombreuses inscriptions, par Vanderhammen, Don Juan â-e Austria, fol. 160-162.

n'éclipsait, par la splendeur de sa décoration, le Reai^ la galère du commandant en chef; elle était de grande dimension et avait été construite à Barcelone, fameuse dans le monde entier par son habileté dans Farchitecture navale. La poupe en était ornée avec profusion de devises et d'emblèmes empruntés à Thistoire. L'intérieur, meublé avec luxe, éveillait plutôt ridée du plaisir que de la guerre; mais le Real était remarquable par sa solidité et sa légèreté, deux qualités essentielles, dont il donna plus d'une preuve dans les combats contre les Turcs *.

La flotte entière comprenait un peu plus de trois cents vaisseaux, grands et petits, dont les deux tiers étaient des « galères royales. «Yenise seule en avait fourni cent-six, outre six gakazza; ces navires, gigantesques mais mal construits, à ce qu'il parait, portaient chacun plus de quarante canons. L'Espagne avait envoyé moins de galères que la république, mais bien plus de frégates, de brigantins et de bâtiments de moindre dimension ; les Castillans se vantaient de posséder une meilleure marine que leurs alliés. L'escadre vénitienne était si mal montée que don Juan , pour en augmenter la force, emprunta plusieurs milliers d'hommes aux vaisseaux des autres puissances. C'était dénoncer ouvertement l'incurie des Vénitiens, et l'amiral Venierô fut très mécontent de cette mesure ; mais il ne pouvait ni s'y opposer ni manifester sa mauvaise humeur '.

* Rosell, Combate Naval de Lepanto, p. 84.

^ Don Juan, dans sa correspondance avec son ami, don Garcia de Tolède, se montra très mécontent de la négligence avec laquelle les galères vénitiennes avaient été équipées. Dans une lettre, datée de Messine, 30 août, U dit : » Poneme cierta congoja ver que el mundo me obliga a hacer alguna cosa de momento , contando las galeras por numéro y no porcualidad. « — Documentos inédiios y tom. III, p. 18.

On porte à quatre-vingt mille hommes le chiffre des soldats et des marins, à bord de la flotte. Les galères, allant à rames plutôt qu'à voiles, exigeaient un grand nombre de bras pour les conduire. Il n'y avait pas, ainsi que nous l'avons vu, plus de vingt-neuf mille soldats, dont plus de dix-neuf mille étaient fournis par Philippe; c'étaient des troupes bien équipées, familiarisées pour la plupart avec la guerre et commandées par des hommes dont plusieurs s'étaient déjà fait un nom dans l'armée. En examinant la liste des soldats qui prirent part à l'expédition, on peut se convaincre que jusqu'à ce moment jamais l'Espagne n'avait réuni une flotte portant un si grand nombre de ses enfants distingués par leur rang et par leurs talents militaires. Si l'on peut dire la même chose de Venise, c'est que la prospérité et peut-être l'existence même de cette république dépendait de l'issue de la lutte qui allait s'engager. L'Espagnol était animé du véritable esprit des croisades; ce n'était pas la cupidité qui le stimulait, il convoitait la gloire en ce monde et le ciel dans l'autre vie.

Sébastien Veniero, craignant pour les possessions vénitiennes dans l'Adriatique, désirait que l'on prît la mer et cherchât l'ennemi sans attendre davantage; mais don Juan, avec une prudence que l'on n'eût guère attendue de lui, refusa de sortir du port avant qu'il n'eût reçu tous ses renforts. Il connaissait les ressources de l'empire ottoman et ne doutait pas que, dans les circonstances présentes, le sultan ae s'en servît pour équiper une flotte formidable ; il ne voulut pas courir inutilement les chances d'une défaite, en négligeant aucun des moyens qu'il avait de se préparer à une rencontre; c'était une prudente résolution, qui dut recevoir l'entière approbation de Philippe.

Pendant son séjour à Messine, don Juan vit arriver un nonce du pape, Odescalco, évêque de Pena. Le nonce apportait plusieurs dons spirituels du pontife, mais il avait, sans doute, pour mission de presser le prince d*agir; il proclama un jubilé, et tous les marins et les soldats, y compris le capitaine-général, après avoir jeûné trois jours, se confessèrent et communièrent. Le prélat leur annonça ensuite, au nom de sa sainteté, que tous leurs péchés leur étaient remis, et il leur accorda les mêmes indulgences qui avaient été promises aux libérateurs de la Terre-Sainte. Pie IV communiqua au jeune commandant certaines révélations et deux prophéties encourageantes de saint Isidore, lesquelles, dans sa pensée, se rapportaient évidemment au prince. On verra plus loin que le pape fit appel à des sentiments plus mondains, en laissant entendre à don Juan que ses succès ne pourraient manquer de lui rapporter un royaume *. Que ces suggestions eussent éveillé pour la première fois une idée aussi riante dans l'esprit du frère de Philippe, ou qu'elle y existât déjà et que le rusé pontife s'en fût aperçu, toujours est-il certain qu'elle continua d'assiéger depuis ce temps l'imagination de l'ambitieux guerrier, et qu'elle le poussa dans la voie périlleuse au bout de laquelle il trouva une triste fin.

* Rosell, Combate Naval de Lepanto, p. 82.

La description la plus claire et de beaucoup la plus soignée de la bataille de Lépante se trouve dans le mémoire de don Cayetan Rosell, couronné par l'académie royale d'histoire de Madrid, en 1853. C'est un récit qui doit être lu avec orgueil par les Espagnols, à cause des minutieux détails qu'il donne sur les exploits de leurs héroïques ancêtres, en ce jour mémorable. L'auteur décrit avec chaleur ces scènes tumultueuses ; si Ton peut le soupçonner parfois d'une certaine partialité nationale, on ne peut contester qu'il a puisé aux meilleures sources d'informations et a réussi à bien placer le résultat de ses recherches sous les yeux de ses lecteurs.

Tout étant enfin prêt, Tordre fut donné de lever l'ancre, et le 16 septembre vit partir dé Messine la magnifique flotte, sans rivale parmi toutes celles qui avaient sillonné la Méditerranée, depuis les jours de l'empire romain. Le nonce du pape, en habits pontificaux, se tenait sur le môle, et, à mesure que les vaisseaux passaient devant lui, leur donnait sa bénédiction; après quoi, sans différer d'un seul instant son retour, il quitta la ville et se hâta de retourner à Rome, annoncer l'heureuse nouvelle à son maître ^

* Torres y Agnilera, Chronica de Guerra que ha acontescido en Italia y partes de Levante y Berberia desde 1570 en 1574, Caragoça, 1579, fol. 54. — • Yanderhammen, Don Juan de Austria, fol. 165 et seq. — Cabrera, Filipe Secundo, lib. IX, cap. XXIII.

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