‹ Histoire du romantismeChapitre 11 sur 37 · AUTRES MÉDAILLONS. — PHILOTHÉE O'NEDDY · texte numérisé non relu

AUTRES MÉDAILLONS. — PHILOTHÉE O'NEDDY

ses d'une litanie. On élail beau, on était jeune, on était fier, on était enthousiaste.

Dans un coin, entre deux camarades deNanteuil, vers la fin du diner, quand déjà l'on quittait sa place pour aller causer à l'autre bout de la table, nous aperçûmes un homme dont la tournure ne nous était pas inconnue. C'était Philothée O'Neddy qui sortait des catacombes de cette vie mystérieuse où il s'était plongé, qui venait boire le coup de l'étrier avec son ami Céleslin Nanteuil partant pour Dijon au lieu d'aller à Saint-Jacques de Compostelle, comme c'était son projet. Ses cheveux étaient toujours cfépus mais saupoudrés de gris, et la raie creusée sur les ailes de son nez par son lorgnon était devenue si profonde avec le temps qu'il s'y incrustait et y tenait seul. Eh bien! lui dîmes-nous en nous rapprochant de lui et lui secouant la main, à quand le second volume de vers ? — Il nous regarda de ses yeux bleus, effarés et troubles, et nous répondit avec un soupir : « Oh ! quand il n'y aura pas de bourgeois ! »

Nous n'avons rien dit encore de Gérard — le bon Gérard comme nous l'appelions dans notre petit cénacle, jamais homme n'a mieuxmérité cette épithète. Cette bonté rayonnait de lui comme d'un corps naturellement lumineux, on la voyait toujours et elle l'enveloppait d'une atmosphère spéciale; il semblait vraiment qu'on obligeâtGérard en lui demandant service, 41 vous remerciait presque d'avoir songé à lui et il partait aussitôt, allant de l'Arc de l'Étoile à la Bastille, du Panthéon à Batignolles, pour proposer à quelque journal l'article d'un camarade sans argent ou s'informer du motif qui le faisait rester si longtemps*sur le marbre; il marchait de ce pas ailé pareil à celui de l'autruche, soulevé de terre à chaque instant et que le meilleur cheval arabe suivrait à peine. Ce n'était pas un homme de cabinet

que Gérard. Êlre enfermé entre quatre murs, un pupitre devant les yeux, éteignait l'inspiration, et la pensée; il appartenait à la littérature ambulante comme Jean-Jacques Rousseau et Restif de la Bretonne, et ne perdait pas son temps dans ses courses, qui toutes avaient un but d'obligeance ou de bonne camaraderie.

Il travaillait en marchant et de temps à autre il s'arrêtait brusquement, cherchant dans une de ses poches profondes un petit cahier de papier cousu, y écrivait une pensée, une phrase, un mot, un rappel, un signe intelligible seulement pour lui, et refermant le cahier reprenait sa course de plus belle. C'était sa manière de composer. Plus d'une fois nous lui avons entendu exprimer le désir de cheminer dans la vie le long d'une immense bandelette se repliant à mesure derrière lui, sur laquelle il noterait les idées qui lui viendraient en route de façon à former au bout du chemin un volume d'une seule ligne. Cet esprit élait une hirondelle apode. 11 était tout ailes et n'avait pas de pieds, tout au plus une imperceptible griffe pour se suspendre un moment aux choses et reprendre haleine; il allait, venait, faisait de brusques zigzags aux angles imprévus, montait, descendait, montait plutôt, planait et se mouvait dans le milieu fluide avec la joie et la liberté d^un être qui est dans son élément.

Ce n'était pas chez lui mobilité inquiète, légèreté frivole, sautillement fantasque, mais agilité d allure^ aisance à flotter et à s'élever.

Quelquefois on l'apercevait au coin d'une rue, le chapeau à la main, dans une sorte d'extase, absent évidemment du lieu où il se trouvait, ses yeux étoiles de lueurs bleues, ses légers cheveux blonds déjà un peu éclaircis faisant comme une fumée d'or sur son crâne de porcelaine, la coupe la plus parfaite qui ait jamais enfermé une cervelle humaine gravissant les spirales de quelque Babel intérieure. Quand nous le rencontrions ainsi absorbé, nous avions garde de l'aborder brusquement, de peur de le faire tomber du haut de son rêve comme un somnambule qu'on réveillerait en sursaut, se promenant les yeux fermés et profondément endormi sur le bord d'un toit. Nous nous placions dans son rayon visuel et lui laissions le temps de revenir du fond de son rêve, attendant que son regard nous rencontrât de lui-même, et il rentrait bien vite, en apparence du moins, dans la vie réelle, par quelque mot amical ou spirituel.

Le Gérard de ces premières années ne ressemble guère au Gérard ^que la plupart des littérateurs de ce temps ont pu connaître au divan Le Peletier. Sa destinée s'annonçait souriante, sans autre calamilé que les refus des directeurs de théâtre, qui ne voulaient pas jouer les pièces d'un jeune homme inconnu, tout en leur faisant un hypocrite bon accueil, et s'attiraient de Petrus Bonel, dans la préface des Rhapsodies, cette verle apostrophe : — « A loi, bon Gérard, quand donc les directeurs gabelous de la littérature laisseront-ils arriver au comité public

tes œuvres si bien accueillies de leurs petits comités ?» — Alors il n'avait pas encore rencontré l'escarbot roulant sa boule sur la route de Syrie qui lui parut d'un si mauvais augure, ni le hideux corbeau privé, commensal du pauvre ménage dont il accQpta une tasse de vin dans la traversée de Beyrouth àSaint-Jean-d'Acre, et qu'il regarda comme un messager de malheur direct envoyé par le Sort. Un corbeau familier croassait et battait des ailes aussi rue delà Vieille-Lanterne, sur le palier de la rampe fangeuse, maculée de neige près des affreuxbarreaux, et peut-être à son heure suprême, le pauvre Gérard de Nerval, par un de ces sauts de pensée si fréquents aux moments solennels, se souvintil du corbeau rencontré sur le pont du navire qui le fascinait de ses yeux fixes et fatidiques.

Mais il n'y avait-pas alors le moindre nuage noir dans ce ciel d'aurore, il était impossible d'y découvrir les germes des désastres futurs. Aucun diseur de bonne aventure n'aurait été cru prédisant cette fin lamentable, en voyant dans le lointain de l'avevenir se dessiner le fatal lacet comme un fil d'araignée.

