‹ Histoire du romantismeChapitre 30 sur 37 · HIPPOLYTE MONPOU · texte numérisé non relu

HIPPOLYTE MONPOU

suspensions de césure, qui le rendaient plus propre que tout autre à mettre en musique les vers des novateurs, rendus également ennemis des périodes carrées par la lecture des anciens et de Ronsard.

Pendant longtemps, Hippolyte Monpou, de même que tous les poètes dont il traduisait les vers, fut regardé par les bourgeois électeurs et éligibles comme un écervelé, comme un furieux qu'on avait tort de laisser chanter sans muselière ; quand il s'asseyait au piano, l'œil en feu, la moustache hérissée, il se formait autour de lui un cercle de respectueuse terreur : aux premiers vers de VAndalouse, les mères envoyaient coucher leurs filles et plongeaient dans leurs bouquets, d'un air de modeste embarras, leur nez nuancé des roses delà pudeur. La mélodie effrayait autant que les paroles 1 Peu à peu, cependant. Ton finit par s'y faire ; seulement, on substituait, ^^in^ à sein bruni, et Ton disait :

C'est la maîtresse qu'on me donne...

au lieu de : ,

C'est ma maîtresse, ma lionne...

qui paraissait, en ce temps-là, par trop bestial et monstrueux.

Une foule de romances, toutes plus charmantes les unes que les autres et dont plusieurs sont devenues populaires, répandirent la réputation de Tauteur, qui put enfin aborder le théâtre, objet de tous

256 NOTICES ROMANTIQIES.

ses vœux. Le Luthier de Vienne^ les Deux Reines y Piquillo, — dont les jolies paroles étaient dues à la collaboration d'Alexandre Dumas et de Gérard de Nerval, — le Planteur et la Chaste Suzanne, à la Renaissance, se succédèrent rapidement, et la mort surprit Monpou sur la partition inachevée de Lambert Simnel. Cette partition, qui dénote un grand progrès, achevée par Adolphe Adam avec une délicatesse discrète, une conscience et une piété d'artiste qui font honneur à son talent et à son cœur, a été représentée à TOpéra-Comique avec le plus grand et le plus légitime succès.

Nous ne sommes pas de ceux qui attendent qu'un homme sqit mort pour lui trouver du génie ; les admirations posthumes nous touchent peu, et ce que nous disons de Monpou devenu une pincée de poussière, nous l'aurions dit de Monpou se promenant sur le boulevard en fumant uYi cigare ou en ruminant quelque mélodie : Lambert Simn^Z renferme des morceaux qui ne dépareraient l'œuvre d'aucun . maître et qui n'auraient besoin, pour être jugés excellents, que d'avoir quelques douzaines d'années de plus et d'être signés d'un nom étranger. Le canevas sur lequel Monpou a brodé sa musique n'est pas des plus neufs, mais cela importe peu.

19 septembre 1841.

Monpou, que nous avons connu jadis, était un

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musicien romantique et littéraire : il aimait fort la * ballade et il en cherchait dans les œuvres des poêles de ce temps ; tout Alfred de Musset y avait passé, et nous nous souvenons encore d'avoir entendu Monpou chanter: «Avez- vous vu dans Barcelone...» avec une verve endiablée, des poses et des gestes comme Hoffmann en donne à ses musiciens fantastiques. Kreisler eût paru froid à côté de lui. Il cherchait Toriginalité et la trouvait souvent. Jamais compositeur n'eut pour son art un amour plus furibond et plus enthousiaste ; nul ne se ménageait moins. Quand il [était au piano et qu'il se sentait compris après avoir chanté une romance, il disait : <c Et celle-là, comment la trouvez-vous ? » et il continuait ainsi, à notre grand plaisir, jusqu'à ce que les bougies arrivées à leur fin fissent éclater les bobèches. Il croyait comme nous aux sérénades, aux alcades, aux mantilles, aux guitares, aux castagnettes, à toute celte Italie et à cette Espagne un peu de convention mises à la mode par Fauteur de Don Paëz, de Portia et de la Marquesa d*Amaeguu Il mettait sur ces couplets tapageurs, écervelés et hardis comme des pages, une musique étincelante et folle, pleine de cris bizarres et de porlemenls de voix à Fandalouse, qui nous plaisait fort. « Gastibelza^ Vhomme à la carabine, » cette guitare profondément espagnole de Victor Hugo, avait inspiré à Monpou une mélodie sauvage et plaintive, d'un caractère étrange, qui resta longtemps populaire, et que nul romantique, s'il en reste encore, n'a ou-

bliée. Les poètes aimaient beaucoup ce musicien qui respectait leurs paroles et ne dérangeait pas l'économie de leurs strophes savantes. Monpou aimait les rhythmes difficiles, et prétendait que les coupes peu usitées amenaient des motifs nouveaux. Bref, il a été Tun des nôtres et comme le Berlioz de la ballade.

