CELA
MEFAIT?
Cambuieti(m.
Il est trop vrai infandum jubés remware
dolorem...
Il est trop vrai que V Éloge d'une maîtresse pantoufle qui auroit été scellé un jour dans le 'piédestal de ma statue littéraire — je n'ai pas renoncé aux autres — a disparu dans un incendie partiel et borné ^ mais dont le résultat fait frémir...
C'est depuis ce temps-là qu'on ne parle plus
de la piteuse conflagration.de la bibliothèque de Baruch, qui ne se composoit à la vérité que des prophéties de Jérémie, et que fit ardre un certain Joakin , roi de Juda;
De la bibliothèque de Gnide qui fut dévouée aux flammes par Hippocrate, en punition de la crédule confiance du peuple dans un médicastre ignorant, assez audacieux pour guérir incongrûment et sans licence les malades de ce grand homme;
De la bibliothèque des Ptolémées avec laquelle Omar fit à l'islamisme im feu de joie de quatre cent mille volumes , et dont les cendres refroidies depuis douze siècles coûtoient encore des larmes à mon vénérable ami M. Boulard;
De la bibliothèque de Julien que nous appelons l'Apostat, laquelle le pieux Jovien brûla dévotement dans le temple de Trajan, sur les conclusions de sa commission de censure;
De la bibliothèque de Byzance qui périt sous
le règne de Basilicus ou Basiliscus, dans un mouvement populaire. (C'est là que se trouvoit ce fameux intestin de dragon sur lequel tous les poèmes d'Homère étoient écrits en lettres d'or, et dont nous ne verrons peut-être jamais le Jacsimile , à cause de la grande rareté des dragons);
D'une seconde bibliothèque Byzantine qui avoit été formée par Théodose, et que Léon Isaure, auquel je pardonne plus volontiers d'avoir été hérétique et magicien que d'avoir été barbare, fit brûler impitoyablement par maie haine contre le culte des saintes images, au grand dam des bibliothécaires qui brûlèrent avec ;
De la bibliothèque hébraïque de Crémone, qui renfermoit douze mille volumes de beaux commentaires sur les commentaires du Talmud, qui est le commentaire des commentaires du Pentateuque, laquelle flamba en 4555. Quelle perte pour la synagogue !
De la bibliothèque de Londres qui disparut
en i 666 dans la catastrophe de cette belle capitale, mais à l'insu du pape et de ses adhérents, quoi qu'en dise l'insolente et calomnieuse colonne de Christophe Wren;
De la bibliothèque du savant astronome Heyelius, de Dantzick, et de celle du prodigieux antiquaire Olaûs Rudbeck, d'Upsal, dont quelques rares volumes échappés au fléau destructeur exhalent encore une odeur de roussi fort estimée des bibliomanes;
De la bibliothèque de cet excellent Thomas Bartholin , que je vous supplie d'absoudre en ma faveur de quelques doctes et naïves gaiUardises, et qui s'écrioit sagement à la nouvelle de son malheur : Liberi mei sals^i sunt, libri valeant; sentiment plein de grâce et de philosophie qui peut faire excuser un jeu de mots;
De la bibliothèque du sage et modeste Yalincour, philosophe vrai, qui avoit appris en lisant ses livres à se passer de ses livres, et qui méritoit u^ ami plus sensible que Boileau;
Du magasin de maître Pierre Le Petit, notre modeste EIzevir , et de celui de ce pauvre monsieur Trattner de Vienne, dont j'ai vu les solives brillantes exhaler en fumée les doctes éluciibratiotts de Scopoli. —
Grands dieux! de quoi dépendent les longues sollicitudes de la patience et du génie dont Buffon ne faisoit qu'une même chose! A quoi tiennent les jouissances expectatives de la postérité qui n étoit représentée là par personne; de cette postérité orpheline , longe orba, dont une attention prévoyante, mais facile, auroit ménagé les joies futures, soit en réveillant des édats d'une toux auxiliaire le lecteur fatigué, soit en détournant, par im geste adroit, du foyer de la lumière ces pages que je destinois à l'immortalité!
Guttemberg... ou Geinsfleich! car cela m'est tout -à -fait égal; à quoi servoit-il que tu inventasses la typographie je ne sais où, et je ne sais quand, et que tu la misses en homiair à Mayence ?
Ou que tu fisses la marne chose ^ industrieux Mentel, dans l'inclyte ville de Strasbourg?
