‹ Histoire du règne du Khédive IsmaïlChapitre 20 sur 176 · EXPÉDITION D'AOUSSA · texte numérisé non relu

EXPÉDITION D'AOUSSA

Au reçu du Lélégramme du Caire, daté du 15 septembre, qui lui prescrivait de partir immédiatement pour Tadjoura et Aoussa, Munzinger s’empressa de réunir les chameaux nécessaires pour se rendre à Massawa, Son séjour à Senhit n'avait pas été heureux; il avait vu mourir son fils

GW AE,, Massawa, t, Il, Sarzec au Ministre des Affaires étrangères, 24 décembre 1875. Dans son ouvrage (op. cit., p. 147), Dye écrit que Sarzec chercha longtemps parmi les morts le corps d’Arakel bey pour l’enterrer et «finit par le trouver étendu sur le dos sur un rocher, les membres étendus, la figure souriante, comme s'il avait ri à Ja mort, Une balle lui avait traversé l'oreille droite». Dye fait évidemment confusion entre Arakel et Arendrup, le seul dont Sarzec ait retrouvé le corps,

(9 Cf, J, ne Counsac : Le rêgne de Yohannés, p. 311, 319. Dans une lettre du consul d'Autriche à Suez, en date du 27 janvier 1876, il est dit que le comte Zichy succomba à ses blessures le 15 décembre 1875 dans le village d'Adirbate (ou Adderbati}, et qu'il y fut enterré. Dye précise qu’il fut enseveli hors des murs de la petite église près de laquelle il mourut ; « c'est le soul des hommes tombés à Gundet, aloule-t-il, qui ait rectt la sépulture chrétiennen. (Cf, Dve, op, cit; p. 147, 148.)

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qu'il aimait tendrement et sa disparition lui eausa un profond chagrin (. I souflrait également des intrigues d’Arakel bey qui, jeune, ambitieux et jaloux de son autorité, cherchait à l'éloigner d’une région qui avait été l'objet de sa dilection et le théâtre de ses travaux ?. « Le gouvernement énplien, déclara-til à Mgr. Touvier, m'envoie là-bas pour me faire tuer, et moi-même je ne crois pas que je reviendrai, Si toutefois il m'est possible d'arriver jusqu’au Ghoa, je chercherai à m’y créer une position, mais je ne retournerai jamais en Égypte M, Le 24 septembre, il quitta Senhil et arriva le 29 à Massawa, où il organisa le détachement qui devait l'arcompagner. Gelui-ci comprenait trois compagnies de soldats arabes +L une compagnie de Soudanais, trois canons et deux fusées, en tout 480 hommes, auxquels furent adjoints 54 soldats bachi-bouzouks commandés par [aris agha et qui appartenaient à l'ordi d'Ismaïl Hakki bey #, Muncinger répartit ses troupes sur deux vapeurs, le Zagazig et le Hodeida. À bord de ce dernier navire, se trouvait M. Boghos, délégué du roi de Choa, « Îl me dit, rapporte Munzinger, qu'il portait avec lui 500 fusils dont Son Altesse avait fait cadeau à Ménélik; comme sa destination était Zeyla, je ne me vis point dans la nécessité d'examiner la vérité de ses assertions F),» Munzinger était accompagné de sa femme (, ainsi que de son secrétaire européen Hagenmacher (}, et d’un Français nommé Lanfrey, employé de la maison Tramier, Lafage et Gi de Marseille @)

FT AA, Reg. 38, Arr, Abd., pièce 80, Alaeddin bey à Khairi pacha, reçu au Vaire le 14 septembre 1895, |

4 CE JV, Kezren-Zseuwoxke, Werner Munainger Pascha, sein Leben und Wirken, \arau, 1891, p. 69.

Cf. JV. Kesren-Zsenwokxe, op. cit, p. 63.

* Aucun médecin n'avait encore été désigné pour accompagner l’expédition ; Munzinger demanda qu’on lui en envoyät un d'urgence (A.A., Reg. 33, Arr, Abd, pièce 4o7, Munzimger à Khairi pacha, à octobre 1875).

% Les fusils dont il est question étaient bien, on l'a vu, un présent du Khédive à Ménélik, :

“# Ma femme est avec moi, écrivait Munzinger à son ami Dor bey, et sera mon turours dans les heures d’abaitement, car j'aurai besoin d'encouragement.»

° Magenmacher était un officier suisse, compagnon et ami de Munzinger. Il avait fait sur l’Abyssinie un travail des plus intéressants (ef. Bulleiin de la Société Médiviale de Géographie, n° à, février-juin 1876, p. 285),

(otte maïcon avait un comntoir à Magenwa.

qui se rendait au Choa M}, Ras Bourrou s'était joint également à l'expé-

dition.

Munzinger arriva à Tadjoura le 5 octobre 1875 dans l'après-midi, Les premiers jours furent employés à former le camp égyptien qui fut placé à côté du village, sur la plage, à une distance de 200 mètres du seul puits existant, qui donnait du reste une eau douce et abondante.

Les soldats bachi-bouzouks, ayant appris au départ de Massowa que leur paie ne scrait que de 100 piastres par mois tout compris, trouvèrent celte somme insuffisante ; à leur arrivée à Tadjoura, une quarantaine

d’entre eux déclarèrent à Munzinger qu'ils se refusaient à servir le gou-

vernement égyptien à ce prix. Le gouverneur se trouva ainsi placé dans la « pénible nécessité» de les renvoyer par la première occasion à Souakin ®, Quant à leur chef, il demeurerait à Tadjoura, avec le reste des soldats, et tâcherait de former un petit corps d’irréguliers indigènes,

Munzinger se rendit bientôt compte qu'il ne pourrait emmener avec lui {outes ses troupes et que, faute de moyens de transport, il serait obligé de partir «très légers. Il devrait, notamment, laisser derrière lui une grande partie de ses munitions et de ses vivres ; aussi choisit-il une colline située au-dessus du village et commandant à la fois la rade et le puits, pour y établir un petit fort, capable de contenir une garnison de 30 à 5o hommes et ses approvisionnements. On creusa dans le roc un magasin pour les riunitions ; on prépara la chaux et les pierres ntcessaires pour construire un magasin aux vivres et une maison pour loger le maamour et la garnison. Mohamed Ezzat effendi, officier du génie attaché à l'expédition, dressa le plan de la localité 8), Aucun port n’existail À Tadjoura, dont la rade offre toutefois un abri sûr pendant l'hiver, En été, les navires et les barques vont s’abriter contre les vents de sudouest à dix milles plus à l’ouest, près d'Embabo, où l’on trouve de la très bonne eau et un petit village. L’ancrage, à Tadjoura comme à Embabo,

1) M, Mitchell, ingénieur des mines, qui se rendait à Zeyla, avait également pris passage sur ce navire. :

@ L'ordi d'Tsmaïl Hakki bey tenait garnison à Sinkat,

® Avant son départ de Tadjoura, Munzinger transmit au Caire le plan dressé par cet oficier (A.A., Reg, 17, Arr. Moïa Sanieh, pièce 1, Mourour, p. 17, Munnnser à la Maïa Sanich. 26 octobre 1875).