Mais jouissons tranquillement de celte aube sans nuage et revenons au Gérard de ce temps-là, qui ne s'appelait pas Gérard de Nerval, mais Labrunie. Gérard était son nom de baptême. Comme Stendhal, il aimait à dissimuler sa personnalité sous différents pseudonymes ; quand il se sentait reconnu sous son faux nez, il le jetait et prenait un autre masque

74 HISTOIRE DU ROMAr^TISHE.

et un autre domino. lia signé successivement Frilz, Aloysius et d'autres noms, et il sera difficile aujourd'hui de reconnaître ses œuvres dans les calacombes poudreuses du journalisme. Autant nous étions amis de l'éclat, autant il cherchait les teintes adoucies du demi-jour. Nous aurions voulu marcher dans les rues précédées de nègres timbaliers

Suivis de cent clairons sonnant des tintamarres.

Son nom prononcé le faisait subitement disparaître. Des journaux en vogue jouissant d'une grande publicité et d'un grand renom littéraire lui demandaient sa collaboration ou des articles. Il préférait les enfouir dans quelque petite feuille obscure, peu rétribuée, aux abonnés problématiques, comme s'il eût été heureux de n'être pas lu — singulier bonheur! — mais que l'on conçoit pourlant avec certaines âmes fières et délicates qu'un éloge maladroit choque autant qu'une critique brulale.

A cette époque d'excentricité où chacun cherchait à se signaler par quelque singularité de costume, chapeau de feutre mou à la Rubens, manteau à pan de velours jeté sur l'épaule, pourpoint à la Van Dyck, polonaise à brandebourgs, redingote hongroise soutachée, ou tout autre vêtement exotique, Gérard s'habillait de la façon la plus simple, la plus invisible pour aiasi dire, comme quelqu'un qui veut pas^ ser dans la foule sans y être remarqué. Il portait, l'été des vêtements d'orléans noire, et l'hiver un

paletot bleu foncé auquel on avait recommandé de ressembler au paletot de tout le monde : peut-être ne voulait-il être connu et

Digito monstrari et diceri : hic est,

que lorsqu'il serait digne de la réputation et qu'il aurait approché assez de son idéal pour être confronté avec lui sans rougir.

Gérard, nous ne savons trop pourquoi, a toujours passé pour être paresseux comme une couleuvre. C'est une réputation qu'on a faite à bien d'autres qui ont travaillé toute leur vie et à qui on pourrait faire un bûcher de leurs œuvres. Ce bayeur aux corneilles, ce chasseur de papillons, ce souffleur de bulles, ce faiseur de ronds dans l'eau menait au contraire l'existence intellectuelle la plus active. Sous une apparence paisible, il vivait dans une grande effervescence intéiieure. A cette époque il faut reporter une Laforêt qui représentait Molière chez lui avec cette servante de grand cœur et de grand bon sens qu'il ne dédaignait pas de consulter, la jugeant de meilleur conseil que les Lysidas, les Dorante et les autres beaux esprits de la cour et de la ville. C'était un pastiche du style de Molière, fait avec une science profonde de la langue, du style et des allures de style du dix-septième siècle si profondément ignoré des classiques modernes qui ne jurent que par lui. Le tout maintenu dans cette gamme de tons amortis si harmonieuse que la dé^

76 HISTOmi DU ROMANTISME.

coloration du temps donne aux vieilles tapisseries. Nous ignorons ce que cette comédie qui avait éié reçue à l'Odéon, si nos souvenirs ne nous trompeat, peuti-être devenue.

On ignore également au fond de quel tiroir à la clef perdue depuis longtemps, au fond de quelle malle oubliée et de quel grenier hanté des rats, est allé, après bien des vicissitudes, échouer le Prince des sets, une imitation des plus spirituelles et des mieux réussies des grandes Dyableries du moyen âge. Le Prince des sots, dont l'argument était une une troupe de jongleurs s'introduisant, sous prétexte de représentation, dans un château féodal, pour enlever une beauté retenue par un père ou un mari tyrannique, contenait une petite pièce renfermée dans la grande, comme ces boules d'ivoire que la dextérité patiente des Chinois sculpte, les unes dans les autres. — C'était un mystère à la façon gothique qui avait pour décoration une gueule d'enfer toute rouge, surmontée d'un paradis bleu tout constellé d*or. Un ange descendu des voûtes bleues y jouait avec le diable des âmes aux dés. Nous ne nous rappelons plus quel était l'enjeu de Tango. Par excès de zèle, et pour ramener plus d'amis au ciel, l'ange trichait. Le diable se fâchait et appelait l'ange : « grand dadais, céleste volaille », et le menaçait, s'il récidivait, « de lui plumer les ailes », ce qui l'empêcherait de remonter chez son patron. La querelle s'envenimait, et il en naissait un tumulte dont l'amoureux, protégé par le prince des sots, profitait

pour enlever sa mailresse. Le mystère était écrit en vers de huit pieds, comme les anciens mystères.

Le Prince des sots était précédé d'un prologue de noire composition desliné à préparer le public àTétrangeté du spectacle, cardes pièces dans le goût de la grande dyablerie de Douai et des Cortez de la mort ne sont plus guère à la mode du jour. Nous avions même joint au manuscrit un dessin colorié représentant la gueule d'Enfer avec une naïvelé gothique affectée. Nous donnons ce renseignement et ce signalement à notre cher ami et confrère Ch. Asselineau, l'archiviste Lindurst du romantisme qui retire de l'oubli tous ces volumes aux vignettes étranges, à la typographie caractéristique, qu'il catalogue, décrit, adorne avec l'enthousiasme minutieux du vrai bibliophile.

M. Asselineau, comme tout être délicat favorisé * par le ciel d'une jolie manie, a sa tulipe noire, son dalhia bleu, son desideratum; il voudrait posséder en original le Prince des sots de Gérard ! Ambition chimérique, idéal irréalisable ! et il le cherche depuis longues années, espérant, désespérant, se rattachant à la moindre indication, remuant des montagnes de papiers, fouillant les vieux carions de théâtre, cage des anciens rossignols. Mais toujours en vain, — le manuscrit insaisissable fuit en sautillant devant l'opiniâtre poursuite du bibliophile parisien comme le Chastre, de Méry, devant le contrebassiste dont Alexandre Dumas a mis si joyeusement et si spirituellement les aventures en scène au Théâtre histo-

rique, — il se sauve et même ne paraît pas du tout.

Le manuscrit du Prince des sots, si quelque cuisinière illettrée ne s'en est pas servie pour flamber un poulet, était de forme oblongue, sur un papier bleuâtre que l'âge doit avoir jauni. Tout entier delà main de Gérard, de cette écriture nette, fine et bien rangée, ménageant de chaque côté de larges espaces pour isoler et aérer le vers. Le prologue est de notre main, mais cela ne fait pas disparate. Nos écritures étaient sœurs commenos cœurs étaient frères, et elles se ressemblaient à s'y méprendre parfois.

Voilà tout ce nous pouvons dire à M. Asselineau, à qui nous souhaitons de rencontrer ce dalhia bleu, emblème de l'éternel désir, et qu'il vaut peut-être mieux ne trouver jamais.

