CHAPITRE IV. SM
' départ, il ne leur laissa, comme souvenirs de cette visite, que quelques reliques et une coupe d'or ; peut-être pensaitil qu'ils avaient tiré assez d'honneur et de profit du séjour de Tempereur parmi eux. Peu de temps après, il leur enleva le tableau que leur église était fière de posséder, le < Jugement dernier » du Titien. Ce chef-d'œuvre fut transféré au palais-couvent de l'Escurial, où il fut bien plus souvent admiré qu'il ne l'eût été dans les obscures solitudes de Yuste. Philippe le remplaça par une copie fidèle, destinée à être suspendue au dessus du maitre-autel de la chapelle, qui, plusieurs années après, fut ornée de quelques riches décorations par là main de Herrera, le principal architecte de TEscurial.
À peu de temps de là, les hiéronymites furent accablés d'un malheur, auquel ils furent plus sensibles encore qu'à la perte du tableau du Titien ; on enleva de leur couvent les restes de l'empereur, qu'ils s'étaient montrés jusque-là plus fiers de conserver dans leur église, qu'ils ne l'avaient été de l'honneur que Charles-Quint leur avait fait, en venant vivre au milieu d'eux. Dans Thiver de 1574, la construction de l'Escurial étant déjà bien avancée, Philippe II mit à exécution le projet qu'il avait formé de réunir les dépouilles mortelles de ses parents, pour les déposer dans le fastueux mausolée qu'il réservait aux princes de la maison d'Autriche. On se prépara donc à enlever des difierents lieux où ils avaient été inhumés, les corps de l'impératrice Isabelle et de deux de ses fils, morts en bas âge, de Marie de Portugal, la première femme de Philippe, et enfin de la reine Éléonore de France, laquelle avait été enterrée à Merida.
Le cortège funèbre arriva à Yuste, où il fut rejoint par une petite troupe de moines de Saint-Jérôme, escortant le
cercueil de l'empereur. Les moines se livrèrent à de bruyantes lamentations, à la vue des préparatifs faits pour leur enlever leur souverain défunt; ils comprenaient que la gloire dont leur couvent avait brillé allait s'éclipser à jamais. Le prédicateur, choisi pour prononcer un sermon en cette occasion, exhala sa douleur dans un langage chaleureux et passionné, auquel on reconnaissait un fidèle disciple de Villalva; apostrophant l'ombre de Charles-Quint, il dépeignit longuement les sentiments d'amour et de respect, que les hiéronymites de Yuste conserveraient toujours pour le grand prince qui avait daigné venir habiter au milieu d'eux. < Le Tout-Puissant, » dit l'orateur, «'a renfermé toutes choses dans des limites, le ciel, la terre, la mer ; à l'amour seul il n'a pas mis de bornes. » Les habitants des environs se montrèrent aussi affligés, comme si, eût-on dit, une partie de l'éclat que la présence de l'empereur avait répandu sur Yuste avait rejailli jusque sur eux. Gomme le long cortège traversait le village de Guacos, dont les grossiers paysans avaient, on se le rappelle, tant importuné leur illustre voisin, ceux-ci exprimèrent leurs regrets par une représentation dramatique, dans laquelle le village et le désert personnifiés se plaignaient Tun à l'autre, en vers rustiques, de leur abandon.
Vingt-six moines mendiants et huit hiéronymites de Yuste formaient la procession, avec quelques membres du haut clergé et des seigneurs de la cour. Ginq voitures de deuil portaient les corps des augustes défunts. On avança si lentement qu'on n'arriva qu'au bout de dix jours au terme du voyage. De sombres nuages s'étaient amoncelés au dessus des hauteurs qui entourent TEscurial; au moment où le funèbre cortège entrait dans l'enceinte consacrée, un terrible