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“st excellent; la mer est généralement tranquille ef le débarquement facile ; les navires mouillent à 300 mètres du rivage, par 25 brasses de fond, mais la grande profondeur de la mer est un inconvénient auquel Munzinger pensait remédier plus tard, en établissant des mouillages sur bouées, lorsque Tadjoura aurait pris assez d'importance pour justifier vette dépense. Pour le moment, il songeait à construire une petite jetée, d'une centaine de mètres de longueur, afin de faciliter le débarquement.

le village de Tadjoura comptait 300 maisons environ, bâties en bois, el Lrois mosquées construites en pierre. « Les habitants, écrit Munzinger out vécu exclusivement jusqu'à présent du commerce des esclaves qu'ils exportent À Hodeïda. Ils n’ont ni cultures, ni bestiaux ; 1l faudra les habituer maintenant à d'autres genres de commerce, en leur ouvrant les routes de l’intérieur qui mènent par Aoussa au Choa. Notre premier but est done de nous assurer d’Aoussa, qui est la clef de la route de conunerce du Choa. |

« Dès notre arrivée, poursuit-il, nous nous sommes hâtés de réunir tous les renseignements nécessaires sur le district d’Aoussa et les routes qui y mènent. Aoussa se trouve à une trentaine de Hicues d'ici UM); Ja roule est pierreuse, mais sans grande difficulté ; elle passe à côté de la suline Assal, qui est un peu moins qu'à mi-chemin; après avoir passé relle saline, l’eau devient abondante et courante, formant des étangs et de petits lacs, tandis que, entre Tadjoura et Assal, elle est rare en été; mais en hiver les pluies forment des dépôts d’eau dans les cavités du rne, [a route ne présentera donc pas de grandes difficultés ; elles nous siwnnent des hommes plutôt P); les gens de Tadjoura, marchands d’esrlaves, voient avec mauvais œil notre établissement, et ce n’est qu'avec grand'peine qu'ils s'apprêtent à nous fournir à cher prix les cinquante

© Soit à 36 heures de marche, ou 6 jours de route, ajoute Munzinger.

" Quelques jours plus tard, Munzinger éerivait à Dor bey : « Notre tâche devient plus difficile à mesure que nous la voyons de plus près, pas autant matéricllement ue moralement parlant, parce que nous avons à faire à une population étrangère tt inconnue, ct que nous ne savons pas encore le moyen propre à gagner sa con-

, lance, Encore ici, l'honnêteté et la droiture nous viendront en aide, je l'espère, pour nous gagner sinon les cerveaux, du moins les cœurs», (Cf. Bulletin de la Société Lhédiviale de Géosraphie, 1876. notice biosranhique sur Munzinrer var Dar hav \

chuncaux qui doivent nous emporter d'ici, Je dis cinquante chaneaüx, qui seront juste sullisants pour transporter le strict nécessaire, c'est-àdire dix jours de vivres et les munitions de. guerre ; tout bagage viendra après. Je me suis décidé à agir de la sorte, parce que le pays d'ici ne peut fournir davantage ; Massawa et Zeyla ont besoin de leurs chameaux vu leurs mouvements de troupes, et je ne peux perdre le temps nécessaire pour faire acheter des chameaux à Berbera. Notre expédition n'aura done point l'embarras de richesse,

« Quant aux grands chefs de l'intérieur, il y en a deux qui méritent considération ; l’un se trouve au-dessus du lac Âssal et s'appelle Hamed Lcheta(; l'autre est notre ancienne connaissance Mohamed Walad Haufari %), sultan d'Aoussa. Jai envoyé des lettres à tous les deux pour les exhorter à se soumettre. Le premier ne paraît pas mal disposé, mais ne s’est pas encore prononcé ; le second était, depuis des années, très mal disposé à l'égard de l'Égypte ; mais j’espère qu'il sera plus raisonnable aujourd’hui 6.»

Les préparatifs de départ tits plus de temps que Munzinger ne l'avait escompté, On était dans le mois de Ramadan où l’activité se ralentit dans les pays d’Islam. Une autre contrariété provint de l'absence de l'émir Aboubekr, qui se trouvait à Zeyla. Jouissant d’une grande imfluence, l’émir aurait pu apporter. à l’expédition une aide précieuse ; à défaut il fournit par écrit tous les renseignements et les conseils nécessaires, Munzinger écrivit aussi au roi Ménélik une lettre rédigée « dans : le sens de ses instructions». « Je vous prie d'assurer Son Altesse, manda- Lil au Caire, que je compte conduire à bonne fin et en peu de temps celte expédition, que des causes personnelles me font impérieusement désirer d'obtenir de Son Altesse la gracieuse permission de me retirer en congé aussitôt que l'expédition sera en bon chemin, mais que plus tard je ne serai que trop heureux de servir Son Altesse dans une capacité quelconque, si Elle daigne toujours m'en charger lt.»

. (9 Munsinger écrit Locyta.

® Munzinger l'appelle Hanfera, On trouve aussi l'orthographe Anfari, Amphari, Hanfali.

6) A.A., Munzinger à Abdulgelil bey, Tadjoura, 15 octobre 1875.

G) À À Mumainvor à Ahduluelil bov. 15 oetobra 1874.

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Pour épargner à ses gens une marche fatiguante dans le sable du rivage, Munzinger s’embarqua dans la nuit du 26 au 27 octobre à bord du vapeur Zaguzig pour se faire déposer à Gela Heflo UM}, à quinze milles à l'ouest de Tadjoura. Quelques heures après son départ, arriva à Tadjoura la corvelte Sennar, dont le commandant, nommé Privileggio, portait une lettre du Khédive par laquelle le vice-roi informait Munzinger. qu'il mettait ce navire à sa disposition, dans Île cas où il aurait besoin de son roneours pour une mission importante et urgente (). Prévenu aussitôt de l'arrivée du Sennar, Munzinger donna ses instructions au commandant Privileggio avant de s’enfoncer dans l’intérieur du pays. Ge dernier devrait tout d’abord organiser un service de courrier entre Tadjoura et Zoyla. Au lieu d'emprunter la route de terre qui nécessiterait une longue étwle, Munzinger suggérait d'employer la voie de mer et d'acheter une barque arabe à voile, bonne marcheuse, qui ferait le service. entre les deux ports. Il enjoignait ensuite à Privileggio d'étudier la baie intérieure du Ghubbet Kharab. « I n’y a pas de doute, écrivait, que des