Toutes les idées de la jeunesse étaient tournées vers le théâtre, ce centre lumineux vers lequel convergent les attentions les plus diverses, depuis les plus sérieuses jusqu'aux plus frivoles; le théâtre où la femme parée comme pour un tournoi écoute, regarde en rapprochant deux ou trois fois ses mains, gantées en blanc, semble comprendre, juger et décerner la palme. Le roman-feuilleton des journaux n'était pas inventé. Le théâtre était donc le seul balcon d'où le poëte pût se montrer à la foule, aussi fabriquait-on beaucoup de drames dans le petit cénacle.

Il va sans dire qu'ils étaient toujours uniformément refusés. Cependant nous avons de la peine à croire qu'ils fussent absolument mauvais, et nous

regrettons la perte d'un drame en vers de Nerval, la Dame de Carouge, auquel nous avions largement collaboré et qui contenait au moins une donnée originale. Celait Thistoire d'un captif, un émir arabe ou sarrazin, ramené de Palestine par unbaron croisé, et devenant amoureux de la châtelaine. Le contraste de Tislam et du christianisme, de la tente nomade et du donjon féodal, de la froideur du Nord et dos passions ardentes dy désert, de la férocité sauvage et de la chevalerie, exprimé en vers qui ne devaient manquer ni d'énergie ni de beauté, ou tout/ au moins de facture, car les élèves de Victor Hugo savent faire les vers, nous semblait devoir prêter à' quelques situations dramatiques. Ce parut être Topinion d'Alexandre Dumas, qui, cinq ou six ans plus tard, fit sur cette donnée, que Gérard lui avait sans doute communiquée, Charles VII chez ses grands v^assaux. Seulement, chez nous, Yacoub s'appelait Hafiz.Nous nous trouvâmes très-honorés qu'un personnage de notre invention ait été jugé digne d'être mis au théâtre et de servir de pivot à un drame de Tauleur ai Henri III et de Christine à Fontainebleau. Pour en finiravec les ouvrages de jeunesse perdus, mentionnons un drame découpé dans le poëme si /touchant et si pathétique de lord Byron — Parisina — par Auguslus Mac-Keat et nous. Le souvenir nous en est resté dans ces lointaines profondeurs du passé comme renfermant des morceaux remarquables.

Mettez qu'ils soient de notre collaborateur, pour que notre modestie ne souffre pas trop, et vous

«0 HlbTÔIRE DU ROMANTISME.

serez dans le vrai. Maquet a prouvé qu'il entendait le théâtre. Nous ne réclamons pour notre part que quelques tirades assez bien tournées ; vous pouvez nous en croire sur parole, bien que l'ouvrage soit anéanti et n'arrive pas à la preuve.

Outre tout cela, Gérard avait fait un drame en prose de Nicolas Flamel^ dont un fragment d'une rare originalité et d'une grande puissance d'effet subsiste imprimé dans le Mercure de France. Où est le reste? Le bibliophile Jacob le sait peut-être. Il s'occupait aussi d'un drame social, dont la donnée se rapprochait de celle d^Eugène Aram^ et surtout d'une Reine de Safra qui n'arriva pas jusqu'à Salomon, et dont nous vous conterons les longues aventures. — Vous voyez que ce paresseux avait l'oisiveté laborieuse.

Toutes les fois qu'il nous arrive, dans nos heures de désœuvrement et de mélancolie, poussé par une de ces récurrences vers le 'passé dont on n'est pas maître, de rouvrir le vieux carton vert où gisent dans la poussière plus que sous l'oubli les papiers que Gérard abandonnait chez nous, comme Toiseau laisse de ses plumes aux endroits qu il traverse, nous pouvons êlre sûr qu'en voilà pour la journée.

Parmi les notes, les extraits, les brouillons, les renseignements sommaires, les commencements d'articles, les variantes de la même idée retournées de cent façons, les maximes philosophiques ou morales condensées en vers dorés de Pythagore, forme que Gérard affectionnait beaucoup, les répliques de drames taillées et numérotées comme des pierres de taille attendant leur place dans l'arc

de voûte, tous les morceaux de cette arçhitectonique littéraire disséminée et brouillée sans que nul œil, même celui de Tami, puisse en reconnaître le plan, nous retrouvons de temps à autre d'anciennes lettres de nous imprégnées de vinaigre, lacérées aux échelles du Levant par les ciseaux de la Santé, jaunes comme les bandelettes qui enveloppent les momies, adressées à notre ami du temps de son voyage en Orient et qui, plus heureuses que nous, ont fait caravane avec lui : nous les lisons en prenant garde de briser tout à fait leurs plis cassés, et une voix basse, affaiblie, lointaine, réconnaissable encore, qui est la nôtre, nous chuchote du bout des lèvres à l'oreille, avec des mots connus, des tournures de phrases habituelles, des idées et des nouvelles ayant cours alors. Gomme tout cela est loin, emporté par rapides nuées dans un oubli profond, et pourtant comme c'est près encore! comme le cœur change peu ! comme les mêmes idées serpentent à travers les circonvolutions de la cervelle, se rencontrant et se saluant aux carrefours accoutumés ! La plupart de ces phrases, datées de trente ans, nous eussions pu les jeter à la poste hier et, à leur arrrivée, elles n'auraient pas paru beaucoup plus démodées qu'écrites le même matin. L'homme ne varie pas tant qu'il s'en flatte !

Nous revoyons là nos anciens paradoxes qui gambadent avec assez d'agilité pour leur âge et dont quelques-uns sont devenus des vérités. Les jugements de notre jeunesse, dans leur insolence sincère

ne sont pas toujours dictés par la passion ; il y en a d'équitables et de judicieux. On a quelquefois raison à vingt-cinq ans, et tort à soixante. Il ne faut pas renier sa jeunesse. L'homme mûr ne fait qu'exécuter les rêves du jeune homme. Toute belle œuvre est un germe planté en avril qui s'épanouira en octobre. Qui n a pas ses idées à sa majorité, ne les aura jamais. Nous demandons pardon de philosopher ainsi et d'enfiler les aphorismes comme Sancho Pança enfilait les proverbes devant un carton à moitié vide de son contenu : une multitude de petits carrés de papier où sous formules abréviatives; en caractères microscopiques entremêlées de signes et de chiffres aussi difficiles à lire que les notes secrètes d'un Raymond LuUe, d'un Faust ou d'unllerrTrippa, sont résumées, concentrées, quintessenciées comme quelques gouttes d'élixir, toutes les doctrines de la terre : théogonies, mythologies, religions, systèmes, interprétations, gloses, utopies, papillonnent et tourbillonnent confusément, présentant quelquefois un signe hermétique ou cabalistique, car Gérard ne dédaignait pas une visite à Nicolas Flamel et un bout de conversation avec la femme blanche et le serviteur rouge, et si l'on tirait à soi l'un de ces papiers, les quelques lignes qu'il renferme vous occuperaient, comme le cryptogame du Scarabée d'Edgard Poe, et vous demanderaient tine effroyable intensité d'altention; il faut donc choisir dans le tas cette simple lettre relativement moins jaune, moins rance, moins roussie aux réac-

tifs de l'Enfer, et ne contenant en réalité que le sens visible. Ainsi placée sous la lumière, elle a vraiment une physionomie de bonté, de candeur et de sympathie. — Elle est d'un ami cher à nous deux, du brave Bouchardy. Cette lettre, qui n'était, en 1&57, qu'un autographe, peut maintenant prendre sa place comme relique dans le carton vert consacré à l'ami défunt. Nous allons la transcrire pour faire voir quelle âme délicate et charmante c'était que Bouchardy, et quelle amitié régnait entre les membres du petit cénacle.

