‹ Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteauxChapitre 11 sur 18 · Ï90 HISTOIRE · texte numérisé non relu

Ï90 HISTOIRE

<( mais bientôt mes organes se refusoient à cette « perception trompeuse, et je retombois triste- <( ment dans la morne contemplation d'mie nuit n étemelle. Ce funeste retour sur moi-même « échappoit rarement à la sollicitude de sa ten- « dresse, et alors elle n'épargnoit rien pour m'en « distraire. Quelquefois, c'étoient des chants qui « me ramenoient par la pensée au temps où nous <( étions aveugles tous deux, et où elle charmoit « ainsi notre solitude; plus souvent, la lecture « qui étbit devenue pour nous une acquisition « nouvelle et singulière, quoique nous en eus- « sions possédé le secret sous d'autres formes et « par d'autres procédés ; la bibliothèque des àveu- « gles est extrêmement bornée, et il faut que les « sensations de la vue soient bien plus vives et « bien plus rapides que celles du tact, car depuis « qu'Èulalie avoit appris à lire autrement qu'avec (( ses doigts, les idées qui se développoient sous « ses yeux me parvenoient subites et fécondes, « comme celles d'une conversation animée. Mon « attention entraînée dans l'essor de sa parole « perdoit son action sur moi-même, et je croyois « vivre dans une nouvelle vie que je n avois en-

<( core ni devinée ni comprise; dans une vie d'i- « magination et de sentiment, où je ne sais quels « êtres d'invention, moins étrangers que moi à « moi, venoient surprendre et duper toutes les <( facultés de mon cœur. Quelle vaste région de « pensées magnifiques et de méditations tou- « chantes s'ouvre à l'être favorisé qui a reçu du « ciel des organes pour lire, et une intelligence « pour comprendre! Tantôt c'étoit mi passage de « la Bible, conune le discours du Seigneur à Job, « qui me confondoit d'admiration et de respect; « ou comme l'histoire de Joseph et de ses frères, « qui plongeoit mon cœur dans une tendre émo- « tion de pitié; tantôt c'étoient les miracles de « l'épopée, avec la naïveté presque divine d'Ho- « mère, ou avec la religieuse solennité de Milton. « Nous lisions aussi des romans, parmi lesquels « un instinct bien vague, bien confus, que je n'ai i( jamais cherché à m'expliquer, me faisoit affec- « tionner Werther. Eulalie préféra d'abord ceux « dont le sujet s'approprioit à notre situation. « Une passion vivement exprimée, une sépara- « tion douloureusement sentie, les pure^ joies « d'une chaste union, la simplicité d'un ménage

« rustique, à l'abri de la curiosité intéressée et de « la fausse àfifection des hommes, voilà ce qui « troubloit sa voix, ce qui mouilloit ses paui( pières; et quoiqu'on parlât moins souvent dès- <( lors de notre mariage, quand l'ordre de la lec- (i ture du soir amenoit quelque chose de pareil, <( elle m'embrassoit encore devant son père.

(( Au bout de quelque temps, je crus remar- « quer qu'il s'étoit fait un peu de changement <( dans le goût de ses lectures. Elle se plaisoit dsLu vantage à la peinture des scènes du monde; elle « insistoit sans s'en apercevoir sur la vaine des- « cription d'une fête; elle aimoit à revenir sur <( les détails de la toilette d'une femme ou de « l'appareil d'un spectacle! Je ne supposai pas (( d'abord qu'elle eût entièrement oublié que « j'étois aveugle, et ces distractions froissoient « mon cœur sans le rompre. J'attribuois ce léger « caprice au mouvement extraordinaire qui se (( faisoit sentir dans le château, depuis que M. de « Maunoir en avoit renouvelé l'aspect par un « des miracles de son art. M. Robert, plus heu- « reux, sans doute! plus disposé à jouir des fa-

« veurs de la fortune et des grâces de la vie, du « moment où sa fille lui avoit été redonnée avec « toute la perfection de son organisation et tout <( l'éclat de sa beauté, aimoit à réunir ces nom- « breux voyageurs que la courte saison d'été <( ramène tous les ans dans nos montagnes. Le « château, on peut encore vous le dire, étoit « devenu en effet un de ces manoirs hospitaliers « d'un autre âge , dont le maître ne croyoit ja- « mais avoir fait assez poiu: embellir le séjour de <( ses hôtes. Eulalie brilloit dans ce cercle tou- « jours nouveau, toujours^ composé de riches « étrangers, de savants illustres, de voyageuses <c coquettes et spirituelles ; elle brilloit parmi <c toutes les fenmies, et de cet attrait de la pâte rôle, qui est, pour nous infortimés, la physio- <( nomie de l'ame, et de mille autres attraits que « je ne lui connoissois pas. Quel incroyable mé- <c lange d'orgueil et de douleur soulevoit ma « poitrine jusqu'à la faire éclater, quand on van- ^ « toit près de moi le feu de ses regards, ou « quand un jeune homme, niaisement cruel, « nous complimentoit sur la couleur de ses che- « veux!...

« Ceux qui étoient venus pour voir la vallée « y prolongeoienl volontiers leur séjour pour « voir Eulalie. Je comprenois cela. Je n'avois pas « à regretter son affection, qui sembloit ne pouce voir s'altérer jamais, et cependant j'éprouvois <c qu'elle vivoit de plus en plus hors de moi, de « nous , de cette intimité de malheur qu'on n'ose « pas réclamer, et qui coûte le bonheur quand « on la perd. Je souhaitois l'hiver plus impatiem- <c ment que je n'avois jamais souhaité le souffle <c tiède et les petites ondées du printemps. L'hi- « ver désiré arriva, et M. Robert m'apprit, non « sans quelques précautions, non sans m'assurer <c qu'on se séparoit de moi pour quelques jours <c tout au plus, et qu'on ne mettroit à m'appeler <c que le temps nécessaire pour se faire à Genève « un établissement commode; il m'apprit qu'il « partoit avec elle, qu'ils alloient passer l'hiver « à Genève, — l'hiver si vite passé!... l'hiver « passé si près!...

« Vous entendez bien : — si vite!.,, un hiver « des Alpes! — si près!... à Genève, à l'extré- « mité des montagnes mauditçs! — une' route

« que le chamois n'oseroit tenter en hiver; — et « j'étois aveugle!

« Je restai muet de stupeur. Les bras d'Eulalie « s'enlacèrent autour de mon cou. Je les trouvai « presque froids, presque lourds. Elle m'adressa « quelques paroles, tendres et émues, si ma mé-. « moire ne me trompe pas, mais ce bruit passa « comme lui rêve. Je ne revins complètement à « moi qu'au bout de quelques heures. Ma mère « me dit : Ils sont partis, Gervais, mais nous res- « terons au château! —

« Damnation! m'écriai-je, notre cabane a donc

« disparu sous une autre avalanche! — Non, <( Gervais, la cabane est là, et les bienfaits de « M. Robert m'ont permis de l'embellir. — Eh « bien! lui répondis-je en me jetant tout en « plQurs dans ses bras, jouissez des bienfaits de « M. Robert! je n'ai pas le droit de les refuser (( pour vous... mais, au nom du ciel, allons- « nous-en!

« J'avois eu le temps de réfléchir à notre po- « sition. Je savois qu'elle n'épouseroit pas un « aveugle, et je me serois refusé à l'épouser moii( même depuis qu'elle avoit cessé d'être aveuce gle sans cesser d'être riche. C'étoit le malheur <( qui nous rendoit égaux; çt, du moment où « cette sympadiie s'étoit rompue, je perdois tous « les droits que te malheur m'a donnés. Qui pour- « roit remplir l'intervalle immense que Dieu a « jeté entre la merveille de la création, un ange « ou une femme, et le derni^' de ses rebuts, un « orphelin aveugle? Mais, que le ciel me par- « donne ce jugement s'il est téméraire! je croyois « qu'elle ne m'abandoimeroit pas tout-à-fait, et « qu'elle me réserveroit, près d'elle, le bonheur

<t d'entendre, dans un endroit où elle passeroit « quelquefois, ou flotter sa robe de bal, ou crier « le satin de ses souliers, ou tomber de sa bou- - « che ces mots plus doux au moins qu'un étemel « adieu : Bonsoir, Gervaisi

<( Depuis ce temps -là, je n'ai plus rien à ra- « conter, presque plus rien.

