‹ Histoire du règne de Philippe IIChapitre 23 sur 90 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

règne, rapporte que le matin, avant de se lever, il se faisait habituellement servir un chapon en pot, apprêté avec du sucre, du lait et des épiées; après quoi il se remettait à dormir. Â midi il dinait d'un grand nombre de plats; peu après vêpres, il prenait un nouveau repas, et, plus tard dans la soirée, il soupait copieusement d'anchois ou d'autres mets d'une forte saveur, qu'il aimait particulièrement. Les cuisiniers devaient mettre leur imagination à la torture pour inventer les assaisonnements nouveaux que réclamait le palais blasé de l'empereur; un jour, prétend-on, son maître d'hôtel, très embarrassé et le voyant mécontent, lui dit, connaissant sa passion pour les horloges , < qu'il ne savait réellement que faire, à moins de servir à sa majesté une fricassée de montres. » Cette saillie provoqua chez le monarque un de ces accès d'hilarité auxquels il se livra rarement vers la fin de son règne.

Pour digérer cette quantité extraordinaire d'aliments, Charles buvait en proportion; sa boisson favorite était de la bière glacée, qu'il prenait souvent le matin, en se levant; lorsque celle-ci ne produisait pas assez d'effet, il recourait sans déplaisir au vin du Rhin. Roger Ascham vit, en Allemagne, l'empereur assis, le jour de la Saint-André, au banquet de la Toison d'or; « jamais, » dit-il, « je ne vis un aussi fort buveur; il gardait son verre à la bouche cinq fois plus longtemps que nous et ne but jamais moins d'une bonne pinte de vin du Rhin en une gorgée. » En vain son médecin lui fit des représentations à ce sujet; en vain son confesseur, le cardinal Loaysa, avec une indépendance qui lui fait honneur, s'éleva vivement contre cette pernicieuse habitude de boire et de manger avec excès, et lui rappela que Dieu ne l'avait pas mis au monde pour satisfaire ses

appétits sensuels, mais pour travailler de tous ses efforts au triomphe du christianisme; Charles n'écouta ni Tun ni Tautre. Malheureusement il pouvait, grâce à sa position, obtenir trop facilement une dispense des jeûnes commandés par rÉglise , qui lui auraient été salutaires ; à la fin ces excès eurent leurs suites ordinaires; le monarque fut tourmenté par des indigestions, par la goutte et par toutes les maladies réservées aux gourmands; la goutte surtout était sa redoutable ennemie, elle ne lui laissait pas de repos. L'homme qui avait bravé les fatigues de la chasse dans les rudes défilés des Alpujarras, que Ton avait vu à cheval, nuit et jour, dans ses campagnes, et qui avait passé pour l'un des meilleurs chevaliers du temps, dut finir par voyager en litière, comme un perclus; des soucis, des travaux excessifs avaient, joints à l'intempérance, ruiné une constitution naturellement robuste, et Charles-Quint, avant d'avoir atteint la cinquantaine, était déjà un vieillard.

L'empereur conserva dans sa retraite ses goûts vicieux. Les lettres échangées presque chaque jour entre Quixada ou Gaztelu et le secrétaire d'État à Yalladolid , ne roulent, pour.ainsi dire, que sur la manière de se nourrir ou le mauvais état de santé de Charles, l'une expliquant l'autre. Rarement de pareils sujets ont donné lieu à des communications diplomatiques, et le secrétaire, sans doute, eut plus d'une fois peine à garder son sérieux , en lisant- des dépêches où la gastronomie et la politique étaient si étrangement mêlées. Le courrier qui se rendait de Yalladolid à Lisbonne , reçut l'ordre de faire un détour pour aller porter des vivres à Jarandilla ; tous les jeudis, il devait y arriver avec du poisson pour le lendemain, jour maigre. Charles trouvait les truites des environs trop petites ; il s'en fit envoyer d'autres, plus

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