‹ Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteauxChapitre 8 sur 18 · HO HISTOIRE · texte numérisé non relu

HO HISTOIRE

nombre représente sa valein* intrinsèque et virtuelle, et non en raison de la figure nommée métonymie^ au moyen de laquelle on prend la partie pour le tout — ^ ou de la figure n,ommée sjnecdocJiey qui a exactement la même propriété; ce qui me porte ^ croire qu'il y a au moins une de ces figures de trop.

— Et il en seroit autant des pantoufles de Popocambou si ce grand prince avoit pu plus d'une pantoufle...

Non qu'il faille conclure de là avec Orus ApoUo qiie Popocambou étoit menopode comme les gaines d'Hermès;

Ou avec messieurs de l'Académie celtique, qu'un de ses pieds étoit nu, plat, membraneux et palmé, comme celui de la reine Pédauque;

Ou, ce qui seroit plus vraisemblable, qu'il avoit ime jambe de bois comme Agésilas, ou un pied bot comme Don Sébastien.

Le fait est que les lois constitutives de Tombouctou astreignent le souverain de ce pays-là, à se tenir debout sur un pied toutes les fois et pendant tout le temps quiL vaque à l'exercice d'une de ses fonctions royales — ce qui n'impliqueroit pas en conséquence sévère qu'un roi de Tombouctou dût avoir toute sa vie un pied chaussé et l'autre nu. —

Mais le règne de Popocambou fut si fertile en entreprises colossales —

La construction de la grande pyramide détourna tant de bras de l'exploitation des communs états mécaniques —

Les matières premières nécessaires à la confection d'une pantoufle bien établie devinrent si rares —

Les théories économiques si parcimonieuses —

La politique si arithméticienne, et l'arithmétique si populaire —

Les majorités si ombrageuses et si tracassières, principalement en fait de pantoufles, qu'il n'y a pas d'exemple que la commission du budget ait

passé plus d'une pantoufle au roi de Tombouc-

tou.

Heureusement, dit le roi, c'est une fort belle pantoufle..

lîr^tiritiim.

Si vous préfériez, cependant — et quel auteur peut deviner votre goût du lendemain? —

Une scolie grecque...

Une atellane romaine...

Une farce gallique . . .

Une parade Scandinave. . .

Une bouffonnerie celtique ou gothique...

Un bardit germanique...

Une mascarade italique...

i\4 HISTOIKE DU M)l DE BOHÈME.

Un saynète ibérique...

Un pismé illyrique...

Une chronique rabbinique...

Une fable talmude^que,.,

Une histoire bérésithiaque...

Un Foman apocalyptique...

Vous n'avez qu'à parier, mesdemoiselles ! le sac de Breloque est plus riche dans ce genre que celui de Sammonokhodom. Breloque fait la figue, avec son sac, à ÏEddfL comme au Koran^ à la Volusffa comme au f^édam, au Lamaastcanham comme au Landnamahock, au Catéchimie de Volney comme à V^lmanach de Matthieu Laensberg.

Vous me demanderez peut-être où Breloque a trouvé son sac? Il en a hérité de Jean des Vignes.

Damnotian.

Dans mon dernier voyage en Afrique, si l'idée que j'en ai conservée est autre chose qu'un songe, il m'est survenu je ne sais quelle aventure étrange dont je veux entreprendre de fixer le souvenir. Vaincu par la chaleur du jour, je m'abandonnois à la lente marche de mon cheval, siu" les bords d'un fleuve que je ne nommerai point, parce qu'il n'a jamais eu de nom, quand tout-à-coup, à travers le rideau d'aloès aux girandoles d'or, de baobabs aux feuilles

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démesurées, et de roseaux géants qui voiloient ses rivages, m'apparut un petit esquif monté d'un seul homme qui suivoit négligemment le cours des eaux^ sans s'occuper ni de la rame ni du gouvernail; et, au même instant, je vis un crocodile énorme qui saisissoit la poupe de ses main^ écailleuses, et qui baltoit les ondes de sa queue comme d'un fléau.

