‹ Histoire du roi de Bohme et de ses sept châteauxChapitre 10 sur 13 · I .m . do parfum de nos violettes, du chant · texte numérisé non relu

I .m . do parfum de nos violettes, du chant

de dos oiseaux, el surtout de celui de notre

fauvette des Alpes, car tous les oiseaux des

< bois nous étoicnt connus, et ils voloient sou-

< vent à notre voix — nous prêtions l'oreille

< avec tant de charme au bruit de la glace dé-

< tachée par la chaleur, qui glisse en sifflant le

< long des aiguilles, et au balancement des eaux

< de l'Arveyron qui venoient mourir presque à

< nos pieds, que je ne sais quel pressentiment

< confus de la rapidité et de l'incertitude du bon-

< heur nous remplit en même temps d'inquié- ( tude et d'effroi. Nous nous pressâmes vivement

< l'un contre l'autre, nous entrelaçâmes nos bras ( comme si on avoit voulu nous séparer, et nous

< nous écriâmes ensemble : Toujours! toujours! ( — Je sentis qu'Eulalic respiroit à peine, et ( qu'elle avoit besoin d'être rassurée par toutes

< les forces que me donnoient mon caractère et

< mon courage d homme : — Toujours, Eulalie,

< toujours! — Le monde, qui nous croit si mal-

< heureux, peut-il juger de la félicité que j'ai (goûtée dans ta tendresse, que tu as trouvée

< dans la mienne? Que nous importa le mouve-

< meut ridicule de celle société turbulente où ( voui se heurter tant d'intérêts qui nous seront

toujours étrangers, car la nature a fait pour nous mille fois plus que n'âuroient fait les Longs apprentissages de la raison! Nous sommes pour eux des êtres imparfaits, et cela est tout simple; ils ne sont pas encore parvenus à apprendre que la perfection de la vie consistoit cà aimer, à être aimé. Ils osent nous plaindre, pane qu'ils ne savent pas que nous les plaignons. Cette dangereuse fascination que les passions exercent par le regard n'agira du moins jamais sur nous. Le temps même a peri du son empire sur deux aveugles qui s'aiment. Nous ne changerons jamais l'un pour l'autre, puisqu aucune altération ne peut nous rebuter, aucune comparaison nous distraire. Lesenrimenl qui nous unit est immuable comme le bruissemënl de notre Arveyron, comme le chanl de nos oiseaux favoris, comme l'enceinte éternelle de ces rochers exposés au midi, au pied desquels on nous conduit quelquefois dans Les jours incertains du mois de mai. Ce n'est pas Le prestige de la beauté passagère «1 une femme qui m'a séduit en toi, c'est quelque chose qui ne peu! ni s'exprimer quand on

« le sent, ni s'oublier quand on l'a senti. C'est « une beauté qui appartient à toi seule, et que « j'écoute dans ta voix, que je touche dans tes <- mains, dans tes bras, dans les cheveux, que je - respire dans ton souffle, que j'adore dans ton aine! J'ai bien éiudié leurs amours dans les livres qu'on nous a lus, ou sur lesquels mes " doigts ont pu chercher des pensées; et je te « proleste que leurs avantages sur nous consistent en des choses de peu de valeur. Le soleil « que j'ai vu autrefois fùt-il dans tes yeux, je n effleurerois pas de mes lèvres avec plus de « volupté ces longs cils qui les ombragent, et sur lesquels ma bouche a recueilli deux ou trois « larmes, quand tu étois plus petite, et qu'on se << refusoil, contre l'usage, à satisfaire un de tes n caprices. Je ne sais si ton cou est aussi blanc «< que les neiges de la grande montagne, mais il « ne m'en plairoit pas davantage — et cependant

\oila tout — 0! si je jouissois de la Mie, je << supplierois le Seigneur d'éteindre mes yeux « dans leur orbite, afin de ne pas yoir le reste « des femmes; afin de n'avoir de» souvenir que « loi, ei de ne laisser de passage vers mon cœur

qu'a ces traits que j'aurois vu sortir des liens! Voir un monde, le parcourir, l'embrasser, le conquérir, te posséder d'un rayon du regard — étrange merveille! — Mais pourquoi?... pour étourdir mon aine d'impressions inutiles, pour L'égarer hors de toi, loin de toi, dans de frivoles admirations, à travers ce qu'ils appellent Les miracles de la nature et de l'art! et qu'aurois-je à y chercher, si ce n'est une impression qui me rendit quelque chose de toi? Elle est bien meilleure et bien plus complète ici! Inconcevable misère des vanités de l'homme! de ces arts dont ils font tant de bruit, de ces prodiges du génie qui les éblouissent, nous en connoissons ce que le grand nombre apprécie le plus, la musique, la poésie. — On convient que nous avons des organes pour les goûter, iine ame pour les sentir; et crois-tu cependant que jamais les chants divins de Lamartine aient retenti aussi délicieusement à mon oreille que Le cri d'appel que tu me jettes de loin, quand on i amène ici la dernière? Si Rossini ouWeber me saiiissenl d'un prestige plus puissant, c'est <jim' c est toi qui les chantes. Les arts, c'est toi

