Î86 HISTOIRE
Tant chéri, Tant fleuri, Tant uni, Tant bruni , Tant peigné.
Tant soigné.
Tant lié, Tant plié, Tant lissé.
Tant plissé. Tant brodé, Tant bordé.
Tant gardé, Tant fardé, Tant riant, Tant friand.
Tant brillant.
Tant vfdllant.
Tant plaisant, Tant luisant.
Tant gaillard, Tant mignard.
Tant vermeil A.U soleil,
Tant paré, Tant ciré, Tant ambré, Tant moiré, Tant bien ouvré.
Tant honoré, Tant décoré, Tant coloré, Tant diapré > Tant chamarré, Tant bigarré.
Tant illustré, Tant figuré.
Tant miniature, Tant peintureluré, Que vous auriez juré, Qu'il l'avoit tiré De sa manche.
<( C'est elle! » répéta-t-il extatiquement, avec je ne sais quel mélange indescriptible d'étonnement joyeux et de joie étonnée.
Mais il faudroit avoir vu, pour en juger, une
pintade qui a retourné dans sa mangeoire un bracelet de rubis, ou une de nos poules qui vient de trouver im couteau à manche de nacre.
« Vous pouvez vous en assurer, continua-t-il, « en débrouillant avec moi le rébus que voici,
, « et pour l'explication duquel la société royale (( des dénicheurs patentés d'hiéroglyphes vous (( donnera une grosse prime payable à votre « choix sur un zodiaque ou sur un obélisque, « sur im sphynx ou sur une pyramide, marchan- « dise en hausse.
(Ah! comme j'y regardois!)
Mais je veux que le diable m'emporte si j'y vis autre chose que Onocrotales de Syrie , Fleurs de lotus mystifrisées, Oisons bridés,
Cigognes statipèdes,
Escarbots globifëres,
Camardes tettonnières à la croupe de lionne,
Magots accroupis au visage de chien , et autres balivernes isiaques et osiriaques, lesquelles notre antiquaire déchifïroitaussi couramment *que vous auriez fait votre benoit pater écrit en lettres moulées.
Malheiu'eusement ce fut à si basse voix —
Et notez que j'avoîs juré d'oublier mon cornet acoustique toutes les fois que j'assisterois à une lecture !
L'assimilation des idées de l'orateur étoit d'ailleurs «i compacte,
Leur filiation si brtisque,
Leur consanguinité si intime ,
Leur concaténation si serrée,
Leur collusion si adhérente,
Leur isologie Si indestructible.
Leur concision silaconienne, que quiconque en auroit perdu...
Je ne dis pas une période !
. Mais une phrase — Je ne dis pas une phrase !
Mais une incise — Je ne dis pas une incise ! ^
' Mais une fraction pleine, significative
et com{)lexe, comme le substantif et
l'attribut, ou comme le pronom et le
verbe — Je ne dis pas une firaction de sens !
Mais un mot — Je ne dis pas un de ces niots essentiels qui se tiennent debout!
Mais une simple racine verbale — Je ne dis pas une racine verbale !
Mais une syllabe <iussi nulle qu'on
puisse la supposer — Je ne dis pas une syllabe ! *
Mais une lettre caractéristique — Je ne dis pas mie lettre caractéristique ! ,
Mais ime lettre euphonique,
Une lettre étymologique,
Une lettre mimologique.
Une lettre phraséologique,
Une lettre battologique, Une lettre anagogique, Une lettre diagogique, Une lettre paragogi(|iie — Je ne dis aucune de ces lettres parasites!
Mais une cédille.
Une laide, Un tréma,
Une clôture de parenthèse, Une apostrophe, Un accent.
Une virgule.
Un soupir.
Un esprit.
Un séphir.
Un point-voyelle — Quiconque, dis -je, auroit perdu dans cette lecture la plus infiniment petite division de la pensée humaine qu'il soit possible de soumettre
A Bacon, A Leibnitz , Et à MOI , n'en sauroit pas plus long sur la grand'mère de
Popocambou que le bon Mistigri n'en sut jamais sur le sexe équivoque du grand hanneton. —
Et voyez donc" un peu à quoi sert la science! — Pauvre Mistigri! —
Je conviendrai que, tourmenté d'une inquiétude curieuse, du besoin studieux de stimuler cet organe intelligent qui contient l'ame, et qui dort toutefois comme le corps quand il est fatigué, je recourus à mon tabac d!£spagne. —
Mais j'étois préoccupé par une attention si puissante —
Les ressorts de mon intelligence étoient tendus avec une vigueur si insolite — ,
Mes facultés , absorbées par la .contemplation de cette momie et par le développement de son histoire mystique , étoient si incapables d'ubiquisme —
Mon moi intellectuel et mon moi matériel
pu ROI DE BOHÈME. ^ 295
avoient fait un divorce si abrupt et si complet —
Et il en résultoit naturellement que la spontanéité de mes mouvements physiques éloit si mal réglée par les opérations de mon esprit —
Qu'il arriva enfin ce qui vous est probablement arrivé quelquefois en pareille occasion : —
Après avoir fait glisser dix fois sous mes doigts ces ais légers de cytise poli dont on ajuste avec tant de goût les charnières imperceptibles dans le village maudit où les Anglois prirent Wallace
(Cet épisode me m«ieroit fort loin, et je le crois d'ailleurs souverainement inutile.)
Ce qu'il y a de certain, c'est que j'ouvris ma boîte à l'envers, et que la poudre caustique se répandit dans ce savant atmosphère avec une effrayante soudaineté. — Quelques milliers de têtes à perruque , surprises par sa vapeur étour-
dissante, pirouettèrent sur leurs pivots; et les quatre grandes momies de la table des démonr strations étemuèrent si hautement que tout le monde se réveilla:
Pmtiatt.
El je me trouvai au milieu de ma chambre , ime jambe chaussée et l'autre nue.
M^tracXion.
•oîtojp d|jnoîired bui sirep oipriBS patd uoui
Ïlmpti0tt.
Vous m'accuserez peut-être d avoir perdu beaucoup de temps avant de m acquitter de la commission de Gervais; car depuis que je suis à Milaii, nous avons eu relâche au théâtre deGirolamo,un voyage à Tombouctou , une espèce d'excursion en Egypte , et une séance de l'institut. C'est bien long. Heureusement, je puis vous répondre en toute sûreté de conscience, et ma montre de Breguet à la main , que je suis arrivé à Milan au soleil couchant , que je n'ai pas dormi plus de
vingt-«epl minutes, et que me voila prêt pour la soirée de la marquise de Chiappapomposa, l'idole de ces jours d enfant où une coquette effrayoit lamour en lui montrant le cordon d'une sonnette.
