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faille, d'une sveltesse robuste, à la mine fiùre et hardie ; il portait les cheveux coupés en brosse, des moustaches retroussées en croc, une longue barbe pointue, c< effroi du bourgeois glabre. » La barbe, si généralement admise aujourd'hui, paraissait encore à cette époque une chose farouche, barbare et monstrueuse. Mais les peintres romantiques ne tenaient pas à réaliser l'idéal du parfait notaire ; ils recherchaient tout ce qui pouvait les distinguer des philistins. Eugène Dévéria avait le goût des ajustements fastueux comme un Vénitien du seizième siècle. Il aimait le satin, le damas, les joyaux, et se serait volontiers promené en robe de brocart d'or comme un Magnifique de Titien ou de Bonifazio. Ne pouvant porter tout à fait le costume de son talent, il essayait de modifier l'affreux habit moderne. Ses fracs évasés, rejetés sur les épaules, faisaient miroiter de larges revers de velours, et dégageaient la poitrine bombée par des gilets en forme de pourpoint. Ses chapeaux rappelaient le feutre de Rubens. De fortes bagues avec des pierres gravées pour chaton, d'épaisses chevalières d'or brillaient à ses doigts, et quand il allait dans la rue, un ample manteau drapé à l'espagnole complétait ces élégantes excentricités pittoresques.
Ces fantaisies de costume sembleraient étranges maintenant, mais alors on les trouvait naturelles : — le mot artiste excusait tout, et chacun, poète, peintre ou sculpteur, suivait à peu près son caprice.
L'atelier d'Eugène Devéria élait situé rue de TEst \ dans la maison de- M. Pelitot, où logeait aussi le statuaire Cartellier, et l'artiste Toccupait de moitié avec Louis Boulanger, qui achevait son Mazeppa pendant qu'Eugène travaillait à sa Naissance de Henri IV. Ces deux oeuvres, qui firent époque parmi les premières réalisations des théories romantiques, furent élaborées fraternellement sous le même toit; mais Eugène Devéria demeurait dans sa famille, rue Notre-Dame-des-Champs, tout près de Victor Hugo, dans la maison duquel se réunissait ce qu on a depuis appelé le Cénacle. — En ce tempslà, les peintres et les poètes se fréquentaient beaucoup, échangeant de mutuelles admirations. Quoique le précepte Ut pictura poesis fût classique, il avait cours dans la nouvelle école, et certes le talent de tous gagna à cette familiarité des deux arts. Comme Louis Boulanger, Eugène Devéria était un lettré, il faisait de jolis vers, et avait tout ce qu'il fallait pour comprendre la grande révolution littéraire d8nt le poète des Odes et Ballades était le promoteur. Il se distingua par sa pétulante chaleur d'applaudissements aux tumultueuses représenta tiojfis à'Hernani^ où il menait une bande d'artistes et de rapins ; tant que la lutte dura, il fut de toutes les batailles de la nouvelle école. Le romantisme élait chez lui chez les Devéria, comme on disait alors. En effet, ils
* Henri Regnauld a occupé cet atelier aussitôt après la mort d'Eugène Devéria. [yo'w Correspondance de Henri Regnauld. Bibliothèque Cjiarpenlier.)
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élaient deux, Achille et Eugène ; Achille était l'aîné, et si les nécessités de la vie ne l'eussent forcé à une production incessante, il eût sans doute laissé un grand nom, car il n'était pa» moins bien doué que son frère ; et dans son œuvre presque innombrable qu'on recherchera plus tard, lilhographies, vignettes, portraits, compositions de toutes sortes, on trouve toujours un dessin souple, libre, original, et d'une élégance florentine qui suppose beaucoup de science. L^époque tout entière y revit avec ses modes, ses tournures, ses affectations et ses excentricités caractéristiques. La maison des Devéria était donc un des foyers du romantisme; on y voyait Sainte-Beuve, Alfred de Musset, Fontaney, David (d'Angers), Planche, Louis Boulanger, Abel Hugo, PauIFoucher,Petrus Borel, Pacini, Plantade et bien d'autres. Le grand maîlre y venait lui môme souvent.
Eugène Devéria était élève de Girodet, on ne le dirait guère ; mais Eugène Delacroix eut pour maîlre Guérin. Qui pourrait le croire? La Naissance de ff^ri JF ne rappelle pas plus Atala et Chactas que la Barque du Dante ne rappelle le Marcus Sextus.
