‹ Histoire du règne de Philippe IIChapitre 24 sur 90 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

grandes, de Yalladolid. Il aimait le poisson et tout ce qui ressemble au poisson , d'une manière quelconque ; les anguilles, les grenouilles, les huitres, chargeaient en tout temps sa table. Il préférait le poisson mariné et surtout les anchois , dont il regrettait de n'avoir pas fait une pins grande provision dans les Pays-Bas. Il était particulièrement friand de pâtés d'anguille; de temps en temps, il recevait de la capitale, en abondance, ces pernicieux comestibles ; la régente, sa fille, tâchant ainsi de faire oublier, d'après Gaztelu, la négligence avec laquelle on l'avait traité, sous ce rapport, pendant son voyage dans le pays. On envoyait aussi, en grande quantité, de Séville et du Portugal, des soles, des lamproies, des plies. Le porc et le mouton des environs de Jarandilla fournissaient les pièces de résistance; le gibier ne manquait pas non plus. Charles avait conservé un doux souvenir de certaines perdrix , qu'il avait mangées dans les Flandres et qui avaient été prises sur des terres appartenant au comte d'Ossorno; le majordome s'en procura quelques-unes dans le même endroit, mais son maître fit observer « qu'elles n'avaient plus le même goût qu'il leur avait trouvé autrefois. y> Les olives de l'Estramadure étaient trop grosses et trop communes pour l'empereur ; il recommanda instamment à Quixada d'en acheter à un marchand, nommé Perejon , qui lui en avait déjà fourni de plus petites et de plus délicates; il voulait qu'on demandât à celui-ci sa recette pour les confire. On croirait que dans ce pays riche en porcs on aurait su préparer parfaitement des] saucisses, mais Charles n'avait pas oublié celles que feu sa mère se faisait faire à Tordesillas. Le secrétaire d'État reçut l'ordre d'écrire dans cette ville pour s'en procurer; s'il n'y réussissait pas, il pouvait demander au cuisinier du marquis de Dénia

commeiit il les préparait. Malheureusement, le majordome le rapporte avec chagrin, les saucisses n'arrivèrent à Jaran* dilla que dans la nuit d« jeudi, et, comme il n'était pas possible de les classer parmi les poissons, l'empereur dut attendre avant d'y toucher, vingt-quatre heures au moins, et peut-être davantage, car, ainsi que nous le voyons dans une lettre, il eut vers ce temps une violente attaque de goutte.

Les nobles du voisinage, connaissant le côté faible de leur ancien souverain, lui faisaient à chaque instant cadeau de gibier et de légumes. Les hommes d'Église n'avaient pas moins d'attentions pour lui; le prieur de Notre-Dame de Guadeloupe, l'archevêque de Saragosse, l'évêque de Plasencia et l'archevêque de Tolède le comblèrent de présents; ce dernier prélat envoya une caravane de mulets, chargés de provisions pour l'empereur et sa suite. Les duchesses de Bejar et de Frias, qui habitaient cette partie du pays, témoignèrent leur attachement à Charles-Quint, en lui offrant toute espèce de confitures ou certains petits objets de toilette; c'est ainsi qu'il reçut de la seconde de ces dames quelques paires de magnifiques gants, beaucoup plus rares alors qu'aujourd'hui. Le vieux monarque , jetant un regard sur ses doigts goutteux, fit observer que « la duchesse aurait dû lui donner, avec ces gants, des mains pour les porter. » Quixada, qui s'était plaint, en arrivant à Jarandilla, du manque de provisions, conçut, en les voyant affluer tout à coup, les plus sombres appréhensions au sujet de son maître qui, dans sa vie d'inaction, pouvait à peine supporter ses excès ordinaires de nourriture; mais, comme il l'écrivait d'un ton dolent à Yalladolid, ses observations ne forent pas écoutées et ce qu'il avait prédit arriva.