navires puissent entrer ; les Anglais, du reste, l’ont étudiée et visitée plusieurs fois ; moi-même j'étais empêché d’y entrer n'ayant pas trouvé de pilote à Tadjoura ; mais vous pouvez vous en procurer à Zeyla par l'entremise du vice-gouverneur Aboubekr, Il faudrait trouver un point de débarquement à l'extrémité ouest de la baie et examiner s’il est possible de faire une route de chameaux depuis ce point jusqu'au lac Assal, où «ile rejoindrait la grande route d’Aoussa, Cette étude est très importante, parce qu’une route par mer de Tadjoura à l'extrémité ouest du Ghubbet Kara raccourcirait le chemin d'Aoussa et du Choa de quatre journées in caravane.» Gette étude finie, Privileggio se rendrait dans la baie d'Assab, où, au lieu de s'établir à l'entrée, sur le terrain acquis quelques sunéos plus tôt par la Société Rubattino 5), il irait planter le pavillon égyptien à l'embouchure de grand torrent qui se jette dans la mer après avoir côtoyé le village d’Assab, distant de deux milles de la côte.

Aussi orthographié : Gelalofo, Gallifou,

# La lettre du Khédive est datée du 11 octobre 1875. Le Sennar partit de Suez , 1e 13 octobre, relâcha à Massawa du 20 au 24 pour charbonner, et arriva à Tadjeura le 27 octobre à a heures p.m.

di Cf. t, IIL, o° partie, pb. 24e ot suiv.

dresserait un procès-verbal de Ja cérémonie, confierait la garde du drafeau à quelques soldats irréguliers amenés de Tadjoura et à qui il laisserait deux mois de vivres, puis reviendrait à Tadjoura, après avoir expliqué la situation aux indigènes d’Assab et remis un pavillon au chef du village qui en assumera la garde moyennant une paie mensuelle de cinq tallaris. Munzinger ajoutait qu'il ne manquerait pas d'envoyer à son arrivée à Âoussa un détachement qui se rendrait à Assab par voie de terre ln,

En apprenant le départ de Munzinger de Tadjoura, le Khédive Ini écrivit une dernière fois du Gairo, le g novembre, pour lui recommander « de bien étudier les ressources et la situation d’Aoussa et de ses environs, et de ne pas pousser plus loip avant d'y avoir installé une bonne administration qui y assure solidement l'autorité du gouvernement». 4 Jo ne vous fais pas cette recommandation, ajoutait le vice-roi, dans l’idée de vous arrêter ou de vous donner un contre-ordre, mais uniquement pour que, étant un organisateur et non un explorateur, la bonne organisation de ces pays soit votre principale préoccupatior P).»

Débarqué sur la côte à Dallou le mercredi 27 octobre au matin, Munzinger y fut rejoint par les 5o chameaux qui, sous la surveillance de Farag agha, lieutenant de la compagnie soudanaise, et de 20 soldats, avaient emprunté la route de terre. Le corps expéditionnaire comprenail la 1°° et la 3° compagnie () envoyées du Caire et placées sous le commandement du moawen Ismaïl effendi Halet, une batterie formée de deux canons de montagne du calibre de 4 et de deux fusées de guerre li), une compagnie soudanaise du 1° bataillon du 2° régiment d'infanterie du Soudan, forte de 103 hommes et commandée par le youzbachi Ibrahim Diab. Un commis du Soudan oriental, nommé Rizk effendi, l'officier

0) A.A., Munzinger à G, Privileggio bey, commandant le Sennar, a8 octobre

@} A,A., le Khédive à Munzinger, Palais d’Abdine, 9 novembre 1875.

M La 1° compagnie de 100 soldats, était commandée par le lieutenant Aly effendi Habib, avee un sous-lieutenant sous ses ordres. La 3° compagnie, forte de. 100 hommes également, élait commandée par le youzbachi Essayed effendi Abd el- Meguid, qui avait deux sous-licutenants sous ses ordres. La a° compagnie, forte de 105 hommes, fut laissée à T'adjoura à Fa garde du fort et des approvisionnements,

(à Cette batterie, servie par 46 artilleurs, était commandée par le moulazim Youssef cffendi Chahine,

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lvtat-major Mohamed Ezzat effendi et un moawen du Soudan oriental acumpagnaent également l'expédition qui comprenait au total 36: olliviers et soldats. La pénurie des moyens de transport ne permit à Munzinger d'emporter, outre les six douzaines de balles dont était muni chaque soldat, que six caisses de cartouches par compagnie, six caisses de munitions par canon, huit caisses de fusées, du biscuit pour dix jours et un costume de rechange par soldat,

Le chef du corps expéditionnaire prit de sérieuses mesures pour se garantir contre une allaquo soudaine de l'ennemi pendant la marche #1), Vaco mètres en avant de la colonne, marchait un groupe d'éclairage composé d'un officier et de 15 ou 20 soldats, accompagnés d’un des six guides pris à Tadjoura sous la garantie du cheikh de cette localité, \ensient ensuite l'officier d'état-major et le youzbachi du bataillon soudanais, accompagnés d’un autre guide et de 5o soldats. Les canons ct leurs munitions suivaient, encadrés à droite et à gauche par les artilleurs, puis les chameaux transportant les cartouches et la caisse, chacun d’eux protégé par cinq soldats; derrière ceux-ci, marchaient les chameaux lransportant les vivres et les bagages, ainsi que les femmes et les enfants. le lance droit de la colonne était gardé par la 1"° compagnie, son flanc jauche par la 3° compagnie. Enfin, à l'arrière et à 100 mètres de la colonne, se tenait un moulazin avec 20 soldats, un clairon et un guide. Le dispositif, indiqué par l'officier d'état-major Mohamed Ezzat effendi, devait permettre d'organiser facilement la défense immédiate en cas d'attaque, Il fut décidé que les troupes se mettraient en route chaque iatin au lever du soleil et s’arrêteraient, après quatre heures de marche, pour se reposer pendant la forte chaleur ; l'après-midi aurait lieu une “onde étape d’une durée de deux houres seulement. Pour la nuit, on camperait sur un terrain plat, un peu élevé et dépourvu d'arbres ; la eolonne serait formée en carré, avec les canons et les fusées placés aux angles,

Le jeudi 28 octobre, à 5 heures du matin, le corps expéditionnaire quiita Dallou et traversa un terrain ondulé qui, par Gela Heffo, le

“? Les renseignements qui précèdent et ceux qui suivent sont extraits du rapport

très complet dressé le 10 décembre 1875 par Mohamed Ezzat effendi (A.A., dossir 3/5, Abdine, pièce a).

