CELA
MEFAIT?
Combustion.
Il est trop vrai irifandum jubés rencH'are
dolorem...
Il est trop vrai que 1 Éloge d une maîtresse pantoufle qui auroit été scellé un jour dans le piédestal de ma statue littéraire — je n'ai pas renoncé aux autres — a disparu dans un incendie partiel et borné, mais dont le résultat fait frémir...
( «si depuis oc iemp6-là qu'on ne parle plus
S(i HISTOIRE
de la piteuse conflagration de la bibliothèque de Baruch, qui ne se composoit à la vérité que des prophéties de Jérémie , et que fit ardre un certain Joakin, roi de Juda;
De la bibliothèque de Cnide qui fut dévouée aux flammes par Hippocrate, en punition de la crédule confiance du peuple dans un médicastre ignorant, assez audacieux pour guérir incongrûment et sans licence les malades de ce grand homme ;
De la bibliothèque des Ptolémées avec laquelle Omar fit à l'islamisme un feu de joie de quatre cent mille volumes , et dont les cendres refroidies depuis douze siècles coûtoient encore des larmes à mon vénérable ami M. Boulard;
De la bibliothèque de Julien que nous appelons l'Apostat, laquelle le pieux Jovien brûla dévotement dans le temple de Trajan, sur les conclusions de sa commission de censure;
De la bibliothèque de Byzance qui périt sous
le règne de Basilicus ou Basiliscus, dans un mouvement populaire. (C'est là que se trou voit ce fameux intestin de dragon sur lequel tous les poèmes d'Homère ctoient écrits en lettres d'or, et dont nous no verrons peut-être jamais le jac-simile, à cause de La grande rareté des dragons);
D'une seconde bibliothèque4 Byzantine qui a voit été formée par Théodose, et que Léon lsauro, auquel je pardonne plus volontiers d'avoir été hérétique et magicien que d'avoir été barbare, fit brûler impitoyablement par maie haine contre le cidte des saintes images, au grand dam des bibliothécaires qui brûlèrent avec;
De la bibliothèque hébraïque de Crémone, qui renfermoit douze mille volumes de beaux
commentaires sur les commentaires du Talmud, qui est le commentaire des commentaires du Pentateuque, laquelle flamba en 1553. Quelle perte pour la synagogue!
De la bibliothèque de Londres qui disparut
en 1 666 dans la catastrophe de cette belle capitale, mais à l'insu du pape et de ses adhérents, quoi qu'en dise l'insolente et calomnieuse colonne de Christophe Wren ;
De la bibliothèque du savant astronome Hevelius, de Dantzick, et de celle du prodigieux antiquaire Olaùs Rudbeck, d'Upsal, dont quelques rares volumes échappés au fléau destructeur exhalent encore une odeur de roussi fort estimée des bibliomanes;
De la bibliothèque de cet excellent Thomas Bartholin, que je vous supplie d'absoudre en ma faveur de quelques doctes et naïves gaillardises, et qui sécrioit sagement à la nouvelle de son malheur : Liberi mei salvi sunt , libri valeant ; sentiment plein de grâce et de philosophie qui peut faire excuser un jeu de mots;
De la bibliothèque du sage et modeste Valincour, philosophe vrai, qui avoit appris en lisant ses livres à se passer de ses livres , et qui méritoit un ami plus sensible que Boileau;
Dm magasin de maître Pierre Le Petit, notre modeste Elzevir , et de celui de ce pauvre monsieur Trattner de Vienne, dont j'ai vu les solives brûlantes exhaler en fumée les doctes élucubrations de Scopoli. —
Grands dieux! de quoi dépendent les longues sollicitudes de la patience et du génie dont Buffon ne faisoit qu'une même chose ! A quoi tiennent les jouissances expectatives de la postérité qui n'étoit représentée là par personne; de cette postérité orpheline , longe orba, dont une attention prévoyante , mais facile , auroit ménagé les joies futures, soit en réveillant des éclats d'une toux auxiliaire le lecteur fatigué, soit en détournant, par un geste adroit, du foyer de la lumière ces pages que je destinois à l'immortalité!
0 Guttemberg... ou Geinsfleich! car cela m'est tout -à -fait égal; à quoi servoit-il que tu inventasses la typographie1 je ne sais où, et je ne sais quand, et que tu la misses on honneur à May en ce ?
Ou que tu fisses la même chose, industrieux Mentel, dans l'inclyte ville de Strasbourg?