« Au mois d'octobre elle m'envoya un ruban, <( à caractères imprimés en relief, et qui portoit:

« CE RUBAN EST LE RUBAN VERD QUE j'aVOIS SUR

« MES TEUX. — Je ne l'ai pas quitté. Le voilà.

« Au mois de novembre le temps étoit encore « assez beau. Un des gens de la maison m'apporta « quelques présents de son père. Je ne m'en suis « pas informé.

« Au mois de décembre les. neiges reconmaen- (( cèrent. Dieu! que cet hiver fut long! Janvier, « février, mars, avril, des siècles de désastres et « de tempêtes! et au mois de mai les avalai\ches « qui tomboient partout, excepté sur moi!

« Quand deux ou trois rayons du soleil eurent (( adouci l'air et égayé la contrée, je me fis con- « duire sur la route des Bossons, à la rencontre « des muletiers; mais ils ne venoient pas encore. <( Je supposai que l'Arve se débordoit, qu'une u autre montagne menaçoit là vallée de Servoz, « que le Nant-Noir n'avoit jamais été si large et si « terrible, que le pont de Saint -Martin s'étoit « romJ)u, que tous les rochers de Maglan cou- « vroient les bosquets de leurs ruines suspendues a depuis tant de siècles, que l'enceinte formida- (( ble de Cluse se fermoit enfin à jamais, car j'a- « vois entendu parler de ces périls par les voya- <( geurs et par les poètes. Cependant il arriva un « muletier,ilenarrivadeux. Quandletroisièmefut « venu je n'attendis plus rien. Je pensai que toute « ma destinée étoit accomplie. Huit jours après on « me lut une lettre d'Eulalie. Elle avoit passé l'hi- « ver à Genève. Elle alloit passer l'été à Milan!

« Ma mère trembloit pour moi. Je ris. Je m'y (( étois attendu, et c'est une grande satisfaction « que de savoir jusqu'à quel point on peut porter « la douleur.

« Maintenant, monsieur, vous connoissez toute <( ma vie. C'est cela. Je me suis cru aimé d'une « femme, et j ai été aimé d'un chien. Pauvre « Puck! »

Puck s'élança sur l'aveugle. — « Ce n'est pas « toi, lui dit-il, mais je t'aime puisque tu m'aide mes. »

— Cher enfant, m'écriai-je, il en viendra une aussi qui ne sera pas elle, et que tu aimeras parce que tu en seras aimé!

« — Vous connoissez une jeune fille aveugle ei « inciu^le? » reprit Gervais.

— Pourquoi pas une femme qui te verra et qui t'aimera?

« — Vous a-t-on dit qu'Eulalie reviendroit? »

— J'espère qu'elle reviendra; mais tu aimes Puck parce qu'il t'aime. Tu aimeras une femme qui te dira qu'elle t'aime.

« — C'est bien autre chose* Puck ne m'as pas « trahi. Puck ne m'auroit pas quitté. Puck est « mort, »

— Écoute, Gervaisjil faut que je m'en aille. J'irai à Milan — je la verrai — je lui parlerai, je le jure — et puis, je reviendrai — mais j'ai aussi des douleurs à distraire, des blessures à cicatriser — tu ne le croirois pas, et cependant, cela est vrai! pour échanger contre ton cœur qui souffre, mon cœur avec toutes ses angoisses, je voudrois pouvoir te donner mes yeux!...

Gervais chercha mamain et la pressa fortement. Les sympathies du malheur sont si rapides!

— Au moins, continuai-je, il ne te manque rien de ce qui contribue à l'aisance. Les soins de ton protecteur ont fait fructifier ton petit bien. Les bons Chamouniers regardent ta prospérité comme leur plus douce richesse. Ta beauté te fera une maîtresse ; ton cœur te fera un ami !

i( — Et un chien!... » ditGervais.

— Ah ! j e ne donnerois pas le mien pour ta vallée et pour tes montagnes, s'il ne t'avoît pas aimé! — Je te donne mon chien...

« — 'Votre chien! s'écria-t-il, votre chien!... c( — Non! non!... monsieur, cela ne se donne « pas!» —

Voyez comme Puck m'avoit entendu! il vint me combler de douces caresses, mêlées d'amour, et de regret, et de joie. C'étoit la tendresse la plus vive, mais une tendresse d'adieu; et quand d'un signe qu'il attendoit je lui montrai l'aveugle, il s'élança fièrement sur ses genoux, et, une patte appuyée sur le bras de Gervais, me regarda de l'air assuré d'un affranchi.

— Adieu, Gervais! — Je ne nommai pas Puck : il m'auroit suivi. Quand je fus au détour de l'esplanade je l'aperçus, honteux, sur la hsière de la forêt. Je m'approchai doucement, il recula d'un seul pas, et puis étendit sur ses deux pattes une tête humiliée. Je passai ma main sur les ondes flottantes de sa longue soie, et, avec un serre-

20i HISTOIRE DU ROI DE BOHÊME.

menl de cœur, mais dune voix sans colère, je lui dis : Va-

Il partit comme un trait, se retourna encore une fois pour me regarder, et rejoignit Gervais.

Du moins il ne sera plus seul.

3tt0urr^diatt,

Je l'avois promis à Gervais. Huit jours après j'étois à Milan.

Don Pic de Fanferluchio alla seul à la bibliothèque Ambrosienne. Breloque et moi nous aurions donné toutes les éditions de ce fameux Lavagnia, revues par ce docte Boninus Montbritius, pour ime représentation des faits héroïques et des tragiques aventm^es de Polichinelle — et quelque chose me crioit :

« Voilà Theure, voilà le moment. Entrez, mes- « siem^; entrez, mesdames! il y a bonne et nom- « breuse compagnie, et l'on ne paie qn'en sor- « tant. C'est ici qu'on montre le seul et véritable « Policbinelle. Il est présent, il est vivant! Vous « allez voir comme il remue les yeux; vous allez i< voir comme il montre les dents; vous allez voir « comme il fait la grimace en mangeant son ma- « caroni tout brûlant!... »

O POLICHINELLE !!! m'écriai-je!

Polichinelle, Fétiche original et capricieux des enfants!

Polichinelle, Grotesque Achille du peuple!

Polichinelle, Modeste et puissant Roscius des carrefours!

Polichinelle, Inappréciable Faktaff des âges infortunés qui n'ont pas connu Shatspear!

O POLICHINELLE!!! dis-je!

Polichinelle, Simulacre animé de l'homme

naturel, abandonné à ses instincts naïfs et ingénieux!

Polichinelle, Type éternel du vrai dont les siècles paresseux ont tardé trop long -temps à saisir le galbe difïbrme, mais spirituel et plaisant!

Polichinelle, Dont le thème original enchanta souvent les loisirs de Bayle, et ranima plus d'une fois la paresse assoupie de La Fontaine!

O POLICHINELLE !!! je le répète!

Polichinelle, Inépuisable orateur, philosophe imperturbable, intrépide et vigoureux logicien!

Polichinelle, Grand moraliste pratique, infaillible théologastre, politique habile et siir!

Polichinelle , Seul arbitre légitime (il faut bien en convenir une fois à la face des nations), seul juge com-

pètent et irrécusable dçs Codes et des Institutes, des Digestes et des Pandectes, des Novelles et des Authentiques, des Constitutions et des Chartes, des Extravagantes et des Canons!