conduisit à Broustane, où il passa la nuit, Le lendemain, H colonnefranclit la vallée d’Alwa, puis celle de Rayssa et atteignit le soir le rivage du Ghubbet Kharab. Le samedi 30 octobre, elle continua sa route par Dafari, gagna le lac Assal, franchit la colline de Muya et suivit la rive du le. Le lendemain, dimanche, le eorps expéditionnaire passa par Marmarissou, Halkastane et atteignit le soir la saline d’Assal 0}, « située sur la frontière du territoire d'Aoussa» ; on n'y trouva ni eau pour les troupes, ni nourriture pour les bestiaux. Le lundi, 1°* novembre, colonne reprit sa marche, traversa la saline et arriva à Goungounta, localité pourvue d’une sourec d’eau courante ; les troupes y passèrent la nuit. Le + novembre, le corps expéditionnaire passa par Asdanda, et parvint à Alouli. Le lendemain, on franchit la vallée de Matrass, puis celle de Kalloutaba. Le 4 novembre, on atteignit la vallée de Yobki, et le lendemain la marche de la colonne la conduisit à Tou’ou’ou. Le samedi 6 novembre, on se mit en route à destination de la colline d’Aoussa, Un différend surgit aors entre les guides sur la route à suivre, les uns prétendant qu'il fallait prendre à droite, les autres à gauche. On prit finalement la route de gauche qui s’avéra être la mauvaise, Trois heures furent perdues en tours et détours, au bout desquelles on se retrouva sur la bonne route, Le lendemain dimanche (7 novembre). la marche reprit ; la colonne escalada la colline -d’Aoussa et arriva au bord de la rivière du même nom. Comme les provisions étaient complètement épuisées ©}, on égorgea deux chameaux pour nourrir les troupes, |

Le lundi 8 novembre, la colonne demeura campée sur la rive de l’Aoussa tandis que Munzinger parlementait, par l'entremise des guides, aver les Arabes du pays. C’est alors que parut Mohamed Walad Lehcta. cheikh de Ja région. I] déclara au chef de l'expédition qu'il était soumis au gouvernement khédivial, qu'il avait reçu sa lettre et lui avait envoyi sa réponse, mais que le messager avait pris une autre route que celle

4) D'après le voyageur Borelli, les Danakil y chargeaïent chaque année 1,500 chameaux qui portaient 15a tonnes de sel au Choa; le négus percovail. ajoute-t-il, une taxe-spéciale sur ce produit (cf. J, Bonerxt, Éthiopie méridionuh, p. 4e),

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par laquelle le pacha était venu. « Nos biens sont les vôtres, ajouta-t-1l, Nos terres, nos enfants el tout ce que nous possédons vous appartient. Il n'y à aucune différence entre nous.» En présence d’une déclaration aussi formelle, Munzinger lui fit confiance et remit au cheïkh une pelisse d'honneur et 80 tallaris. Ï lui demanda de lui apporter, contre paiement, des vaches, des moutons et du maïs pour nourrir ses troupes et le chargea de lui procurer un émissaire qu'il désirait envoyer au cheikh d’Aoussa Mohamed Walad Hanfari, pour l’engager à venir auprès de lui; il lui promit enfin de lui confier des fonctions importantes dans la nouvelle administration, On remarqua que Walad Leheta omit de revêtir la pelisse qu'il venait de recevoir ; 1 répondit à Munzinger qu’il lui enverrait des vaches et des moutons, mais qu’on ne trouvait du maïs qu’à Aoussa ; avait déjà, ajouta-t-il, envoyé un émissaire à Walad Hanfari, qui s'était enquis de la route suivie par le pacha, dans l'intention sans doute de se porter au-devant de lui ; il produisit enfin un homme, parlant l'arabe, qui devait se charger d'acheter le maïs à Aoussa. Munzinger remit à ce dernier 4o tallaris.

Ce jour là, les guides qui avaient accompagné la colonne insistèrent sivement pour retourner à Tadjoura. Ils quittèrent le campement dans le courant. de la nuit, après avoir reçu 1 6 tallaris et pris charge du courrier viliciel. Munzinger n'avait pas cru devoir s'opposer à leur départ, après que Walad Leheta eut déclaré qu’il connaissait la route et qu'il se faisait {ort de conduire la colonne jusqu’à Aoussa. Comme le cheikh laissait roi a crainte que lui inspirait Mohamed Walad Hanfari, le pacha le rassura : € Si Walad Hahfari ne se soumet pas, lui dit-il, je le tuerai et Le nommerai à sa place; mais s’il se soumet, tu n'as rien à craindre,» Wadad Leheta envoya alors quatre vaches à Munzinger à titre de cadeau el lui promit d'apporter les moutons, les vaches et les chameaux qu'il avail demandés,

Les guides emportaient pour le maamour de Tadjoura une lettre dans laquelle Munzinger lui prescrivait de mettre en route le plus tôt possible sur Aoussa, par la route directe, un détachement de 40 soldats commandé par un moulazim, avec les provisions et les bagages du corps expéditionaaire; quant aux 65 hommes restants de la compagnie, ils devraient “yalement partir, mais le pacha désirait qu’ils s’arrêtassent en cours de

Hist, du végne du Khéd, Lemaïl, I EF

route pour réparer le chemin aux endroits les plus difficiles ). Le courrier expédié par Munzinger comprenait aussi un télégramme pour le Khédive), auquel Nubar pacha répondit du Caïre le 24 novembre, dans les termes suivants: « J'espère que cette lettre vous trouvera à Aoussa, d’où nous est parvenu votre dernier télégramme. Son Altesse m'a ordonné de vous faire connaître un événement malheureux qui vient d'arriver en Abyssinie, parce qu'il peut exercer une influence indirecte sur l'esprit des populations qui vous environnent. Son Âltesse pense que vous devez vous Lenir sur vos gardes et ne pas vous avancer, vous concentrer à Aoussa ou sur un point facile à défendre jusqu’à ce que l'événement malheureux dont je vais vous entretenir ait été eflacé par une revanche éclatante.» Nubar faisait ensuite le récit du désastre de Gundet et renouvelait à Munzinger ses conseils de prudence : « N'avancez pas et si vous voyez que les populations se sont enhardies sous l’eflet de l'événement dont je vous parle, concentrez-vous à Aoussa ou autre part et attendez le vétablissement de notre prestire,» En post-seriptum, le ministre ajoutait : « Je pense que le moment serait mal choisi pour ouvrir des négociations avec le roi Ménélik relatives à une convention commerciale, Son Altesse me charge de vous dire qu'il croit convenable d’entamer ces négociations dans des moments plus favorables, à-moins que Ménélik lui-même ne les entame le premier (),»

Cette lettre ne devait jamais parvenir à Maths Le chef du corps expéditionnaire avait placé sa confiance en Walad Leheta qui, malgré ses protestations de dévouement, le trahissait, Chef de Îa tribu des Adoi- Mara, Leheta agissait de connivence avee Mohamed Hanfai, chef de la tribu. des Assai-Mara. Or ce dernier était un fervent adepte du Senoussisme et avait juré sur le Koran, au lit de mort de son père, de fermer aux Européens, y compris les Turcs et les Égyptiens, le territoire soumis à

0) AA. Privilepgio à Barrot bey, aa novembre 18795. En exécution de l’ordre reçu, le maamour de Tadjoura caleula qu'il lui faudrait au moins 100 chameaux pour les deux expéditions ; il pensait pouvoir en acheter une cinquantaine à Foie ou aux environs, et il écrivit à Hassan Aly bey, à Aden, de lui en acheter 5o autres et de les lui expédier sur la corvette Sennar.

