CHAPITRE m
quelques lieues de chemin ^ qu'elle fut attaquée d'une fièvre, causée en partie, sans doute, par ses chagrins et bientôt accompagnée des symptômes les plus alarmants.
Sur ces entrefaites, Charles-Quint avait reçu à Yuste des nouvelles de France qui l'avaient plongé dans la stupeur. Le dac de Guise, humilié du résultat de sa campagne d'Italie, cherchait à faire oublier, par quelque exploit brillant, cette désastreuse expédition et à ranimer l'ardeur languissante de la nation. Il se proposa de reprendre Calais, place forte occupée depuis plus de deux siècles par l'Angleterre, sur le sol même de la France. Les Français avaient toujours espéré qu'un jour viendrait où cette ville retomberait en leur pouvoir , comme les Mores de la côte barbaresque rêvaient le rétablissement du royaume de Grenade ; mais ce n'était là qu'un vague espoir. Les Anglais, de leur côté , croyaient la position imprenable, comme le disait une inscription placée sur les portes de la ville : « Tant que le plomb et le fer ne nageront pas comme le liège, les Français n'assiégeront pas Calais. » Cette confiance les perdit.
Le duc de Guise fit ses préparatifs en secret et avec activité; il réunit des troupes, s'avança rapidement vers Calais, au fort de l'hiver, et se présenta à l'improviste sous les murs de la place. C'était le 4®' janvier 1558. Les forts qui protégeaient la ville furent pris d'assaut, et celle-ci, sans défense désormais, devint une proie facile pour les vainqueurs. Une seule semaine avait sufii au duc de Guise pour s'emparer de cette forte position, qui avait bravé, pendant près d'une année, les armes de l'Angleterre, sous Edouard III.
La nouvelle de ce brillant coup de main fut reçue dans tout le pays avec des transports de joie ; les Français se sentaient fiers en voyant efliacer la tache qui avait si longtemps
3f0 VIE DE CHARLES-QUINT A YUSTE.
souillé le drapeau national. Les Anglais étaient consternés, et Philippe pouvait éprouver des inquiétudes pour les Pays-Bas, car le boulevard qui avait jusqu'alors arrêté de ce côté les flots de Tinvasion, venait de tomber. Les mauvaises nouvelles, dit-on, voyagent vite, et Ton peut trouver étrange que, même à cette époque, il ait fallu trois semaines pour que la régente, à Yalladolid, fût informée d'un événement aussi grave que la prise de Calais, dont Charles-Quiot n'eut connaissance à Yuste que trois jours après sa fille. Il y a loin de celte lenteur à la rapidité avec laquelle se font aujourd'hui les communications, au moyen du télégraphe.
La funeste dépêche parvint à Yuste, le 5 février. Charles était, en ce moment, dans un mauvais état de santé, n étant pas encore délivré de son attaque de goutte, la seconde dont il avait été tourmenté pendant l'hiver. Quoiqu'il fût entouré de coussins dans son fauteuil, il se plaignait « d'être torturé jusque dans la moelle des os. » Le courrier qui apportait la lettre arriva dans la soirée; Quixada différa de remettre celle-ci à son maître jusqu'au lendemain, de peur qu'elle ne lui causât une insomnie. Il avait bien prédit; Charles, en recevant la nouvelle, s'écria « qu'il n'avait jamais rien appris qui lui eût fait autant de peine. » Ce n'était pas simplement la perte de Calais qu'il déplorait, mais il considérait les suites de cet événement; il voyait déjà les Français entrant dans les Flandres et dévastant le pays jusqu'aux portes mêmes de Bruxelles. Trois mois auparavant, en novembre, instruit des préparatifs qui se faisaient en France, il avait prévenu le gouvernement que l'ennemi tenterait probablement de reprendre l'une ou l'autre place conquise sur son territoire. Alors encore il ne perdit pas son temps dans de vaines lamentations. Tout affaibli qu'il fût par la maladie,