Ou toi-même, laborieux Coster, génie créateur et prodigieux que n'assoupirent point les maussades vapeurs des marais d'Harlem , qui me donnèrent l'an dernier un coriza si obstiné ! —
Ou tout autre que vous qui auroit eu la même idée, fût-ce à la Chine! —
Qu'importoit que Nicolas Jenson dessinât ces caractères admirables que nos architypographes ne surpasseront jamais? que Laurent François de Alopa lui opposât les merveilleuses capitales qui servirent aux belles éditions de Lascaris? et que le vieil Aide rivalisât de grâce et d'imagination avec eux dans la taille svelte et gracieuse de ses brillantes italiques?
Pourquoi Geoffroy Tory se creusoit-il la tête à mesurer la proportion des lettres atliques, antiques ou romaines? —
Duret, à retrouver la protographie d'Adam ,
DU ROI DE BOHÈME -Il
Les cabalistes, L'hagiographie de Salomon,
Les prêtres égyptiens, l'hiérographie d'Horus,
Les bonzes et les lettrés, l'idéographie de Fo-Ili.
Les voyageurs et les missionnaires, l'anthographie du Mexique et du Pérou;
Des antiquaires ingénieux, à épeler sous des manuscrits avarement superposés les piquantes énigmes de la palinpsestograpliic
Jarry, à perfectionner la calligraphie,
Kircher, à découvrir ou renouveler la pol\graphie ,
Legangneur, la technographie,
Et, de surcroit, la rizographie;
Vigenère et Colletet, la pseudographie,
Du Carlet, la cryptographie,
Du Vignau, la mimographie,
Ramsay, la tachéographie ,
Coulon-Thévenot, la tachygraphie ,
Taylor et Bertin, la sténographie,
Schott, Hiller et Addy, la stéganographic
Uken, la stéganométrographie,
Leibnitz, précédé par Wilkins, qui a été précédé par Dalgarno, qui a été précédé par 1 Almanach de Nuremberg, la pangraphie.
Chappe , à la suite de Polybe , la télégraphie ,
Le pauvre et modeste Fyot , l'archœographie ,
De savants bénédictins, la palaeographie ,
Firmas, la palingraphie,
Maimieux, la pasigraphie ,
Bri caille , la panlexigraphie ,
Susse , la mnémographie ,
Dublar, la multilinégraphie ,
L'Athénée de Marseille , la panteugraphie ,
Boinvilliers, d'après Joubert, la cacographie,
Vidal, la notographie,
Sennefelder, la lithographie,
Je ne sais quel anonyme , l'autographie ,
D'où a procédé en droite ligne la sotte et disgracieuse isographie;
Baïf, Taillemont, Meigret, Pelletier, la Ramée, Rambaud, Richesource, Cordemoy, Adanson, Rétif de la Bretonne , et autres puissants grammairiens de ce calibre , la phonographie ,
Et Tohu-Bohu, la néographie?
Je le demande !
Inutiles efforts, travaux infructueux !
puisque du seul livre essentiel de notre temps , du seul écrit simplement humain qu'un homme d'un sens droit et d'une saine intelligence eût aujourd'hui quelque intérêt à conserver, il ne me reste exactement parlant que vingt-deux petits fragments brûlés par les bords, que vous ne saisiriez que trop facilement avec l'index et le pouce, et entre lesquels il n'existe pas, comme on vous le disoit tout à l'heure, un foible point de contact moral, une légère analogie philosophique, une vague possibilité d'association oratoire ou de parenté grammaticale, dont le commentateur le plus subtil puisse tirer l'induction la plus fugace pour le bonheur éventuel des sociétés modernes ! . . .
Et toutefois, je ne sais quelle crainte de laisser abandonnés aux interprétations malveillantes de la haine et de l'hypocrisie, ces débris de ma pensée écrite, —
Je ne sais quelle conscience irrésistible dune vague clarté, dune raison inaperçue qui les anime encore... —
Je ne sais quel besoin de vous léguer , ô mes amis, sur ces follicules quasi ouyerè-sibyllincs , l'empreinte éparse et décousue de mes derniers sentiments, —
Le besoin surtout de complaire à mon imprimeur en vous offrant ci- contre le spécimen d'une fonte qui fera tressaillir l'ombre de Sanlecque et celle de Garamond : —
Tout cela me décide à jeter sous vos yeux, dans l'ordre où ils tombent sous ma main, ce peu de mots échappés aux flammes et à la critique , combusti membra poeteel...
(Erpltcatton.
pantoufle! que signifie ce mot?
Quelle est son acception usuelle?
Où trouve-t-on sa définition logique?
De quelle langue ancienne ou moderne est tirée son étymologie?
Est-il indigène ou exotique?
Est-il autochtone ou de seconde formation}
Est -il radical ou dériv
Représente-t-il un fait matériel, <m cache-t-il un emblème?
L'auteur l'emploie-t-il au sens propre ou au sens figuré?