Au moment où j'entrois dans le salon, mes regards tombèrent sur le cordon de la sonnette. — Je rougis. — Il y avoit dix-huit ans que je ne m'étois trouvé à Milan. Je m'approchai de la marquise avec un sentiment de componction qui ténoit encore plus de la honte que du regret, et je n'élevai les yeux jusqu'à elle qu'en tremblant — je la reconnus à peine.
— Pas si bête, dit Breloque. —
jeune lecteuf , qui que tu sois... (mais quel âge aveis-vous, s'il vous plaît? Mettons vingt-trois ans à la Saint-Sylvestre; c'est à prendre ou à laisser, et je crois vous traiter en ami.)...
jeune lecteur, si tu es condamné à vieillir !... si ton front riant doit se voiler un jour de cheveux empruntés — et je compatis à ton malheur.
fussent-ils ajustés avec plus d'art que la perruque galante d'iui académicien de Tombouctou — si quelque souvenir du jeune âge trouve encore place alors dans ton cerveau refroidi... rêve, rêve souvent à ta première maîtresse — il n'y a point de passe-temps plus doux — Mais garde-toi bien de la revoir ! *
Tout le monde sait ce que c'est qu'une soirée de Milan. De l'embarras quand on entre , de la curiosité quand oif est entré, de la timidité quand on est connu, de la gêne quand on ne l'est pas; des jaunes filles qui s'épient avec inquiétude;des jeunes-hommes qui se toisent avec intrépidité ; des femmes quelque peu mûres toute panachées, toute pavanées, tout enluminées, qui viennent faire assaut entr'elles de mensonges officieux, et chacune de son coté, de médisances clandestines; des importants fatigués de leur vie de représentation, et qui se croient obligés cependant à en étaler tous les soirs dans un cercle nouveau le magnifique ennui; le poète à la mode, enfin, débitant, le sourcil élevé en signe d'inspiration, des vers flasques et froids que l'in-
spiration a trahis, les écputant sans rivaux, et fier de les entendre résonner sous les voûtes du palais , à la faveur d'im écho qu'ils ne trouveront ni dans le public ni dans la postérité.
Mais ce qui surtout ne manque jamais dans im cercle, ce que vous trouverez infailliblement à Invemess comme à Raguse, à Ca^ix comme à Xpbolsk, à Odessa comme au Caire; ce que vous trouveriez peut-etre|jaujourd'hui à Tombouctou, c'est un brillant et hardi jeune homme, à la cravate fashionable, aux cheveux eh coup de venj, au claque rond doublé de satin cerise, au gilet mandarin de Valencia , aux bà!fe gris de perle brodés de coins à jour, au lorgnon scrutateur, à l'impertubable assurance , à la voix haute , que vous avez rencontré une fois chez Tortoni , ou près de qui vous avez bâillé un soir à Favaîrt , et qui , sans s'informer si vous voyagez ou non sous Je bon plaisir de M. de Mettemich,- vous jette d'im bout du salon à l'autre un salut familier... .
« Mais c'est lui, c'est Théodore, le prince le « plus aimable de la confédération... Eh! cher « ami! que je t'embrasse!... »
— Maugrebleu de toi, dit Breloque! — « Quel heureux événement, » cdntinue-t*il en vous liant d'un bras familier, en appuyant sa main sur votre épaule, et en vous faisant cavalièrement pirouetter devant toute l'assemblée, pour qu'il ne reste de doute à perSonne sur l'intimité de cette amitié soudaine et inévitable!
« Mais, reprend-il à plus basse voix, c'est que « tu es ici nouveau venu ! c'est que tu as besoin « de Cicérone, et comme je suis depuis cinq
«jours à Mila^y'tu ne pouvois pas tomber mieux « pour le mettre au fait de la chronique galante « du pays... »
— Et il n avoit pas cessé de parler ; mais pendant que ses phrases venoient mourir à mon oreille, comme le bourdonnement confiis d'un insecte importun, mes yeux s'étoient arrêtés sur mie jeune femme de la plus rare beauté et de la parure la plus éclatante, qui étoit là, seule, rêveuse, mélancolique, appuyée contre un des attiqûes de Iq colonnade. —
« Ah! je comprends, me dit-il; c'est parla que « tu veux commencer: mais celaoï'est réellement « pas mal! je reconnois ce goût exercé qui te dis- « tinguoit parmi tous les amateurs ; c'est une af- « faine à essayer. Dans sa position, on est au ipre- « mier venu, et un homme qui arrive avec tes « avantages!... J'y avois pensé, mais j'ai été pris « plus haut. »
— En vérité, repariis-je en le mesurant. C'est possible ! —
« Allons! Le cœur est occupé! Tu n'as d'atten- « lions que pour elle! Conviens qu'il seroit fa- « cheux que ces beaux yeux noirs ne se fussent <c jamais ouverts à la lumière?... »
; — Que voulez- vous dire ! —
« Ce que je veux te dire? C'est qu'elle est née « aveugle. C'est la fille d'un riche négociant d'An- « vers qui n'avoit eu que cet enfant d'une femme i€ qu'il perdit jeune. Il paroît qu'il eut à la même « époque je ne sais quel violent chagrin. »
— Vous croyez? —
« Il le faut bien, puisqu'il quitta sa maison « qui,éloit, dit-on, plus florissante que jamais ^ « et s'éloigna d'Anvers en laissant de magnifiques « présents à ses employés et des pensions à ses « domestiques. »
— Et puis, que devint-il? repris-je avec l'impatience d'une curiosité qui s'accroissoit par degrés? —
« Oh! C'est un roman... qui t'ennuieroit... »
— Breloque auroit dit volontiers : Vous ne m'ennuyez plus. Je dis : Vous ne m'ennuyez pas. —
« Eh bien, que sais-je, moi? Ce bon homme <c alla où nous allons tous une fois^ pour dire que « nous y sommes allés; dans cette froide vallée « de Chamouny dont je n'ai jamais compris «les tristes merveilles, et, chose étonnante, « il s'y fixa pendant quelques années. N'as-tu « pas entendu parler de lui?... Un nom bour- M geois... M. Robert... C'est cela. »
— Comment vous appelez- vous 7 —
M Étourdi, tu l'as oubUé! je m'appelle de Ro- « berville. »
C'est comme moi, dit Breloque à mon oreille.