Bien des années pourtant s'étaient déjà écoulées depuis que Petrus Borel n'avait réuni notre petite bande, et chacun de nous s'était dispersé au pourchas de la gloire et du pain quotidien. Mais Ton peut voir combien le souvenir de notre union était resté vif entre nous :

« 12 janvier 1857.

« Mon cher Théophile,

c< J'aurais assurément gardé bien secrètement dans mon cœur ma gratitude pour les bonnes et belles lignes que tu as écrites à mon sujet dans ton feuilleton du 5 janvier ; mais tu as dit dans ces lignes quelques mots des jours lointains et dorés de notre camaraderie, et comme celte époque est le seul et beau souvenir de ma jeunesse, il faut que je me donne la joie de me le rappeler avec toi.

« Nous ne pouvons trop nous en souvenir, car ce plus beau de tous les rêves, nous l'avons fait les yeux ouverts et Tesprit plein de foi, d'enlhousiasme et d'amour.

« Nous ne rêvions pas... quand on ne sait quel courant rapide nous avait poussés tous sur la même rive, afin que nous pussions trouver des échos pour r»os voix indécises et des ûmes ardentes pour nos âmes audacieuses et ferventes.

« Sainte et belle réunion, mon cher Théo, que celle où chacun était pour le frère qui aime, l'ami qui se dévoue et le compagnon de route qui fait oublier la longueur ou la fatigue du chemin.

« Réunions plus belles qu'on ne peut le dire, où tous souhaitaient le succès de tous sans exagération insensée et sans vanité collective, où chacun de nous offrait de prêter son épaule au pied de celui qui voulait tenter* de gravir et d'atteindre.

c( Lesquels de nous étaient les riches ou les prédeslinés? Nous l'ignorions, car nous formions une famille sans Benjamin et sans droit d'aînesse. Tandis que les fouriérisles faisaient des phalanstères les saint-simoniens de nouveaux contrats sociaux, les démocrates des projets, sourds à tous ces bourdonnements d'alors, nous n'entendions que le murmure de l'art qui s'agitait dans l'enfantement d'un progrès. La plume, le pinceau, la lyre et le ciseau du statuaire étaient nos seules armes, les grands maîtres nos seuls dieux, et l'art le seul drapeau que nous voulions faire flotter et défendre.

« Devions-nous celte préoccïipafton sublime à des natures heureuses ? à des circonstances favorables? Peu importe. . . les rayons d'or qui venaient nous chercher séparément nous eniraînaient les uns vers les autres et se confondaient en un seul frésor, où nous puisions tous, sans jamais l'épuiser, la foi, la confiance, l'enthousiasme, l'espoir et même la gônèrosté

c( Pourquoi, mon ami, la réflexion qui glace, Tinquiétude qui énerve, la jalousie qui sépare, pourquoi ces passions mauvaises qui se glissent partout et toujours n'onl-elles jamais pu pénétrer dans nos réunions d'autrefois?

c< C'est un sublime et doux mystère, — n'est-ce pas? — qui vient encore aujourd'hui flotter dans notre âme à la fois surprise et charmée, comme une vague réminiscence de jeunesse bienheureuse, de fraternité magnétique et de béatitude enchantée.

« Heureux temps, cher Théophile, dont nous devons nous enorgueillir, car lorsqu'on a marché dans cette vie que tant d'amertume a souvent attristée, il faut être fier d'y avoir trouvé quelques bonnes heures, il faut se vanter d'y avoir été heureux ! Remember.

« J. Bouchard Y. » ,^

Vingt-sept années déjà séparent cette date de 1830. — Le souvenir a la fraîcheur d'un souvenir d'hier : l'impression d'enchantement subsiste toujours. De la terre d'exil où l'on poursuit le voyage,

LE CARTOiN VEUT. 87

gagnant la gloire à la sueur de son froni, à travers les ronces, les pierres et les chemins hérissés de chausse-trapes, on retourne avec un long regret des yeux mélancoliques vers le paradis perdu (nous n'avons pourtant pas mangé de pomme ! ni désobéi en rien à notre seigneur Hugo). Une telle joie ne devait sans doute pas durer. Être jeune, intelligent s'aimer, comprendre, et communier sous les espèces de l'art, on ne pouvait concevoir une plus belle manière de vivre, et tous ceux qui l'ont pratiquée en ont gardé un éblouissement qui ne se dissipe pas.^ — Voyez comme uneallusion à ce passé sympathique dans un article de journal va chatouiller ce bon, ce brave, ce sensible Bouchardy, jusqu'au plus tendre de l'âme ! comme il vibre toujours, comme il palpite, comme il se souvient de tout ! comme son imagination se transporte vers la petite chambre constellée des médaillons de Jehan du Seigneur et des esquisses de Louis Boulanger un de ces soirs de bonne causerie sur Fart, l'idéal, la nature, la forme, la couleur, et autres questions du même genre qui nous paraissaient alors et avec raison de la plus palpitante actualité comme elles le seraient encore aujourd'hui! quelle ardeur il y mettrait et surtout comme il écouterait !

Cette lettre si naïve et si touchante de celui que nous appelions leMaharajah deLahore,leprinceà la ^ peau d'or et aux cheveux bleus, rencontrée par hasard dans le champ des morts de nos cartons bientôt aussi peuplés que ceux d'Eyaub et de Scutnri,

88 HISTOIRE DU ROMAISTISME.

par une disposition singulière d'esprit, nous a préoccupé toute la journée et a fait dévier l'article que nous avions l'intention de faire. Nous avions promis de raconter le voyage de Belkis, la reine de Saba que Gérard était allé chercher au fond de l'Orient en compagnie de la Huppe, pour l'amener soi disant à Salomon, l'erotique auteur du Sir-Hasirimi, mais réellementpourMeyer-Beer, de Berlin, l'auteur de Robert le Diable, qui voulait en faire unrôlede soprano à faire tourner la tête à toutes les prime donne. Mais il n'y a pas eu moyen. La lettre de Bouchardy exigeait à toute force l'insertion, comme un appel de Tame des compagnons morts. Ce mot Remember au bas de la lettre était placé d'une façon impérative et mystérieuse. Souviens-toi ! oui, nous nous souvenons ! Ce travail en est la preuve. Belkis attendra ; quelques semaines ne vieilliront pas celle dont la jeunesse se compte par milliers d'années. 11 faut écouter d abord ceux qui parlent et circulent sous terre comme les taupes et le père d'Hamlet.