Et si le pudique et pieux censeur auquel ce livre sera nécessairement soumis , avant de s'introduire dans les séminaires et dans les lycées, alloit supposer...
Jamais! cette odieuse interprétation est d'une époque étrangère à nos mœurs. Elle ne sauroit présenter la moindre apparence de vérité à cette génération grave et modeste qui ne sourit qu'en rougissant aux bouffonneries cyniques de Rabelais, et qui oublie depuis long-temps dans la boue la marotte effrontée de Diderot, de Duclos et de Crébillon.
La pantoufle dont il est question ici est tout simplement celle de mon gracieux maître Popocambou- le -brèche -dent, 42,663e autocrate de Tombouctou, sous le règne duquel fut élevée cette fameuse pyramide que Philon de Byzance n'a pas comptée au nombre des merveilles du monde, parce que du temps de Philon de By-
zance on alloit fort rarement à Tombouctou. Elle égale dix-huit fois en hauteur la tour de Babylone qui surpassent d'autant la pyramide de Chéops, et elle est bâtie sur la pointe...
Soit préjugé de l'éducation, soit prévention invétérée de l'habitude —
Soit entêtement politique, soit fanatisme religieux —
Soit instinct, soit expérience de ce que valent les choses du monde, — Popocambou, depuis qu'il étoit parvenu au pouvoir, n'avoit rien vu qui lui parût préférable à cette pantoufle.
Il y pensoit le jour. Il y pensoit la nuit. Il y pensoit le soir. Il y pensoit le matin.
Il se tournoit sur le côté gauche. Il se tournoit sur le côté droit. Il se couchoitsur le ventre. Il se couchoit sur le dos. Il ne revoit que de cett^ pantoufle.
Û est vrai ([ne cette pantoufle n'étoit pointa
dédaigner. On auroit fait bien dn chemin sans rencontrer une pareille pantoufle.
C'étoit une pantoufle fourrée ,
C'étoit une pantoufle ouatée ,
C'étoit une pantoufle satinée ,
C'étoit une pantoufle raffinée ,
C'étoit une pantoufle perfectionnée,
C'étoit une pantoufle d'hiver, c'étoit une pantoufle d'été;
C'étoit une pantoufle élégante , une pantoufle svelte, une pantoufle de bonne mine, une pantoufle distinguée;
C'étoit une pantoufle bien conditionnée, une pantoufle qui n'étoit ni trop large ni trop étroite, une pantoufle solide, une pantoufle élastique, une pantoufle moelleuse, une pantoufle confortable, une pantoufle essentielle ;
C'étoit une pantoufle qui ne faisoit pas le plus petit pli;
C'étoit une pantoufle naïve, une pantoufle naturelle, une pantoufle sans manières et sans prétentions, une pantoufle qui ne se donnoit ni les airs éventés du brodequin, ni les airs
])L ROI DE B0HÊ1 lui
avantageux du cothurne, et que vous auriez reconnue de cinquante pas pour une honnête pantoufle.
Ce n'étoit pas une pantoufle arriérée, une pantoufle gourmée, une pantoufle à quatorze quartiers, une pantoufle loyolistej une pantoufle ulirainoniaine, une pantoufle absolutiste;
Ce n'étoit pas une pantoufle raisonneuse, une pantoufle libérale, une pantoufle industrielle,
une pantoufle légale, une pantoufle électorale, une pantoufle d'opposition ;
Ce n'étoit pas une pantoufle antique, une pantoufle systématique, une pantoufle aristotélique, une pantoufle économique, une pantoufle encyclopédique, une pantoufle académique, un'' pantoufle classique;
(le n'étoit pas une pantoufle gothique, une pantoufle mystique, une pantoufle éclectique, une pantoufle romantique, une pantoufle germanique, une pantoufle frénétique :
C'étoit une excellente petite pantoufl
C'étoit une de ces pantoufles dont on voudroit n'ôter jamais le pied.
C'étoit la reine des pantoufles !
annotation.
Son étymologie , dites-vous?
Je ne me suis pas dissimulé qu'il auroii été notablement utile, dans lui ouvrage destiné à devenir classique, de consacrer au moins un chapitre supplémentaire à l'importante matière que Baudouin a si superficiellement effleurée dans son traité de Paiitoiijjlis veterum; mais ce travail auroit exigé des recherches si prodigieuses que le \olume eût risqué de ne pas
paroître avant la bonne édition du Dictionnaire de l'académie, et en fait de nouveautés piquantes on ne sauroit trop éviter la concurrence.
Et puis vous seriez effrayés de la pauvreté des notions anciennes et modernes sur la seule valeur étymologique du mol pantoufle!
