CHAPITRE III
grâce à vous, Tété prochain, les melons ne manqueront pas, et il les aime à la folie. » On était sûr que tout cadeau de fruits ou de comestibles, fait au royal gourmand, serait honorablement mentionné dans les dépêches de Yuste.
Bientôt après vint la nouvelle de la bataille de Saint- Quentin , où périt Télite de la chevalerie française, et où le connétable de Montmorency fut fait prisonnier. Cet événement causa une profonde sensation à la cour de Fempereur. La joie de celui-ci fut sans bornes ; cette brillante victoire, qui marquait le commencement du règne de Philippe, lui rappelait celle de Pavie, qui avait signalé le début du sien. Il donna au courrier qui avait apporté la dépêche soixante ducats d'or et une chaîne d'égale valeur, ordonna des processions dans le couvent, fit dire des messes dans la chapelle et offrir à Dieu des actions de grâces pour le remercier de ce glorieux succès. Il y avait pourtant quelque chose qui modérait la joie de Charles : son fils n'avait pas assisté an combat ; Philipppe lui-même l'avait regretté dans une lettre k son père et n'en pouvait être plus sincèrement affligé que celui-ci. « L'empereur, » écrivait Quixada, « ne peut se consoler de l'absence du roi en ce jour; » suivent des imprécations contre les/ Anglais , sur qui l'on rejetait toute la faute. Le monarque aimait trop tendrement son fils ou était trop politique pour le blâmer; cependant, il devait le sentir, eût-il été en la place de Philippe, nulle puissance au monde n'eût pu le tenir éloigné d'un champ où il y avait tant de lauriers à cueillir. Mais bientôt il oublia la victoire elle-même pour ne plus se préoccuper que de ses suites t « L'empereur , i> écrivait le majordome , « désire vivement savoir ce que son fils a fait depuis la bataille ; il est très impatient et suppose que celui-ci est déjà sous les murs de
Paris. » Charles jugeait Philippe diaprés lui-même, mais il y avait une grande différence entre eux. L'empereur, hardi, déterminé, eût marché sur la capitale, sans donner à i*ennemi le temps de se remettre du coup qui l'avait étourdi; Philippe, lent dans ses mouvements, avait plus de prudence. Charles comptait les chances de succès; le roi calculait celles d*un échec. Il se rappelait Tinvasion de son père en France et la retraite désastreuse dont elle avait été suivie ; les Espagnols, avait-on dit alors par moquerie, a étaient entrés dans le pays, se régalant de dindons, mais avaient été heureux d'en sortir, mangeant des racines. » Au lieu donc de s'avancer vers Paris, Philippe avait jugé plus prudent de mettre le siège devant les places fortes des environs, et , dans ses opérations , il était vigoureusement aidé par l'empereur, qui faisait usage de son autorité et recommandait à sa fille, dans les termes les plus pressants, de ne pas perdre de temps pour envoyer au roi l'argent, si essentiel au succès de la campagne.
Yuste était devenu le centre du mouvement politique; un échange continuel de dépêches avait lieu entre le couvent et les cours de Bruxelles et deValladolid; on voyait arriver des envoyés, non seulement de ces capitales, mais de l'étranger, pour ouvrir des négociations avec le monarque. On ne tarda pas à s'apercevoir que celui-ci ne s'était pas emprisonné dans une cellule et qu'il continuait d'exercer une puissante influence sur la marche des affaires publiques. De tous côtés affluaient des solliciteurs qui venaient réclamer des faveurs ou demander justice, et des grands seigneurs, qui voulaient simplement rendre leurs hommages à leur ancien maître ; parmi ces derniers se trouvait le vieux comte d'Urena, qui s'était fait suivre de tant de serviteurs et