Ou toi-même, laborieux Coster, génie créateur et prodigieux que n'assoupirent point les maussades vapeurs des marais d'Harlem , qui me donnèrent l'an dernier un coriza si obstiné! — »
Ou tout autre que vous qui auroit eu la même idée , fût-ce à la Chine ! —
Qu'importoit que Nicolas Jenson dessinât ces caractères admirables que nos architypographes ne surpasseront jamais? que Laurent François de Alopa lui opposât les merveilleuses cajpitales qui servirent aux belles éditions de Lascaris? et que le vieil Aide rivalisât de grâce et d'imagination avec eux dans la taille svelte et gracieuse de ses brillantes italiques?
Pourquoi Geoffroy Tory se creusoit-il la tête à mesurer la proportion des lettres attiques, antiques ou romaines? —
Dm*et, à retrouver la protographie d'Adam,
Les cabalistes, rhagiographie de Salomon, Les prêtres égyptiens, l'hiérographie d'Horus, Les bonzes et les lettrés, l'idéographie de Fo-Hi, Les voyageurs et les missionnaires, l'anthographie du Mexique et du Pérou;
Des antiquaires ingénieux, à épeler sous des manuscrits avarement superposés les piquantes énigmes de la palinpsestographie, Jarry, à perfectionner la calligraphie, Kirchèr, à découvrir ou renouveler la polygraphie ,
Legangneur, la technographie, Et , de sur croit , la rizographie ; Vigenère et Colleté t,- la pseudographie, Du Carlet , la cryptographie , Du Vignau, la mimographie, Ramsay , la tachéographie , Coulon-Thévenot, la tachygraphie , Taylor et Bertin , la sténographie , Schott, Hiller et Addy , la stéganographie, Uken , la stéganométrographie , Leibnitz, précédé par Wilkins, qui a été précédé par Dalgamo, qui a été précédé par l'Almanach de Nuremberg, la pangraphie ,
Chappe, à la suite de Polybe y la télégraphie ,
Le pauvre et modeste Fyot, rarchœographie,
De savants bénédictins, la palaeographie,
FirmaSy la palingraphie,
Maimieux, la pasigraphie,
Bricaille, la panlexigraphie,
Susse, la mnémographie,
Dublar, la multilinégraphie,
L'Athénée de Marseille, la panteugraphie,
Boinvilliers, d'après Joubert, la cacôgraphie,
Vidal, la notographie,
Sennefelder, la lithographie, . Je ne sais quel anonyme, l'autographie.
D'où a procédé en droite ligne la sotte et disgracieuse isographie;
Baïf , TaiUèmont , Meigret, Pelletier, la Ramée, Rambaud, Richesource, Cordemoy, Adanson, Rétif de la Bretonne, et autres puissants grammairiens de ce calibre , la phonographie ,
Et Tohu-Bohu, la néographie?
Je le demande!
Inutiles efforts, trai/aux ùifructueux !
puisque du seul livre essentiel de notre temps, du seul écrit simplement humain qu'un homme dW sens droit et d'une saine intelligence eût aujourd'hui quelque intérêt à conserver, il ne me reste exactement parlant que vingt-deux petits fragments brûlés par les bords , que vous ne saisiriez que trop facilement avec l'index et le pouce, et entre lesquels il n'existe pas, comme on vous le disoit tout à l'heure, un foible point de contact moral, une légère analogie philosophique, une vague possibilité d'association oratoire pu de parenté grammaticale, dont le commentateur le plus subtil puisse tirer l'induction la plus fugace pour le bonheur éventuel des sociétés modernes!...
Et toutefois, je ne sais quelle crainte de laisser abandonnés aux interprétations malveillantes de la haine et de l'hypocrisie, ces débris de ma pensée écrite, —
Je ne sais quelle conscience irrésistible d'une vague clarté, d'une raison inaperçue qui les anime encore... —
Je ne sais quel besoin de vous léguer, ô mes amis, sur ces follicules quasi ou^èrè-sibyllines, l'empreinte éparse et décousue de mes derniers sentiments, —
Le besoin surtout de complaire à mon imprimeur en vous offrant ci-contre le spécimen d'une fonte qui fera tressaillir l'ombre de Sanlecque et celle de Garamond : —
Tout cela me décide à jeter sous vos yeux, dans l'ordre où ils tombent sous ma main, ce peu de mots échappés aux flammes et à la critique, comhusti membra poetce!...