Polichinelle, Toi dont la tête de bois renferme essentiellement dans sa masse compacte et inorganique tout le savoir et tout le bons sens des modernes!

POLICHINELLE !!! enfin!

J'en étois là de cette magnifique invocation (je ne la donnerois pas pour celle de Lucrèce, surtout dans la traduction que vous savez), quand une longue rumeur, sombre et houleuse comme le stridor procellœ de Properce, ou la tempes tas sonora de Virgile, vint s'éteindre en zmorzando à mon oreille, après avoir parcouru tous les degrés du chromatisme effrayant des ouragans, de la place du Dôme au Pozzo :

Googl(?

Vivent Polichinelle et Brioché! crioient les uns; malédiction sur Girolamo!

Vivent Polichinelle et Girolamo! crioient les autres; malédiction sur Brioché!

Malédiction étemelle sur toi,profane et stupide vulgaire!

Puisque vous êtes d'accord sur Polichinelle,

VOUS, Girolamistes entreprenants, et vous, Briochistes obstinés, qu'importe quelle main le fera jouer, et dans quelle bouche sera placée h, pratique aigre et criarde qui lui prêtera une voix!

Quant à moi, revenu un peu tard des préventions insensées des partis, j'ai jeté l'ancre de mes résolutions sur une pensée invariable. Je ne ferai plus de vœux que pour Polichinelle.

M^^extaXion.

Tout le monde sait, ou içut le moijde devroit savoir, que le théâtre des marionnettes, qui fait aujoiu'd'hui nos délices, fut institué par l'immorteP "Brioché, précepteur de Croque-Mitainè, et que, depuis la mort de ce grand homme (je parle de Brioché, car la gloire de Croque-Mitaine ne m'a jamais ébloui), on n'a rien changé aux profils de son proscenium, aux décorations de sa cella, aux costumes de ses comparsi, à la conduite de son scenarium, à la triple imité de

son poème. La moindre infraction à cette espèce de latrie que les professem^ professent immémorialement pour Brioché, étoit admonestée par les Universités, tarée par les Parlements, inquinée par les Capitulaires, témérée par les Édits, fulminée par les Bulles; non que Brioché fut un personnage très -orthodoxe, ni qu'il eût donné de grandes garanties de son savoir-faire dans la science de l'éducation, s'il faut s'en rapporter à Plutarque et à Quinte -Curce; mais parce qu'il y avoit quelque chose de réellement effrayant dans son encyclisme intellectuel.

En pohtique, on lui doit ces dés pipés qui produisent à volonté toutes les chances possibles dans la science ardue des gouvernements, moyennant que les rois s'en servent avec dextérité, et que les peuples n'y regardent guère. —

En morale, il a enseigné aux sages inoccupés Tart de passer innocemment le temps en faisant crever des baguenaudes entre leurs doigts. —

En statique, il étoit parvenu (chose difficile à

croire, et qui ne s'est jamais renouvelée dèslors) à peser infailliblement l'ombre d'une happelourde. —

En optique, il avoit déterminé, à quelque différence près, qui devient tout-à-fait insensible dans l'usage commun, la portée moyenne du rayon visuel d'un colimaçon borgne. —

Il étoit le seul homme de son temps qui fendît isocoliquement un cheveu en quatre, et qui jouât péripatétiquement des gobelets stagyriens. —

Mais il mourut de regret de n'avoir pu expliquer la nuance inconstante et versicolore des eaux de Robec qui passent à Rouen, parce qu'il s'étoit obstiné à suivre leur cours, au lieu de le remonter jusqu'à la porte du teinturier.

Les successeurs de Brioché étoient donc en possession consacrée de faire parler Polichinelle, quand Girolamo parut.

11 est vrai de dire que Girolamo n'inventa rien.

car on n'a jamais rien inventé depuis qu'on a inventé Polichinelle.

Mais le théâtre de Brioché étoit si ridiculement étroit (Polichinelle le franchissoit d'une enjambée!) —

Les planches de Brioché étoient revêtues de lambeaux si usés, à peine rajeunis de siècle en siècle, comme le vaisseau ravisseur d'Énée, par des lambeaux si disparates, et d'une si hurlante assimilation. —

Les marionnettes de Brioché étoient si fatiguées,

Si tronquées, Si pratiquées, Si critiquées.

Si attaquées, Si antiquées, Si gothiquées.

Si mastiquées.

Si impliquées, Si compUquées,

Si déloquées,

Si déplaquées,

Si disloquées,

Si interloquées,

Si emberelucoquées,

Si imbriquées,

Si intriquées.

Si étriquées,

Si détriquées.

Si défriquées.

Si défroquées.

Si détraquées.

Si patraquées.

Si pelues.

Si trépelues.

Si velues.

Si farfelues.

Si pollues.

Si solues,

Si dissolues.

Si moulues.

Si vermoulues! —

L'histoire de Polichinelle étoit si monotc»ie —

Le jeu du bâton de Polichinelle étoit si connu —

La grande machine du diable qui emporte tous les personnages, quand on n'en a plus besoin, étoit si passée de mode —

Brioché d'ailleurs étoit si bien mort, et Girolamo si puissanMnent vivant !...

Mais j'ai promis de ne rien décider entre Girolamo et Brioché.

Ce qu'il y a de certain, c'est que le théâtre de Girolamo est tout neuf;

C'est que le devis en est neuf; C'est qu'il est construit à neuf; C'est qu'on l'a peint à neuf, Badigeonné à neuf, Vernissé à neuf.

Décoré à neuf, Tapissé à neuf, Ciré à neuf, Frotté à neuf.

Machiné à neuf.

C'est qu'il est très-profond, très-large, trèsélevé;

C'est qu'il réunit toutes les conditions que vous voudriez trouver réunies dans votre propriété, si par hasard vous en aviez une;

C'est que Polichinelle n'est jamais exposé à s'y précipiter dans le trou du souffleur, ou à s'y casser la tête contre le manteau d'Arlequin. —

Polichinelle y paroît de la tête aux -pieds, c'est-â-dire deux fois plus grand que dans la loge paraUélogrammatique de Brioché.

(Et notez bien parallélogranvmatique, adjectif pittoresque qui en dit plus qu'il n'est long :

& ta «s ta ta

J'ai seulement regret de devoir la construction de cette figure géométrique au classique Despréaux.)

Sans Girolamo, on ne sauroit pas que Polichinelle a des sabots; et les sabots de Polichinelle

sont un des caractères les plus spéciaux, les plus intimes, les plus complets de la physionomie originale de Polichinelle —

Le Polichinelle de Brioché est tout au plus un buste —

Le Polichinelle de Girolamo est presque un homme —

L abbé d'Aubignac opine, à la vérité, que tout seroit perdu en littérature si l'envergure du compas qui embrasse les deux points extrêmes du diamètre de la loge de Polichinelle s'agrandissoit d'une ligne :

Mais le docteur Schlegel lui répond, avec son assurance ordiiiiaire, que la grandeur de la loge de Polichinelle ne fait pas la moindre chose à la question, et qu'il ne voit aucun inconvénient à le faire danser dans la grande salle du palais, moyennant que la corde soit assez longue. .

L'académie des Èterni de Zéronienté, sur le rapport de sa commission des Sempiterni, trancha brusquement la difficulté. Elle fit couper les deux oreilles à Schlegel et les deux jambes à Polichinelle.

Ce jour-là, Girolamo afficha relâche.

iîlMatwn.

Par Popocambou (c'étoît le juron de Coiifucius), par Popocambou, m'écriai -je, en laissant tomber le Punch de Cruyshanck sur mon somno,

Mes lunettes dans leur étui.

Mon éteignoir mécanique sur ma bougie,

Mes paupières sur mes yeux,

Mon gourra sur ma tête.

Ma tête sur ma main,

Ma main sur mon .oreiller.