Je m'appelle de Breloque ville, descendant de l'obscure famille des Breloque.
— Enfin? repris-je... —
« Enfin, continua-t-il , un oculiste rendit la « vue à cette petite fille. Son père la conduisit à « Genève... et à Genève elle devint amoureuse « d'un aventurier qui l'enleva, parce que son « père le refusa pour gendre, »
— Son père avoit jugé ce misérable. —
« Il l'avoit d'autant mieux jugé qu'à peine arec rivé à Milan l'aventurier disparut avec tout l'or <c et tous les diamants qu'il étoit parvenu à sou- « straire. On assure que ce galant homme étoiidéjà « marié à Naples, et qu'il avoit encouru une con- « damnation capitale à Padoue. La justice le ré- « clamoit. »
— Et M. Robert? —
« M. Robert mourut de chagrin, mais cet évé- « nement ne fit pas grande impression. C'étoit une « espèce de visionnaire, un homme à idées bizar- « res, qui, entr'autres extravagances, avoit conçu « pour sa fille l'établissement le plus ridicule. Croi- « rois-tu qu'il vouloit la marier à un aveugle? »
— La malheureuse ! —
« Pas si malheureuse, mon cher! Peu consi- « dérée à la vérité; c'est la conséquence néces- « saire d'une faute chez ces pauvres créatures : « mais la considération , cela ne sert qu'aux pau- « vres. »
— Est-il vrai! —
«'Comme je te le dis. Regarde plutôt! Ah ! mon « ami! On a bien des privilèges avec deux cent « mille francs de rentes, et des yeux comme « ceux-là! »
— Des yeux! des yeux! malédiction sur ses yeux! ce sont eux qui l'ont donnée à TEnfer! —
îlAribution.
Il y a dans mon cœur un levain horrible de ci'uauté.
Je vouckois que ceux qui ont fait souffrir les autres souffrissent une fois tout ce qu'ils ont fait souffrir...
Je voudrois que cette impression fût déchirante, et profonde, et atroce, et irrésistible; je voudrois qu'elle saisît l'ame comme un fer ardent ;
je Youdrois qu'elle pénétrât dans la moelle des os comme un plomb fondu; je voudrois qu'elle enveloppât tous les organes de la vie comme la robe dévorante du Centaure.
Je voudrois cependant qu'elle durât peu , et qu'elle finît avec un rêve.
J avois fixé sur Eulalie un de ces regards arrêtés qui font mal aux femmes quand ils ne les flattent pas — Je ne sais plus où je l'avois appris. — Elle se releva du socle qu'elle embrassoit si tristement, et se tint devant moi, immobile et presque effrayée.
Je m'approchai lentement : — Et Gervais! lui disje... —
« Qui ? »
— Gervais! —
« Ah! Gervais! » reprit-elle, en appuyant sa main sur ses yeux.
Cette scène avoit quelque chose d' étrange qui étonneroit l'ame la plus assurée. J'apparaissois là comme un intermédiaire inconnu, la pénitence, ou le remords.
— Gervais! repris-je avec véhémence en la saisissant par le bras , qu'en as-tu fait? - —
Elle tomba. Je ne sais pas si elle étoit morte.
€iptitati0tt.
Tant que cette espèce mulièbre existera, tant qu'elle dansera, tant qu'elle tournera, tant qu'elle se trémoussera, tant qu'elle s'évertuera, tant qu'elle sautillera, tant qu'elle frétillera, vous les verrez toutes finir par maie envie de vénusté, ou par rage de vanité, dit Breloque. — C'est ce qui a perdu Patricia, Patricia elle-même, une jument de si riche encolure et de si beau pelage , une jument de race, une jument de château, une jument titrée, une très-noble jument; la jument des fous en titre d'office et du Prince des sots.
Oh! que c étoit, ma foi , une grande, belle , énergique et vigoureuse jument. C'est qu'elle avoit gagné sa litière dans les batailles ! C'est que vous n'auriez pas lu un livret de ce temps-là où il ne fut question de Patricia!
Hîc, Fredegarius;
Illîc, Gregorius Turonensis;
Qui Ariosto ;
Quà, Tasso;
Ci, Mézeray;
Ça, Daniel;
And, Shakspeare himself.
Et Dieu sait, dit M, de Voltaire, si elle fit merveille à Fontenoy !...
DU ROI DE BbHÉME. 315
— Tu as connu Patricia, Breloque? — Je le crois bien! j'ai failli la monter...
Et pourquoi ne l'aurois-je pas montée?
Tribouïet la montoit.
Caillette la montoit.
Brusquet la montoit.
Thoni la montoit; Sibilot la montoit.
Angbulevént la montoit.
Molinet la montoit.
Taupin la montoit.
Patz la montoit.
Jouan la montoit.
Drumoinet la montoit.
Mistanguetla montoit.
Tabarin la montoit.
M. Guillaume la montoit.
Bluetd'Arbères, comte de Permission, la montoit.
Polyte la montoit, Polyte, le plus sage des fous, qui en a tant remontré à l'abbé de Bourgueil.
Pape-Thenu la montoit, qui eut l'honneur d'être de son vivant bouffon de l'empereur Charles-le-Qûint.
Maretz la montoit; Maretz, qui se flattoit d'avoir fait sourire ce triste Louis XIII, et qui a disputé un moment la faveur royale au brillant Cinq-Mars , et au petit Barradas.
Langeli la montoit; le malheureux Lapgeli que Boileau a si injustement ravalé au niveau d'Alexandre.
Eh! que je l'eusse biea montée si je l'avois voulu!
Quand je la vis, quoique un peu décrépite,
elle sentoit encore sa jument de bon lieu. Elle hennissoit encore d'impatience et de courage , elle sollicitoit la mêlée , elle appeloit les combattants. EUe sorhoit du pied la terre , eVLefrendoit son mords des dents, ut dicitur uhiquaque. Ce fut une fière jument.
Mais Patricia finit de vieillir. — Et Patricia, je dois le dire , ne s'étoit jamais fait remarquer par son esprit. L'habitude de la corn? acheva de la perdre, et depuis qu'il lui fut permis de remplacer par des talons de maroquin ses fers brûlants et poudreux, elle devint ce que vous l'avez vue,bégueule, bigote^ précieuse , pecque , pimbêche et pimpesonée, comme une bête de jument.