€irplkatiott.
pamtoutue! que signifie ce mot?
Quelle est son acception usuelle?
Où trouve-t-on sa définition logique?
De quelle langue ancienne ou moderne est tirée son étymologie?
Est-il indigène ou exotique?
Est-il autochtone ou de seconde fof^mation?
Est-il radic£^ ou dérivé?
Représente-t-il un fait matériel, ou cache-t-il un emblème?
L'auteur l'emploie-t-il au sens propre ou au sens figuré? "
Et si le pudique et pieux censeiu* auquel ce livre sera nécessftirement soumis, avant de s'introduire dans les séminaires et dans les lycées, alloit supposer...
Jamais! cette odieuse interprétation est d'une époque étrangère à nos mœurs. Elle ne sauroit présenter la moindre" apparence de vérité A cette génération grave et modeste qui ne Sourit qu'en rougissant aux bouffonneries cyniques de Rabelais, et qui oublie depuis long-temps dans la boue la marotte effrontée de Diderot, de Dudos et de Crébillon.
La pantoufle dont il est question ici est tout simplement celle dé mon gracieux maître Popocambou-le-brèche-dent, 42,663* autocrate de Tombouctou, sous le règne duquel fut élevée cette fameuse pyramide que Philon de Byzaice n'a pas comptée au nombre des merveilles du monde, parce que du temps de Philon de By-
zance on alloit fort rarement à Torhbouctou.
Elle égale dix-huit fois en hauteur la tour de Babylone qui surpassoit d'autant la pyramide de Chéops, et elle est bâtie sur la pointe...
Soit préjugé de l'éducation, soit prévention invétérée de l'habitude —
Soit entêtement politique, soit fanatisme religieux —
Soit instinct, soit expérience de ce que valent les choses du monde, — Popocambou, depuis qu'il étoit parvenu au pouvoir, n'avoit rien vu qui lui parut préférable à cette pantoufle.
Il y pensoit le jour. Il y pensoit la nuit. Il y pensoit le soir. Il y pensoit le matin.
Il se toumoit sur le côté gauche. Il se tournoit sur le côté droit. Il se couchoit sur le ventre. Il se couchoit sur le dos. Il ne révoit que de cette pantoufle.
Il est vrai que cette pantoufle n'étoit point à
dédaigner. On auroil fait bien du chemin sans rencontrer une pareille pantoufle.
C'étoit une pantoufle fourrée,
C'étoit une pantoufle ouatée,
C'étoit une pantoufle satinée ,
C'étoit une pantoufle rafFmée ,
C'étoit une pantoufle perfectionnée,
C'étoit une pantoufle d'hiver, c'étoit une pantoufle d'été;
C'étoit une pantoufle élégante , une pantoufle svelte, une pantoufle de bonne mine, une pantoufle distinguée;
C'étoit une pantoufle bien conditionnée, une pantoufle qui n'étoit ni trop large ni trop étroite, une pantoufle solide, une pantoufle élastique, une pantoufle moelleuse, une pantoufle confortable, une f)antoufle essentielle ;
C'étoit une pantoufle qui ne faisoit pas le plus petit pli;
• C'étoit une pantoufle naïve, une pantoufle natTirelle, une pantoufle sans manières et sans prétentions, une pantoufle qui ne se donnoit ni les airs éventés du brodequin, ni les airs
avantageux du cothurne,' et que vous auriez reconnue de cinquante pas pour une honnête pantoufle.
Ce n'étoit pas une pantoufle arriérée, une pantoufle goiumée, une pantoufle à quatorze quartiers, une pantoufle loyoliste, une pantoufle ultramontaine, une pantoufle absolutiste;
Ce n'étoit pas une pantoufle raisonneuse, une pantoufle libérale, une pantoufle industrielle, une pantoufle légale, une paqftoufle électorale, une 'pantoufle d'oppoâtion ;
Ce n'étoit pas luie pantoufle antique, une pantoufle systématique, une pantoufle aristotélique, une pantoufle économique, une pantoufle encyclopédique, une pantoufle académique, une pantoufle classique ;
Ce n'étoit pas vine pantoufle gothique, une pantoufle mystique, une pantoufle éclectique, une pantoufle romantique, une pantoufle germanique, une pantoufle frénétique;
C'étoit une excellente petite pantoufle ;
102 HISTOIRB DU ROI DE BOHÊA^p:.
C'étoit une de ces pantoufles dont on youdroit n*ôter jamais le pied.