Il est difficile, maintenant que la révolution est accomplie, de faire comprendre l'effet que produisirent les lableaux des deux jeunes maîtres, Pun si éclatant, l'autre si robuste de couleur ; celui-là si joyeux et celui-ci d'une âpreté si sombre, parmi les contre-épreuves de plus en plus pâles de l'école cxpiranle de David ; et il est bon de replacer ces
œuvres dans les milieux qui les virent naître, pour joindre leur mérite relatif à leur mérife absolu.
Le champ de bataille resta à Delacroix, plus éner^ gique, plus persistent et d*un génie plus complexe. Eugène Devéria ne dépassa point son premier effort. Son coup d'essai fut son chef-d'œuvre.
Sans doute il y a des qualités brillantes, une couleur aimable, une facilité prodigieuse dans le Ptiget montrant un groupe, à Louis XIV; dans la chapelle de , Sainte-Geneviève à Notre-Dame de Lorette; dans le Louis-Philippe à la Chambre des députés; dans la Marie Stuart écoutant sur Téchafaud la lecture de son arrêt de mort; dans la Chapelle des Doms à Avignon; maiscen'est plus la belle et solide couleur vénitienne, ni Texécution magistrale de Tœuvre qui valut à Tartiste sa réputation et qui la lui maintiendra quand on fera le bilan de ce siècle. On reste par un tableau cpmme par un livre. Heureux qui a fait un chef-d'œuvre, fût-il unique!
Nous déliant de nos impressions de jeunesse à travers lesquelles la Naissance de Henri IV nous apparaissait avec sa fraîche et neuve splendeur, parée de toutes les séductions de la palette, après le long jeûne de couleur que l'école pseudo-classique avait infligé aux yeux, nous sommes allé revoir au Luxembourg, où elle se trouve, cette toile qui semblait si merveilleuse en 1827; elle a parfaitement supporté l'épreuve du temps. Son chaud et lumineux coloris s'est harmonisé sous la patine des années, et nous avons, aujourd'hui comme autre-
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fois, admiré celte composition adroitement groupée en pyramide, ce rapport des tons entre eux, cette manière souple et abondante, ce parfait sentiment du style d'apparat, ces charmantes têtes de femmes, ce nain portant un perroquet, et ce grand chien qu'on croirait échappé d'une scène de Paul VérO' nèse.
Tout cela est peint en pleine pâte, avec une hardiesse, une sûreté et une aisance magistrales ; les figures se relient les unes aux autres soit par un geste, soit par un rappel de ton ; les fonds s'éclairent ou s'obscurcissent d'une façon logique derrière les personnages, et l'aspect général frappe par une unité de plus en plus rare. La Naissance de Henri IV n'est pas une marqueterie de morceaux étudiés séparément et réunis d'une manière quelconque, c'est un tableau où tout se lient, fait d'une seule palette et d'une même brosse. Nous croyons que les délais voulus écoulés, il tiendra glorieusement sa place au Louvre dans le salon carré, tribune de l'école française, et sauvera de l'oubli le nom jadis si sonori^ d'Eugène Devéria.
(Moniteur, 15 février 1805.)
CAMILLE FXERS
Camille Fiers, paysagiste de beaucoup de-talent, fut le maître de Cabat et l'un des premiers alla étudier la nature chez elle ; il précéda dans celte voie Jules Diipré, Théodore Rousseau et la phalange romantique du paysage, et son nom, un peu moins sonore aujourd'hui, eut alors son retentissement. C'était un coloriste tendre et frais, amant des ombrages humides, des étangs bordés de joncs, des petites rivières barrées par des vannes de moulin, des grasses prairies, où les vaches ont de l'herbe jusqu'au poitrail ; des chaumières dardant leurs tirebouchons de fumée à travers les arbres, des sentiers bordés de haies où brille comme un coquelicot^ la jupe rouge d'une paysanne; des ponts rustiques Jii haut desquels, jambes pendanles, un enfant jette sa ligne, et pour horizon il se contentait d'un humble coteau, mettant son ourlet bleuâtre au bord du ciel. Sur tout cela il faisait flotter des ciels légers, pommelés de fins nuages blancs, dorés de lumière.