ïlàv est un monosyllabe grec dont tout le inonde connoît le sens, dit Schrevelius; ou dont tout le monde est libre de chercher le sens, page 725 de mon Dictionnaire , dit M. Planche.
Sous la seizième lettre de l'alphabet , dit Scapula.
Henri Etienne, qui a tant à se plaindre de Scapula, ne dit pas le contraire.
Pour toufle, je donne un demi -pied de mon nez si je sais d'où il vient , dit Turnèbe, qui avoit réellement le nez assez long pour se permettre cette saillie.
J)L ROI DE BOHÊME. IOj
<( Il pourroit venir , répondit don Pic en sou-
« riant, du syriaque tophel, ou de l'allemand
« Stilïïl, qui est le même que l'italien sti-
« voie. —
« Mais il est probable que le nom de la pan- « toufle est produit du grec nccxelv et du grec « ^c/lzcz, qui signifient en composition une « chose creuse qui sert à marcher. —
(Ce qui est, par parenthèse, une excellente définition des pantoufles.)
« A moins que vous n'aimiez autan! qu'il soit « fait de nacxtïv et de toyoq, parce que la pan- « toufle est une chaussure propre à fouler des « terres friables et légères : ei je ne vous con- « seillerois pas d'en user sur les pavés an- « guleux de Vire, sur les galets pédicides de « Fécamp, et sur le gravier roulant du Lido de « Venise.
« Je m'arrêterois peut-être même à celle ex- « plication si je u'éprouvois soudainement la
« conviction profonde qne l'élément complétif « à la recherche duquel nous venons de nous « égarer trop long-temps , n'est autre que cpsXAôç , (( nom grec du liège dont on fait ordinairece ment la semelle des pantoufles, quod est pro- « bandum. »
— Eh! qui en doute, m'éeriai-je, en repoussant du pied un vieux tabouret de paille défoncé qui n'avoit pas besoin de ce dernier échec.
Que m'importe, à moi, l'origine et le sens de pantoufle, ajoutai -je en m'arra chant brusquement de cette chaise longue que j'ai acquise à l'encan de Matanasius, et en m'élançant vers la porte pour me soustraire au démon qui me crucifioit impitoyablement à sa sotte étymologie.
Je serois vraiment bien fou, dis-je en ramenant les deux battants sur moi , de me faire du mauvais sang pour savoir lequel de roepoç ou de yûlèç est entré élémentairement dans la construction du nom d'une pantoufle!
Et s'il me plaît de m'ennuyer ce soir, pensai-je en traversant le carré, n'est-ce pas jour de Bouffes et séance à l'Athénée? D'ailleurs, repris-jo en
descendant
Les
sept
rampes
de
l'escalier.
— D'ailleurs, la semelle de Popocambou n'étoit pas de liège. Elle étoit de cabron.
Que dit monsieur? demanda le portier en ouvrant son vasistas, ou unis iet ïtaô do verre obscurci par la fumée, et en y passant sa tête grotesque illuminée de rubis d'octobre.
— Je dis qu'elle étoit de cabron.
(EDbâiruaticm.
Sur quoi je dois faire observer
une fois pour toutes — ces chapitres demandant une explication qui auroit dû les précéder : —
Mais celte observation est inutile pour les lecteurs qui commenceront le livre par la fin.
Que le mot pantoufle est pris dans cet exemple au nombre singulier, parce que ledit
nombre représente sa valeur intrinsèque et virtuelle, et non en raison de la figure nommée métonymie, au moyen de laquelle on prend la partie pour le tout — ou de la figure nommée sjnecdoche, qui a exactement la même propriété; ce qui me porte à croire qu'il y a au moins une de ces figures de trop.
— Et il en seroit autant des pantoufles de Popocambou si ce grand prince avoit eu plus d'une pantoufle...
Non qu'il faille conclure de là avec Orus Apollo que Popocambou étoit monopode comme les gaines d'Hermès;
Ou avec messieurs de l'Académie celtique, qu'un de ses pieds étoit nu, plat, membraneux et palmé, comme celui de la reine Pédauque;
Ou, ce qui seroit plus vraisemblable, qu'il avoit une jambe de bois comme Agésilas, ou un pied bot comme Don Sébastien.
