‹ Histoire du romantismeChapitre 31 sur 37 · MADAME DORVAL · texte numérisé non relu

MADAME DORVAL

Ce qui a tué madame Dorval, c'est sa trop vive sensibilité, c'est la passion, l'enthousiasme, l'âme trop prodiguée, l'huile brûlée vile dans une lampe ardente, l'indifférence, le dédain de certains grands théâtres, le silence qui se faisait autour d'un nom naguère retentissant, et surtout le regret d'un enfant perdu ; car, ainsi que le dit Victor Hugo, le grand poète :

Ces petits bras sont forts pour vous tirer en terre !

Nous connaissions à peine madame Dorval, et, cependant, il nous semble avoir perdu une amie intime : une part de notre âme et de notre jeunesse descend dans la tombe avec elle; lorsqu'on a de longue main suivi une actrice à travers les transformations de sa vie de théâtre, qu'on a pleuré, aimé, souffert avec elle, sous les noms dont la fantaisie des poêles la baptise, il s'établit entre elle et

VOUS, — elle figure rayonnante, vous spectateur perdu dans l'ombre, — un magnétisme qu'il est difficile de ne pas croire réciproque.

Quand descelle bouche aimée s'envolent les pensées secrètes de votre cœur avec les vers du mtiitre admiré que vous récilez en même temps qu'elle, il vous semble que c'est pour vous seul qu'elle parle ainsi, pour vous seul qu'elle trouve ces accents qui remuent toute une salle, pour vous seul qu'elle a choisi ce rôle, pour vous seuf qu'elle a mis celte rose dans ses cheveux, ce velours noir à son bras; réalisant le rêve des poètes, elle devient pour le critique une espèce de maîtresse idéale, la seule peulêtre qu'il puisse aimer. Les vers d'Alfred de Musset :

S*il est vrai que Schiller n'ait aimé qu'Amélie, Goethe que Marguerite et Rousseau que Julie, Que la terre leur soit légère, — ils ont aimé I

s'appliquent lout aussi justement aux feuilletonistes qu'aux poètes.

Adèle d'Hervey, Kelty Bell, Marion de Lorme, vous avez vécu pour nous d'une vie réelle; vous ne fûtes point de vains fantômes fardés, séparés de nous par un cordon de feu ; nous avons cru à votre amour, à vos larmes, à vos désespoirs : jamais chagrins personnels ne nous ont serré le cœur et rougi la paupière autant que les vôtres; et si nous avons survécu à votre mort de chaque soir, c'est Tespérance de vous revoir le lendemain plus tristes, plus plaintives, plus passionnées et plus charmantes

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