CHAPITRE PREMIBR
venir en aide à Tinexpérienee de son successeur, en lui enseignant cette sagesse pratique qui lui avait valu à luimême la réputation d'être le plus habile monarque de la chrétienté. Philippe demanda souvent conseil à son pçre, et il faut dire, pour lui rendre justice, qu'il paraît avoir eu alors autant de déférence pour ses avis qu'il en témoignait aux jours où les désirs de l'empereur tout-puissant étaient des ordres auxquels tous obéissaient.
Pour adoucir les ennuis de sa solitude, Charles consentait quelquefois à recevoir la visite de certains nobles du voisinage, désireux de lui rendre leurs hommages; le comte d'Oropesa et son frère, l'ancien vice-roi du Pérou, avaient mille attentions pour lui. Il fut particulièrement charmé de voir don Louis de Avila y Zuniga, grand-commandeur de l'ordre d'Alcantara ; cet homme remarquable, après une longue et heureuse vie publique, était venu passer le restant de ses jours dans sa résidence princière de Plasencia. Il avait, dans sa jeunesse, suivi l'empereur à la guerre et avait combattu, à ses cotés, à Tunis et en Allemagne, où il avait acquis une grande réputation militaire; il s'était plus tard engagé dans la carrière diplomatique et avait été chargé de quelques négociations importantes. Enfin, ces succès n'ayant pas encore satisfait son ambition, il avait recherché la gloire des lettres et avait écrit une histoire des campagnes d'Allemagne, où il avait joué lui-même un rôle marquant; cet ouvrage, bien accueilli du public, fut réimprimé plusieurs fois du vivant de l'auteur et traduit en différentes langues. Charles témoigna une vive affection à son ancien compagnon d'armes, dont la présence lui rappelait peut-être ces belles années de sa jeunesse, où il enchaînait la victoire à ses drapeaux; on se doute bien que la conversation des
deux vieux guerriers roula plus sur les souvenirs émouvants du passé que sur les froids et arides sujets qui convenaient à des reclus.
L'empereur discutait ces sujets avec un autre personnage, que, dans sa jeunesse, il avait honoré de son amitié ; c'était le célèbre François de Borja, autrefois duc de Gandia, maintenant humble membre de la société de Jésus. Né dans les premiers rangs de l'aristocratie espagnole , Borja avait montré de bonne heure ces vertus épurées, plus rares , à une époque de rudesse, que les talents du soldat et du diplomate ; mais il possédait également ceux-ci à un haut degré. Charles-Quint, prompt à distinguer le mérite chez le dernier de ses sujets, ne pouvait le méconnaître chez un homme que sa naissance exposait à tous les regards, et il témoigna sa confiance à celui-ci, en l'élevant aux positions les plus importantes; mais, quoique ce seigneur justifiât ces faveurs par l'habileté avec laquelle il s'acquitta de ses devoirs, il n'aimait pas la vie publique, une ardeur religieuse le consumait. Dégoûté du monde et de ses vanités, il résolut d'y renoncer et de consacrer le restant de ses jours à la grande œuvre de son salut. Avec le consentement de son maître, à l'âge de trente-sept ans, il abandonna son titre de duc et ses vastes domaines à son fils aîné, et entra dans la société de Jésus, qui, à peine fondée alors, ne faisait guère pressentir les magnifiques destinées qui l'attendaient. L'austérité de sa vie, le généreux sacrifice qu'il avait fait de ses biens terrestres, le zèle infatigable avec lequel il travailla au succès de cette institution, lui valurent bientôt une réputation de sainteté presque égale à celle d'Ignace de Loyola lui-même. Élu par la suite général des jésuites, il fut le troisième qui occupa cette position, et nul probablement