‹ Histoire du règne de Philippe IIChapitre 72 sur 90 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY

monde, ayez pitié de nous! » on le vit, levant avec effort ses mains débiles, se frapper la poitrine, d'un air d^humilité et de contrition profondes. La cérémonie, au lieu d'épuiser ses forces, paraissait les avoir ranimées; sa figure respirait une douce béatitude, qui persista au milieu des douleurs de l'agonie, tant qu'il conserva l'usage de ses facultés.

Pendant le reste de la matinée, l'empereur se fit lire des passages des Écritures, désignant ceux qu'il préférait et, entre autres, la passion de Jésus-Christ dans Luc. Yillalva entremêlait sa lecture des exhortations les plus convenables dans ce moment; le monarque l'écoutait attentivement, les yeux fermés et les mains croisées sur sa poitrine. A midi arriva à Yuste Carranza, archevêque de Tolède, que l'on attendait depuis longtemps. Ce « moine noir, » ainsi nommé à cause de son teint basané, s'était rendu fameux par. la part qu'il avait prise aux persécutions reli* gieuses exercées en Angleterre, et devait par la suite devenir plus célèbre encore par la persécution imméritée dont il devint lui-même l'objet, de la part de l'Inquisition. Il venait des Pays-Bas et apportait des nouvelles de Philippe, qui l'avait récemment promu à son archevêché. Malheureusement pour lui, son orthodoxie avait éveillé des soupçons dans l'esprit du saint-ofiBce; il avait, sans doute, par suite d*un long séjour en Allemagne et d'une lecture assidue d'ouvrages protestants, modifié en partie ses anciennes opinions, mais, bien qu'avec Pôle, Morone et certains autres prêtres lettrés dû temps, il eût adopté des vues plus larges que celles du concile de Trente, il était au fond du cœur aussi fervent catholique que pouvait l'être le plus implacable de ses ennemis. Certains d'entre ceux-ci qui entouraient l'empereur, et surtout Régla, le plus actif de tous, comme le prouva sa

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conduite ultérieure, avaient cherché à faire naître dans l'esprit de celui-ci des doutes sur l'orthodoxie de Carranza. Le malade n'était pas en état d'examiner l'affaire en ce moment; lorsque l'archevêque, introduit dans la chambre, eut, à genoux au bord du lit de l'empereur, baisé la main de celui-ci, Charles le regarda pendant quelques instants en silence, puis le pria de se reposer un peu.

Le monarque touchait à sa fin ; il sentit lui-même que le dénouement approchait. Il recommanda à Quixada d*apporter les cierges bénits, provenant du sanctuaire de Notre- Dame de Montserrat, ainsi qu'une image de la Vierge et un crucifix^ qui avait servi à l'impératrice mourante et que son époux avait conservé pour consoler ses derniers instants. Le majordome, voyant son maître décliner, fit appeler l'archevêque de Tolède, qui, à la demande de l'empereur, lut à haute voix certains passages des Écritures, et, entre autres, ce psaume sublime : « Des profondeurs de l'abîme, j'ai crié vers toi. Seigneur! » S'approchant ensuite du lit du mourant, il s'agenouilla et, présentant un crucifix, s'écria : « Voici celui qui nous a tous rachetés! Il n'y a plus de péché; tous sont pardonnes. » Ces paroles ne furent pas seulement entendues de celui auquel elles s'adressaient, et le confesseur Régla les releva pour dénoncer malignement leur auteur au saint-office, comme adhérant à la doctrine protestante de la justification par la foi seule; elles scandalisèrent plus d'un prêtre dans la chambre , ainsi que le grand-maitre d'Alcantara, qui pria Villalva de préparer le malade à la mort, en lui faisant une exposition plus orthodoxe des doctrines catholiques. La voix rude et désagréable de Carranza avait tant importuné Charles, que Quixada avait dû prier l'archevêque de parler plus bas. Villalva, le prédicateur

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