Elle se mit à employer son ten^ps en passes , en pétarades , en mascarades et en fanfares;
A courir le cirque pour faire valoir «es grâces;
A faire dorer ses gourmettes, à faire tinter ses sonnettes, à faire admirer ses. courbettes;
A poursuivre, à l'opposé du soleil, la sotte bête ! l'ombre de ses grands plumets.
Elle couroit, elle trottoit, elle galopoit, elle voloit, elle frivoloit, elle caracoloit, et c'est
bonheur si elle n'a pas cassé le cou à Tribouleu
Voilà qu'un joiu*, Malotru , le palefrenier de céans, vint nous dire, en tournant de ses larges mains son grand, gros, gris, gras, vilain bonnet: c< Sauf votre respect, messieurs, ce n'est plus guère la peine de trier la paille de Patricia sur le volet, de cribler son avoine au tamis de soie , de ne la brosser qu'à belles étrilles de vermeil, et de dépenser dix fois plus d'argent à la broderie de sa housse qu'il n'en faudroit pour entretenir toutes les écuries de nos gens d'armes.
Patricia butte.
Patricia est borgne.
Patricia est boiteuse.
Patricia est fourbue.
Patricia est poussive.
Patricia est brèche-dent comme Popocambou.
Patricia ne sert plus à rien.
Patricia a fait son temps.
Patricia a vécu. »
— Tu as vu mourir Patricia, Breloque? —
Peu s'en faut. — « Qu'il est pénible, me ditelle, en détournant d'un geste languissant ses courtines de velours usé, qu'il est cruel de se voir abandonnée du monde et de Triboule t, quand on descend du cheval de Job et de la jument de Gargantua, ou de quelques illustres persomaes de la même espèce ! Vous verrez cela dans ma généalogie! »
Madame, lui répondis-je, en baisant respectueusement son sabot, tout finit dans ce monde transitoire. Triboulet, dont vous me faites l'honneur de parler, est allé depuis long -temps, luimême, rejoindre ses aïeux, qui s'étoient cru immortels; et la loge du prince des sots (le dernier s'appeloit Nicolas Joubert) est fermée depuis plus
SâO HISTOIRE DU ROI DE BOHÊME.
de deux cents ans à iTiôtel de Bourgogne, malgré l'arrêt du Parlement, qui lui en confirma la possession le i9 février i608, sur le plaidoyer de maistre Julian Peleus,à ce que m'a dit don Pic de Fanferlucliio.
<( Que m'importe? répondit -elle avec impatience; je n'en suis pas moins, en vertu d'ordonnances et de lettres -patentes, la jeune, belle et fringante jument du Prince des sots. — »
Si jeime, si belle, si fringante, que vous en auriez donné cent comme elle pour l'ânesse de la laitière!
Et voilà ce qui en est de la vanité des femmes et des juments!
3mpmtwn,
Ce que j'avois à cœur de savoir — car j'étois bien persuadé que la jument de Triboulet devoit mourir ni plus ni moins que celle du neveu de Charlemagne —
Ce que j avois à cœur de savoir — mais ce n'est pas en dire assez ! —
Ce qui m'obsédoit jour et nuit, ce qui dévoroit dans ma vie des semaines, des mois et des
522 HISTOIEE
années, ce qui a transformé en cruelles soilffrances les joyeux oublis de ma florissantejeunesse —
Et que diable ayois-je à démêler, je vous le demande, avecla jument de Triboulet?
C'étoit l'invincible besoin, c'étoit la volonté détenninée de vérifier si ce malencontreux écuyer parviendroit à ressusciter sa jument ou à monter sur une autre. —
« Il est vrai, » dit Breloque, plus ému qu'il n'appartient à son caractère , « il est vrai, mon- « seigneur, que lorsque vous avez monté long- « temps une bonne jument,
« Vous êtes fait à son pas;
« Vous êtes fait à son entre-pas;
« Vous êtes fait à son amble;
« Vous êtes fait à son aubin;
<( Vous êtes fait à son trot;
« Vous êtes fait à son galop.
« Vous l'allongez, vous la soutenez, vous la « retenez, vous l'enlevez sur place;
« Vous la faites toiu*ner, piaffer, danser, sau-
<( ter, cabrioler, pirouetter, virevolter, avec un « baiser gymnastique ou un popisme cavalece resque.
« Mais que voulez-vous qu'on fasse d'une ju- <( ment morte? »
— Crois-tu, dis-je, en interrompant Breloque, avec un attendrissement concentré, qu'il ait jamais pu retrouver une pareille jument? —
« Il en a trouvé plusieurs, répondit Breloque. « Je le vis dernièrement chevauchant une grande « jument venue d'Angleterre , qui est cousine de « la jument de John Bail, qui est cousin de Trice boulet. C'étoit, ma foi, une jument leste et « preste, vivace et téméraire, large de croupe, « tranchante de garot, forte d'encolure, souple « de hanches, solide de paturon, bonne à mon- <c ter et à descendre comme le Bucéphal du roi « François, et dont tout le monde s'accommode- <c roit, bien qu'elle soit un peu rétive à son ca- « valier, mais que nous ne monterons ni vous « ni mot. »
— Et pourquoi ne monterois-je pas la jument banale de ce fou aux têtes innombrables que tu appelles le Prince des sots? —
« Si votre altesse le trouvoit bon^ oserois-je « lui demander d'abord combien elle paie de « contribution personnelle, foncière, mobiliaire, « directe et indirecte, sur toute l'étendue de sa « principauté ? »
— La juste somme à laquelle l'infâme Judas Iscariote, de patibulaire mémoire, osa taxer la vie de l'Homme-Dieu * — trente deniers de métal de cloche, sauf mon instance en dégrèvement. — Mais qu'est-ce que cela fait à l'affaire? —
M Cela y fait tout, et c'est précisément l'en- « douure. Toute cette chevance ne suffiroit pas c( à esoompt;pr votre patente de gentilhomme, ou u votre licence de prince, si elles n'étoient déjà « entérinées à Tombouctou, car la noblesse est c( hors de prix, et aussi les juments. Nul n'en- « jambera plus une cavale céans (foin des maqui- « gnons !), s'ilne paie aumoins au trésor cinquante
« belles piècesd'orde bonaloi,pesantes,luisantes, « sonnantes et trébuchantes, et on ne monteroit « pas cette année une jument politique à.meil- « leur marché, quand on sortiroit tout frais a émoulu de l'Hippodrome. Tant vaut l'impôt, « tant vaut l'écuyer. »
Je suffoquois d'indignation!
