‹ Histoire du romantismeChapitre 17 sur 37 · FÉLICIEN MALLEFILLE · texte numérisé non relu

FÉLICIEN MALLEFILLE

On ne sait. Les Infants de Lara, Glenarvon^ le Cœur et la Dot, les Mères repenties, les Sceptiques , les Mémoires de Don Juan, témoignent d'une pensée élevée, forte et poétique, que trahit parfois une exécution rebelle, mais la volonté du beau et du bien est partout. Le travail opiniâtre avec son huile et sa lime sont trop apparents à de certains endroits, mais les morceaux venus à bien ont Téclat, la solidité et la trempe de l'acier. On peut aller au combat de ridée avec ces bonnes lames de Tolède, brillantes, bien à la main, qui ont le fil et l'étincelle, et sont en même temps des joyaux et des armes. Mallefille avait guerroyé dans cette grande armée romantique de 1830, dont les rangs, hélas! s'éclaircissent de jour en jour. S*il n'a pas commandé en chef, c'était un officier brillant et hardi ; il a tenu haut son enseigne pendant la bataille, et, le combat fini, il ne l'a pas abaissée. Quel que soit le talent qu'il ait montré, l'impression qui reste de Félicien Mallefille, c'est qu'il était plus grand que son 'œuvre.

(MoNiTBUB, 30 novembre 1868.)

NESTOR ROQDEPLAN

Nestor Roqueplan a succombé sur le théâtre, le champ de bataille des directeurs. Il n'eût sans doute pas choisi d'autre fin, et Ton peut penser de lui ce que Mérimée disait de Beyle : « Il ne craignait pas la mort, mais il n'aimait pas à en parler, la tenant pour une chose sale et vilaine plutôt que terrible. Il a eu celle qu'il désirait, celle que César avait souhaitée : repentinam inopinatamque. »

Il est bien tard pour lui consacrer quelques lignes d'amical souvenir. Maintenant, huit jours passés ,

Font d*une mort récente une vieille nouvelle,

Les journaux ont tout raconté jusque dans les moindres détails. Chacun a dit les anecdotes qu'il savait, et toutes les fleurs obligées ont été répandues sur cette tombe fermée à peine; mais parmi ces bouquets de roses blanches — le défunt était garçon — il nous semble qu'il y avait passablement d'épines. Refuser de Tesprit à Nestor Roqueplan, ce n'était guère pos-

NKSTOR ROQUEPUN. m

sible; mais on ne s'est pas gêné pour insinuer qu'il n'avait pas de cœur,-— un grand mot dont il ne fau* drait pas abuser. — Telle n'est pas notre opinion : il aimait sa famille, il a<Jorait son frère et il était na* turellement tendre ; seulement, comme il avait cette pudeur de l'âme, si peu comprise, qui porte à voiler ses meilleurs sentiments, comme il délestait les affectations pathétiques, les pleurnicheries hors de propos et les emphases romanesques, dont il se mo* quait avec celte vive et fine raillerie que personne du moins ne conteste, il se fit bientdt une réputation d'égoîsme et de sécheresse. On prit à la lettre ses paradoxes, et il ne s'en fallut guère qu'il ne passât pour « un monstre » près des ^ âmes sensibles. »

Ce n'était pourtant qu'un aimable et spirituel viveur, causeur charmant et toujours prêt, un Pari* sien de Marseille, comme Méry et Gozlan, curieux de toutes les élégances, et qui aurait pu être, si la paresse érigée en principe et les distractions des plaisirs et des affaires ne l'en avaient empêché, un écrivain original et remarquable.

Nous l'avons connu jeune, lorsque déjà il dirigeait la Charte d«1830, un journal dont nul ne se souvient aujourd'hui , excepté nous, peut-être , qui fimes dans ses colonnes nos premières armes de journaliste. Nestor était h cette époque à son plus beau moment de vervo, de jeunesse et d'esprit ; il était impossible de ne pas se laisser emporter par cette entraînante vivacité méridionale, servie par un corps alerte et souple comme celui d'un jeune chat.

II avait déjà commencé sa croisade contre le soleil, contre la campagne, contre les voyages, contre la nature, qu'il n'admettait que dans les tableaux de son frère Camille.

Au milieu du désordre pittoresque de la bande iromantique, il se distinguait par des recherches de toilette, un goût et un soin de costume qu'eussent approuvés Brummel et le beau Nash. Un des premiers, il importa en France la propreté anglaise avec son outillage compliqué; nul n'avait plus soin de lui-même, et il eût au besoin écrit la Théorie du dandysme si bien posée par Barbey d'Aurevilly, dans son petit livre; mais n'allez pas croire pour cela qu'il eût rien de britannique dans le caractère : il était essentiellement Français, ou plutôt Parisien,— de ceux qui ne se trouvent vraiment chez eux qu'entre la rue Drouot et la rue du Helder, du côté des Italiens. — 11 se piquait de bien vivre, et formulait sur cette matière des aphorismes dont la forme paradoxale n'excluait pas la justesse. Son coup d'œil d'observateur était rapide et pénétrant, et nul ne saisissait comme lui le ridicule, la manie ou le tic du jour; mais il n'y mettait aucune acrimonie philosophique, étant trop homme du monde pour cela, et il s'amusait des sots, cultivant avec soin ces grosses fleurs de bêtise et les -arrosant, pour les faire épanouir, d'une pluie de sarcasmes incompris. Ce qu'il détestait le plus, c'étaient les ennuyeux solennels, les tartufes-prud'hommes, les ânes sérieux, comme il les appelait.

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