C etoit la reine des pantoufles !
2lnnotatiim,
Soa étymologie , dites-vous?
Je ne me suis pas dissimulé qu'il auroit été notablement utile, dans un ouvrage destiné à devenir classique, de consacrer au moins un chapitre supplémentaire à Timportante matière que Baudouin a si superficiellement effleurée dans son traité de Pantoùfjlis veterwn; mais ce travail auroit exigé des recherches si prodigieuses que Ae volume eût risqué de ne pas
paroître ayant la bonne édition du Dictionnaire de l'académie, et en fait de nouveautés piquantes on ne sî^uroit trop éviter la concurrence.
Et puis vous seriez efifrayés de la pauvreté des notions anciennes et modernes sur la seule valeur étymologique du moi pantoiifle!
Ilâv est un monosyllabe grec dont tout le monde connoît le sens, dit Schrevelius ; ou dont tout le monde est libre de chercher le sens, page 723 de mon Dictionnaire, dit M. Planche.
Sous la seizième lettre de l'alphabet, dit Scapula.
Henri Etienne, qui a tant à se plaindre de Scapula, ne dit pas le contraire.
Pour toufle, je donne un demi-pied de mon nez si je sais d'où il vient , dit Tumèbe, qui avoit réellement le nez assez long pour se permettre cette saillie.
« Il pourroit venir , répondit don Pic en sou- « riant, du syriaque tophel, ou de l'allemand '< ôtiCCH, qui est le même que l'italien sti- « ç^ale. —
a Mais il est probable que le nom de la pan-
« toufle est produit du grec Trareiv et du grec
<( (poXXeoç, qui signifient en composition une
<( chose creuse qui sert à marcher. —
(Ce qui. est, par parenthèse, une excellente définition des pantoufles.)
« A moins que vous n'aimiez autant qu'il soit « fait de Traretv et de toçoç, parce que la pan- « toufle est une chaussure propre à fouler des « terres friables et légères : et je ne vous con- « seillerois pas d'en user sur les pavés an- « guleux dé Vire, sur les galets pédicides de « Fécamp, et sur le gravier roulant du Lido de « Venise.
« Je m'arrêterois peut-être même à cette ex- •<( plicâtion si je n'éprouvois soudainement la
lOG HISTOIRE
« conviction profonde que l'élémeni complétif « à la recherche duquel nous venons de nous « égarer trop long-temps, n'est autre que (fûloç^ u nom grec du liège dont on fait ordinairec< ment la semelle des pantoufles, (juod estpro- « bandum. »
— Eh! qui en douJLe,m'écriai-je,en repoussant du pied un vieux tabouret de paille défoncé qui n avoit pas besoin de ce dernier échec. .
Que m'importe, à moi, l'origine et le sens de pantoufle, ajoutai-je en m'arrachant brusquement de cette chaise longue que j'ai acquise à l'encan de Matanasius, et en m'âançant vers la porte pour me soustraire au démon qui me crucifioit impitoyablement à sa sotte étymologie.^
Je serois Vraiment bien fou, dis-je en ramenant les deux battants sur moi , de me faire du mauvais sang pour savoir lequel de toçoç ou de (peXXès est entré élémentairement dans la cojistructîon du nom d'une pantoufle!
Et s'il me plaît de m'ennuyer ce soir, pensai-je en traversant le carré, n'est-ce pas jour de Bouffes et séance à l'Athénée? D'ailleurs, repris-je en
descendant
les
sept
rampes
de
l'escalier.
— D'ailleurs, la semelle de Popocambou n'étoit pas de liège. Elle étoit de cabron.
Que dit monsieur? demanda le portier en ouvrant son vasistas, ou toaô iôt bas de verre obscurci par la fumée, et en y passant sa tête grotesque illuminée de rubis d'octobre.
— Je dis qu'elle étoit de cabron.
©Wrmtioit,
. . . . . Sur quoi je dois faire observer une fois pour toutes — ces chapitres demandant une explication qui auroit dû les précéder : —
Mais cette observation est inutile pour les lecteurs qui commenceront le livre par la fin.
. . . Que le mot pantoufle est pris dans cet exemple au nombre singulier, parce que ledit