— Eh quoi ! m'écriai-je, il seroit dit que j'ai passé les jours d'une robuste adolescence à trotter à la plate-longe, à presser à cru les iOancs des cavales récalcitrantes de l'Andalousie, à surmener des juments barbaresques qui n'avoient japiais senti le frein, à mettre à quia les professeurs les plus huppés d'équitation et d'hippiatrique, et qu'on me défieroit impunément de monter comme un autre la jument de Triboulet ! - —
« Il est trop vrai, » reprit Breloque d'un ton résolu : « Vous réuniriez en vous seul « Grison, « Fiaschi, « Vargas,
M La Broue,
« Malateste,
« Pluvinel,
« Tapia de Salcedo ,
« Menou,
« Gavendish,
« Imbottiy
« Winter,
« Ridinger,
u Eisenberg,
i< Ruzéy
« Laguérinière,
« Saunier,
« Garsault,
w Solleyzel,
« Dnimond de Meifort,
« Dupaty de Clam,
« Montfaucon de Rogles,
« Mottin de la Blâme,
« Astley,
« Pembroke,
« Thiroux,
« Mazuchelli,
« Gambado,
« Vitet, « Amoreux , « Bourgelat, « Robinet, u Cabero, (( Lafosse, « Flandrin, « Huzard, « Chabert, <c EtFranconi...
« Je dis plus! vous feriez le saut du ruban et « celui du cerceau avec le Rossinante de don « Quichotte ou le Criquet de don Japhet d'Ar- « ménie, que vous ne seriez jamais reçu au ma- « nége où elle manœuvre quadrupédalement, « la monture financière du Print;e des sots, si « vous ne parvenez, par quelque riche héritage « que vous n'attendez guère, ou par quelque « rare industrie que je ne vous connois pas, à « exhiber un jour à la porte le .bordereau d'une c< bonne contribution éligibilifiante. »
— J'aimerois mieux, Breloque, je le jure pai*
le plus beau des coursiers du soleil, qui s'appeloit Phlégon! — j'aimerois mieux monter toute ma vie un vieux cheval rompu, fourbu, courbu, courbatu, féru, crochu, bleymu, gras-fondu,
Entretaillé, endoué, couronné, bouté, épointé, court-j ointe, arqué, brassiqué,
Comard, panard, pansard, pinsard,
Sifïleur, cagneux, rampin, fortrait, poussif et variqueux.
Tout rongé de fies, de soies, de mules, de formes, de peignes, de dous, de râpes, de fusées, d'ancœurs, de suros, de javarts, d'osselets, de molettes, de malandres, de solandres, de cerises, de crevasses, de capelets, de crapaudines, de fiirondes, d'anthraces, de phlegmons, de jardons, de charbons, de bubons, de vessigons et d'éparvins, que cette jument caprideuse et intéressée!... —
« Hélas, monseigneur, elle ne vaut guère « mieux de Theure qu'ils est! » repartit Breloque en poussant un long soupir, et en essuyant ses yeux de la manche de son pourpoint : — «Hélas! monseigneur, continua -t- il, si vous
<( saviez comme ses palefreniers l'ont travaillée ! . . . « Comme ils Tont chamaillée!...
« Comme ils l'ont tiraillée!...
« Comme ils l'ont éraillée!...
i( Comme ils l'ont bataiUée!...
« Comme ils l'ont bretailléel...
« Comme ils l'ont ferraillée!...
« Comme ils l'ont harpailléel...
« Comme ils l'ont tenaillée!...
<i Comme ils l'ont fouaillée !.. • « Comme ils l'ont dépenaillée!...
M Comme ils l'ont encanaillée!...
« Comme ils l'ont appareillée!...
« Comme ils l'ont habillée!...
<( Comme ils l'ont étrillée!...
« Comme ils l'ont toupillée!...
« Comme ils l'ont écouvillée!...
« Comme ils l'ont gaspillée!...
« Comme ils l'ont grapillée ! . . .
« Comme ils l'ont mordillée!...
« Comme ils l'ont pointillée !...
« Comme ils l'ont tortillée!...
« Comme ils l'ont houspillée!...
« Gomme ils l'ont déguenillée!...
550 HISTOIRE DU ROI DE BOHÉBfE.
« Comme ils l'ont dépouillée!...
M Comme ils l'ont embrouillée !...
« Comme ils l'ont barbouillée!...
« Comme ils l'ont charbouillée !...
« Comme ils l'ont tribouillée!...
« Comme ils l'ont souillée, fouillée, et fara fouillée!...
« Comme ils l'ont croquevillée!...
« Comme ils l'ont pretintaillée!...
« Comme ils l'ont fretinjBre taillée!... »
— En vérité. Breloque?... —
« A n'y pas reconnoître figure de jument de- « puis le toupet jusqu'à la sole!... »
— La pauvre bête !!! —
Wcftation.
« Eh! mon Dieu, dit Breloque, avec un pareil bordereau de contribution, sur quoi vous proposez-vous, monseigneur, de constituer notre dotation? Sur quoi fonderez-vous ce noble majorât Théodorien, qui est, pour le dire entre nous, et sans que cela nous passe, la plus solide espérance des aristocraties futures? »
— Sur quoi? Breloque! — As-tu vu l'araignée errante au bout de son fil et chassée par les airs?
Demande-lui où elle va l'attacher? A un arbre que les vents ont planté; au coin d'une muraille ruinée par le temps, que de malheureux bergers avoient bâtie pour se mettre à l'abri de l'orage; au revers d'une fosse creusée pour le premier venu! N'estce rien pour un être organique et sensitif que la destination de l'araignée! n'est-ce rien pour un être mort qu'une fosse de six pieds? Aux géants près, que l'on t'a montrés à la foire, presque tous les hommes y seroient à l'aise. Ah! Breloque, si toutes les créatures qui ont rampé sur ce monceau ou sur ce morceau de boue ( car cette variante du Télénaque est encore en question)... si quelque Gracchus des morts venoit réclamer en leur nom une part proportionnelle de la superficie de la terre, une répartition agraire du cimetière commun, pour y dormir éternellement, la fosse d'une fourmi, cher Breloque, deviendroit à plus haut prix, sur le tarif des entorrements, que ne le sont anj ourd'hui les funérailles d'un Empereur !