Cependant nous avions à vous dire de bien eucieux détails sur les soixante-quinze rois préadamites qui figuraient dans le prologue et que Meyer- Béer, aussi timide alors que plus tard, avait envie découper comme dangereux; sur la dive Lilith, première femme d'Adam, aïeule de la reine de Saba ; sur la robe de Belkis, une robe à rendre Worlh rêveur, ornée de soixante-dix espèces de pierreries et dont la queue était portée par un singe habillé de loile d'or, qui la reiroussait de temps en

temps avec une grimace lascive : et nous n'aurions pas manqué de décrire ce mouvement instinctif qui , faisant prendre à Belkis le pavé poli pour de Teau, fut cause que pour ne pas se mouiller elle haussa un peu sa jupe devant Salomon.

Le gilet rouge ! on en parle encore après plus de quarante ans, et l'on en parlera dans les âges futurs, tant cet éclair de couleur est entré profondément dans l'œil du public. Si l'on prononce le nom de Théophile Gautier devant un philistin, n'eût-il jamais lu de nous deux vers et une seule ligne, il nous connaît au moins par le gilet rouge que nous portions à la première représentation à'Hemani, et il dit d'un air satisfait d'être si bien renseigné :« Oh oui ! le jeune homme au gilet rouge et aux longs cheveux ! » C'est la noiion de nous que nous laisserons à l'univers. Nos poésies, nos livres, nos articles, nos voyages seront oubliés ; mais Ton se souviendra de notre gilet rouge. Cette étincelle se verra encore lorsque tout ce qui nous concerne «sera depuis longtemps éteint dans la nuit, et nous fera

distinguer des contemporains dont les œuvres ne valaient pas mieux que les nôtres et qui avaient des gilets de couleur sombre. 11 ne nous déplaît pas, d'ailleurs, de laisser de nous celte idée; elle est farouche et hautaine, et, à travers un certain mauvais goût de rapin, montre un assez aimable mépris de l'opinion et du ridicule.

Qui connaît le caractère français conviendra que cette action de se produire dans une salle de spectacle où se trouve rassemblé ce qu'on appelle tout Paris di\ec des cheveux aussi longs que ceux d'Albert Durer et un gilet aussi rouge que la muleta d'un torrero andalou, exigeun autrecourageetune autre force d'âme que de monter à l'assaut d'une redoute hérissée de canons vomissant la mort. Cardans chaque guerre unefouledebravesexécutent,sanssefaireprier, celle facile prouesse, tandis qu'il ne s'est trouvé jusqu'à présent qu'un seul Français capable de mettre sur sa poitrine un morceau d'étoffe d'une nuance si insolite, si agressive, si éclatante. A l'imperturbable dédain avec lequel il affrontait les regards, on devinait que, pour peu qu'on l'eût poussé, il fût revenu à la seconde représentation pavoisé d'un gilet jonquille.

Ce dut être, plutôt encore que l'étrangelé de la couleur, cette folie d'héroïsme qui s'exposait avec un sang-froid si parfait aux railleries des jeunes femmes, aux hochements de tête des vieillards, aux lorgnons dédaigneux des dandys, aux gros rires des bourgeois, qui causa le profond étonnement

du public et perpétua cette impression qui eût iû être oubliée après le premier enlr'acte.

Après avoir essayé de déchirer ce gilet de Nessus qui s'incrustait à notre peau, nous l'acceplâmes bravement devant l'imaginalion des bourgeois dont Tœil halluciné ne nous voit jamais habillé d'une autre couleur, malgré les paletots tête-de-nègre, vert bronze, marron, mâchefer, suie-d'usine, fumée-de- Londres, gris de fer, olive pourrie, saumure tournée et autres teintes de bon goût, dans les gammes neutres, comme peut en trouver, à la suite de longues méditations, une civilisation qui n'est pas coloriste.

Il en est de même detios cheveux. Nous les avons portés courts, mais cela n'a servi à rien : ils passaient toujours pour longs, et eussions-nous arrondi à l'orchestre sous l'artillerie des lorgnettes, un crâne aux tons d'ivoire nu et luisant comme un œuf d'autruche, toujours on eût assuré que sur nos épaules roulaient à grands flots des cascades de cheveux mérovingiennes, — ce qui était bien ridicule ! — Aussi nous avons donné carte blanche à ceux qui nous restent, et ils en ont profité — les traîtres — pour nous conserver un petit air d'Absalon romantique.

Nous avons dit, dès les premières lignes de cette série de souvenirs, comment nous avions été recruté par Gérard pour la bande d'Hernani dans l'atelier de Rioult, et investi du commandement d'une petite escouade répondant au mot d'ordre Hierro. Celle soirée devait être, selon nous et avec raison, le plus

grand événement du siècle, puisque c'était Finauguralion de la libre, jeune et nouvelle Pensée sur les débris des vieilles routines, et nous désirions la solenniser par quelque toilette d'apparat, quelque costume bizarre et splendide faisant honneur au maîtpe, à Técole et à la pièce. Le rapin dominait encore chez nous le poète, et les intérêts de la couleur nous préoccupaient fort. Pour nous le monde se divisait en flamboyants et en grisâtres, les uns objet de notre amour, les autres de notre aversion. Nous voulions la vie, la lumière, le mouvement, l'audace de pensée et dexéculion, le retour aux belles époques de la Renaissance et à la vraie antiquité, et nous rejetions le coloris effacé, le dessin maigre et sec, les compositions pareilles à des groupements de mannequins, que l'Empireavait léguésà la Restauration. Grisâtre avait aussi des acceptions littéraires dans notre pensée : Diderot était un flamboyant, Voltaire un grisâtre, de même que Rubens et Poussin. Mais nous avions en outre un goût particulier, Tamourdu rouge; nous aimions cette noble couleur, déshonorée maintenant par les fureurs politiques, qui est la pourpre, le sang, la vie, la lumière, la chaleur, et qui se marie si bien à l'or et au marbre, et cela était un vrai chagrin pour nous de la voir disparaître de la vie moderne et même de la peinture. Avant 1789, on pouvait porter un manleau écarlate avec des galons d'or, et à présent, pour voir quelques échantillons de cette teinte proscrite, on en était réduit à regarder la garde suisse relever le poste ou

les habits rouges des fox-hunters des chasses anglaises aux vitrines des marchands d'estampes. Hernani n'est-il pas une occasion sublime pour réintégrer le rouge dans la place qu'il n'aurait jamais dû cesser d'occuper? et n'est-il pas convenable qu'un jeune rapin à cœur de lion se fasse le chevalier du Rouge et vienne secouer le flamboiement de la couleur odieuse aux grisâtres, sur ce tas de classiques également ennemis des splendeurs de la poésie? Ces bœufs verront du rouge et entendront des vers dllugo.