qui les embellis, et tu embellir ois ainsi la création dont ils ne sont que l'expression ornée; mais je puis me passer de ces richesses superflues, moi qui possède le trésor dont elles tireroient le plus de prix; car, enfin, ton cœur est à moi , ou tu n'es pas heureuse ! — Je suis heureuse, répondit Eulalie, la plus heureuse des filles ! — 0 mes enfants, dit M. Robert en unissant nos mains tremblantes, j'espère que vous serez toujours heureux, car ma volonté ne vous séparera jamais ! — Accoutumé à nous suivre partout des soins de cette tendresse attentive que rien ne rassure assez, il s'étoit rapproché « de nous sans être entendu, et nous avoit en- ( tendus sans nous écouter. Je ne me croyois pas

< coupable, et j'étois cependant consterné. —

< Eulalie trembloit. — M. Robert se plaça — là —

< entre nous deux, car nous nous étions un peu

< éloignés l'un de l'autre... — Pourquoi pas, dit

< M. Robert, en nous enveloppant de ses bras, et en nous pressant tous les deux avec plus de

< tendresse encore qu'à l'ordinaire : — Pourquoi

< pas, en vérité! — ne suis-je pas assez riche

< pour vous acheter des serviteurs — et des

amis? — Vous aurez des enfants qui remplaceront votre vieux père, car votre infirmité

•• aesi pas héreditaire. Embrasse-moi, Gervais;

• embrasse-moi bien, Eulalie; remerciez Dieu' et ré? ez à demain, car le jour qui luira demain' 1 beau, même pour les aveugles!

Eulal* Passa des bras de son père dans les ^•^urlapremière fois, mes lèvres trou- 7 -■■" ' — - .'Ce bonheur étoit trop com- ]',H ^',1' ^''^^bouheu, Jecrusquema

;;7'1;;;'ll'--i-M,,j(;so,aiailaid(MIloul^

"" M 'je ne mourus pas!

« Je ne sais, monsieur, comment est le bonheur des autres. Le mien manquoit de calme et même d'espérance. Je ne pus obtenir le sommeil, ou plutôt je ne le cherchai point, car il me sembloit que je n'aurois pas assez d'une éternité pour goûter les félicités qui m'étoient promises, et plus je cherchois à en jouir, plus elles échappoient à toutes mes pensées sous une foule d'apparences confuses. Je regrettois presque ce passé sans ivresse, mais sans craintes, où je ne redoutois rien parce que je n'avois compté sur rien. J'aurois voulu ressaisir ces pures voluptés de lame qui se passent de l'avenir dans un cœur d'enfant; où l'avenir, du moins, ne va pas plus loin que le lendemain. Enfui, j'entendis le bruil ordinaire de la maison; je me levai, je m'habillai sans aiiendrc ma mère, je priai Dieu, et je gagnai la croisée qui donne sur L'Arvc pour y rafiraichir ma tête brûlante aux vapeurs des brumes matinales. Ma porte s'ouvrit. Je reconnus un pas d'homme. Ce néloil point M. Robert. Une iii.iin saisil la mienne. .Monsieur de Maunoir! m'écriai-je. Il y avoil plusieurs années, qu il

m a'étoit venu, mais le bruit de sa démarche, le onlacl de sa main, je ne sais quoi de franc, .. d'aisé et de tendre qui ne se juge en particuh lier par aucun sens, mais qui s'éprouve par « tous, m (M oit resté de lui dans la mémoire. « C'est bien lui, dit-il en parlant à quelqu'un

< (1 mi son de voix un peu altéré, c'est mon pau- « vre Gervais. Vous savez ce que je vous en dis « dans le temps! — Après cela il imposa ses <• doigts sur mes paupières et les retint quelque « temps élevées. — Ah! dit-il, la volonté de Dieu « soit faite! Au moins, te trouves-tu heureux? — « Liicn heureux, lui répondis-je. M. Robert dit

que j'ai profité de ses bontés. Je sais lire com- " me un voyant, et je suis aimé d'Eulalie. — Elle i i aimera davantage si elle te voit vin jour, re- " prit M. de Maunoir... — Si elle me voit, dites-

\ ous? — Je pensai à ce séjour éternel où l'œil

< des aveugles s'ouvre à une clarté qui n'a plus i de imii. — Je ne compris pas.