Et la balle studieuse d'Aristote dans une

coupe insonore où elle ne retentissoit plus. —

Par Popocambou, répétai-je d'une voix forte, et je ne crains pas cependant qu'elle ait réveillé personne de l'étage babélique où mon hôtesse m'a logé —

ParPo...po...cam...bou Il me semble qu'on

auroit jugé plus sainement cette question à l'institut de Tombouctou.

Uamjjdtiott.

Tombouctou, qu'aultrement nommez Tombut, ou Tumbut, ou Tumbuctu, est je ne sçay quelle ville, sise en je ne sçay quel païs, sous je ne sçay quel degré de je ne sçay quelle latitude; ains, si en croyez ces vieilles cy, au perpendiculare antipode de la capitale de Sapience, qui est Sens- Commun; et eu recepvrez notoire et quidditative certaineté, perforaminant d'icelle nostre capsule tellurienne, ne plus ne moins que le praticquez, vous esbattant ocieusement à trans-

filer unions indicques et menues semences perlières; ce que faisant dextrement et sans circumbilivagination, vous né faillirez oncques, beuveurs, de yssir en Tumbuctie.

Des Tumbuctiens, rien ne vous sera présentement narré en ceste mirifique et seigneuriale histoire que ne treuviez ja grabelé aux livres de navigaige. Toutesfois n'en croyez mie ce fol ravasseur de Claude Ptolémée géographe, car il ne desgoise de Tumbuctu que goffes, bourdes, trupheries, gaberies lucianicques, et phantasies abhorrentes à nature, telles que hommes cacomorphes et siléniens à la queue de six empans. Mercy de Dieu, que n'en avez-vous de tant suppellative amplitude, vous aultres paillards de plat païs, d'autant que c'est chouse moult belle à veoir et à grand prouffict de mesnaige, comme il se peut apertement cognoistre es moutons de Tartarie. Mais je vous affie par Golfarin, qui fut nepveu de Carmentran (par ma part de paradis, je n'oseroys : je ne ,suis tant hypercritiquement pultrecuidé!), que pour transgredir jusqu'à icelle joyeuse et caudipo tente na|ion, il convient que

marchiez encores on ponent dudict Tumbuctu le port de treize sarbacanes et la longueur de ce bastonnet.

Tumbuctiens sont gens à priser entre touts humains, frisques, guallants, coquarts; bien advenants en leur maintien, bien advantagez en nez; idoines à tous jeux plaisants, bons rencontres et honnestes devis; aguts afifîneurs et desnicheurs de cailles chapperonnées, et voulentiers aymants mieulx cent messes dictes qu'un voyrre de vin bu : au demourant, féaulx subjects, beaux payeiu-s d'impôts, et'furent aussy bons christians qiie le fustes oiicques; mais les béats petits pères encucuUionnez de l'ultime concile, vous les fulminarent et vous les excommuniarent comme serpes, poiu*ce qu'ils s'estoyent mescomptez , en barbottant leurs oraisons et menus sufïraiges , au numbre des poils de la cabre de monseigneur saint Pacosme. Que Dieu en soit loué partout! Matière de bréviaire.

2lpparitiatt,

Je ne sais si vous avez remarqué comment s'accomplit le mystérieux phénomène des songes. Artémidore et Apomazar ne s'en sont jaçiais douté.

Au moment où ces pat'ples insignifiantes, V institut de Tombouctou, s'assourdissoient lentement avec la dernière de. mes idées, <fens le silence toujours croissant dusommeil,je ne sais quel organe vibratile et sonore en prolongeait encore

le retentissement à travers les échos presque muets de mon intelligence assoupie', et quelles touches inconnues les faisoient rebondir à mon oreille, comme les notes confuses d'une voix éloignée.

Qu'est-ce qu'un institut?

Cela existe-t-il?

Quelqu'un* en a-t-il parlé?

Y a-t-il un autre institut que celui de Tombouctotf?

Que fait-on d'un institut à Tombouctou? . . .

Les habitants de Tombouctou sont -ils sauvages?

. Quelles sont les circonstances urgentes et les nécessités invincibles qui les ont réduits à inventer l'institut? 1

.... L'institut de Tombouctou?

Là finit à peu près la première opération de l'esprit dans iTiomme qui s'endort, vous voyez qu'elle est encore assez conforme à l'ordre de la dialectique; mais le dernier acte de réflexion^ de la pensée raisonnante est à peine terminé, que . la perception qui lui échappe tombe dans le domaine d'un autre sens, qui est ordinairement celui de la vue. Votre conversation avec vousmême est achevée, mais elle n'a fait que changer de forme. L'objet de la discussion est devenu actif et sujet. Le juge de la discussion est devenu passif et témoin. La méditation trompée a fait place à un spectacle. Un tableau animé se développe aux yeux de votre imagination. Vous voyez se presser siu» des banquettes, ou se carrer sur des fauteuils, des figures ennuyées qui contemplent des figures ennuyeuses, que dominent de quelques pieds d'autres figiu'es effrayantes d'importance et désolantes de nullité. Deux idées jumelles surgissent tout-à-coup de votre cerveau :

— l'iNSTITUT et TOMBOUCTOU.

Voilà les localités connues, les persomiages établis, les costumes déterminés comme dans un

228 ffiSTOIKE DU ROI DE BOHÊME.

drame allcaiand; mais je ne sais comment vous faire comprendre l'organisation de l'institut de Tombouctou, si je ne vous raconte son histoire;

Et nous n'irons pas la chercher bien loin, car je la tiens.

€rplarati0tt.

« Il y avoit une fois un roi qui aimoit son « peuple... »

« — Cela commence comme un conte de fée, « dit Jalamir. »

« — C'en est un aussi, répondit le druide. »

Mais je ne sais pas pourquoi je volerois ce magnifique début à Rousseau.

Aimeriez-vous mieux Tacite?

(( Il y avoit long-temps que Tombouctou étoit « gouverné par des rois... »

Ou voulez- vous que nous entrions en matière avec Suétone?

i< Popocambou-le-Chevelu atteignoit à peine a à sa seizième année... »

Ce qu'il y a de certain c'est que de tous les souverains de l'univers (il n'est question ici ni de César, ni de Galba, ni de Charles-le-Chauve) , le plus richement fourni en cheveux qui ait jamais existé^ c'est Popocambou-le-Chevelu.

Et ce favorable hasard lui avoit inspiré sympathiquement un goût si prononcé pour les amples chevelures, et pour les perruques académiques, scientifiques, philosophiques, sophistiques, doctorales, médicales, théologales, judiciaires et universitaires, qu'il s'étoit formé une collection de perruques, unique chez toutes les nations, et qui manque essentiellement à notre musée royal.

A part cette innocente manie

(Celle de Denys, tyran de Syracuse, dit Breloque, étoit de métriser des vers, et de les débiter inhumainement à tout venant; celle de Néron, de baller et mimer sur les tréteaux avec les mimes et baladins; celle de Commodiis Hercules, de boxer dans l'arène avec les gladiateurs; celje de Henri V d'Angleterre, de hausser le tei^ps à grand renfort de brocs dans les tavernes de la Cité, avec les roule -bontemps et joyeux compagnons; celle de Henri VIII, de controverser dans les écoles avec les prédicants, et iï faisoit rage d'arguer;)...

A part ce goût passionné, mais inoffensif, Popocambou-le-Chevelu étoit une espèce de sage; et c'est, au dire de Marc-Aurèle, le plus grand éloge qu'on puisse faire d'im honjjne, surtout quand cet homme est roi , et qu'il est roi de Tombouciou.