Nous n'avons pas la prétention de corriger une légende, mais nous devons cependant dire que ce gilet était un pourpoint laillédansla forme des cuirasses de Milan ou des pourpoints des Valois busqués en pointe sur le ventre en formant arête dans le milieu. On a dit que nous savions beaucoup de mois, mais nous n'en connaissons pas, il faut l'avouer, qui puissent exprimer suffisamment Tair ahuri de notre tailleur lorsque nous lui exposâmes ce plan de gilet.

11 demeura stupide,

aurait-il pu s'exclamer comme THippolyte de Pradon en entendant l'aveu de Phèdre; et les cahiers d'expression du peinlre Lebrun, à la page de Tétonne- MENT, ne contienneni pas de tôles aux pupilles plus dilatées, aux sourcils plus surélevés et chassant les rides du front vers la racine des cheveux, que celle

offerte en ce moment par l'honnête Gaulois (c'était son nom). Il nous crut fou, mais le respect l'empêchant de découvrir sa pensée tout entière pour la famille duquel il avait de la considération, il se contenta d'objecter d une voix timide :

— Mais, monsieur, ce n'est pas la mode.

— Eh bieni ce sera la mode — quand nous l'aurons porté une fois — répondîmes-nous, avec un aplomb digne deBrummel, de Nash, du comte d'Orsay ou de toute autre célébrité du dandysme.

— Je ne connais pas cette ccype ; ceci rentre dans le costume de théâtre plutôt que dans Thabit de ville, et je pourrais manquer la pièce.

— Nous vous donnerons un patron en toile grise que nous avons dessiné, coupé et faufilé nous-même; vous l'ajusterez. Cela s'agrafe dans le dos comme le gilet des saint-simoniens — sans aucun symbolisme .

— N'ayez pas peur ! n'ayez pas peur! Mes confrères se moqueront de moi, mais j'en ferai à votre fantaisie ; et en quelle étoffe doit s'exécuter ce précieux accoutrement?

Nous tirâmes d'un bahut un magnifique morceau de satin cerise ou vermillon de la Chine, que nous déployâmes triomphalement sous les yeux du tailleur épouvanté, avec un air de tranquillité et de satisfaction qui l'alarma pour notre raison,*

La lumière miroitait et glissait 'sur les cassures de l'étoffe que nous chiffonnions pour en faire jouer les reflets elles brillants. Les gammes les plus chaudes, les plus riches, les plus ardentes, les plusdéli-

cates du rouge étaient parcourues. Pour éviter l'infâme rouge de 95, nous avions admis une légère proportion de pourpre dans noire ton; car nous étions désireux qu'on ne nous attribuât aucune intention politique. Nous n'étions pas dilettante de Saint-Just et de Maximilien de Robespierre^ comme quelques-uns de nos camarades qui posaient pour les montagnards de la poésie, mais plutôt moyen âge, vieux baron de fer, féodal, prêt à nous réfugier contre renvahissement du siècle, dans le biirg de Goetz de Berlichingeq, comme il convenait à un page du Victor Hugo de ce temps-là, qui avait aussi sa tour dans la Sierra.

Malgré les répugnances bien concevables du brave Gaulois, le pourpoint s'exécuta, s'agrafa par derrière et, sauf le ridicule d'être dans la salle le seul de sa coupe et de sa couleur, nous allait aussi bien qu'un gilet à la mode. Le reste du costume se composait d'un pantalon vert d'eau très-pâle, bordé sur la couture d'une bande de velours noir, d'un habit noir à revers de velours largement renversés, et d'un ample pardessus gris doublé de satin vert. Un ruban de moire, servant de cravate et de col de chemise, entourait le cou. Le costume, il faut en convenir, n'était pas mal combiné pour irriter et scandaliser les philistins. N'allez pas croire à des enjolivements après coup. Rien de plus exact. Nous voyons dans Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie : « Il n'y eut que rcxceniricilé des costumes, qui, du reste,' suffit amplement à l'horripilation des loges. On se

montrait avec horreur M. Théophile Gautier/dontle gilet flamboyant éclatait ce soir-là sur un pantalon gris tendre, oiné au côté d une bande de velours noir, et dont les cheveux s'échappaient à flots d'un chapeau plat à larges bords. L'impassibilité de sa figure régulière et pâle et le sang-froid avec lequel il regardait les honnêtes gens des loges démontraient à quel degré d'abomination et de désolation le théâtre était tombé. »

Oui, nous les regardâmes avec un. sang-froid parfait toutes ces larvés du passé et de la routine, tous ces ennemis de l'art, de l'idéal, de la liberté et de la poésie, qui cherchaient de leurs débiles mains tremblotantes à tenir fermée la porte de l'avenir ; et nous sentions dans notre cœur un sauvage désir de lever leur scalp avec notre tomahawk pour en ornernotre ceinture; mais à cette lutte, nous eussions couru le risque de cueillir moins de chevelures que de perruques; car si elle rlHlait l'école moderne sur ses cheveux, l'école classique, en revanche, étalait au balcon et à la galerie du Théâtre-Français une collection de têtes chauves pareille au chapelet de crânes de la déesse Dourga. Cela sautait si fort aux yeux, qu'à l'aspect de ces moignons glabres sortant de leurs cols triangulaires avec des tons couleur de chair et beurre rance, malveillants malgré leur apparence paterne, un jeune sculpteur de beaucoup d'esprit et de talent, célèbre depuis, dont les mots valent les statues, s'écria au milieu d'un tumulte : « A la guillotine, les genoux I »

98 HISTOIRE DU ROMÂISTISME.

Nous^demandons pardon à nos lecteurs de les avoir fait tant attendre sur le seuil d'Hernani, et cela pour leur parler de nous; mais ce n'est pas chez nous un péché d'habitude, et si nous connaissions un moyen de disparaître toul à fait de noire œuvre, nous l'emploierions ; — le jd nous répugne tellement que notre formule expressive est nous, dont le pluriel vague efface déjà la personnalité et vous replonge dans la foule. Mais l'apparition surnaturelle, le flamboiement farouche et météorique de notre pourpoint écarlate à l'horizon du Romantisme, ayant été regardé « comme un signe des temps », dirait la Revue des Deux Mondes^ et occupé ce dix-neuvième siècle qui avait pourtant bien autre chose à faire, il a bien fallu faire violence à notre modestie naturelle et nous mettre en scène un instant, puisque aussi bien c'est nous qui étions le moule de ce pourpoint mirifique.