« Ma mère m'amena ici suivant l'usage, mais Eulahe tarda beaucoup. Je cherchois à m'expliquer pourquoi. Mon pauvre Puck alloit à sa

rencontre, et puis il revenoit, et puis il rotournoit toujours; et quand il étoit bien loin, bien loin, il aboyoit avec impatience , et quand il étoit près de moi, il pleuroit. Enfin, il se mil à japer avec des éclats si bruyants, et à sauter sur ce banc avec tant de pétulance que je reconnus bien qu'elle devoit être près de nous . quoique je ne l'entendisse pas encore; je me penchai vers le côté d'où je l'attendois, et mes bras étendus trouvèrent les siens. M. Roben n'avoit pas cette fois accompagné ses domestiques, et j'en sentis sur-le-champ la raison, qui devoit être celle aussi du retard inaccoutumé d'Eulalie : j'avois oublié qu'il y eût des étrangers au château.

« Ce qu'il y a de bien étrange, monsieur, c'est que son arrivée, si vivement désirée, me remplit de je ne sais quelle inquiétude que je ne connoissois point encore. Je n'étois plus à mon aise avec Eulalie comme la veille. Depuis que nous* devions tout iTùn à l'autre, je a'osoisplus rien demander. Il me sembloit que son père, en me donnant un nouveau droit, m'avoii im-

posé mille privations. Je craignois d'exercer le • pouvoir d'un mot, les séductions d'une caresse. Je son lois bien mieux qu'elle étoit à moi, et je i < doutois bien plus de la toucher. J'aurois craint de la profaner, en écoutant son souffle, en effleurant sa robe, en saisissant de ma bouche mi de ses cheveux flottants. Elle éprouvoit peut-être le même sentiment, car notre conversation fut quelque temps celle de deuxper- « sonnes qui se sont peu connues. Cela ne pou- « voit pas durer long-temps. Les illusions de la « dernière journée n'étoient pas encore vieillies. « Puck avoit soin de nous les rappeler en bon- « dissant de l'un à l'autre , comme s'il avoit souffert de nous voir si éloignés et si froids. Je me « rapprochai d'Eulalie, et mes lèvres cherchè- ' mit ses yeux, le seul endroit de son visage qu'elles (Missent touché jusqu'à la veille de ce jour-là. Elles y touchèrent un bandeau. — Tu «es blessée, Eulalieî... — Un peu blessée, ré- « pondit-elle, mais bien légèrement, puisque je passe avec toi la journée comme d'ordinaire, '"' qu'il n'y a entre la bouche et mes yeux •j" "" ruban verd de plus. —

« — Verd! verd! ô mon Dieu! et qu'est-ce « qu'un ruban verd?...

« — J'ai vu, me dit-elle... je vois... — Et sa « main trembloit dans la mienne, comme si elle « m'avoit avoué une faute ou raconté un mal- « heur. —

€rut>ttt<m.

« — H y a plus do sens que vous ne pensez dans la question de Gervais et dans la modeste réticence de votre Eulalie, s'écria don Pic. Ces pauvres jeunes gens auxquels je commence à m'attacher, et qui ont probablement reçu quelques bons principes de philologie verbale (particularité que vous avez mal à propos omise dans votre récit), ces aimables enfants, dis-je, comprennent au même instant que le mot ruban, venant essentiellement du mot rubens,

m gallicc, rouge, rougeâtre ou rougissant, ru- « ban verd est une de ces effrayantes cacologies, m uo de ces tropes téméraires qui mettent la «. grammaire à la torture et qui épouvantent la t< Logique; de manière que l'exclamation de Gern vais équivaut à celle-ci :

« 0 ! chère Eulalie ! comment vous permettez- « vous cette barbare catachrèse?. . . — Et que la ré- « ponse évasive d'Eulalie signifie implicitement :

« Je conviens avec vous, mon ami, que je me mus permis une barbare catachrèse, maisje suis il si loin de vouloir la justifier que me voilà prête « à parler d'autre chose.

— Moi aussi, dit Breloque. —

« — D'ailleurs, si Breloque veut me suivre un « moment, reprit don Pic, c'est-à-dire le temps

nécessaire pour ébaucher ma monographie du « ruban verd...

— .1 aime mieux boire, dit Breloque. —

« — Je considérerai trois choses dans le ruban « verd :

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