Popocambou, las des flatteurs, le pire des ennuis de la royauté; las même de ses délices et

de ses gloires, s'étoit renfermé dans son musée favori comme dans un sérail. Il y vivoit en philosophe contemplatif, au milieu de ses perruques; il se réjouissait dans ses perruques comme Salomon dans ses œuvres, il méditoit sur ses peri*uques, il consultoit ses perruques, et il les quittoit quelquefois avec ce sentiment de douce satisfaction que procure une vérité acquise, et qu'il avoit bien rarement emporté de son conseil d'état.

Pendant ce temps-là le gouvernement marchoit, et le peuple n'avoit jamais été aussi heureux de subir l'influence des perruques que depuis qu'il n'y avoit plus de têtes dedans.

Comme la pensée, la parole et la presse étoient libres à Tombouctou, Popocambou-le-Chevelu, qui ne voyoit plus personne, mais qui lisoit tout, comprit qu'il n'étoit pas loin d'arriver à la forme la plus parfaite de gouvernement possible.

« — Et cependant, dit-il, si je mets un sot sous « cette perruque savante!

« Un homme cruel et insidieux sous cette per- « nique judiciaire...

« Un homme artificieux et avide sous cette « perruque administrative...

« Un homme lâche ou irrésolu sous cette per- « ruque martiale...

« Un hypocrite pervers sous cette perruque « chaste et modeste qui appelle la confiance et « le respect...

« Ah! mon Dieu! s'écria Popocambou, en ra- « battant ses longs cheveux sur ses yeux , qu'il « est difficile de gouverner ! » —

Et, après un moment de réflexion, il inventa les têtes à perruque.

ProcrMimt,

Tombouclou possédoit alors un de ces grands hommes que les peuples n'apprécient ordinairement que lorsqu'ils les ont perdus. C'étoit un mécanicien philosophe, et peut-être nécromant, qu'on appeloit Mistigri, soit qu'il eût reçu du hasard ce nom patronymique, qui ■ est, à la vérité, un nom comme un ^ autre, soit qu'il lui eût été donné / par allusion à quelque ressemblance . \ fortuite avec le valet de trefïle. L

Ce puissant génie, long-temps flatté par les deux factions religieuses qui se partageoient l'empire et qui recherchoient à l'envi son appui, avoit fini par être repoussé de toutes deux, parce qu'il s'étoit refusé à se prononcer dans la dangereuse question qui les divisoit. Il aima mieux se condamner à l'exil que de décider si le hanneton sacré qui a fondé les îles de la mer, comme personne n'en doute, étoit mâle ou femelle.

^fifft^

Popocambou-le-Chevelu, que son excellente éducation et la direction solennelle qu'avoient pris dépuis peu ses études royales, élevoient, comme je l'ai dit, fort au-dessus du vulgaire, étoit tout -à -fait de votre avis et du mien sur cette scabreuse controverse. Il savoit à merveille

que le grand hanneton est hermaphrodite, mais il ne le disoit pas.

Popocambou-le-Chevelu avoit donc royalement abandonné Mistigri à ses ennemis, en se réservant de se souvenir de lui quand il en auroit un besoin urgent. —

Dans l'occasion dont nous parlons, il lui fit une énorme commande de têtes à perruque.

L'affaire des têtes à perruque ramena Mistigri à la cour. Précédé par la renommée de ses têtes à perruque, il y entra comme si jamais il n'en étoit sorti. La question du sexe du grand hanneton s'agita bien dans quelques gazettes récalcitrantes et arriérées stu* le siècle; mais les hommes positifs, qui sont toujours en majorité dans les affaires, s'arrêtèrent aux têtes à perruque, et Mistigri fut fait ministre d'état.

« — Voilà qui est étonnant, dit le roi.:. — Mais « c'est que je les reconnais ! On croiroit qu'il ont « posé. »

^258 HISTOÏKE

( Mistigri sourit. )

« — Enfin j'aurai donc, reprit Popocambou-le- « Chevelu, des ministres à perpétuité, un conseil « inamovible, et, si faire se peut, une académie (( immortelle. En vérité il ne leur manque que « la parole! »

— Mes têtes à perruque parleront quand votre majesté l'ordonnera, répondit Mistigri, en s'inclinant avec une dignité respectueuse.

« — Quand je l'ordonnerai! s'écria le roi, je « voudrois en entendre une tout à l'heure, dût-il « m'en coûter la plus belle de mes perniques! »

— Votre majesté, reprit Mistigri, n'a qu'à soulever la perruque de celle de ces têtes qu'il lui plaira le plus d'ouït, et qu'à frapper de sou doigt une des protubérances qu'elle y remarquera, et qui sont plus ou moins prononcées suivant le degré d'intelligence mécanique que j'ai trouvé à propos de donner à mes têtes à perruque. —

Popocambou-le-Chevelu n'avoit pas attendu la fin de la phrase. — « Mais il n'y a pas la moindre « protubérance, mon cher Mistigri. Je ne donne- « rois pas un copeck pour échanger contre cette « tête de bois celle de mon grand séraskier. Elle « est lisse comme un œuf ! »

— Il est vrai, dit Mistigri, mais la sagesse de votre majesté en trouvera facilement l'emploi. Vous en ferez im grand seigneur assidu au petit lever, un dignitaire de naissance, un conseiller de faveur, un académicien de fortune, un ministre de transition, un journaliste officiel. — Passez. —

« — En voici un dont la tête est chargée de « petites protubérances à l'infini? »

— Esprit superficiel qui touche à tout et qui n'est propre à rien; ce que les sots appellent un homme universel.

« — Que signifie cette protubérance unique?»

— Esprit tranchant et absolu qui a concentré toutes ses facultés sur une idée, à défaut d'en

24(1 fflSTOIRE

pouvoir réunir deux; ce que les niais appellent un philosophe.

« — Comment nommes- tu dans celui-ci cette « protubérance insolente? »

— L'orgueil. C'est im dévot.

it — Et cette autre si remarquable dans ce- « lui-là? »

— La cupidité. C'est un philanthrope.

« — Et cette bosse monstrueuse? »

— L'ambition. C'est lui indépendant.

« — Il me prend envie de faire parler ime de a mes têtes à perruque, dit Popocambou, en imi( primant fortement le pouce sur luie protubé- « rance usée à force d'avoir servi. »

SIRE, c'est un grand et beau jour pour nous?

dit la tête à perruque...

— Ah! divin Popocambou! s'écria Mistigri, lâchez le ressort. Je connois cette tête-là. Elle dit tou-

jours la même chose, et elle ne sait ce qu'elle dit.

On ne se fait pas d'idée de la joie de Popocambou-le-Chevelu à cette séance d'épreuve. Il pouvoit enfin concilier sa tendre estime pour les perruques avec son ancien amour pour la société, et retrouver, quand il le voudroit, la conversation docile et le cérémonial obséquieux de son palais parmi ses courtisans de bois.

(( — Homme sublime ! dit-il à Mistigri avec une « profonde expansion, comment pqurrai-je ré- « compenser ton génie? »

— En me demandant la vérité quand vous en aurez besoin, répondit Mistigri.

« — Et me dirois-tu si le hanneton sacré n'est i< pas hermaphrodite? s'écria Popocambou. »

— Je n'ai jamais ni vu ni tenu ni connu le hanneton sacré, repaitit Mistigri.

V — Eh bien, reprit Popocambou, palpe sans « crainte ma tête royale, et dis-moi avec sécurité ce « que signifient mes protubérances dominantes. »

Mistigri exposa son astrolabe, déroula ses livres sibyllins, interrogea ses cartes et ses tarots, convoqua Éteilla, Decremps et ^purzbeim; Apollonius de Thiane, Cabanis et Simon le magicien; Agrippa, Pinetti et Lavater; Comte, Gall et Cagliostro. Il jeta ses dés fatidiques. Il lança ses talares et ses osselets. Il fit. pirouetter le toton , il fit bruire le rhombus, et, la main appliquée $ur les vastes protubérances frontales du bon roi de Tombouctou :

— Elles signifient, dit Mistigri , que la première

princesse qui fiit honorée'des bonnes grâces de votxe majesté aimoit beaucoup la danse.