Et tu veux qu'un prince déchu, trop heureux cent fois d'avoir une fosse pour espérance... -—
Il est douteux, du moins, au point où en sont les choses, que la Sainte-Alliance ait le loisir de s'occuper de ma principauté, quoique ma principauté soit, en conscience, tout aussi réelle, tout aussi essentielle, tout aussi substantielle, tout aussi plénipotentielle, que bon nombre des principautés que la Sainte- Alliance a reconnues de huit ou dix lunes en çà —
Et d'ailleurs les rois de la terre sont si chiches, depuis quelque temps, de leiu'S apanages terriens, que je ne vois pas, à vrai dire, un coin de la carte politique de l'Europe où l'on puisse me donner désormais pour indemnité de ma principauté perdue, ce qu'il faudroit d'espace à un pauvre petit garçon de Barcelonnette, ou de la vallée d'Argelès, pour faire danser sur une tablette de sapin émincé Pierre de Provence et la belle Maguelonne :
Pierre avec sa toque espagnole relevée d'im bouton de verre, son juste-au-corps de panne rouge râpée, galonné d'or faux, et ses bottines de basane d'une couleiu* équivoque, battues d'un gland flottant;
Magdeleine avec son petit chapeau de feutre noir, la plume de coq à l'oreille, la camisole de vieux satin verd, et la jupe de futaine...
— Je n'ai donc plus qu'à disposer de ce qui me reçte, et je te fais, Breloque, mon exécuteur testamentaire. —
c( Oh! s'écria Breloque, que de joyaux ! »
ÏDmttttimt,
— Mais, si je procède, Breloque, à l'inventaire de mon garde-meuble, ne va pas supposer, dans ta confiance étourdie, que c'est pour lutter une fois de magnificence avec Jacques Cœur de Bourges, ouïe riche Ango de Dieppe, ou les Foiu-quas d'Augsbourg, ou Nicolas Flamel, de la paroisse Saint-Jacques-la-Boucherie, ou cet honnête lunatique qui a ramassé tant de miUiards en diamants de Cayenne. L'imbécile orgueil de la fortune ne m'a jamais séduit.
Je veux seulement laisser à ceux que j'ai aimés un gage plus durable , hélas! que cette existence qui m'échappe, de la tendresse inextinguible qui enflammoit mon cœur, avant que la mort en eût fait une froide cendre :
A Victorine, la seule mèche de cheveux qu'ait épargné mon désespoir , dans les tribulations que sa coquetterie et ses caprices m'ont fait souflErir. Oh ! que la moindre des perruques de ce bon prince trichiomane me viendroit maintenant à propos !
A Dioclès de Smyme, une moyenne proportionnelle très^xacte entre le jugement d'un idéologue et l'imagination d'un commentateur —
A Henri Dodwell, une belle carte de me6 lods, fiefs et alleus^ pour être jointe à la prochaine édition des Petits géographes —
Au docteur Abopacataxo, le fond de ma bouteille à l'encre —
A la marquise de Chiappapomposa, une sonnette fêlée qui n'a point de battant —
A Patricia, un mors de bride usé au milieu, et incomplet de ses deux bossettes, contre lequel j'ai eu la sottise d'échanger, sur le quai de la Fer-
raille, le tuyau d'une vieille pipe que j'avois fumée à Wagram —
Au sublime Mistigri, un petit bon homme Godenot en bois de sureau, long de deux pouces trois lignes, avec son habit de papier verd, pour en faire une espèce d'académicien — .
A Popocambou, la meilleure de mes deux pantoufles : mais qui diable lui en donnera la semelle? —
Tu distribueras le reste à ton escient, mon cher Breloque : scilîcet, ou sîlicet, ou sic licet:
(Quelle vive extase n'auroient pas procuré ces belles variantes à mon vieil et grand ami, Joseph Scaliger!)
La rose sèche que je détachai de sa tige , en la frappant du pied, dans un mouvement de sensiblerie romantique, auprès du Rocher des aveugles; —
Item, quelques plumes de la dernière mue de ce fameux Lori rouge et verd qui savoit quatre pages, et une demi-douzaine de rubriques. S'il
n étoit pas mort intempestivement pour sa gloire et pour la mienne, il y a long-temps qu'il éclipseroit toutes les renommées du barreau; —
Iterriy la brochette dont je m'étois servi pour élever le merle surprenant de Jeannette, qui disoit : Je vous aime y comme Jeannette , et qui l'oublia moins promptement qu'elle;' —
Item, trois graines du réséda que Lubin avoit donné à Lubine , et qu'elle artosoit de ses larmes, notre douce Lubine, en regardant de sa mansarde de la rue Saint-Martin-bleu -d'yeux, s'il revenoit pas de Flandre, l'ami qui étoit mort à Walcheren!... —
Item, le fétu qui devoit arrondir le nid de mon hirondelle , mais elle ne se soucioit plus de son nid. L'orage qui cassa notre dernière vitre. Breloque , avoit tué ses petits !... —
Item y un pépin de la poire que mordit ma chère Thérèse, un moment avant d'expirer, en me disant : Théodore... j'ai encore soif —
Item, l'épingle dont se piqua Justine pour écrire de son sang qu'elle m'aimeroit toiijours; (sa blessure d'épingle n'étoit pas fermée qu'elle m'avoit trompé trois fois). —
Item, un denier de fabrique rogné qu'elle m'avoit laissé pour gage de fiançailles... —
Item, la pellicule d'oignon d'un mirliton percé stu» lequel je préludois à seize ans :
Sitôt que notre cœur aime...
Et que j'ai usé depuis long-temps à jouer :
Félicité passée..., etc.
Item y ceci, Breloque, mérite attention! le crayon numérivome du grand logarithmier, et tous ses ouvrages par dessus le marché! —
Item, enfin
— Item,, dit Breloque d'im air sournois, il reviendra quelque chose de tant de trésors à votre fidèle intendant. —
J'y venois. Breloque. Je te donne, écoute bien! je te donne d'abord ma bibliothèque.
— Bon! dit Breloque, un mince bouquin qui n'a ni commencement, ni fin, ni milieu, et que les rats ont mangé par les bords ! —
Je ne me rappelle guère ce qu'il contient.