Je poussai un cri, mais tout avoit disparu, la barque, le monstre et le voyageur. Je m'arrêtai, frappé d'épouvante, et contenant difficilement mon cheval dont l'horreur n'étoit pas moindre que la mienne. Quel fut mon étonnement quand

je vis l'onde se rougir de sang, et l'inconnu, indifférent pour ses blessures, aborder paisiblement auprès de moi, en marchant à la surface du fleuve, comme si elle avoit été surpçise en un moment par une gelée boréale. J'avois a peine eu le temps de le regarder que ses traits s'étoient inefifaçablement gravés dans ma mémoire, car ceux qui l'ont vu ne* doivent jamais l'oublier.

Sa taille étoit droite et. élevée, ses mouvements souples mais subits, sa marche brusque et précipitée, non pas coùime celle, de la crainte, mais comme celle de l'impatience. Les détails de sa figure ne manquoient ni de régularité ni de grâce, et cependant leur ensemble étoit triste et menaçant. Sa bouche longue, ses lèvres étroites qui laissoient apercevoir en frémissant l'une contre l'autre des dents blanches et searées, sa barbe épaisse et noire, son teint aduste et bronzé, ses joues creuses? moins basanées que livides, ses yeux profondément enfoncés d'où jaillissoient des regards de feu, comme l'édair du fond d'une nue obscure, le contraste inexplica-

ble des formes les plus puissantes de la vigueur, avec lés vestiges infaillibles de 1 âge et du temps, faisoient de cette physionomie une énigme que la raison himiaine ne peut pas résoudre. Le premier sentiment que cet homme inspiroit, après celui de la terreur, étoit l'idée de cette pérennité que les artistes prêtent à leurs dieux. Comme son aspect ]physique appartenoit à toutes les époques de la vie, l'étrange costume qu'il avoit adopté appartenoit à tous les pays. Le bandeau rouge qui couvroit son front sembloit lui-même le signe d'initiation de quelque ordre monastique. Il portgit le turban de l'Orient, le doliman de l'Albanois, le pantalon du Basque, le plaid de l'Écossois, les espardilles de l'Espagnol. Sa ceinture de cuir écru renfermoit le cangiar de l'Esdavon, la zagaie du More et le stylet du Vénitien ; mais il étoit facile de voir aux brillants dont eUes étinceloient que ces armes de parade . étoient le caprice du luxe et non la précaution d'une prudence inutile. ♦ '

Comme il avoit les yeux tournés vers moi, et qu'il me couvroit d'un regard qui me figeoit lé

" DU ROI DE BOHÊME. \i%

sang, je fus tiré de cette espèce de fascination par le hennissement d'un cheval qui n'étoit pa% le mien. Je fis un mouvement, et je vis bondir à mes cptés le coursier de cet homme. C^étoit un de ces petits chevaux de Sibérie dont le poil ressemble à une laine crépue, et qui, au premier abord, offrent quelque chose de fantastique, comme les animaux imaginaires qui nous étonnent dans les rêves. Il bondissoit avec une légèreté incroyable, mais qui annonçoit plutôt de l'épouvante que de la joie. Ses yeux ardents et remplis d'une sorte d'intelligence humaine, témoignoient qu'il étoit amené en ee lieu par la puissance d'tme volonté étrangère, et que toute son agilité surnaturelle ne pouvoit le soustraire à lappel de son cavalier. Il y avoit d'ailleurs en, lui quelque chose d'aussi mystérieux que dans l'incompréhensible inconnu. Son mçrs paroissoit d'un or pur, et se terminoit à des bossettes de rubis. Le filet qui assujettissoit sa tête af oit la flexibilité de la soie et le brillant du métal. Ses crins tressés de fîl d'argent tomboient à longs flots, et balançoient des uœuds de cristaux et de pierreries, liés par des rubans couleur de feu;

son hamois étoit tout entier de ce cuir poli et parfumé que les Levantins tannent avec de l'encens, et son pied frappoit le sable d'un fer d'or aux clous de diamant. Le voyageur tomba d'un élan siu» la housse de pourpre, et il alloit s'éloigner pour jamais, quand il sembla retenu par une de mes pensées, car je doute que j'aie eu la force de l'exprimer d'une voix intelligible.

