J. BOUCHARDY
testaments pris, repris, déchirés, brûlés; d'actes de naissance perdus, retrouvés; de marches, de contre-marches, de surprises, de trahisons, de resurprises, de retrahisons, de poisons, de contrepoisons et de toutes les machines mélodramatiques si habilement manœuvrées par l'auteur. 11 y a de quoi devenir fou ! Ne tournez pas la tête un instant, ne fouillez pas dans votre poche, ne nettoyez pas le verre de votre lorgnette, ne regardez pas votre jolie voisine : il se sera passé dans ce court espace de temps plus d'événements extraordinaires que n'en comporte la vie d'un patriarche ou la durée d'un mimodrame en vingt-six tableaux, et vous ne pourriez plus rien comprendre à ce qui suit, tant l'auteur est habile à ne pas laisser un moment de répit à l'attention. Quel terrible homme! ni développements, ni explications, ni phrases, ni dialogue : des faits, rien que des faits, et quels faits, grands dieux ! de vrais miracles qui semblent à tout le monde très-simples et très-naturels ! La poétique de Bouchardy peut se résumer par cet exemple : — Toi ici! par quel prodige? mais tu es mort depuis dix-huit mois! — Silence! c'est un secret que je remporterai dans la tombe, répond le personnage interpellé. Cette explication suffit, et l'action continue sa marche. »
Ce qui faisait la force de Bouchardy, c'était son sérieux profond , sa conviction inébranlable. Il croyait que c'était arrivé, pour nous servir de la formule moderne, et bien heureux en art celui qui
a cette foi, car il la communique aux autres, et domine son public. Il aimait à développer ces beaux et grands lieux communs qui sont le fond même de l'âme humaine, et qui font naître sur les lèvres du sceptique un mauvais rire : l'amour paternel, la fidélité, le dévouement, la loyauté chevaleresque, le point d'honneur, et tous les nobles motifs qui peuvent déterminer l'action. Ces choses depuis sont devenues ridicules, et le naïf Bouchardy s'en étonnait en voyant Tinsuccès de ses dernières pièces, où il avait mis la même somme de talent que dans les premières. Ce qui lui manqua toujours, c'est le style, cet émaril qui rend éternelles les œuvres qu'il revêt. Il est trop occupé de ses charpentes pour s'inquiéter beaucoup de ses phrases. Dans le vrai sens du mot, « il était du théâtre ». Cette qualité, chez lui, primait toutes les autres.
Bien que l'ombre soit descendue trop rapidement sur lui, il a tenu une assez grande place dans ce temps-ci. Toute proportion gardée, il était à peu près à Hugo ce que Marlowe fut à Shakespeare, et nous ne pouvons, nous l'un des derniers survivants de l'école, laisser ce vieux romantique s'étendre dans la tombe sans les honneurs qui lui sont dus.
7 juin 1870.