(( — Hélas! soupira Popocambou-le-Chevelu...»

(On sait que j'ai toujours cherché à placer dans mes écrits les plus sérieux quelque trait de sentiment.)

«Hélas! continua -t- il en sanglotant, 'elle ne « pouvoit pas danser! sa pantoufle étoit trop « étroite. »

ÏDijetmdtott.

« — Vous êtes donc décidément sorcier? reprit « Popocambou-le-Chevelu. »

— Non, sire, répondit Mistigri; je suis cranologue.

« — Alors, dit le Roi, c'est bien différent. »

E^mutt^ratiott.

Cependant le bon Popocainbou, jaloux de récompenser magnifiquement Mistigri, car il fut naturellement plus généreux et plus reconnoissant qu'on n'incline à l'être d'ordinaire en ce gentil métier d'autocrate, lui octroya le droit de blazonner son écu d'armes d'une tête à perruque, ce qui étoit tenu et réservé dans les constitutions héraldiques de Tombouctou pour faveur hyperbolique et royale :

248 HfSTÔlRE

Et, en outre, la chasse libre, exclusive et privilégiale dans toute l'étendue de son empire, de toute espèce de volatiles far fallesques et cùliciforines, portant bouches, dents, pinces, crochets, mâchoires, mandibules, pompes, trompas, suçoirs, rostres, proboscides, aiguillons, langues, ligules, palpes, lèvres, spires, ou autres instruments intus-susceptifs, lesquelles bestioles sont vulgairement désignées sous le nom de papillons de jour ou de nuit, et de mouches urbaines, rurales, paludi vagues ou silvatiques, savoir :

Sphynx,

Phalènes,

Noctues,

Noctuelles,.

Bombyces,

Py raies,

Zygènes,

Alucites,

Sésies,

Hépiales,

Teignes,

Ptérophores, qui ont les ailes mignardement

empennées, comoie ailes d'oiseaux, et découpées en menus rameaux, à la façon de l'éventail de nos bachelettes;

Libellules,

Demoiselles,

Asealaphes,

Hémérobes,

Myrmiléons,

Éphémères : vous en avez pu voir au fleuve Hypanis;

Semblides,

Phryganes,

Perles,

Panorpes,

Tenthredons,

Ichneumons à queues bifides el irifides, qui sont vampires de chenilles, larves, nymphes, chrysalides et aurélies;

Évanies,

Typhies,

Scolies,

Guêpes,

Chrysides,

Leucospes,

Andrènes,

Avettes, ou abeilles melliflues,

Frelons,

Crabrons,

Bourdons,

Cynipes,

Diplolèpes,

Urocères,

Dolères,

Cryptes,

Allantes,

Némates,

Ptérones,

Céphaléies,

Orysses,

Trachètes,

Sirèces,

Trémèces,

Aulaques,

Fènes,

Stéphanes,

Anomalons,

Bracons,

Antéons,

Céraphrons,

Pompiles,

Céropales,

Sphèces,

Misques,

Ampulèces,

Psènes,

Stigmes,

Apies,

Larres,

Dimorphes,

Plésies,

Taques,

Sapygues,

Myrmoses,

Bembèces,

Stizes,

Thynnes,

Masarides,

Simbléphiles,

Mellins,

Arpacies,

Alysons,

Nyssons,

Philanles, Cercères, Gonies , Miscophes, Dinètes, Cémones, Hélores, Oxybèles, Prosopes, Nomades, Pasites, Épéoles, Cératines , Bélytes, Lasies, Crocises, Trigones, Trachuses,

Xylocopes : de vos jours vous ne trouvâtes plus rudes besogneurs dans les vteilles souches; Doriles, Labides, Figites, Chélones,

. Cleptes,

Omales,

Codres,

Cinèies,

Chalcides,

Psiles,

Myrmes,

Fourmis ailées,

Termes,

Termites,

Mutilles,

Brèmes,

Attes,

Maniques,

Tipules,

Bibions,

Rhagions,

Syrphes,

Asiles,

Conopes,

Straty ornes,

Stomoxes, qui piquent outiageusement en temps d'orage;

Maringouins,

Cousins : ce fut un d'iceux qui fanfaroit tempêtueusement dans la chambre à coucher de mon oncle Tobie, quand celui-ci, ouvrant la fenêtre : « Va, pauvre bête, lui dit-il bénignement, « le monde est assez grand pour nous deux. »

Moustiques : je n'en vis jamais tant que de Tarascon au pbnt du Gard, mais Mistigri n'y avoit pas passé;

Céroplates,

Cténophores,

Chironomes,

Hirtées,

Scatopses,

Lertes,

Mydes,

Siques,

Sciarres,

Herméties,

Xylophages,

Athérices,

Némotèles,

Pangonies,

Heptatomes,

Heptatopbtcs,

Chrysopes : ô de quelle benoite et riante couleur ils ont la prunelle !

Cythérées, Volucelles, Anthraces, Bombyles, Ploades, Empides, Tachydromies, Hybotes, Damalides, Dioctries, Laphries, Dasypogons, Céries, Myopes, Mulions, Milésies, Mérodons, Bacques, Diopses, Loxocères,

Scatophages : fi, les vilains!

Psares,

Lauxanies, Oscines, Thérèves, Rhingies, Oestres,

Tabans : de celte race étoit le moucheron qui poignit si véhémentement le lion d'Ésope ; Éristales, Achiades, Scaeves, Sargues, Vappons, Calobates, Néries, Dolichopes, Daques, Tachines, Ocyptères, Téphrites, Dictyes, Acroccres, Hénopes, Scenopins, Trineures,

Hippobosques, et autres innumërables animalcules innommés que vous pouvez voir danser par un beau soir d'automne, chantant, sifflant, grisolant, murmurant, susurrant, sonnant, tonnant, barytonant, bourdonnant et fredonnant, dans un rayon du soleil.

Mais la noblesse du pays, grièvement irëe et dépiteuse qu'un simple clerc pût giboyer à cœur joie dans la phis belle part de ses apanages, profita d'un nouveau règne qui survint peu après, et des licences du joyeux avènement, pourharper monseigneur du grand-veneur, et le faire hisser bien et beau à l'angle de la plate-forme de la grande pyramide qui regarde du côté de Villers-Cotterets, où l'infortuné Mistigri fut par lesdites mouches misérablement dévoré. Et ceci arriva, si les chroniques ne m'affolent, un certain jour d'une certaine hebdomade d'une certaine lune d'un certain mois d'un certain an d'une certaine olympiade d'un certain lustre d'ime certaine indiction d'un certain siècle d'une certaine hégire ou d'une certaine ère qui avoit cours bien long-temps avant le premier usage

des montres de bois. Aussi ne saurois-je vous dire l'heure.

Mais c'est à cela que se réduisent, quoiqu'eii aient gribouillé ces damnés menteurs d'Hellènes dans leurs paperasses poétiques, la création des hommes par les Titans et la punition de Prométhée. Entendez toujours par là, je vous prie, l'invention des têtes à perruque organiques, ei la déplorable fin de Mistigri livré aux mouches.

Et voilà comment les plus grandes difficultés se simphfient quand on porte un peu de philosophie dans l'histoire.

Précaution.

Et je dois ajouter que dans cet état — je veux dire Tétat de l'homme qui dort —

(Ne seroit-ce pas vous?)

