NESTOR ROQUEPLAN
On s'est un peu moqué des soins qu'il prenait sur la fin de sa vie pour prolonger une jeunesse passée depuis longtemps, si Ton s'en rapporte aux dates, mais qui, si elle ne florissait pas sur son visage, souriait toujours dans son esprit et dans son caractère. Nestor ne pouvait avoir* plus de trente ou trente-cinq ans : cela lui était impossible de vieillir, comme à ces jeunes premiers qui jouent à perpétuité les rôles d'amoureux où de vrais jeunes gens ne sauraient les remplacer. Singulier phénomène, Roqueplan était, pour toujours et sans circonstances atténuantes, condamné à la jeunesse, — eût-il atteint Tâge d'un patriarche. — Déjazet est un des plus frappants exemples de cette anomalie : ayant plus que l'âge d une grand' mère, elle ravit tout le monde dans les rdles de pages et de chérubins d'amour. C'est là souvent un malheur et toujours un inconvénient.
Dans la vie de tout individu remarquable, il y a une époque relativement heureuse et brillante, où ses facultés se développent en harmonie . avec les manières de ses contemporains. Il répond mieux qu'un autre à l'idéal du moment. C'est lui qu'on admire et qu'on se propose pour modèle. On imite ses chapeaux et ses gilets; ses bons mots font toujours rire; on les répète, on les cite dans les journaux ; le cabaret où il prend ses repas devient à la mode, et les mets qu'il préfère sont demandés ; les plus audacieux n'oseraient proclamer jolie une femme qu'il aurait trouvée laide, et s'il porte à sa
boutonnière un camélia blanc, soyez sûrs que personne ne se risquera à en mettre un rouge. Mais le temps passe, le milieu dans lequel rayonnait la personnalité acceptée de tous se modifie et se dé" fait, les amis disparaissent peu à peu, entraînés par la vie et par la mort; les idées varienti les modes changent : autres temps, autres guitares! et celui qui, par don fatal, ne peut vieillir, est regardé avec une sorte d'étonnement par les générations nouvelles. 11 a beauôtre plus au couraqt que personne, n'ignorer rien des actualités en vogue, devancer même les changements, se livrer aux folies, aux soupers, à tous les plaisirs bruyants avec plus d'entrain et de santé que les mineurs et les petits-crevés (un mot de lui), il a été^ et on lui en veut presque d'être encore. En réalité, on ne vit que dix ans, de vingt à trente; c'est ce qui a inspiré au poète grec Ménandre ce vers mélancolique :
Us sont aimés des dieux ceux-là qui meurent jeunes,
On ne peut cependant pas se supprimer, et il faut se résignera se survivre, à s'effacer, à rentrer dans l'ombre avant qu'on vous y pousse par les épaules; mais cela est dur, surtout quand on se sent plein de feu, d'idée et de vigueur; et croyez que Nestor Roqueplan est mort de ce chagrin-là, en prenant pour prétexte une hypertrophie du cœur.
Si mai 1870.
J. BOUCHARDYi
VÈ EN 1810. — HOAT EN 1870
Une chose nous surprend dans les notices consacrées par les journaux à ce pauvre Joseph Bouchardy, qui est mort âgé de cinquante-neuf ans à peine, c est qu'on en parle comme d'un burgrave du mélodrame, d'un Job le maudit plus que centenaire, dernier échantillon d'une race disparue. Bouchardy est-il, en effet, si éloigné de nous que cela, et si profondément enfoncé dans la nuit des temps? S'est-il passé tant de siècles entre la première représentation de Gaspardo le pêcheur et celle de r Armurier de Santiago? Nous ne le pensons pas. Mais le temps va si vite aujourd'hui, on est si rapidement emporté, que lorsqu'on retourne la tête, les objets près de voustout à Theure sont déjà évanouis dans un lointain confus.
Ce sentiment est naturel aux jeunes générations, qui ne conçoivent pas qu'on ait vécu. quand elles n'étaient pas nées encore, et qu'on ait obtenu d'immenses succès avec des ouvrages tout à fait eifi de-*
• hors des idées du jour. Les triomphes, pourtant Irès-réels, de Bouchardy leur semblent inexplicables, et d'ailleurs ils remontent à des époques fabuleuses, antéhistoriques, à Tâge de la pierre et des habitations lacustres ; qui peut se souvenir de telles choses? La vérité est que Bouchardy n'était pas beaucoup plus âgé que la plupart de ceux qui vont criant toujours : « Place aux jeunes ! » mais il avait su de bonne heure faire sa trouée et planter sa bannière sur la citadelle conquise. Les jeunes maintenant doivent être contents des vieux, qui mettent à déguerpir et à leur laisser le champ libre un empressement des plus louables. Qu'ils montrent tout à leur aise leur génie, et qu'à la vieille formule démodée de Joseph Bouchardy ils en substituent une autre toute lieuve, nous ne demandons pas mieux.
Nous avons connu Bouchardy à Tàge de vingt ans, dans le petit cénacle qui se groupait autour de Pétrus Borel le lycanthrope, et dont faisaient partie Gérard de Nerval, Jehan Dugeigneur, Augustus Mac Keat (Auguste Maquet) , Philothée O'Neddy (Théophile Dondey), — car il était d'u- "sage alors de donner un peu de bizarrerie et de truculence à son nom trop bourgeois, — Napol Tom, qu'il ne faut pas confondre avec Napol le Pyrénéen, Alphonse Brot, Jules Vabre, votre serviteur el quelques autres qu'il est inutile de désigner, car ils se sont dispersés dans la vie sans laisser de traces. Bouchardy, quoique grand admirateur de