C'était une joie quand il arrivait dans un de ces ateliers de peintre qui alors servaient de salon aux littérateurs, suivant le précepte d'Horace, Utpictura poesis^ et chacun lui tendait une cigarette, qu'il jetait à moitié fumée, pour se mettre au piano. Le Monpou du théâtre fut moins romantique : chacun, en passant cette porte qui conduit de la salle à la scène, se courbe toujours un peu et y laisse quelque lambeau de son individualité. 11 obtint pourtant des succès qui promettaient un heureux avenir ; mais il mourut jeune encore, et n'ayant pas donné sa mesure. Puisque son nom reparaît sur l'affiche, nous en avons profité pour dessiner quelques traits d'une physionomie originale qu'on a trop tôt oubliée et qui avait bien sa valeur. La galerie romantique offrirait une lacune si le médaillon de Monpou n'y était suspendu, d'autant plus que cette école, si fertile en poètes et on peintres, l'était fort peu en musiciens, nous ne savons trop pourquoi.

2 décembre 1807.

HÉ EN iSOS. — MORT EN 1870

Ce fut une destinée âpre, tourmentée et contraire que la sienne. Comme. le poêle Théophile de Viau le dit de lui-même : Il était né « sous une étoile enragée. » Toujours sa barque fut battue des flots et des vents, noyée à demi d'écume, assaillie de la foudre, repoussée du port et remportée en pleine mer au moment d'aborder; mais à la poupe était assise une inflexible volonté, que la chute de Tunivers n'eût pas ébranlée et qui, malgré les voiles en pièces, les mais brisés, la carène faisant eau de toutes parts, poursuivait imperturbablement sa route vers ridéal.

Personne n'eut à l'art un dévouement plus absolu et ne lui sacrifia si complètement sa vie. En ce temps d'incertitudes, de scepticisme, de concessions aux autres, d'abandon: de soi-même, de recherche du succès par des moyens opposés, Hector Berlioz n'écouta pas un seul instant ce lâche tentateur qui se penche, aux heures mauvaises, sur le

fauteuil de Fartiste, et lui souffle à roreille des conseils prudenls. Sa foi ne reçut aucune atteinte, et, même auxplu^ tristes jours, malgré ^indifférence, malgré la raillerie, malgré la pauvreté, jamais ridée ne lui vint d'acheter la vogue par une mélodie vulgaire, par un pont-neuf rhythmé comme une contredanse. En dépit de tout, il resta fidèle à sa conception du beau : s'il fut un grand génie, on peut le discuter encore, — le monde est livré aux controverses, — mais nul ne penserait à nier qu'il fut un grand caraclère.

Dans cette renaissance de 1830, il représenle ridée musicale romantique :.la rupture des vieux moules, la substitution de formes nouvelles aux invariables rhythmes carrés, la richesse compliquée et savante de l'orchestre, la fidélité de la couleur locale, les.effets inattendus de sonorité, la profondeur tumultueuse et shakspearienne des passions , les rêveries amoureuses ou mélancoliques, les nostalgies et Içs postulations de Tâme, les sentimenis indéfinis et mystérieux que la parole ne peut rendre, et ce quelque chose de plus que tout, qui échappe aux mots et que font deviner les notes.

Ce que les poètes essayaient dans leurs vers, Hector Berlioz le tenta dans la musique avec une énergie, une audace et une originalité qui étonnèrent alors plus qu'elles ne charmèrent. L'éducation musicale en France était loin d'être aussi avancée qu'elle l'est aujourd'hui. Habeneck, dévoué au grand art, risquait de temps à autre quelques-unes des

plus intelligibles symphonies de Beethoven, qu'on trouvait barbares, sauvages, délirantes, inexécutables, bien qu'on les jouât, et que les classiques d'alors prétendissent n'être pas plus de la musique, que les vers de Victor Hugo n'étaient de la poésie, et les tableaux d'Eugène Delacroix de la peinlure. Pour faire admettre le Freyschûtz de Weber, Castil- Blaze élait obligé de le travestir en Robin des Bois et d'y ajouter beaucoup du sien. Rossini lui-même, avec sa lumineuse et sourianle facilité, passait aux' yeux des sages pour une mauvaise tête musicale, un novateur dangereux qui corrompait la belle simplicité des maîtres; on lui reprochait le vacarme de son orchestre, le tintamarre de ses cuivres, le tonnerre de ses crescendo. — On conçoit aisément que dans un tel milieu Berlioz ne devait pas rencontrer beaucoup d'encouragements, mais il élait de ceux qui savent se passer de succès. Une irrésistible vocation l'avait entraîné vers son art.