® Ce télégramme n'a pas été retrouvé dans les archives d’Abdine.

9 A.A,, Nubar pacha à Munzinger, le Caire, 24 novembre 18795.

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a domination, et de faire disparaître ceux qui passeraient à portée du poignard des Khouan (affiliés). Les deux hommes complotèrent la. perte de Munzinger et Mohamed Leheta se chargea de l'exécution. Endormt dans une trompeuse sécurité, le pacha resta campé les 9 #10 novembre à l'endroit où il s'était arrêté le 8. I s’en était remis a Walad Leheta du soin de le conduire à Aoussa. Le chaikh lui exposa que la route du nord était difficile et qu'il faudrait, en la suivant, quatre jours pour atteindre Aoussa; en revanche celle du sud était facile et pouvait en doux jours et demi le conduire à destination; Munzinger upla done pour cette dernière. Le jeudi 1% novembre, la colonne se ronit on route. Les troupes avaient à peine fait un mille, qu’on perdit

CE G. Frnnand, Notes sur L pachalik deHarrar, dans le Bulletin de la Société de Héographie de l'Est, 1886, p. 236.

Au cours de ces deux journées, Privileggio, commandant le Sennar, exécuta les instructions de Munzinger. IE partit le 9 novembre de Tadjoura pour explorer la baie du Ghubbet Kharab, À l'entrée de la büie, il trouva un tourant de près de din nœuds, alors que son navire ne pouvait marcher plus de six nœuds. Ïl envoya deux embarcations pour sonder l'entrée, « opération difficile, dit-il, mais qui me donna le courage de revenir à la charge et de franchir à tonte vitesse de machine le détroit, non sans une forte appréhension».

« Une fois dedans, poursuit-il, un magnifique bassin s'est présenté devant moi, couronné de hautes montagnes d'un aspect volcanique et sans le moindre signe de végélation. Je me suis dirigé vers l'extrémité ouest-nord-ouest de la baie, au point le plus proche du lac Assal, et je mouillai Le navire dans une baie assez vaste sur une profondeur de 9 brasses d’eau.» Le lendemain (10 novembre), Privileggio lébarqua avec une cinquantaine d’hommes munis de provisions pour deux jours, el se dirigea vers la route d'Aoussa qu'il atteignit près de la station de Muya, ct {agna Khalasitama, Après y avoir fait reposer sa troupe, il se remit en marche, en suivant cette fois la route des caravanes ; arrivé à mi-chemin de Muya, il tourna le dos au Jac-Assal et rejoignit le soir même le Ghubbet Kharab par une route différente ct assez bonne pour les chameaux, Cette petite expédition confirmait qu'il était possible, en débarquant dans la baie de Ghubbet Kharab, d’abréger de quatre jours la distance entre Tadjoura et Aoussa. Privileggio apprit des guides qu'en débarquant sur la côte ouest de la baie, en un endroit nommé Ada-Ali, on pouvait rjoindre Alouli, autre station de la route d'Aoussa, en un jour de marche à dos de chameau; cette route offrait toutefois l'inconvénient de s'approcher du pays des [ssa Somalis, très redoutés par les habitants de Tadjoura (A.A., Privileggio à Barrot bey, Tadjoura, 15 novembre 1875),

de vue le guide qui précédait la colonne. Mohamed Ezzat fit arrétor la |

marche, chercha le guide et l'ayant aperçu au sommet de la montagne, le fit venir et lui demanda d'indiquer la route. Le guide s’y refusa et déclara qu'il ne se mcitrait en marche qu’à l’arrivée de Walad Leheta. Munzinger fut avisé de l’incident. Après une-heure et demie d’attente, l'ordre fut donné de décharger les chameaux, Ge n’est que vers 3 heures de l’après-midi que Leheta parut. La colonne se remit en marche et suivit une route obstruéc d’arbustes et de pierres qui la rendaient diflicilement praticable, Après deux heures de marche, on s'arrêta pour la nuit et Leheta fit apporter quatre vaches.

Le vendredi 12 novembre, on marcha depuis 11 heures du matin jusqu’au coucher du soleil ; la route présenta les mêmes difficultés que la veille. Le lendemain 13 novembre, la colonne s’ébranla au petit jour et, après cinq heures de marche, atteignit la source du fleuve d’Aoussa. Munzinger voulut s’arrêter en ce point, mais le cheikh Leheta fit valoir qu'il existait un peu -plus loin un endroit plus propice au campement des troupes, IL s’y rendit avec le pacha et lui indiqua un endroit boisé, situé au pied de la montagne, où les soldats, dit-il, pourraient se reposer à l'ombre, Munzinger donna l’ordre de s’y arrêter et d'attendre l’arrivée du reste de la colonne qui s'était égrenée tout le long de la route. Deux heures plus tard, Walad Leheta quitta le pacha sous prétexte d'aller chercher des chameaux, des vaches et des moutons, Après son départ, un indigène se présenta avec cinq moutons seulement ; Munzingor refusa de les accepter en disant qu'ils ne pouvaient suffire aux besoins des troupes, L’Arabe repartit et revint quelques temps après avec cinq autres moutons ; les dix bêtes furent alors remises à la 1°° et-à la 3° compagnie, Vers 4 heures de l'après-midi, l’ombachi Moustapha, de la compagnie soudanaise, vint dire à son youzbachi que le sous-lieutenant Mohamed effendi Rifai, de la 3° compagnie, ne pouvant supporter les tortures de la faim, avait mangé avec sa femme et sa fille des herbes de la montagne et qu'ils étaient tous trois mourants, Informé du fait, Munzinger ordonna au moawen Ismaïl eflendi de prendre un moulazim et quatre soldats, d'aller voir ce qui se passait et de ramener en même temps le reste de la colonne. Le moar:en se borna à parcourir un kilomètre et revint. Munzinger envoya alors un sergent avec deux soldats.et des provisions,

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4 dos de mulet, pour ramener le sous-lieutenant el sa famille. La nuit * tait tombée depuis une heure que nul n’était encore revenu. À ce moment un soldat soudanais vint prévenir Diab agha qu'il avait aperçu un soldat égyptien blessé, étendu tout près de la rivière. On se porta à son secours, puis on l’interrogea. Le soldat déclara qu’il appartenait au détachement commandé par le sous-lieutenant Mohamed Rifai. Quand celui-ci eut, ainsi que sa famille, assouvi sa faim en mangeant des herbes de la montagne, il voulut regagner le camp. Le détachement passait dans un défilé ressorré entre la montagne et le fleuve lorsqu'il fut attaqué par des Danakit; cinq hommes furent tués et les quatre autres blessés (1), À la suite de cet incident, l'hostilité des indigènes ne faisait plus de doute. Aussi lorsque, peu de temps après, l’un d'eux se présenta au camp, fut-il saisi ot lié à la roue d’un canon. Les soldats voulaient même le tuer, mais Munzinger s’y opposa en disant qu'il leur serait utile. Deux heures plus tard, un autre indigène arriva au camp avec une vache et son veau, ot déclara qu'il venait les remettre au pacha de la part du cheikh Leheta ; on l’arrêta également.