25 février 1830 ! Cette date reste écrite dans le fond de notre passé en caractères flamboyants : la date de la première représentation à'Hernani ! Cette soirée décida de noire \ie !Là nous reçûmes l'impulsion qui nouspousse encore après tant d'années et qui nous fera marcher jusqu'au bout de la carrière. Bien du temps s'est écoulé depuis, et notre éblouissement est toujours le même. Nous ne rabattons rien de l'enthousiasme de notre jeunesse, et toutes les fois que retentit le son magique du cor, nous dressons l'oreille comme un vieux cheval de bataille prêt à recommencer les anciens combats.

Le jeune poëte, avec sa fière audace et sa grandesse de génie, aimant mieux d'ailleurs la gloire que le succès, avait opiniâtrement refusé l'aide de ces cohortes stipendiées qui accompagnent les

triomphes et soutiennent les déroutes. Les claqueurs ont leur goût comme les académiciens. Ils sont en général classiques. C'est à contre-cœur qu'ils eussent applaudi Victor Hugo : leurs hommes étaient alors Casimir Delavigneet Scribe, e( l'auteur courait risque, si Taffaire tournait mal, d'être abandonné au plus fort de la bataille. On parlait de cabales, d'intrigues ténébreusement ourdies, de guetapens presque, pour assassiner la pièce et en finir d'un seul coup avec la nouvelle École. Les haines littéraires sont encore plus féroces que les haines politiques, car elles font vibrer les fibres les plus chatouilleuses de l'amour-propre, et le triomphe de Tadversaire vous proclame imbécile. Aussi n'est-il pas de petites infamies et même de grandes que ne se permettent, en pareil cas, sans le moindre scrupule de conscience, les plus honnêtes gens du monde.

On ne pouvait cependant pas, quelque brave qu'il fût, laisser fl^mani se débattre tout seul contre un parterre mal disposé et tumultueux, contre des loges pluscalmes en apparence mais non moins dangereuses dans leur hostilité polie, et dont le ricanement bourdonne si importun au-dessous du sifflet plus franc, du moins, dans son attaque. La jeunesse romantique pleine d'ardeur et fanatisée parla préface deCromwell^ résolueà soutenir» l'épervier de la montagne », comme dit Alarcon du Tisserand de Ségovie^ s'offrit au maître qui l'accepta. Sans doute tant de fougue et de passion était à craindre, mais la

timidité n'était pas le défaut de l'époque. On s'enrégimenta par petites escouades dont chaque homme avait pour passe le carré de papier rouge timbré de la griffe Hierro. Tous ces détails sont connus, et il n'est pas besoin d'y insister.

On s'est plu à représenter dans les petits journaux et les polémiques du temps ces jeunes hommes, tous de bonne famille, instruits, bien élevés, fous d'art et de poésie, ceux-ci écrivains, ceux-là peintres, les uns musiciens, les autres sculpteurs ou architectes, quelques-uns critiques et occupés à un titre quelconque de choses littéraires, comme un ramassis de truands sordides. Ce n'étaient pas les Huns d'Attila qui campaient devant le Théâtre-Français» malpropres, farouches, hérissés, slupides ; mais bien les chevaliers de l'avenir, les champions de l'idée, les défenseurs de Tart libre ; et ils étaient beaux, libres et jeunes. Oui, ils avaient des cheveux, — on ne peut naître avec des perruques — et ils en avaient beaucoup qui retombaient en boucles souples et brillantes, car ils étaient bien peignés. Quelquesuns portaient de fines moustaches et quelques autres des barbes entières. Cela est vrai, mais cela seyait fort bien à leurs têtes spirituelles, hardies et lières, que les maîtres de la Renaissance eussent aimé à prendre pour modèles.

Ces hngan^s de la 'pensée^ l'expression est de Philothée O'Neddy, ne ressemblaient pas à de parfaits notaires, il faut l'avouer, mais leur costume où régnaient la fantaisie du goût individuel et le juste

sentiment de la couleur, prêtait davantage à la peinture. Le satin, le velours, les soutaches, les brandebourgs, les parements de fourrures, valaient bien Thabit noir à queue de morue, le gilet de drap de soie trop court remontant sur l'abdomen, la cravate de mousseline empesée où plonge le menton, et les pointes des cols en toile blanche faisant œillères aux lunettes d'or. Même le feutre mou et la vareuse des plus jeunes rapins qui n'étaient pas encore assez riches pour réaliser leurs rêves de costume à la Rubens et à la Velasquez, étaient plus élégants à coup sûr que le chapeau en tuyau de poêle et le vieil habit à plis cassés des anciens habitués de la Comédie-Française, horripilés par l'invasion de ces jeunes barbares shakspeariens. Ne croyez donc pas un mot de ces histoires. 11 aurait suffi de nous faire entrer une heure avant le public ; mais, dans une intention perfide et dans l'espoir sans doute de quelque tumulte qui nécessitât ou prétextât Tintervention de la police, on fit ouvrir les portes* à deux heures de l'après-midi, ce qui faisait huit heures d'attente jusqu'au lever du rideau.

La salle n'était pas éclairée. Les théâtres sont obscurs le jour el ne s'illuminent que la nuit. Le soir est leur aurore et la lurnière ne leur vient que lorsqu'elle s'éteint au cieln-Ce renversement s'accorde avec leur vie factice. Pendant que la réalité travaille, la fiction dort.

Rien de plus singulier qu'une salle de théâtre pendant la journée. A la hauteur, à l'immensité du

PREMIÈRE REPRÉSENTATION D'RERNANI. 103

vaisseau encore agrandies par la solitude, on se croirait dans la nef d'une cathédrale. Tout est baigné d'une ombre vague où filtrent, par quelque ouverture des combles, ou quelque regard de loge, des lueurs bleuâtres, des rayons blafards contrastant avec les tremblotements rouges des fanaux de service disséminés en nombre suffisant, non pour éclairer, mais pour rendre robscuritevisible.il neserait pas difficile à un œil visionnaire, comme celui d'Hoffmann, de trouver là le décor d'un conte fantastique. Nous n'avions jamais pénétré dans une salle de spectacle le jour, et lorsque noire bande, comme le flot d'une écluse qu'on ouvre, creva à l'intérieur du théâtre, nous demeurâmes surpris de cet effet à la Piranèse. On s'entassa du mieux qu'on put aux places hautes, aux recoins obscurs du cintre, sur les banquettes de derrière dès galeries, à tous les endroits suspects et dangereux où pouvait s'embusquer dans l'ombre une clef forée, s'abriter un claqueur furiçux, un prudhomme épris de Campistron et redoutant le massacre des bustes par des septembriseurs d'un nouveau genre. Nous n'étions là guère plus à l'aise' que don Carlos n'allait l'être tout à l'heure au fond de son armoire ; mais les plus mauvaises places avaient été réservées aux plus dévoués, comme en guerre les po^es les plus périlleux aux enfants perdus qui aiment à se jeter dans la gueule même du danger. Les autres, non moins solides, mais plus sa^es, occupaient le parterre, rangés en bon ordre sous l'œil de leurs chefs et prêts à don-

ner avec ensemble sur les philistins au moindre signe d'hostilité.