! I' ROI DE BOHÊME. : l |
Le fait est que les lois constitutives de Torabouctou astreignent le souverain de ce pays-là, à se tenir debout sur un pied toutes les fois et pendant tout le temps qu'il vaque à l'exercice d'une de ses fonctions royales — ce qui n'impliqueroit pas en conséquence sévère qu'un roi de Tombouctou dut avoir toute sa vie un pied chaussé et l'autre nu. —
Mais le règne de Popocambou fut si fertile en entreprises colossales —
La construction de la grande pyramide détourna tant de bras de l'exploitation des communs états mécaniques —
Les matières premières nécessaires à la confection d'une pantoufle bien établie devinrent si rares —
Les théories économiques si parcimonieuses —
La politique si arithméticienne, et 1 arithmétique si populaire —
Les majorités si ombrageuses et si tracassières, principalement en fait de pantoufles, qu il n \ a pas d'exemple que la commission du budget ail
passé plus d'une pantoufle au roi de Tombouctou.
Heureusement, dit le roi, c'est une fort belle pantoufle.
|)r#iritum.
Si vous préfériez, cependant — et quel auteur peut deviner votre goût du lendemain? —
Une scolie grecque...
Une atellane romaine...
Une farce gallique...
Une parade Scandinave...
Une bouffonnerie celtique ou gothique...
Un bardit germanique...
Une mascarade italique...
Un saynète ibérique...
Un pismé illyrique...
Une chronique rabbinique...
Une fable lalmudesque...
Une histoire bérésithiaque...
Un roman apocalyptique...
Vous n'avez qu'à parler, mesdemoiselles! le sac de Breloque est plus riche dans ce genre que celui de Sammonokhodom. Breloque fait la figue, avec son sac, à XEdda comme au Koran, à la Voluspa comme au Védam, au Lamaastambam comme au Landnamabock, au Catéchisme de Volney comme à XAlmanach de Matthieu Laensberg.
Vous me demanderez peut-être oii Breloque a trouvé son sac? Il en a hérité de Jean des Vignes.
Sktmnation.
Dans mon dernier voyage en Afrique, si l'idée que j'en ai conservée est autre ch qu'un songe, il m est survenu je ue sais quelle aventure étrange dont je veux entreprendre d<> fixer le souvenir. Vaincu par la chaleur du jour, je m'abandonnois à La Lente marche de mon cheval, sur les bords d'un neuve queje ne Dominerai point, parce qu'il n'a jamais <>u de nom, quand tout-à-coup, à travers le rideau d'aloès aux girandoles <1 <>r, de baobabs aux feuilles
démesurées, et de roseaux géants qui voiloient ses rivages, m'apparut un petit esquif monté d'un seul homme qui suivoit négligemment le cours des eaux, sans s'occuper ni de la rame ni du gouvernail; et, au même instant, je vis un crocodile énorme qui saisissoit la poupe de ses mains écailleuses, et qui battoit les ondes de sa queue comme d'un fléau.
Je po assai un cri, mais tout avoit disparu, la barque, le monstre et le voyageur. Je m'arrêtai, frappé d'épouvante, et contenant difficilement mon cheval dont l'horreur n'étoit pas moindre que la mienne. Quel fut mon étonnement quand
je vis l'onde se rougir de sang, et l'inconnu, indiffèrent pour ses blessures, aborder paisiblement auprès de moi, en marchant à la surface du fleuve, comme si elle avoit été surprise en un moment par une gelée boréale. J a vois à peine eu le temps de le regarder que ses traits sétoient ineffaeablcment gravés dans ma mémoire, car ceux qui l'ont vu ne doivent jamais l'oublier.
Sa taille étoit droite et élevée, ses mouvements souples mais subits, sa marche brusque et précipitée, non pas comme celle de la crainte, mais comme celle de 1 impatience. Les détails de sa figure ne manquoient ni de régularité ni de grâce, et cependant leur ensemble étoit iris te et menaçant. Sa bouche longue, ses 1»\ res étroites qui laissoient apercevoir en frémissant 1 une contre l'autre des dents blanclie> et serrées, sa barbe épaisse et noire, son teint aduste et bronzé, ses joues creuses, moins basanées que livides, ses yeux profondément enfoncés d où jailli^soient des regards de feu, comme L'éclair du fond dune nue obscure, le contraste inexplica-
ble des formes les plus puissantes de la vigueur, avec les vestiges infaillibles de l'âge et du temps, faisoient de cette physionomie une énigme que la raison humaine ne peut pas résoudre. Le premier sentiment que cet homme inspiroit, après celui de la terreur , étoit l'idée de cette pérennité que les artistes prêtent à leurs dieux. Comme son aspect physique appartenoit à toutes les époques de la vie, l'étrange costume qu'il avoit adopté appartenoit à tous les pays. Le bandeau rouge qui couvroit son front sembloit lui-même le signe d'initiation de quelque ordre monastique. 11 portoit le turban de l'Orient, le doliman de l'Albanois, le pantalon du Basque, le plaid de l'Écossois, les espardilles de l'Espagnol. Sa ceinture de cuir écru renfermoit le cangiar de l'Esclavon, la zagaie du More et le stylet du Vénitien ; mais il étoit facile de voir aux brillants dont elles étinceloient que ces armes de parade étoient le caprice du luxe et non la précaution d'une prudence inutile.