Munzinger donna alors au youzbachi Diab agha l’ordre d'occuper la localité la plus proche. Mais ce dernier, ainsi que Mohamed Eyzat eflendi; : uxposèrent qu'il fallait d'abord attendre l’arrivée du reste de la colonne, puis s'assurer de l'existence d’une localité dans le voisinage. Le. pacha ipprouva cet avis. Diab agha partit alors avec un moulazim et une cinquanlaine de soldats à la recherche des retardataires, Ils les trouva engagés dans un combat avec les indigènes. Ges derniers prirent la fuite à l'approche des Égyptiens et toutes les troupes qui composaient la colonne expéditionnaire se trouvèrent enfin réunies au camp.

- 4 Le pacha, rapporte Mohamed Ezzat, réunit alors ses officiers et discula avec eux sur les mesures à prendre et la manière dont on rendrait compte à Son Altesse des événements survenus. Certains officiers tombèrent d'accord pour dire que les retardataires avaient été attaqués et tués par une tribu de brigands arabes. D'autres, par contre, jugèrent que cette attaque était l’œuvre des Arabes qui avaient manifesté leur

1 D'après un rapport du maamour de Tadjoura, en date du aa novembre 1875, les indigènes auraient eu dans cette affaire aa tués (A.A., dossior 3/5, pièce 1),

soumission au gouvernement, Le pacha répondit à ces derniers-que les Arabes soumis ne pouvaient avoir agi ainsi, car leur cheikh, bien qu'absent, s'était joint aux Égyptiens. Gette version fut approuvée. Le pacha ordonna aux officiers de poster avec soin des sentinelles aux endroits requis, et les soldats furent ensuite établis pour la nuit de la manière suivante : une partie de la 1°° compagnie à l’est et l’autre partie au nord ; une partie de la 3° compagnie :u nord et l’autre partie à l’ouest; la compagnie soudanaise au sud ; le pacha, les artilleurs, la suite et les bestiaux furent placés au centre. Enfin l’ordre fut donné de se lever de très bonne heure afin de pouvoir atteindre [le lendemain] la ville d’Aoussa.

« Deux heures avant le jour, continue Mohamed Lyzat, le pacha se réveilla et eria au claivon de sonner le réveil. Il entendit alors le bruit de la marche d'une troupe nombreuse dans la montagne, et vit les Arabes surgir de tous côtés et se jeter sur les soldats. [1 ordonna au clairon de sonner la charge. Les soldats se mirent debout, mais certains d’entre eux n’eurent pas le temps de se préparer. Trois salves furent tirées par les troupes. Le moawen Ismaïl Halet cria à l'artillerie d'entrer en action. Le commandant de l'artillerie lui demanda de lui faire place du côté de la 1° compagnie, Ertre temps, les Arabes s'étaient jetés sur les soldats de la 1°° compagnie. Ces derniers reculèrent et les Arabes se trouvèrent au centre de la place. La poussée des Arabes augmentant, les soldats de la 1°° compagnie continuèrent à reculer, Ce que voyant, la compagnie

soudanaise courut jusqu’à la rivière, poursuivie par les Arabes. Nous

sommes entrés dans la rivière jusqu'à ce que l’eau atteignit notre poitrine. Nous nous sommes ensuite arrêtés et avons déversé un feu nourri sur les Arabes qui reculèrent. Nous sommes alors sortis de la rivière, mais d’autres Arabes venant à la rescousse, nous fûmes obligés de reculer une seconde fois, Le feu se poursuivit et je reçus à ce moment un coup de lance au côté gauche. Mon agresseur fut tué par les balles des soldats, Ma blessure était légère et je criai au saghkolaghassi d'aller de l'avant afin de pouvoir disposer de l'ennemi, Un Arabe me donna alors un coup de lance à la tête qui atteignit l'os. Je plongeai ma tête dans la rivière et, entre temps, je chargeai mon fusil que j'avais tenu hors de l'eau. Lorsque ma tête. émergea à la surface, je vis ce même Arabe qui se disposait à me donner un autre coup. Je fis feu sur lui à bout portant, À ce moment,

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les Arabes reculèrent. Ils revinrent à la charge pour la troisième fois el les soldats furont obligés de reculer à nouveau. La bataille se poursuivit jusqu’au lever du jour, Le nombre des Arabes diminua peu à peu, puis ils reculèrent et la victoire resta aux soldats qui sortirent de l’eau. Lorsque le soleil se leva et que le tir put être mieux dirigé contre les Arabes, ces derniers prirent la fuite on emportant les bestiaux, les tissus et Les habillements des troupes. Les soldats les poursuivirent jusqu’à ce qu'ils les eussent perdus de vue dans la forêt et dans la montagne.»

Le lieutenant Mohamed Ezzat, dont nous venons de citor le rapport, avait joint son sort à celui de la compagnie soudanaise et laissé Munzinger vombatire sur place avec les soldats de la 1°° et de la 3° compagnie égyptienne: Le boulouk amin Khalil Sangar rapporte que le cheikh arabe qui avait trahi Munzinger se rendit à la tente du pacha, dont il connaissait l'emplacement ; il le trouva hors de sa tente et un duel s'engagea entre eux, «Ce fut le cheikh qui commença, rapporte le boulouk amin; il fruppa le pacha d’un coup de lance à la gorge ; celui-ci fit feu sur Le cheikh et l'ordonnance du pacha l’acheva. Tous deux tombèrent à terre U),» Un jeune chrétien du Chose, nommé Gohar, domestique de Munzinger, capporte que le pacha tomba en luttant, après avoir lui-même abattu