— Il ne reste guère des idées acquises qu'un petit nombre d'aspects saillants et caractéristiques qui suffisent pour les nommer, mais dont la véritable expression s'évanouit bientôt sous une foule de formes capricieuses. Ces légères su-

perficies de Têtre réel, égarées dans le vague au souffle de l'imagination, se croisent, se mêlent, se confondent, variant de couleur et d'éclat suivant le jeu bizarre du prisme éblouissant des songes. Le sommeil, aveugle tyran de la pensée, s'amuse à tromper nos impressions les plus familières, et à les déconcerter, comme un charlatan habile, par des impressions opposées. A peine ses doigts ont fait vibrer une corde harmonieuse et fantastique, et le voilà déjà qui brode sur les notes majestueuses une grossière bacchanale ou un vaudeville grivois. A peine la décoration changeante qui lui obéit a-t-elle offert à vos regards la chaire vénérable du savant, qu'elle laisse apparoître les tréteaux grotesques de Mondor et de Gratelard; car il est de la nature de cette ame irrationnelle qui veille en nous quand nous dormons, de ne pas laisser échapper une perception sublime sans la tarer de quelque empreinte de ridicule; et c'est ce qui a fait dire à un sage que les rêves étoient la parodie de la vie.

Allez, allez, mon cher Breloque, la véritable

science est trop indulgente pour s'offenser des atteintes de votre marotte étourdie. Elle sait que les découvertes qui reculent ses limites ont quelquefois un côté plaisant, et elle pardonne au sommeil, parce que le sommeil est bouffon.

3ttjeitaUati0tt.

Depuis la mort de Popocambou-le-Chevelu, ses perruques avoient été long-temps oubliées au garde-meuble. On ne les montroit plus que dans quelques occasions extraordinaires, comme les nippes de Charles-le-Téméraire au grand jubilé de Berne, et le ressort des protubérances s'étoit rouillé irréparablement dans les meilleures têtes. 11 est pénible d'avouer que les trois quarts de l'institut de Tombouctou ne servoient qu'à faire tapisserie; mais on y revenoit tou-

jours, parce qu'il y avoit réellement quelque chose de merveilleux dans l'industrie du mécanicien, et que Tombouctou est d'ailleurs de toutes les villes du monde celle où l'on a le plus de temps à perdre.

Mistigri avoit été si heureux dans l'expression de ses figures, qu'il n'en étoit pas une qui ne parût s'occuper d'im objet ou s'adonner à une élude, comme si elle eût été organisée à la manière des créatures raisonnables, et c'est ce qu'on

n'avoit jamais vu qu'à l'institut de Tombouctou.

Il y en avoit qui cribloient txès-méthodiquemeni les mots de la langue dans un grand sas académique.

Il y en avoit qui les belutoient sophistiquement, et qui en tiroient un grand profit en vendant la recoupe à je ne sais quels malotrus fainéants pour en faire quelques lippées.

Il y en avoit qui épluchoient des pronoms, qui trioient des conjonctions, qui vannoient des pai'ticules, et qui écossoient des adverbes.

Il y en avoit qui faisoient passer deux ou trois idées des grands écrivains à travers une filière classique, et qui les dévidoient proprement sur une bobine sans fin.

Il y en avoit qui les étendoient sur un laminoir ou qui les écrasoient sous un cylindre, jusqu'au moment où elles parvenoient au plus parfait degré de platitude possible.

J'en vis un qui concassoit grammaticalement des étymologies latines dans un beau mortier despautérien. — Dieu! quelle riche opération!

J'en vis un autre qui étoit parvenu à faire un rubis spinelle plus gros de moitié que le bloc d'ambre carabe d'où fut tirée la statue colossale de Popocambou, sans employer autre ingrédient que de la graine de pimprenelle soigneusement élaborée ; mais je l'ai retrouvé depuis vendant des rosaires pour vivre, et criant coroney corone, au parvis Saint-Antoine de Padoue.

Le plus habile de tous vint me proposer une magnifique entreprise; celle d'im pont suspendu qui devoit aboutir de Tombouctou à la rue Folie- Méri court, sous l'entresol de Victorine, et celle d'un tunnel non moins ingénieux, qui débouchoit à travers quelques milliards de millimètres au juste milieu de la chambre à coucher de Fanny; mais il ne put jamais élever ses premières assises à plus de deux pieds anglois audessus du terrain, à cause des grands vents de tramontane qui couroient dans ce pays-là.

On ouvrit les portes à un savant vénérable, bien connu par la patience méritoire avec laquelle il essayoit depuis cinquante ans de peser la matière et l'esprit, dans deux bassins de toile d'araignée qui n'avoient pas résisté une seule fois à Texpérience, 11 entra fièrement avec ses balances vides, mais il ne perdit guère à l'événement. — Il n'avoit pas laissé tomber une idée en route.

Je remarquai parmi eux une douzaine de jeunes gens de bon air qui mêloient assez industrieusement des feuillets de papier où étoient figurés des rois, des dames et des valets, et qui les distribuoient fort élégamment en cinq paquets, comme au jeu de brelan. — On m'assura qu'ils croyoient faire des tragédies.

La séance s'ouvrit, suivant l'usage, par un morceau d'apparat qui avoit été demandé à la tête la plus oratoirement organisée de l'institut de Tombouctou. On commença par disposer devant l'orateur je ne sais combien de fioles industrieusement préparées par le grand abstracteur des quintessences verbales et grammaticales, et

sur lesquelles on lisoit : verbes, ad^^erhes, conjonctions, particules y substantifs, adjectifs. Celle-ci étoit la plus remplie, et, pour le dire en passant, celle qui avoit la meilleure mine. Il mêla tout cela délicatement dans un verre de mesiu'e, et saupoudra ensuite sa mixtion d'une immense quantité de voyelles, de tropes et de points d'exclamation. Puis frappant sa tête de bois d'une main de bois, et la renversant en airière de manière à décrire sur le pied de la machine un angle obtus de cent trente-cinq degrés, il s'ingiu'gita la potion sonore, et s'en gargarisa éloquemmcnt pendant un bonne heure d'horloge, suivant la formtJe, aux applaudissements réitérés de l'auditoire. Il est vrai de dire que c'étoit le borborygme le plus haimoiîieux qu'il fût possible d'imaginer, et que vous y auriez pris grand plaisir, à cela près que le fils de l'enchanteresse Craca, qui entendoit le langage des animaux comme le sien propre, n'y saisiroit pas, dans toute la succession des siècles, la plus minime portioncule de sens, ce qui fit que plusieurs dames de réassemblée se pâmèrent par trop forte contention d'esprit.

Quelqu'uii m'assura que la plupart de ces têtes ne vivoient que de se gargariser ainsi en public trois ou quatre fois Tan. Aussi puis-je vous jurer, sur la pantoufle de Popocambou, qu'elles étoient étiques, anbémiques et chlorotiques, ni plus ni moins que les malades guéris du docteur Sanguisorba.

ÏD^ntiti0tt.

On lira ensuite un rideau derrière lequel étoient assis à deux tables thériacales et orviélanesque deux personnages dont l'attitude me rappela les marcliands de catholicon que nous vîmes en \ 593 aux états de la ligue.

La table du premier étoit couverte de hauts , grands, gros, longs, larges et profonds bocaux où flottoient, dans une liqueur limpide, une multitude d'animaux que je n'avois jamais ren-

272 HTSTOÏKE

contrés qu'au pays de tapisserie, tels que —

Lycisques léporigènes, Écureuils cornifères, Connils emplumés, Hérissons inermes, Limaces lépidoptères, Anguilles quadrumanes, Lamproies inoculées.

Sauterelles de main, de selle et de brancard. Hannetons de juillet caparaçonnés à la moresque,

Tortues acrobates.

Huîtres vertébrées, et autres rares merveilles.

« Messieurs, dit le jeune professeur, .