— Des pages sans suite, dans lesquelles on découvre à peine, sous de larges moisissures, quelques phrases hétéroclites : — Philosopher y cest apprendre à mourir. — De la terre sur la tête y et en voilà pour jamais. — Où allezuouSy gens de la noce? — Attendez, attendez, monseignem-! Qu'est-ce là? Que les andouilles ne sont point à mespriser entre humains! — Vertudieu! la belle parole! —
Assez, Breloque» Tu as là-dedans toutes les vérités essentielles à la conduite morale de la vie. Ne cherche point à pénétrer plus avant dans les secrets de notre infirme et misérable nature. Ce n'est cependant pas à ce don que se bornent mes bienfaits.
— A la bonne heure! dit Breloque. —
Je te donne, Breloque, tous mes droits, immunités et privilèges , sur la principauté de Nihil-no-not-nigth.
— Merci !! dit Breloque. —
Plus, le produit net de la seconde édition de nôtre Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux.
— Merci!!! dit Breloque. —
Plus, Breloque, mes quatre brevets de l'ordre du Lis, de Tordre du Saint-Sépulchre, de l'ordre du Phœnix, et de l'ordre de l'Éperon d'or.
— Merci!!!! dit Breloque. —
— ' Et puis!!!!! ajouta Breloque interdit. —
— Et puis !!!!!! répéta-t-il d'un ton rechigné. —
— Car enfin!!!!!!! grommela- 1- il entre ses dents. —
— Et en récapitulant tout cela sur ses doigts !!!!!!!! —
Et puis, quel(^e chose de plus précieux encore.
— Ah! Ah! dit Breloque, respirant. —
Je le donne ma voilure. Breloque, ma jolie voiture de voyage , celle qui nous a ramenés de Tombouclou, et qui nous conduira peut-être un jour en Bohême.
— Oserois-je demander à monseigneur où l'on remise sa voiture? reprit Breloque en ricanant. —
Partout, Breloque, et voilà ce qui en fait la commodité. Avec la sonde d'un puits artésien, je la ferai descendre aux entrailles 'de la terre. Connois-tu, Breloque, les couches des six créations ? As-tu découvert dans les carrières de Monpimrtre le squelette végétal d'une juncacée qui étoit plus haute que le Pic de Ténérifife? As-tu rêvé quelquefois ces sauriens aux ailes immenses qui auroient avalé d'une seule inspiration des armées d'éléphants et d'hippopotames? Quedirois-tu d'un insecte dont le poids eût eflfondré sur sa base immortelle la pyramide inverse de Tombouctou? Ce n'est rien que cela. Ma voiture peut te conduire dans des abîmes où ne plongera jamais le seau hasardeux du mineur, et où nous laisserons
bien loin derrière nous les futiles hypothèses des Yulcanistes et des Neptuniens. Je te suspendi^ai , Breloque , à ce point central du diamètre de la terre, où la puissance isosthène de l'atmosphère ambiante s'équilibre si absolument^avec celle de la gravitation que le corps le plus lom^d et le plus impondérable dont tu pi:|isseis te faire idée, un discours d'inauguration, une épître de circonstance, ime leçon de métaphysique, y resteroit, chose difficile à croire, éternellement immobile entre ses pôles éternels.
— Je ne veux pas y aller, dit Breloque. —
As -tu vu, quelquefois, sur le ruisseau de notre village, une valve de noix sèche qui fuit comme une pirogue, emportée par le courant; tantôt pirouettant sur un petit flot qui tourbillonne , tantôt échouée sur un rescif , entre deux pieds de flambe ou deux feuilles de nymphœa ; délaissée conmie une vieille carcasse de vaisseau à la suite d'une sécheresse , remise à flot par une averse, et voguant sans mât, sans rames et sans pavillon, au gié de la pluie et du vent? C'est la
voiture nautique avec laquelle je parcours les immenses replis de la ceinture du globe! Je descends le long cours des fleuves , à travers des rivages qu'enrichit une pompeuse végétation, je vois les ville| répéter leurs panoramas magnifiques dans le cristal immense que je laboure de ma quille assurée. J'aiTive aux mers, sur mon tillac humecté par l'écume d'argent d'une marée favorable , ou p^r les gouttes d'eau qui tombent en perles des ailes frémissantes du cormoran. Bientôt les oiseaux disparoissent. A peine je vois encore quelque poisson volant refermer ses nageoires membraneuses, desséchées par un rayon de soleil, et tombant de haut dans la mer; ou bondir quelque bonite égarée. L'Océan m'est ouvert avec ses îles et ses mondes... Veux-tu, Breloque, te diriger vers le passage nord de l'Amérique, ou bien irons-nous troubler, sur les rives enchantées d'0-Tahiti, le sommeil d'une jeune reine?...
— Diable , dit Breloque ! —
Si cependant tu l'aimois mieux , vois-tu la bise
emporter l'aile d'un papillon mort — ou bien le duvet impalpable qu'elle a chassé d'un nid nouvellement abandonné — ou bien la foliole tournoyante de la graine de tilleul — ou bien l'aigrette argentée d'une flosculeuse qui monte en se balançant comme un aérostat, et s'enfuit, pour aller jeter au revers de la montagne ses légères ancres de soie — ou mieux encore , ces flocons d'im blanc neigeux qu'une vierge des planètes a laissé tomber de sa chevelure, et que la plus légère émanation de ton souffle renvoie au ciel d'où ils sont descendus...? Voilà ma voiture aérienne, celle avec laquelle je visite les Soleils...
Et si tu voulois voyager dans la gouttière la plus voisine...?
— Ma foi non ! dit Breloque... —
J'aurois à ton service l'équipage invisible du rotifère, et nous visiterions avec lui un microcosme incomparablement plus vaste que l'univers qui a été donné à la science par le télescope d'Herschell.
— Va pour votre voiture, dit Breloque en sautant. Toujours va qui roule, et au bout du fossé la cidbute; mais si le docteur Abopacataxo étoit ici, il vous démontreroit, par raison arithmétique, monseigneur, que tout votre capital ne* vaut pas six-hlancs. —
C'est cependant, mon cher Breloque, tout ce qui reste dans ce vieux bahut de sapin que notre hôtesse nous a prêté.
Supputation,
Si je vais tout d'un trait en Bohême, dis-je le matin à mon réveil — le calcul n'est pas difficile!