- d'un coup de fusil et de deux coups de pistolet trois Danakil qui l'atta-

quuent; un coup de sabre l'atteignit à la tête, un autre lui fracassa

l'humérus gauche et il reçut encore plusieurs coups de lance P), Après le recul des assaillants, Mohamed Ezzat retourna à l'endroit

ob avait campé la colonne. Les bestiaux, les meubles et les habillements

1 A.A,, dossier 3/5, Abdine, pièce a (annexe), rapport de Khalil Sangar, 13 décembre 1875. |

“% Cf, dans Keiuen-Zscuwoxxs, op, cit, p. 67-70, la lettre de Franz Hassen au colonel Muvzinger, 24 décembre 1875; p. 70-97, la lettre de Wild adressée du Caire à Petermann, Gotha, le 17 janvier 1876 et une lettre de Th. von Heuglin au même Petermann en date du 22 janvier 1896 ; ces trois correspondants ont reeucilli la déposition de Gohar; leurs versions présentent toutcfois de légères divergences, Dor bey, de son côté, dit que Munzinger fut frappé de quatre coups de couteau par le fils du cheikh Mohamed Leheta, avant que celui-ci ne fàt tué par le ehaouich du pacha (ef. Kesven-Zsenwoxxe, op. cit., p. 65-67, lettre de Dor bey à la famille de Munzinger, et la notice biographique qu'il publia sur Munzinger dans le Bulletin de la Société khédiviale de Géographie, 4°° série, p. 141-197),

avaient été emportés, mais les munitions, les canons, les armes, ainsi que les bagages, jonchaient le champ de bataille. II trouva Munzinger étendu à terre sous sa tente et respirant encore. Les troupes qui reslaient s’apprétèrent alors à défendre chèrement leur vie. Les canons et les munitions furent transportés sur un terrain élevé, où l’on porta éga-

lement le pacha ainsi que le corps de sa femme. Bien que mortellement blessé, Munzinger gardait toute sa lucidité d'esprit ; il dicta ses dernières volontés en allemand à son secrétaire Hagenmacher ),

« Sur ces entrefaites, rapporte Mohamed Ezzat, les Arabes nous attaquèrent de nouveau de tous côtés. Je chargeai moi-même le canon el visai un groupe compact d’Arabes. Un grand nombre d’entre eux furent tués et les autres se dispersèrent, car on tirait le canon pour la première. fois depuis le commencement du combat. Le tir se poursuivit avec intensité et les canons, de même que les fusées, firent de nombreux ravages parmi les Arabes. Finalement, ils prirent la fuite en laissant 800 morts environ sur le terrain. Je voulus alors reconnaître les pertes que nous avions subies et je trouvai, parmi les morts, toute la famille du -pacha, toutes les femmes et les enfants, tous les officiers d'infanterie, le commandant de l'artillerie, tous les soldats artilleurs, à l'exception de seize d’entre eux dont quelques-uns étaient blessés, plus de 100 soldats des troupes égyptiennes d'infanterie, 28 soldats de la compagnie soudanaise et le Français M. Larirey ©), Quant aux Arabes, ils avaient perdu 6.000 hommes environ, sans compter ceux qui se trouvaient dans l’eau ),

(1 Cf, les lettres de Wild et de Heuglin, déjà citées.

“) Dans son ouvrage intitulé : Obock, le: Choa, le Kafa, p. 46, le voyageur P. Soleillet éerit : «On m’a raconté à Ankobar un beau trait de M. Lanfrey. Il avait sa tente à côté de celle du pacha et il fut l’un des premiers blessés quand les Adel surprirent l’armée égyplienne, Il avait des domestiques très dévoués qui, Le voyant blessé, le transportèrent dans une Île de l'Hawash. Revenu à lui, il aurait dit : « Non, ce ne serait pas honnête», et, s’échappant des bras de ses serviteurs, il vint Lomber, percé de coups de lance, à côté des cadavres encore palpitants de Munzinger pacha ot de sa femme.»

8) Dans un autre rapport sur les événements d’Aoussa, présenté conjointement par l'officier d’ état-major Mohamed Eszat, le youzbachi de la compagnie soudanaise Ibrahim Diab, le moulazim awal et le moulazim tani. de la même compagnie,

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«Le youzbachi de la compagnie soudanaise ! ef moi primes en main le commandement des troupes. Le moawen du Soudan oriental était d'avis de remettre ce commandement à l’émir abyssin ras Bourrou, mais nous n'approuvâmes pas cefte idée ©).

« Nous discutâmes alors les mosures à prendre en vue de revenir à T'adjoura, car les provisions étaient épuisées depuis quelques jours ct ls munitions suflisaient à peine à nous protéger jusqu'à notre arrivée au dit port. Quant à l’émir Bourrou et au moawen Hagenmacher, ils étaient d’avis de se rendre à Aoussa ; mais nous n’approuvâmes pas cette idée, car nous n'avions pas de chameaux et les anunitions étaient insuffisantes. Nous primes donc des munitions en quantité suflisante et les distribuâmes aux soldats. Les armes qui ne nous étaient pas nécessaires furent brisées et les canons rendus inutilisables, Nous voulûümes transporter le pacha avec nous, mais celui-ci, qui se trouvait à l’agonie, car il avait reçu quatre coups de lance, fit appeler l'officier d'état-major et lui dit : « Vous avez assisté à la rencontre et à ses diverses péripéties “et vous savez comment je fus frappé. À votre arrivée à Tadjoura, vous « 1levez dresser une carte de la rencontre en même temps que le rapport ‘y aflérent et les transmettre à notre Auguste Bienfaiteur, afin qu’il ven prenne connaissance et qu’il venge mon honneur et celui de nos

sapport à peu près identique à celui que nous citons, on lit que la perie approximative des Arabes fut de 4.000 tués dans la nuit du samedi au dimanche, lors de + grande rencontre, sans compter ceux qui périrent dans l’eau; 800 Arabes tués au cours dé la seconde rencontre le dimanche, et 260 Arabes tués pendant la retraite, au total 5.060 hommes. Le chiffre des Arabes tués au cours du combat de nuit, qui fut très confus, nous paraît fort exagéré, Le domestique Gohar paraît plus proche de la vérité lorsqu'il dit. que le champ de bataille était jonché de 172 radavres égyptiens et de 500 Danakil.”

Nommé Ibrahim Diab,

“ Les Abyssins, qui accompagnaient la colonne, échappèrent au massacre. ji aprés une lettre du voyageur Alfred Ilg, datée du 23 février 1888, ils durent leur salut au fait qu'ils s'étaient établis assez loin du camp, sous un buisson, et qu'ils purent ainsi fuir sans être aperçus. (C£. Keuren-Zsanwoxke, op. cit., p. 75-77.) Le voyageur, qui recueillit les témoignages de deux Abyssins qui assistèrent au rombat, ajoute que la femme de Munzinger se défendit aussi courageusement et lui, dil-on, cinq indigènes,

«soldats (Mo, Avant de nous mettre en marche, nous voulmes nous mettre d'accord sur le chemin à suivre. En effet, nous ne pouvions prendre la même route qu’à l'aller, car elle est escarpée, et nous risquions d’être attaqués et pris par les Arabes. Nous empruntâmes donc une autre roule à l’est du lieu de la rencontre.

