ALEXANDRE SOUMET
Alexandre Soumet, que recouvre un oubli immérité, a joui, vers 1820, d'une grande réputation poétique ; seulement il a eu le malheur de venir trop tôt et de se produire dans une phase intermédiaire et transitoire. L'aurore du romantisme commençait à poindre et glissait à l'horizon de furtives lueurs. Soumet était un des coryphées de l'école naissante: mais il fut bientôt remplacé, et la douce et tremblante clarté de son étoile fut obscurcie par le soleil levant de Victor Hugo, que Chateaubriand venait de baptiser enfant de génie. De cette façon, il est resté romantique pour les classiques et classique pour les romantiques. S'il eût fait son apparition plus tard, nul doute qu'il n'eût pleinement adhéré aux doctrines nouvelles, et il fût resté ainsi plus longtemps contemporain. Mais, en fait d'art, dans les époques de révolution littéraire, quelques années font beaucoup.
Dans ses rapports avec l'école classique, Soumet
avait conservé non pas l'horreur du mot propre absolument, mais une pente naturelle à la périphrase. Ses vers, assez amples , pèchent par la monotonie du rhythme, et leur élégance souvent affectée fatigue bien vite. Ce sont de beaux vers dans la bonne et la mauvaise acception du mot, et il ne semble pas avoir tenu compte de ce cri naïf de Talma aux auteurs qui lui apportaient des pièces : « Surtout, pas de beaux vers ! » On n'imagine pas les orages qui écla- 1 aient au parterre du Théâtre-Français lorsque le More de Venise^ iTdidmiipdir Alfred de Vigny, redemandait en grinçant des dents ce mouchoir appelé prudemment tandeau dans la vague imitation shakspearienne du bon Ducis. La cloche se nommait Y airain sonore , la mer, l'élément humide ou liquide, et ainsi de suite. Les professeurs de rhétorique restaient atterrés devantTaudace de Racine, qui avait désigné les chiens par leur nom dans le Songe d'Athalie, — molosses eût été mieux ! — et ils invitaient les jeunes poètes à ne pas imiter celte licence du génie. Le premier qui écrivit c/oc/i^ fit donc une action énorme : il s'exposait à ne plus être salué par ses meilleurs amis et risquait d'être exclu de partout. Ce sont de ces courages dont on ne sait pas assez gré aux poètes des périodes crépusculaires, des services qu'on oublie trop vile. Soumet a rendu quelquesuns de ces services, et a ménagé la transition d'un art à l'autre. Son œuvre, qu'on ne lit plus, est considérable et se distingue par de grandes qualjtés d'imagination, de couleur et d'harmonie ; outre ses