« Ce que je viens de vous rappeler de nos <( théories académiques, reprit-il après un mo-

« ment de repos, me dispensera d'insister snr « les motifs qui m'ont déterminé dans la ciassi- « fication des Anomalates ^ ou animaux à mâ- « choires improprement appelées monstrueuses « Vous savez qu'après avoir reconnu l'action su- « blime de la nature dans ces créations extra- « normales, qui ne lui font pas moins d'honneur « que celle des mâchoires les plus régulières, « nous avions divisé nos Jlnomalates en trois « grandes familles, savoir:

■« « 1°Les PoLYODONTES, OU mâchoircs à rangs

« de dents multiples. Cette magnifique mâchoire « que j'ai l'honneur de vous soumettre est la a mâchoire d'Hercule l'ancien, qu'il ne faut pas « confondre avec cette foule d'Hercules de nou- « veUe fabrique que vous trouvez dans les My- « thographes. Celui-ci est bien recomioissable à « ses trois rangs de dents qui sont fort curieuse- « ment décrits dans ApoUodore. Cette particula- « rite ne s'est renouvelée depuis que dans un bon (( homme de Clèves dont les mandibules nous « ont été obligeamment communiquées par le (( savant Mentzelius.

iS

« 2* Les MoNODONTES, OU mâchoires à uiie « seule dent. Ge genre nous fournit deux spe- « cimen bien remarquables. Voilà, messieurs, « dans ma main droite, la mâchoire de Pyrrhus, <( roi d'Épire, et, dans ma main gauche, celle de « Prusias, fils du roi de Bithynie, qui naquirent « monodontes , de la mâchoire supeme, comme « il est écrit en Plutarque. La mâchoire de Pyr- « rhus est d'autant plus intéressante qu'elle a été « retrouvée sous un tesson de poterie qui pro- « vient apparemment de la cruche de grès avec « laquelle il fut tué par ime vieille femme, le « jour de la prise d'Argos.

« 3° Les Anisodontes, ou mâchoires défecii tueuses par excès ou par défaut, qui n'ont pas « pu se ranger dans ces deux premières divisions, « et notamment les brèche-dents. »

(J'écoutois de» toutes mes oreilles!)

« Ce qu'il y a de plus extraordinaire dans ce « genre, et peut-être dans tout ce que nous sa- « vous et dans tout ce que nous pouvons conjec-

« tiirer sur les mâchoires passées, présentes et « futures, c'est la mâchoire de Popocambou-le- « Brèche-dent. »

(Je respirai.)

<( Popocambou-le-ft'èche-dent, dont il est ques- « tion ici, est, comme vous le savez tous, mes- « sieurs, le troi» millième roi de l'illustre dyna&- « tie des Popocamûbides, selon le calcul d'un de <( nos plus illustres chronologistes, à moins qu'il c( ne soit que le treizième, comme le pense mi « autre; mais le choix est assez indifférent, puisai que ces deux savants ont partagé le prix d'his- « toire celte aimée. »

(Attention profonde et soutenue. — Quelques voix de l'amphithéâtre : Écoutez! écoutez!)

« La mâchoire de Popocambou-le-Brèche-dent, » continua-t-il, en ouvrant respectueusement un reliquaire d'or, marqueté d'argent comme les colliers de la Sulamite, dont il exhiba je ne sais quoi de mandibuliforme, qui n'a plus d0 nom dans

aucune langue, pour parler comme Tertullien, (( la mâchoire de Popocambou-le-Brèche-dent, « messieurs, c'est cela. »

(Les applaudissements éclatèrent.)

« Tout le monde peut y remarquer l'absence « d'une des hautes dents incisives, et comme « cette particularité se rencontre souvent dans « des mâchoires vulgaires, à la suite de certaines

« maladies ou de certaines percussions, je vous M prie d'observer qu'elle n'est point accidentelle « dans Popocambou-le-Brèche-dent. Elle. résulte « de la conformation des os maxillaires d^ ce « grand prince, c'est-à-dire du défaut d'alvéole « à cette partie de son auguste mâchoift , où vous « chercheriez inutilement jusqu'à la verrucosité « dentiforme des quadrupèdes ovipares et jus- « qu'à la strie dentivaque des oiseaux. »

, (Mouvement.)

« S'il y eut jamais quelque chose de doux et « d'honorable dans nos recherches, messieurs, » dit l'orateur, en finissant, avec l'expression d'une satisfaction modeste, « c'est surtout d'avoir pu « constater que le monarque adoré dont Tom- « bouctou conserve si précieusement le souve- « air, appartencat,.par sa mâcl^oire, au troisième « genre de notre classe des anomalatgs, »

(Ici l'entjiousiasme parvint au dernier degré.)

Et;^ me retournai dans jf^on lit.

€rl)umatiatt.

Je m'élois tourné précisément du côté de la seconde table, qui étoit occupée par un vieux petit antiquaire, sec, pâle, racorni, fruste, frotté, fourré, rouillé, rogné, usé, limé, dépatiné, qu'on avoit trouvé, entre deux amphores, dans une crypte anté-diluvienne, en fouillant les fondations de la grande pyramide, et qui devoit à son éternité momiesqueWe privilège de figurer à perpétuité comme- fondé de pouvoir pour toutes les momies qui peuitem se rencontrer sur le

globe d^ui^ les étroits étuis des Guanches jusqu'aux profondes caves des Égyptiens. Son bureau étoit flanqué de quatre fières momies , dressées, le point sur la hanche, le nez au vent, !?œil émérillonné, la jambe tendue et alerte, momies princières et royales —

Il y avoit devant lui une autre momie, si gracieuse, si fluette et si mignonne!

Tant de>cattdeur hrilloit sur son f font ingénu! Tant d'amours se jouoiént élir sçn sein demi-nu !

— Que ce bras voluptueux devoit embrasser avec douceur le corps d'un amant! — Qu'il devoit fléchir avec abandon sur le bras d'un amant, ce corps souple et délicat! —

Je ne sais quelle puissance invincible m'entraînoit vers cette momie! j'y volois, si le respect ne m'avoit arrêté.

« Messieurs, dit l'antiquaire, la jeune per- « sonne que vous voyez est la grand'mère de « Popocambou. »

<E>pétatim.

u Doux et tottchant modèle de toutes les ver- « tus, M continua l'antiquaire en ^'adressant à la momie —

« Faut-il que vous ayez été ravie, dans la fleur « de votre printemps, à une grande nation dont /< vous étiez l'ornement et l'espérance !...

<( Funeste et incompréhensible destiiiee, qui « ne montre à la terre les plus rares perfections

« que pour lui apprendre que rien n'est dura- « ble ici-bas, et que ces types divins de la plus « parfaite organisation humaine sont ceux qui <( s'efFacentle plus vite!...

« Qu'il nous soit permis du moins, chaste et « glorieuse tige de nos maîtres, de verser des « larmes intarissables sur votre sort, et de semer <( tous les ans de nouvelles fleurs sur votre tom- « beau! Fille et aïeule des rois, que la terre vous <( s<Mt légère!... »

Après cette allocution pathétique, il s'arma d'un bistouri fraîchement émoulu, l'introduisit profondément dans la gorge delà reine-mère, entre les deu^ clavicules, et l'ouvrit longitudinalement jusqu'à l'oml^ilic.

Le but 'de cette opération, qui nous glaça (fune sainte horreur, Breloque et moi, étoit de vérifier si le siajet de la démon^jtration étoit, en eîfeiy comme on l'avoit supposé, cette jeun^ et belle prince^e, l'isis, l'Astarté, la Véaus de Tombouctou, Vjilma Popocamba de je ne sais quel

guiriot ouolof — et personne n'ignore qu'une vieille loi du pays oblige les gens de qualité à porter leur extrait mortuaire dans l'estomac, pour la commodité des recherches scientifiques.

« C'est elle, » dit l'antiquaire, en présentant du bout des doigts à l'assemblée expectante un mignon rouleau de vélin.

Noué d'une faveur blanche, Doré sur tranche, Et tant net, Tantfrisque, et Tant coquet — Et tant blanc ^ Tant galant.

Tant gentil.

Tant subtil, Tantjoli, TantpoK, Tant rosé, Tant frisé, - Tant sadin.

Tant badin.

Googte

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