‹ Histoire du règne de Philippe IIChapitre 57 sur 90 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Quelques jours après l'arrivée des deux reines, Quixada demanda à son maître s'il ne ferait pas bien de leur préparer des appartements à Yuste; Charles répondit qu'il valait mieux ne pas changer ce qui avait été arrangé; ses sœurs pouvaient venir le voir quand Qlles le voulaient, et s'en aller ensuite. « Et puisque tel est le bon plaisir de sa majesté, » conclut le majordome, « il n'y a rien à dire là-dessus. j>

A Jarandilla fut décidée une entrevue entre Éléonore et sa fille unique par Emmanuel le Grand, l'infante Marie de Portugal. Éléonore n'avait plus vu Marie depuis vingt-cinq ans et aspirait, avec l'ardeur de l'amour maternel, au jour où elle pourrait la revoir et la garder auprès d'elle, pour jouir de sa société pendant le peu d'années qu'elle avait encore à vivre. Mais cette princesse, née et élevée en Portugal, où elle était restée après le mariage de sa mère veuve aveé François l" de France, n'était nullement disposée à quitter son pays natal et encore moins à venir habiter l'Espagne ; il avait été autrefois question de l'unir à son cousin Philippe, et peut-être ne pouvait-elle oublier l'afirontque celui-ci lui avait fait, quand, obéissant aux ordres de son père, il avait donné, sinon son cœur, au moins sa main à Marie d'Angleterre. Il est certain que l'infante subissait l'influence du clergé, qui profitait trop de ses libéralités pour né pas craindre de la voir se retirer en Castille ; la générosité avec laquelle elle consacrait sa fortune à des œuvres de piété, lui avait valu presque une réputation de sainteté, mais, comme d'autres saintes, Marie paraissait croire qu'on ne pouvait se reîidre plus agréable à Dieu qu'en lui sacrifiant toute afiection terrestre; si soumise qu'elle fût aux préceptes de l'Église, elle était loin de remplir les devoirs de l'amour filial. ^

L'affaire donna lieu à une volumineuse correspondance ,

à laquelle l'empereur prit part, adoucissant tour à tour l'irritation des deux princesses et s'efforçant d'opérer un rappro^ chement entre elles. Â la fin, après des négociations aussi longues et aussi difficiles que s'il se fût agi d'un traité de paix, le monarque obtint qu'une entrevue aurait lieu, au printemps suivant, entre la mère et la fille, dans la ville frontière de Badajoz. L'infante ne voulut pas consentir à s'éloigner davantage du Portugal. Le 14 décembre, les deux sœurs de Charles-Quint se rendirent au couvent pour faire leurs adieux à leur frère ; celui-ci ajouta à leur suite ordinaire une escorte, composée du comte d'Oropesa et d'autres nobles et cavaliers, qui devaient les accompagner à Badajoz« Les deux reines y trouvèrent l'infante, entourée d'une brillante troupe de grands seigneurs portugais et de dignitaires de l'Église , dont la présence attestait la grande considération dont cette princesse jouissait dans leur pays ; celle-ci envoya une partie de sa suite à Yuste pour porter ses compliments à son oncle, l'empereur.

Éléonore eut le bonheur d'embrasser sa fille , dont elle avait été séparée pendant tant d'années: sa sœur Marie et elle la comblèrent de magnifiques présents, gages de leur affection; Éléonore lui donna ^ entre autres objets, des joyaux valant cinquante mille ducats d'or; mais ni ces cadeaux , ni les caresses et les larmes de sa mère ne purent toucher le cœur de la princesse. Elle persista dans sa résolution de rester en Portugal ; elle ne voulut même pas prolonger son séjour à* Badajoz au delà de trois semaines. Ce temps écoulé , elle fit ses derniers adieux à sa mère et à sa tante, puis, quittant à jamais l'Espagne, elle repartit pour Lisbonne. Éléonore, désespérée, se proposa de faire avec sa sœur un pèlerinage à Guadalupe, mais elle avait à peine fait

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