Six ou sept heures d'attente dans l'obscurité, ou tout au moins la pénombre d'une salle dont le lustre n'est pas allumé, c'est long, même lorsqu'au bout de cette nuit Hernani doit se lever comme un soleil radieux.

Des conversations sur la pièce s'engagèrent entre nous, d'après ce que nous en connaissions. Quelques uns, plus avant dans la familiarité du maître, en avaient entendu lire des fragments dont ils avaient retenu quelques vers, qu'ils citaient et qui causaient un' vif enthousiasme. On y présentait un nouveau Cid; un jeune Corneille non moins fier, non moins hautain et castillan que l'ancien, mais ayant pris cette fois la palette de Shakspeare. On discutait sur les divers titres qu'avait dû porter le drame. ^Quelques-uns regrettaient Trois pour une, qui leur semblait un vrai litre à la Calderon, un titre décape et d'épée, bien espagnol et bien romantique, dans le genre de La vie est un songe^ des Matinées d'avril et de mai; d'autres, et avec raison, trouvaient plus de gravité au titre ou plutôt au sous-titre \ Honneur castillan^ qui contenait l'idée delà pièce.

Le plus grand nombre préférait Hernani tout court, et leur avis a prévalu, car c'est ainsi que le drame s'appelle définitivement, et que, pour nous servir de la formule homérique , il voltige, nom ailé, sur la bouche des hommes à la voix articulée.

Dix ans plus lard nous voyagions en Kspagne,

Entre Asligarraga et Tolosa, nous traversâmes au galop de mules un bourg à demi ruiné par la guerre entre les christinos et les carlistes^ dont nous entrevoyions confusément dans l'ombre les murs histo* ries d'énormes blasons sculptés au-dessus des portes et les fenêtres noires à serrureries compliquées, grilles et balcons touffus, témoignant d'une ancienne splendeur, et nous demandâmes à notre zagai qui courait près de la voiture, la main posée sur la maigre échine de la mule hors montoir, le nom de ce village; il nous répondit : « Ernani. » — Aces trois syllabes évocatrices, la somnolence qui commençait à nous envahir, après une journée de fatigue, se dissipa tout à coup. A travers le perpétuel tintement de grelots de Taltelage passa comme un soupir lointain une note du cor d^Hernani. Nous revîmes dans un éblouissement soudain le iîer montagnard avec sa cuirasse de cuir, ses nianches vertes et son pantalon rouge; don Carlos dans son armure d'or, dona Sol, pâle et vêtue de blanc, Ruy Gomez de Silva debout devant les portraits de ses aïeux; tout le drame complet. Il nous semblait même entendre encore la rumeur de la première représentation.

Victor Hugo enfant , revenant d'Espagne en France, après Ja chute du roi Joseph, a dû traverser ce bourg dont Taspect n'a pas changé, et recueillir de la bouche d'un postillon ce nom bizarre d'une sonorité éclatante, si bien fait pour la poésie qui, mûrissant plus tard dans son cerveau comine une graine ou-

106 UISTOffiE DU ROMANTISME.

bliée dans un coin, a produit cette magnifique floraison dramatique.

La faim commençait à se faire sentir. Les plus prudents avaient emporté du chocolat et des petits pains, — quelques-uns — proh! pudor — des cervelas ; des classiques malveillants disent à Tail. Nous ne le pensons pas; d'ailleurs Tail est classique, Thestysis en broyait pour les moissonneurs de Virgile. La dînette achevée, on chanta quelques balladesv d'Hugo, puis on passa à quelques-unes de ces interminables scies d'atelier, ramenant, comme les norias leurs godets, leurs couplets versant toujours la même bêtise; ensuite on se livra à des imitations du cri desanimauxdanslarchcqueles critiques du Jardin des Plantes auraient trouvés irréprochables. On se livra à d'innocentes gamineries de rapins ; on demanda la tête ou plutôt le gazon de quelque membre de rinstitut ; on déclama des songes tragiques ! et Ton se permit, à l'endroit de Melpomène, toutes sortes de libertés juvéniles qui durent fort étonner la bonne vieille déesse, peu habituée à sentir chiffonner de la sorte son péplum de marbre.

Cependant le lustre descendait lentement du plafond avec sa triple couronne de gaz et son scintillement prismatique; la rampe montait, traçant entre le monde idéal et le monde téel sa démarcation lumineuse. Les candélabres s'allumaient aux avantscènes et la salle s'emplissait peu à peu. Les portes des loges s'ouvraient et se fermaient avec fracas. Sur le rebord de velours, posant leurs bouquets et

PREMIÈRE REPRÉSENTATION D'HERNANI/ ï^ 107

leurs lorgnetles, les femmes s'installaient comme pour une longue séance, donnant du jeu aux épaulettes de leur corsage décoUelé, s'asseyant bien au milieu de leurs jupes. — Quoiqu'on ait reprochée noire école l'amour du laid, nous devons avouer que les belles, jeunes et jolies femmes, furent chaudement applaudies de celle jeunesse ardenle, ce qui fut trouvé de la dernière inconvenance et du dernier mauvais goût par les vieilles et les laides. Les applaudies se cachèrent derrière leurs bouquets avec un sourire qui pardonnait.

L'orchestre et le balcon étaient pavés de crânes académiques et classiques. Une rumeur d'orage grondait sourdement dans la salle, il était temps que la toile se levât : on en serait peut-être venu aux mains avant la pièce, tant Panimosité était grande de part et d'autre. Enfin les trois coups retentirent. Le rideau se replia lentement sur lui-même, et l'on vit, dans une chambre à coucher du seizième siècle, éclairée par une petite lampe, dona Josefa Duarte, vieille en noir, avec le corps de sa jupe cousu de jais à la mode d'Isabelle la Catholique, écoutant les coups que doit frapper à la porte secrèle un galant attendu par sa maîtresse :

Serait-ce déjà lui? — C'est bien à l'escalier Dérobé —

La querelle était déjà engagée. Ce mot rejeté sans façon à Tautre vers, cet enjambement audacieux,

impertinent même, semblait un spadassin do profession, un Sait abadil, un Scoronconcolo allant donner un^ichenette sur le nez du classicisme pour le provoquer en duel.

Page 1