« À 5 heures de la journée, nous quittâmes les lieux en transportant une des fusées avec les bombes requises. Les Arabes ne cessaient de nous suivre, Chaque fois que leur nombre augmentait, nous nous arrêtions et livrions bataille, Puis, lorsqu'ils so dispersaient, nous poursuivions notre chemin. À ur. moment donné, l’émir Bourrou s’assit par terre el nous dit qu'il ne pouvait plus marcher. Nous le laissâmes à cet endroit et continuâmes notre chemin, Lorsque nous fûmes à 200 mètres environ, les Arabes attaquerent l’émir. 11 en tua deux. Quant à nos soldats, ils s'arrêtèrent et firent feu sur les Arabes ; cinq d’entre eux mordirent poussière. Nous continuâmes ensuite notre route. Arrivés à une vallée, les Arabes nous attaquèrent. La fusée entra en action, de même que les fusils, Trente des leurs furent tués. Comme les bombes étaient épuisées, nous brisâmes la fusée et nous reprimes la marche jusqu'à la nuit. Nous nous assimes alors épaule contre épaule en forme de carré, don! le centre fut occupé par les blessés, Nous demeurâmes ainsi jusqu'au ma{in.

« Le lundi 15 novembre, nous nous remîmes en marche, en dépit de la faim dont nous souffrions depuis six jours. L’eau vint à manquer lorsque nous atteignimes les montagnes de Gamri, près de la vallée de Haguina, Les Arabes étaient toujours à nos trousses. En descendant de la montagne, nous fûmes attaqués par Les Arabes qui nous lançaient des pierres. Nous nous arrêtâmes et ouvrimes le feu contre eux. Plus de quarante Arabes furent tués. Quant aux soldats, quatre d'entre eux périrent des suites des blessures mortelles occasionnées par les pierrres et quatre autres, pris de vertige, tombèrent de la montagne, d’une hauteur de 600 mètres. Nous atteignimes la vallée de Haguina vers lo

} I ne semble pas que Munzinger soit tombé vivant aux mains de l'ennemi. Frans Hassen, dans sa-lcttre déjà citée, rapporte en effet que « Addi Gobar (en réalité Eid el-Gayar), lieutenant du bataillon soudanais de Keren, et Abou Dolo, caporal au même bataillon, déclarèrent qu'ils virent mourir Munzinger»,

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coucher du soleil, et, après nous être approvisionnés en eau, nous poursuivimes notre chemin, car cette région est boisée ef les Arabes se cachaient parmi les arbres. Vers la nuit, nous arrivämes à un endroit ouvert do tous côtés. Nous nous y arrêtâmes, comme la veille, jusqu'au matin,

« Mardi, 16 novembre, nous poursuivimes notre route jusqu’à ce que nous atteignîmes un khor contenant de l’eau. Nous nous y reposâmes et, après avoir pris notre provision d’eau, nous le quittâmes l'après-midi. À notre sortie du khor, nous fûmes attaqués de front par 4oo Arabes environ, Nous nous étendimes par terre et, lorsquäls furent à 200 mètres environ, nous ouvrimes le feu sur eux. Plus de la moitié des Arabes tombèrent sous nos balles et les autres se débandèrent à droite et à gauche. \ous rejoignîmes la route principale et continuâmes notre chemin jusqu’à hu nuit que nous passimes comme la veille. Ce fut notre dernier combat el nous ne vimes plus d’Arabes autour de nous {i.»

Le mercredi 17 novembre, la colonne franchit la vallée de Matrass, où les soldats s’approvisionnèrent en eau et en fruits de palmier doum; le soir, la petite troupe gagna la vallée d’Alouli, où elle passa la nuit. Le lendemain, le moawen Hagenmacher s'arrêta à bout de forces (1. Il fut laissé derrière et la colonne gagna la vallée de Muya, où elle passa la nuit, Le vendiedi 19 novembre, au coucher du soleil, la troupe atteiguit Gela Heffo, où elle put acheter une dizaine de moutons. Le lendemain, les soldats gagnèrent le port de Dallou et poussèrent jusqu'à Embabo, où le fils de l’émir de Zeyla leur offrit l'hospitalité la plus large, L'argent de la caisse, qui avait été réparti entre les soldats avant le commencement

7 A.A., dossier 3/5, Abd., pièce », rapport de Mohamed Ezzal cflendi à Abd rlKader pacha, 10 décembre 1875.

Dans le compte rendu de la séance de la Société khédiviale de Géographie du 1X février 1876, on lit les détails suivants : « Dans l'affaire où Munzinger fut {ué, Hagenmacher parvint, avec un certain nombre d'hommes résolus, à se frayer un chemin à travers l'ennemi ; pendant trois jours et trois nuits, n’ayant pu emporter d'autre provision que des cartouches, ils durent marcher, se battant constamment, saus boire, sans manger et sans dormir ; vers la fin du troisième jour, la poursuite ‘le l'ennemi se ralentit et Hagenmacher arriva à un puits: il se précipita avec avidité sur l'eau, mais quelques instants après il la rendait avec des flots de sang ct «\pirait sur la place même,»

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de la retraite, fut «lors réuni ®, et le youzbachi, chargé de kvgarde de la caisse, remit au fils de l’émir tallaris à titre de cadeau. | Le dimanche 21 novembre, les débris du corps expéditionnaire arrivèrent à Tadjoura. Ils comprenaient 73 soldats soudanais et 73 Arabes, soil 146 hommes en tout et quatre officiers : Mohamed Ezzat eflendi de l'état-major, le youzbachi Diab agha, le moulazim Eid el-Gayar agha et Farag agha, seuls survivants des 36 1 officiers et soldats partis quelques semaines plus tôt avec Munzinger. Abd el-Kader pacha accourut à Tadjoura à la nouvelle du désastre ©) et prit aussitôt les mesures nécessaires pour mettre la localité en état de défense. On prêtait en effet à Mohamed Hanfori l'intention de venir l’attaquer pour s'emparer des armes, des munitions et de l’argent qui s’y trouvaient en dépôt, et cette menace rendait l’allitude de la population [ort douteuse F}, |

@ Par la suite, un certain nombre de soldats accusèrent l'officier Mohamed Ezzat de les avoir dépouillés de leur argent à cette occasion (A.A., dossier 8/5, Abd,, pièce 7, Privileggio à Barrot bey, Tadjoura, 12 janvier 1876).

@) T1 y arriva le 26 novembre 1875.

(9. A,A., Privileggio à Barrot bey, 29 novembre.et 15 décembre 1875.

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