Mes aventm'es à l'amphithéâtre de Vérone demandent au moins un volume ;
Mes promenades sentimentales et romanesques sur le lac de Come, un volume;
L'escapade que Breloque fit faire à cette fringante nonnette de la Torre dei Çonfîzzi, un volume, à moins que je ne le garde pour mes confessions; mais le public est si pressé!
iî
Je ne puis pas en conscience méditer en moins d'un volume sur les ruines de Venise.
Je coimois un libraire qui en feroit six.
En n'employant que trente^deux volumes à la description consciencieuse de tout le pays^ depuis les basses lagunes jusqu'à la contrescarpe de Konigsgratz — quand je ne partirois que de Trévise et du marché aux poissons, — il me faudroit bien ric-à-ric trente-six volumes préliminaires.
Je dois déclarer que celui-ci n'est pas compris dans le compte.
Or, si je donne une minute par jour à la sensation.
Une minute par jour à la perception, Une minute par jour à l'appréhension,
Une minute par jour à la compréhension , Une minute par jour à la réflexion, Une minute par jour à la discussion, Une minute par jour à l'intuition, Une minute par jour à la méditation.
Une minute par j our à l'invention , Une minute par jour à la disposition, Une minute par jour à la distribution, Une minute par jour à l'exécution.
Et quatorze cent vingt-huit minutes à la distraction et au sommeil (c'est réellement la moindre mesiu*e de délassement et de repos qu'on puisse dispenser à une vie occupée de labeurs si vastes et si sérieux); —
Cela fait quatorze cent quarante minutes dont je me départirois quotidiennement en faveu.-' de V Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux.
Mais la composition du premier volume m'ayant coûté trente ans , trois semaines et quelques heures , — nous ne compterons que trente ans poiu* éviter le calcul des fractions, — je ne
pouiTois guère fournir ma dernière livraison avant le mois de mars de l'an ving-neuf cent neuf.
Et d'ici à l'an vingt-neuf cent neuf? — Ma foi ! je reverrai Gervais auparavant. — De Milan à Chamouni , vous n'avez qu'une promenade , surtout en traversant la mer de glace par le pays d'Aoste , comme lady Very-Mad , et miss Frolicsome. — Et vous êtes à peu près sûr au moins de ne trouver ni les argoulets du fisc , ni les argousins de l'alliance.
Wé^oiaXioxh
C'étoit l'heure — c'étoit la place — et c étoit le rocher. Seulement, Gervais n'y étoit pas.
Le soleil y donnoit en plein, et tontes les pâquerettes étoient fleuries, ej toutes les violettes parfumoient Vair. Il n'y avoit pas jusqu'à la rose des Alpes qui n'eût repoussé.
Mais, Gervais n'y étoit pas.
Je m'approchai de son banc. Il y avoit oublié son long bâton de cytise recourbé, noué d'un ruban verd avec des caractères imprimés en relief. Cette circonstance m'inquiéta.
J'appelai Gervais. — Une voix répéta : Gervais. Je crus que c'étoit l'écho.
Je me tournai de ce côté , et je vis venir Marguerite qui meuoit un chien en lesse. Ils s'arrêtèrent. Je reconnus Puck , et Puck me reconnut à peine. 11 étoit tourmenté d'ime autre idée , d'une idée indéfinissable. Il avoit le nez en l'air , les oreilles soulevées, les pattes immobiles, mais tendues, pour se préparer à la course.
— Ilélas, monsieur, me dit Marguerite, auriezvous vu Gervais ? —
Gervais? répondis-je. Où est-il?
Puck se tourna de mon côté comme pour me regarder, parce qu'il m'avoit entendu. Il s'approcha de moi de toute la longueur de sa lesse. Je le
flattai de la main, et il la lécha — et puis , il reprit sa station.
— Monsieur , me dit-elle , je vous remets bien maintenant. C'est vous qui lui avez donné cet épagneul qu'il aime tant,>pour le consoler de la perte de son barbet qu'il avoit tant aimé. Le pauvre animal n'a pas été huit jours dans la vallée qu'il a été frappé d'ime goutte sereine comme son maîti^e. 11 est aveugle. —
Je relevai les soies du front de Puck. Il étoit aveugle. — Puck détotu'na la tête, lécha encore ma main , et puis hm-la.
— C'est pour cela, continua dame Marguerite, que Gervais ne l'avoit pas amené hier. —
Hier, Marguerite ! il n'est pas rentré depuis hier!
^— Ah ! Monsieur ! c'est une chose incompréhensible, et qui éton^e tout le monde. — Imaginezvous que nous eûmes dimanche mi grand orage, et qu'il arriva chez nous un seigneur, je jurerois
que c'étoit un mylord anglois, qui descendoit du Buet avec un chapeau de paille tout enrubané, et un bâton à glacier, embecqué de corne de chamois, mais mouillé, mouillé, mouillé!... —
Qu'importe cela ! ^
— Pendant que j'étois allé chercher des fagots pour le sécher, M. de Robertville resta seul avec Gervais. —
M. de Robertville!...
— C'est sou nom; — et je ne sais ce qu'il lui dit. Mais, hier, Gervais étoit si triste ! Cependant il paroissoit plus pressé que jamais de venir à l'esplanade, si pressé que j'eus à peine le temps de jeter sa mante bleue sur ses épaules, parce qu'il avoit beaucoup plu la veille, comme je vous ai dit, et que le temps étoit encore froid et humide. « Mère, me dit-il quand nous sortîmes, je i( vous prie de retenir Puck et d'en avoir soin. (( Sa pétulance m'incommode un peu, et vous « savez que si la lesse m'échappoit, nous ne pour-
« rions pas nous retrouver l'un l'autre. » Je l'amenai ici, et quand je vins le rechercher, je ne le trouvai pas. —
Gervais, m'écriai-je! mon bon Gervais!
— Gervais ! mon fils Gervais ! mon petit Gervais ! disoit cette pauvre femme. —
Et Puck! Il mordoit sa lesse, et il sursautoit autour de nous.
Si vous lâchiez Puck, lui dis^e, il retrouveroit peut-être Gervais?
Je ne sais si j'avois réfléchi à ce moyen; mais la lesse étoit coupée.
J'eus à peine le temps de m'en apercevoir.
Puck prit son élan, fit quatre bonds, et j'entendis un bruit, comme celui d'un, corps qui tombe, dans le gouffre de l'Arveyron.
Puck! Puck!...