Fils d'un médecin, destiné à la même profession, il quitta l'amphithéâtre pour le Conservatoire, où il étudia sous Reicha et Lesueur , il vit sa pension supprimée, et fut réduit à entrer comme choriste au théâtre des Nouveautés, à 50 francs par mois d'appointements, qui suffisaient aux sobres besoins matériels de cette vie consacrée tout entière à l'art.

Par l'horreur des formules vulgaires, le sentiment descriptif, la compréhension de la nature et le désir de faire exprimer à son art ce qu'il n'avait

pas dit encore, Hector Berlioz fut un vrai romantique, et comme tel engagé dans la grande bataille où il lutta avec un acharnement incroyable.

Il avait déjà fait une messe à quatre voix avec chœurs et orchestre, une ouverturede Wawerley, et la Symphonie fantastique^ espèce d'autobiographie musicale où Farliste fait raconter aux voix et aux murmures de l'orchestre ses rêves, ses amours, ses tristesses, ses désespoirs, ses cauchemars et ses folles terreurs nerveuses.

Très-admirée et très-applaudie par les adeptes du romantisme, la Symphonie fantastique produisit alors un effet analogue à celui des premiers morceaux de Richard Wagner exécutés en France : la représentation du Tamihauser à TOpéra donne parfaitement ridée de ce genre de succès réservé chez nous à toute œuvre nouvelle. Ce furent des discussions violentes de part et d'autre, où Turbanité ne fut pas toujours observée strictement; car en art on se passionne encore plus qu'en politique. Quoique Berlioz fût regardé généralement comme fou, cependant il inspirait cette terreur que répand autour de lui tout être qu'on sait investi d'une puissance secrète. A travers ses bizarreries, ses obscurités, ses exagérations, on devinait une éneigie que rien ne ferait ployer ; il avait dès lors celte assiette inébranlable d une force primitive et ressemblait à ce personnage panthéiste du second Faustj que Gœlhe appelle « Oréas, roc de nature. »

C'est une idée assez répandue parmi le public

que les romantiques, qu'ils soient poètes, peintres ou musiciens, s'affranchissent des règles parce qu'ils ne les ont pas apprises ou sont trop inhabiles pour n'en être pas gênés. Rien de plus faux : les novateurs ont tous possédé une science technique profonde. Pour réformer, il faut savoir. Tous ces prétendus artistes échevelés, sans frein, qui, soidisant, n'écrivaient que sous l'inspiration de la fièvre chaude, étaient au contraire des contrapuntistes consommés, chacun dans sa sphère, et en état de conclure une fugué avec une régularité parfaite. Le soin rigoureux de la forme et de la couleur, les difficultés d'architectonique, la nouveauté de détail qu'ils s'imposaient demandaient un bien autre travail que la soumission aux vieilles règles reconnues et souvent peu observées.

Son romantisme n'empêchait donc pas Hector Berlioz de mériter le prix de composition et d'obtenir le grand prix de Rome pour sa cantate de Sardanapale, un magnifique sujet traité en tragédie par lord Byron et en tableau par Eugène Delacroix.

On était alors en 1830, et Berlioz composa en l'honneur des victimes de Juillet une marche funè* bre et triomphale du plus grand caractère. Nous nous souvenons encore, avec un frisson d'enthousiasme, du passage où les âmes des héros entrent dans les cieux, sur une éclatante fanfare qui mêle les voix des anges aux acclamations déjà lointaines des hommes.

Il partit ensuite pour l'Italie, élève ayant la répu-

talion d'un maître. La musique italienne ne devait pas le charmer beaucoup, avec son insouciance de l'harmonie et son chant facile, qui ne se préoccupe ni des paroles ni de la situation, et court sur un fond uni comme les légères arabesques de Pompeï, agréable par lui-même, indépendamment de la signification. Mais cette belle et grandiose nature agit fortement sur lui et il en garda une durable impression pittoresque. Cependant les œuvres qu'il ' écrivit à Rome montrent que ses préoccupations étaient ailleurs. Alavilla Medici, sous les pins en ombelle des jardins Panfili ou Borghèse, dans la solitude du Champ romain, il pensait à Shakspeare, à Gœthe, à Walter Scott ; il faisait le Retour à la vie, la Ballade du pêcheur , la scène de l'ombre d'ffamfe^ l'ouverture du Roi Lear et de Rob-Roy.