GHAPITEE PasyiER. S5I

Le 27 décembre, Charles eut une terrible ^Uaque de goutte. Le mal commença d'abord par la main et le bras droit ; de là il se communiqua rapid#ment au cou» puis au bras et à la main gauche, enfin aux genoux ; Tempereur, perclus de tous ses membres et incapable même de porter sa nourriture à la bouche, dut se mettre au lit, où il resta plusieurs jours, souffrant cruellement. Il recourut à ses remèdes ordinaires, la tisane d'orge, de$ jauges d'œufs et du vin de séné, que Ton obtenait en faisant infuser cette plante, pendant quelques mois, dans un vin léger, d'excellejite qualité. La préparation exigeait même une année, pour être parfaite. Charles attribuait à cette potion des vertus si nierveilieuse$, qu'il fit envoyer de Flandre la recette au secrétaire d'état à Valladolid, sous les yeux, duquel le remède devait être préparé. Mais celui-ci ne put le préserver d'autre maux,et, dans le moment où le malade était encore tourmenté de la goutte, il eut un accès de fièvre , accompagné d'une angine qui n^e lui permit plus de manger qu'avec l>eaucoup de peine. Cela eut toutefois un bon effet, et Quixada dit à son maître, en guise de consolation, < que le meilleur moyen pour lui de se guérir de la goutte, était de tenir la boudie fermée. i>

Le médecin de l'empereur était jeune; la régente envoya ie sien, plus 2t%é et probablement plus expérimenté , comme conseil. On appela un troisième médecin, un Italien, renommé pour la cure des maladies auxquelles le vieux monarque était sujet; celui-ci entre{Mrit de le guérir de la goutte, mais il avait affaire à un malade moins soumis qu'il ne le désirail. U commença, avec beaucoup de raison, par lui interdire la bière glacée, mais l'empereur lui dit ouvertement a qu'il n'^ ferait rien. » Il se plaignit ensuite du climat qui était trop humide; Charles répondit qu'il pçavait s'en aller quand

2S8 VIE DE CH^RLES-QUINT A TUSTE.

bon lui semblerait, « n'ayant pas encore prononcé de vœux. » Quixada, parait-il, n'avait pas une haute opinion de Thabileté du docteur, et peut-être de celle de la faculté, en général, car il écrivait que son maître < pourrait, s'il le voulait, se traiter lui-même mieux que tout autre. » Heureusement pour le malade, il dut malgré lui recourir au seul remède efiScace, l'abstinence ; nous ne pouvons cependant dire qu'il poussa celle-ci à l'extrême, puisque, s'éveillant un jour à trois heures du matin, il avala toute une soupière de bouilfon de chapon.

Cette première attaque de goutte fut. suivie, en janvier 1557, d'une seconde, occasionnée,|dit-on, par le chagrin que l'empereur éprouva, en apprenant les nouvelles d'Italie dont il a été question plus haut. Celle-ci ne fut pas aussi violente ni d'aussi longue durée que la précédente. Comme les symptômes devenaient plus rassurants et que le mal diminuait peu à peu, le malade, recouvrant l'appétit, se régala d'une omelette de sardines et d'autres mets savoureux , au grand mécontentement de son majordome; celui-ci, en rapportant le fait au secrétaire d'État, déclara « qu'il n'y avait point de sa faute ; c'était peine perdue que d'essayer de guérir son maitre de sa passion pour le poisson. »

Charles-Quint était déjà depuis trois moisà Jarandilla; pendant ce temps, on avait pressé les travaux entrepris à Yuste, de sorte que sa maison était presque achevée et prête à le recevoir. Les moines attendaient son arrivée avec impatience, c Si '< l'empereur ne venait pas, j> écrivait Gaztelu, « ils sepenc draient. Et pourtant, » ajoutait-il, « je ne croirai jamais € qu'il ira chez eux, avant de l'avoir vu. »

Le fait est que Charles était retenu à Jarandilla, faute d'argent pour payer ceux de ses serviteurs qui ne devaient pas

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