Comme il avoit les yeux tournés vers moi, et qu'il me couvroit d'un regard qui me figeoit le
!)l ROI DE BOHÊME. I \<>
sang, je fus tiré de cette espèce de fascination
par le hennissement d'un cheval qui a'étoil pas le mien. Je fis un mouvement, et je vis bondir à mes côtés le coursier de cet homme. C'étoit un de ces petits chevaux de Sibérie dont le poil ressemble à une laine crépue, et qui, au premier abord, offrent quelque chose de fantastique, comme les animaux imaginaires qui nous étonnent dans les rêves. Il bondissoit avec une légèreté incroyable1, mais qui annonçoil plutôt de 1 ('pouvante que de la joie. Ses yeux ardents et reinplis d'une sorte d'intelligence humaine, témoignoient qu'il étoit amené en ce lieu par la puissance d'une volonté étrangère, et que toute son agilité surnaturelle ne pouvoii le soustraire à l'appel de son cavalier. Il \ avait d'ailleurs en lui quelque chose d'aussi mystérieux que clans l'incompréhensible inconnu. Son mors paroissoit d'un or pur, et se terminoit à do bossettee de rubis. Le filet qui assujettissoit sa tête a\oit la flexibilité de la soie cl le brillant du métal. Ses
crins tnessés de lil d'argent tombaient à longs
flots, et balpnçoienl des nœuds de cristaux et de pierreries, liés par des rubans couleur de l'eu:
son harnois étoit tout entier de ce cuir poli et parfumé que les Levantins tannent avec de l'encens , et son pied frappoit le sable d'un fer d'or aux clous de diamant. Le voyageur tomba d'un élan sur la housse de pourpre , et il alloit s'éloigner pour jamais, quand il sembla retenu par une de mes pensées, car je doute que j'aie eu la force de l'exprimer d'une voix intelligible.
Il resta donc immobile devant moi sur son cheval immobile, et tout restoit immobile autour de nous, jusqu'à la vapeur enflammée qui nous tenoit lieu d'atmospbère, jusqu'au nuage de sable rouge qui voiloit sur notre tête le soleil à son zénith, jusqu'au soleil même dont le disque, arrêté dans l'espace ainsi qu'au temps de Joshua, béoit sur ce lac de feu comme une bouche sanglante. On auroit cru la nature entière surprise de mort, si l'on n'a voit entendu se traîner au loin en sourds miaulements et en râlements lamentables la longue plainte du chacal, qui crie comme une femme qu'on égorge.
— « Vous voulez me connoître, dit-il, en pé-
(( nétrant au fond de mon ame d'un regard acéré; « et je consens à satisfaire votre curiosité, car je « sais, à vous voir, que nous suivons la même « route... »
Et pendant qu'il prononçoit ces paroles, il avoit saisi le bridon de mon cheval, et il m'emportoit dans la course du sien avec une rapidité dont aucun des souvenirs de notre vie terrestre ne peut donner l'idée , mais qui avoit cela d'étrange que je n'en éprouvois pas même le mouvement, et que je me demandai un instant si ce n'étoit pas le désert, le fleuve et le ciel, qui fuy oient.
« — Vous le voulez, coiitinua-t-il ! je vous rd- « conterai une histoire, telle qu'il n'en a jamais « été raconté de pareille... une histoire que je ne « raconterois, ni pour le présent que je déteste, «ni pour l'avenir que j'abhorre; ni pour la « gloire dont le nom ne tombe de ma bouche « qu'avec dégoût, ni pour la fortune que je ra- « virois si aisément aux prétendus heureux de « la terre, si l'arrêt de ma condamnation ne m'a- « voit pas comblé de trésors comme de dou- « leurs... ni pour l'amour, la seule de ces illu- « sions stupides qui laisse un regret après des « siècles. Je ne vous la raconterois pas pour « m'affranchir du plus grand forfait qui ait pesé « sur la tête de l'homme , car ce crime est resté « tout mon orgueil et toute ma joie. Je vous la « raconterai pour obéir, infortuné que je suis, « à la volonté de cet éternel tyran du cœur hu- « main qu'on appelle l'enfer dans l'autre monde, « et dans celui-ci la conscience. — Vous le vou- « lez, continua-t-il, mais la révélation seule de « mon nom vous laissera-t-elle la force ou la vo- « lonté de m'en tendre? Homme mortel! — et « combien je vous envie ce privilège! — homme
« indiscret et curieux, liez -vous d'une main « ferme aux crins de mon cheval! Je suis ce \a- « gabond, rebut éternel du monde, qui doit, « plus infortuné que jamais, en devenir le « maître. Je suis le juif-errant. Je serai I'ante- « christ! »
A cette horrible révélation, je sentis une sueur glacée ruisseler de mes cheveux, et, L'œil fixé sur le maudit, j'attendis chacune de ses paroles avec la terreur qui saisit le patient sous le fer lourd et froid du bourreau; mais je m'y accoutumai peu à peu comme un fiévreux au retour de son accès, comme la victime épuisée4 aux périodes de la torture.