Aucune trace de son séjour en Italie ne se remarque dans ses compositions de cette époque. Ses prédilections le poussaient vers FAUemagne, où il ne put aller. Aux représentations des acteurs anglais, qu'il suivait en admirateur passionné de Shakspeare, à force de lui voir représenter Ophélie, Cordélia, Porlia, et toutes ces charmantes héroïnes si tendres et si romanesques; il s'éprit de miss Smilhson, une actrice de grand talent et de grande beauté, qu'il épousa, et dont la maladie, à son retour de Rome, l'empêcha de visiter la patrie de Bach^ de M-^zart, d'Haydn et de Beethoven. Henri Heine raconte que Berlioz, au temps de sa passion, pour admirer son idéal de plus près, et peut-être n'ayant pas assez

d'argent pour payer une stalle tous les soirs, s'était engagé comme timbalier dans l'orchestre, où il se démenait avec une singulière frénésie, tapant sur ses timbales comme le roi nègre de Freiligrath tapait sur son tambour, surtout aux entrées tragiques de l'actrice adorée.

La symphonie d'Haro/d, qu'il composa vers ce temps-là, fut accueillie plus favorablement que ne le furent depuis ses autres œuvres. La Marche de pèlerins qu'elle renferme fut redemandée et obtint le même succès que 'la Marche du Tannhauser aujourd'hui. Cela ne veut pas dire que ce morceau fût supérieur au reste de Fœuvre, qui contient des beautés de premier ordre; mais le rhythme obligé d'une marche rend l'idée musicale plus sensible aux oreilles, qui ont besoin qu'on leur scande les vers d'un poëme el qu'on leur balte la mesure d'une partition.

Si Berlioz comptait un grand nombre de négateurs et de déiracteurs, il avait un partisan dont on ne pouvait Mcuser la compétence, Paganini, ce diable elcel ange du violon, qu'on accusait d'avoir enfermé l'âme d'une maîtresse dans le cercueil sonore de son instrument. L'inimitable et fantastique virtuose, qui faisait croire à la puissance des incantations, admirait passionnément Berlioz, et lui, l'avare, dont on npftonlail des légendes à faire trouver Harpagon prodigue, devenu généreux comme un roi d'Asie, envoyait à l'artiste vingt mille francs en reconnaissance du noble plaisir que cette œuvre lui avait causé.

Nous ne pouvons suivre, composition par composition, dans ces quelques pages, la carrière musicale de Berlioz. Il aborda le théâtre et donna Bmvenuto Cellini à l'Opéra. Le livret était d'Emile Deschamps et d'Auguste Barbier. Madame Stoltz remplissait le rôle d'Ascanio. La musique, du plus délicat travail, abondait en choses charmantes, en motifs pleins d'originalité ; mais il était décidé que Berlioz manquait de mélodie, et, malgré le délicieux air de la Mélancolie^ si bien chanlé par madame Stoltz, le beau chant des ciseleurs :,

Les métaux, ces fleurs souterraines Qui ne s'ouvrent qu'au front des reines, Des papes et des empereurs ;

le suave et le large andante de Cellini :

Sur les monts les plus sauvages, Que ne suis-je un simple pasteur?

la chanson d'une grâce si plaintive :

Heureux les matelots 1 Ils s'en vont sur les flots ;

malgré le joyeux tumulte du carnaval qui travers sait la pièce, l'opéra de Berlioz n'eut que trois ou quatre représentations. Lorsqu'on reprend tant d'œuvres insignifiantes, démodées et d'une désespérante banalité de facture, on ferait bien mieux de remettre à la scène celte œuvre hardie, originale, pleine d'innovations, qu'on accepterait aisémeiit aujour-

d'imi et qui aurait peul-êlre la chance d'un succès posthume.