Il resta donc immobile devant moi sur son cheval immobile, et tout restoit immobile autour de nous, jusqu*à la vapeur enflammée qui nous tenoit lieu d'atmosphère, jusqu'au nuage de sable rouge qui voiloit sur notre tête le soleil à son zénith, jusqu'au soleil même dont le disque, arrêté dans l'espace ainsi qu'au temps de Joshua, béôit sur ce lac de feu comme une bouche sanglante. On auroit cru la nature entière surprise de mort, si Ton n'avoit entendu se traîner au loin en sourds miaulements et en râlements lamentables la longue plainte du chacal, qui crie comme une femme qu'on égorge.

— a Vous voulez me connaître, dil-il, en pé-

« nélrant au fond de mon ame d'un regard acéré; i( et je consens à satisfaire votre curiosité, car je <( sais, à vous voir, que nous suivons la même « route... »

Et pendant qu'il prononçoit ces paroles, il avoit saisi le bridon de mon cheval, et il m'emportoit dans la coiu^e du sien avec une rapidité dont aucun des souvenirs de notre vie terrestre ne peut donner l'idée, mais qui avoit cela d'étrange que je n'en éprouvois pas même le mouvement, et que je me demandai un instant si ce n'étoit pas le désert, le fleuve et le ciel, qui fuyoient.

« — Vous le voulez, continua-t-il! je vous raconterai une histoire, telle qu'il n'en a jamais été raconté de pareille... une histoire que je ne raconjterois, ni pour le présent que je déteste, ni pour l'avenir que j'abhorre; ni poiu' la gloire dont le nom ne tombe de ma bouche qu'avec dégotit, ni pour la fortune que je ravirojs si aisément aux prétendus heureux de la terre, si l'arrêt de ma condamnation ne m'avoit pas comblé de trésors comme de douleurs.., ni pour l'amour, la seule de ces illusions stupides qui laisse un regret après des siècles. Je ne vous la raconterois pas pour m'affranchir du plus grand forfait qui ait pesé sur la tête de l'homme, car ce crime est resté tout mon orgueil et toute ma joie. Je vous la raconterai pour obéir, infortuné que je suis, à la volonté de cet étemel tyran du cœur humain qu'on appelle l'enfer dans l'autre monde, et dans celui-ci la conscience. — Vous le voulez, continua-t-il, mais la révélation seule de mon nom vous laissers^t-elle la force ou la volonté de m'entendre? Homme mortel! — et combien je vous envie ce privilège l — homme

« indiscret et curieux, liez -vous d'une main i( ferme aux crins de mon cheval! Je suis ce va- « gabond, rebut étemel du monde, qui doit, ((plus infortuné que jamais, en devenir le <( maître. Je suis le juif-errant. Je serai I'ante- (( christ! »

A cette horrible révélation, je sentis une sueur glacée ruisseler de mes cheveux, et, l'œil fixé sur le maudit, j'attendis chacune de ses paroles avec la terreur qui saisit le patient sous le fer lourd et froid du bourreau; mais je m'y accoutumai peu à peu comme un fiévreux au retour de son accès, comme la victime épuisée aux périodes de la torture.

Ce ne sont pas ces prestiges de l'ame que je puis essayer de faire partager au reste des hommes, car il n'y a rien qui soit capable de les rendre daos cette expression incertaine de nos idées qu'un soufle entraîne dans l'air, que la marche d'un pe]tit insecte efface sur le sable, que la trace d'une plume détruit sur le papier. Un songe seul peut les communiquer à la pensée solitaire dans

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