Ce ne sont pas ces prestiges de faîne que j puis essayer de faire partager au reste des hommes, car il n'y a rien qui soit capable de Les rendre dans cette expression incertaine de nos idées <ju un soufle entraîne dans l'air, que La marche d'un petit insecte efface SUT le sable, que la trace
d une plume détruit sur le papier. On songe seul peut les communiquer à la pensée solitaire dans
toute leur grandeur, et il ne faut rien moins pour les traduire qu'une faculté dont la Providence est avare.
— Quoi donc? dit Victorine.
— Le génie du légendaire de saint Gengulphe, ou de l'historien de Fortunatus. —
— Alors, reprit-elle, j'aimerois mieux l'autre!
Commémoration.
« Je vous ai dit, monsieur, que ma vie n'avoit « pas manqué de quelque douceur, car le ciel a « placé une douce compensation à l'infortune « dans la pitié des bonnes ames. »
— Je reconnois cette voix, dit-elle, en laissant retomber gracieusement sa tête contre mon épaule. — ce doit être celle de Gervais. —
— Une autre fois, ma douce amie, je n'écrirai
que pour toi seule ; mais un ouvrage solidement scientifique, et nourri d'mie saine et utile instruction, comme X Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux, peut seul me conduire à la société d'émulation de Castelnaudary. — Et quelle ame, cependant, fut jamais plus inaccessible que la mienne aux vains prestiges de l'ambition et de la gloire1 —
« Je jouissois de cette heureuse ignorance des « maux, continua Gervais, quand la présence « d'un nouvel hôte au village des Bois vint oc- « cuper toutes les conversations de la vallée. On « ne le connoissoit que sous le nom de mon- « sieur Robert, mais c'étoit, suivant l'opinion <( générale , un grand seigneur étranger que des « pertes irréparables et de profondes douleurs « avoient décidé à cacher ses dernières années <( dans une solitude ignorée de tous les hommes. « Il avoit perdu bien loin, disoit-on, une épouse « qui faisoit presque tout son bonheur, puisqu'il « ne lui restoit de leur union qu'un sujet d'éter- « nel chagrin , une fille aveugle-née. On vantoit « cependant à l'égal des vertus de son pèrr 1 es-
« prit, la bonté, les grâces d'Eulalie. Aies veux « n'ont pn juger de sa beauté, mais quelle per- « fection auroit ajouté en moi au charme de son « souvenir! je la revois dans mon esprit plu^ a charmante que ma mère! »
— Elle est morte? m'écriai-jc.
— « Morte? » reprit-il d'un accent on se confondoient l'expression de la lerreur, et celle de je ne sais quelle inconcevable joie. « Morte? qui « vous l'a dit? »
— Pardonnez, Gervais, je ne la comiois point : je cherchois à m'expliqner le motif de votre séparation.
— « Elle est vivante ! » dit-il, en souriant amèrement. Et il garda im moment le silence. « Je ne « sais si je vous ai dit, ajouta-t-il à demi-voix. « qu'elle s'appeloit Eulalic. C'étoit Eulalie, et « voici sa place. »
Il s'interrompit encore. « Eulalic! » répéta Ger-
vais en déployant sa main sur le rocher comme pour la chercher à côté de lui.
Pack lui lécha les doigts, et, reculant d'un . il le regarda d'un air attendri. Je n'aurois s donné Puck pour un million.
— Remettez -vous, Gervais! Pardonnez-moi encore une fois d'avoir ébranlé dans votre cœur une Ghre si vive et si douloureuse. Je devine presque tout le reste de votre histoire. L'étrange conformité du malheur d'Eulalie et du vôtre, frappa Le père de cette jeune fille. L'intérêt que vous inspirez si bien, pauvre Gervais, ne pou- Nuit manquer de se faire sentir sur une amc exercée à ce genre d'impressions. Vous devîntes pour lui un autre enfant?