Non pas découragé, mais ne pouvant réussir au théâtre qu'en faisant des concessions qui répugnaient à sa nature hautaine, Berlioz se réduisit aux symphonies dramatiques, comme la Damnation de Faust et Roméo et Juliette, qu'il faisait jouer à ses frais sur cette scène idéale qui n'a besoin ni de décors ni de costumes, et où la fantaisie du poète règne en maîtresse. La Damnation de Faust contient précisément ce qui manque au Faust, d'ailleurs si remarquable, de Gounod : la profondeur sinistre et mystérieuse, Tombre où scintille vaguement l'étoile du microcosme,' l'accablement du savoir humain en face de l'inconnu, Tironie diabolique de la négation et la fatigue de l'esprit s'élançant vers la matière. Certes le Faust tel que Gœlhe le concevait n'a jamais été mieux compris. Il nous est resté de la scène du jardin un souvenir délicieux, et la marche infernale qui galope sur un thème hongrois obtint un immense succès. Que de belles choses, pas assez appréciées, dans Roméo et Juliette : le bal chez Capulet ! la sérénade et le scherzo de la reine Mab, où le compositeur lutte de poésie de légèreté et de grâce . avec ce Mercutio si spirituel, que Shakespeare n'a pu le soutenir jusqu'au bout de la pièce et le fait tuer, après quelques scènes étincelantes, par le comte Paris!

Berlioz n'était pas seulement un compositeur de premier ordre, c'était un écrivain plein de sens,

d'esprit et d'humour. 11 a fait longtemps le feuille- Ion de musique au Journal des Débats^ où il soutenait ses doctrines, attaquait tout ce qui lui semblait vulgaire, et célébrait ses dieux, Gluck et Beethoven, à qui il dressait des autels de marbre blanc comme à des immortels. Mais il ne parlait de ses feuilletons si remarqués qu'avec une secrèle amertume. Il est douloureux pour le compositeur de déposer sa. lyre pour prendre la plume, pour le poëte de nourrir sa poésie avec sa prose, pour le peintre de faire payer ses tableaux par ses lithographies; en un mot, de vivre du métier de son art. C'est une misère que chacun de nous a connue, et ce n'est pas la moins pénible à supporter. Chaque heure consacrée à ces besognes est peut-être une heure d'immortalité qu'on se vole; ce temps perdu, le retrouvera-t-on î et quand l'incessant labeur vous aura, sur le déclin de la vie, procuré quelque loisir, aura-t-on la force d'exécuter les conceptions de la jeunesse ? pourrat-on rallumer cette flamme évanouie, recomposer ce rêve emporté dans l'oubli ?

Ce sont là les vrais chagrins de l'artiste au grand cœur. De là venait cette mélancolie tragique, cette mélancolie prométhéenne de Berlioz. Il se sentait un titan capable d'escalader le ciel et d'affronter Jupiter, et il lui fallait rester cloué sur la croix du Caucase, avec des clous de diamant, par la Force et la Puissance, comme le héros d'Eschyle, le flanc fouillé par le bec d'un vautour ; et encore n'eut-il pas cette consolation que les deux mille Océanides,

transportées par des chars ailés, vinssent pleurer en chœur au pied de sa montagne.

VEnfance du Christ^ oratorio d'une naïveté charmante, et où la musique s'amuse à balbutier les premières paroles du Dieti nouveau-né, qu'accompagne le chant des anges, parut être mieux comprise du public.

Les amis de Berlioz lui disaient, en présence de spectateurs assez nombreux : « Eh bien, les voilà qui viennent. » Avec un sourire mélancolique, il répondit : « Oui, ils viennent; mais, moi, je m'en vais. »

Sa dernière tentative a été Fopéra des Troyens^ donné au Théâtre-Lyrique; il en avait écrit le poème, dédaignant, comme Wagner, de s'adresser à un faiseur de livret. Il croyait, ainsi que Gluck, qu'au théâtre, la parole et la note devaient être étroitement unies, et il n'admettait pas ces coupes d'airs, de cavatine, qui arrêtent l'action. Il y a de grandes beautés dans cet opéra si en dehors des habitudes du public; un large et pur sentiment de l'antiquité y règne, et il y passe par moments, avec un éclat de clairon, comme un souffle de poésie homérique.

Cette popularité dont il n'a pas joui en France, où cependant il comptait d'ardents admirateurs, il l'avait obtenue depuis longtemps à Tétranger. L'Allemagne le connaissait et l'applaudissait; on le nommait parmi les grands maîtres modernes. Mais chaque jour sa tristesse devenait plus sombre et plus

amère; le chagrin sculptait de plus en plus profondément cette belle tête d'aigle irrité, impatient de l'espace et auquel on refuse l'essor. Cette blonde crinière, qu'il secouait jadis si éperdûment, en conduisant à l'orchestre quelque chef-d'œuvre, avait blanchi depuis longtemps. Ce stoïque de l'art, qui avait souffert si patiemment pour le beau, dont l'amour-propre avait dû saigner tant de fois, ne put résister à la perte d'un fils adoré. Il s'enveloppa d'ombre et de silence, puis mourut. Il n'y a que les farouches et les hautains pour avoir de ces tendresses.

(Journal officiel, 1G mars 1870.)

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