CHAPITRE PREMIER
ne contribua davantage à répandre la réputation de la société et à lui assurer la prééminence dont elle jouit plus tard parmi les communautés religieuses de la chrétienté.
Borja se trouvait, en ce moment, dans les environs de Plasencia, où il surveillait l'établissement d'un collège de jésuites. Informé par le comte d'Oropesa que l'empereur désirait le voir, il s'empressa de se rendre à Jarandilta. Lorsque frère François « le pécheur, >» tel était le nom pris humblement par le duc de Gandia, se présenta devant Charles-Quint, il montra qu'il n'avait pas oublié dans son couvent l'étiquette des cours; il s'agenouilla devant son ancien maître et voulut lui parler dans cette attitude , mais celui-ci, le relevant, refusa de Tentendre avant qu'il se fût assis et couvert. L'entrevue ayant été secrète, nous manquons de détails authentiques sur la conversation qui s'engagea alors; elle roula principalement, prétend-on, sur le caractère et la situation de la société nouvelle dans laquelle Borja était entré. Ce choix n'avait pas obtenu l'approbation de l'empereur, qui, ayant vu l'obscur commencement de cette institution, n'y avait pas découvert les germes de sa future grandeur ; avec les sentiments conservateurs, naturels à un monarque et à un vieillard , il n'aimait pas les innovations.
L'ordre des jésuites avait été fondé au temps où l'Église romaine tremblait sous les coups que lui portait Luther, et avait pour but avoué de raffermir la papauté chancelante; mais Charles-Quint, tout dévot qu'il fût, l'entendait avec déplaisir se déclarer la milice spirituelle des papes ; il avait eu plus d'une fois des différends avec la cour de Rome et, dans ce moment 'même, l'Espagne était en guerre avec le Vatican. Il eût voulu persuader à son ancien ami de quitter
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les jésuites et de s'attacher aux hiéronymites, au milieu desquels il allait vivre.
Barja eutra daus une discussion complète de ce sujet; il exposa à l'empereur les Aiotifs de sa préférence, les principes sur lesquels la société avait été organisée et le bot qu'elle s'était proposé; enin, s'il ne convertit pas son auditeur à son opinion , ce qu'il ne fallait guère attendre , il réussit du moins , paraît-il , à justifier jusqu'à un certain point le parti qu'il avait pris, de sorte que Charles ne tenta plus de l'y faire renoncer.
Borja resta trois jours à Jarandilla; il passa la plus grande partie de ce temps dans la chambre de l'empereur. Celui-ci, au départ du jésuite, l'invita, faveur extraordinaire, à lui faire une nouvelle visite à Yuste. Charles devait, on le comprend, se plaire beaucoup dans la société d'un homme dont la destinée ressemblait, sous tant de rapports, à la sienne. Ainsi que son maître, Borja avait renoncé à tout ce que l'on aime le plus ici-bas, rang, fortune, nom, pour consacrer ses jours à Dieu; mais il n'avait pas, comme Charles, attendu, pour se retirer du monde, que la maladie et les chagrins lui en eussent inspiré le dégoût; il l'avait fui au printemps de la vie, au moment même où l'ambition s'éveille et lorsqu'une carrière brillante s'ouvrait devant lui.
Charles ne donnait pas tout son temps à la lecture et à la conversation, plaisirs de l'intelligence; il avait conservé dans sa retraite les goûts grossiers qu'il avait sur le trône. Il mangeait énormément, comme Louis XIV, Frédéric le Grand et d'autres rois dout l'histoire célèbre la gourmandise en toutes circonstances, il assouvissait sa faim avec un entêtement qui est presque un trait de caractère. L'ambassadeur de Venise résidant à sa cour, vers la fin de son