— m lu autre enfant, répondit Gervais, et notre
Eulalie lut pour moi une sœur. Ma bonne mère
loptiveel moi, nous allâmes loger dans cette
maison neuve qu'on appelle le château. Les
maîtres d'Eulalie furent les miens. Nous ap-
Qsemble ces arts divins de l'harmonie
DU ROI DE BOHÈME. t29
« qui ravissent lame vers une vie céleste. Nous « lûmes avec les doigts sur des pages imprimées « en relief les sublimes pensées des philosophes , <( et les charmantes inventions des poètes. J'es- « sayois de les imiter, et de peindre comme eux « ce que je ne voyois pas; car la nature du poète « est une seconde création dont les éléments sont « mis en œuvre par son génie, et avec mes foi- « hlcs réminiscences, je parvenois quelquefois à « me refaire un monde. Eulalie aimoit mes vers, « et que me falloit-il davantage? Quand elle « chantoit, on auroit cru qu'un ange étoit des- « cendu de la cime des monts terribles pour « charmer la vallée. Tous les jours de la belle « saison, on nous amenoit à cette pierre, qu'on « appelle ici le rocher des aveugles, et où le « meilleur des pères nous suivoit de tous les « soins de l'amitié. Il y avoit alors autour de « nous des touffes de rhododendron, des lapis « de violettes et de marguerites, et quand notre « main avoit reconnu une de ers dernières fleurs « à sa tige courte, à son disque velouté, à ses « rayons soyeux, dous nous amusions à en r\- « feuiller Les pétales, en répétant cent fois ce jeu
ti ([m sert d'interprète aux premiers aveux de l'amour : — Si la fleur menteuse se refusoit à l'expressjon (l(Miu)ii unique pensée, je savois bien le dissimuler à Eulalie par une tromperie in- Qocente. Elle*en faisoit peut-être autant de son ité. El aiijoiiidhui, cependant, il ne me reste
« rien de tout cela. »
En parlant ainsi, Gervais étoit devenu de plus en plus sombre. Son front si pur s'obscurcit d'un nuage de colère; il garda un morne silence, frappa du pied au hasard, et alla briser une rose des Alpes depuis long-temps desséchée sur sa tige; je La recueillis sans qu'il s'en aperçut, et je la pinçai sur mon cœur.
Quelque i a nps s'écoula sans que j'osasse adresser la parole à Gervais, sans qu'il parût s'occuper de poursuivre son récit. Tout-à-coup il passa sa main sur ses yeux, comme pour chasser une vision désagréable, et se retournant de mon côté, un rire plein de grâce: « — Ah, ah!. ..contint ia-t -il, prenez pitié, monsieur, des foiblcsses (\ un enfanl qui n'a pas su commander jusqu'ici
« aux troubles involontaires de son cœur. Un «jour viendra peut-être où la sagesse descende dra dans mon esprit, mais je suis si jeune en- « core... »
— Je crains, mon ami, lui dis-je en pressant sa main, que cette conversation ne vous fatigue. Ne demandez pas à votre mémoire des souvenirs qui la tourmentent. Je ne me pardomierois jamais d'avoir troublé mie de vos heures d'un rejrret que vous sentez si profondément!
« — Ce n'est pas vous qui me le rappelez , ré- « pondit Gervais. Il ne m'a pas quitté un instant , « et j aimerois mieux que mon ame s'anéant if que « de le perdre. Tout mon être, monsieur, « ma douleur. Ma douleur, c'ésl ma dernière >< amitié. Nous n'étions plus quelle et moi. Il a <( bien fallu nous accoutumer à vivre ensemble; • el je la trouve plus facile à supporter, quand « un peu de biem eillance eu allège, en m'écou- « tant, le poids m tristement solitaire. Ah! ah! reprit-il eu i iant encore, « les aveugles sont cau- « seurs, et ou m'entend si rarement ! »
fc n'avois pas quitté la main de Gervais. ïl comprit que je fentendois.
« — D'ailleurs, dit-il, tout n'est pas amertnme dans mes souvenirs. Quelquefois ils me renh déni tout-a-fait le passé : je m'imagine que « mou malheur actuel n'est qu'un songe, et qu'il à n\ a de vrai dans ma vie que le bonheur que « j ai perdu. Je rêve qu'elle est assise à cette place, un peu plus éloignée de moi qu'à l'ordinaire, et qu'elle se tait, parce qu'elle est ■ plongée dans une méditation à laquelle notre amour n'est pas étranger. 0! si l'éternité que (( Dieu réserve ;mx âmes bienveillantes n'est que la prolongation infinie du plus doux sentiment qui les ait émues; quel bonheur d'être surpris ir la mort flans cette pensée et de s'endormir < ainsi !
« Un jour nous étions assis sur ce rocher,
tmme ions les jours... et nous jouissions,
ins une extase si douce, de la sérénité de