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qui nous a soutenu. Ah! comme nous avons été jaloux d'Antony, de Chatterton et de Didier!
Un grand vide se fait dans Tâme lorsque les choses qui ont passionné votre jeunesse disparaissent les unes après les autres : où retrouver ces émotiens, ces luttes, ces fureurs, ces emportements, ce dévouement sans bornes à l'arl, cette puissance d'admiration, cette absence complète d'envie qyi caractérisèrent cette belle époque, ce grand mouvement romantique qui, semblable à celui de la Renaissance, renouvela Tart de fond en comble, et fit éclore du même coup Lamartine, Hugo, Alexandre Dumas, Alfred de Musset, Sand, Balzac, Sainte- Beuve, Auguste Barbier, Delacroix, Louis Boulanger, Ary Scheffer, Devéria, Decamps, David (d'Angers), Barye, Hector Berlioz, Frederick Lemaitre et madame Dorval, disparue trop tôt de cette pléiade étincelante, dont elle n'était pas une de^ moins lumineuses étoiles !
Frederick Lemaître, que nous venons de nommer, et madame Dorval formaient un couple théâtral parfaitement assorti. C'était la vraie femme de Frederick, comme Frederick était son vrai mari, — sur la scène, bien entendu. — Ces deux talents se complétaient l'un par l'autre et se grandissaient en se rapprochant. Frederick était l'homme qu'il fallait pour faire pleîirer cette femme; mais aussi comme elle savait l'attendrir quand sa fureur était passée! quels accents elle lui arrachait! Qui ne les a pas vus ensemble, dans le Joueur par exemple, dans Peblo^
OU le Jardinier de Valence, n'a rien vu; il ne connaît ni tout Frederick, ni toute madame Dorval. Frederick doit aujourd'hui se sentir bien veuf.
Ce bonheur d'avoir rencontré un talent pareil au sien, avec qui elle puisse engager une de ces belles luttes dramatiques qui soulèvent les salles, a manqué, jusqu'à présent, à mademoiselle Rachel.
( Le talent de madame Dorval était tout passionné, non qu'elle négligeât l'art, mais Tari lui venait de l'inspiration; elle ne calculait pas son jeu geste par geste, et ne dessinait, pas ses entrées et ses sorties avec de la craie sur le plancher : elle se mettait dans la situation du personnage, elle l'épousait complètement, elle devenait lui, et agissait comme il aurait agi : de la phrase la plus simple, d'une interjection, d'un oh! d'un mon Dieu! elle faisait jaillir des effets électriques, inattendus, que l'auteur n'avait pas même soupçonnés. Elle avait des cris d'une vérité poignante, des sanglots à briser la poitrine, des intonations si naturelles, des larmes si sincères, que le théâtre était oublié et qu'on ne pouvait croire à une douleur de convention.
Madame Dorval ne devait rien à la tradition. Son talent était essentiellement moderne, et c'est là sa plus grande qualité : elle a vécu dans son temps, avec les idées, les passions, les amours, les erreurs et les défauts de son temps; dramatique et non tragique, elle a suivi la fortune des novateurs, et s'en est bien trouvée. Elle a été femme où d'autres se seraient contentées d'être actrices : jamais rien de si
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vivant, de si vrai, de si pareil aux speclatricea de la salle ne s'était montré au théâtre : il semblait qu'on regardât, non sur une scène, mais par un trou, dans une chambre fermée, une femme qui se serait crue seule.
Le Théâtre-Français doit avoir le remords de ne s'être pas attaché celte grande actrice, comme il aura plus tard le regret d'avoir laissé Frederick, un acteur plus grand et plus vaste que Talma, s'abrutir à la Porte -Saint-Martin ou courir la province.
Nous avons au moins une consolation : ces éloges, fleurs funèbres que nous jetons sur la tombe de la grande actrice, nous n'avons pas attendu qu'elle y fût couchée, pour les lui offrir : elle a pu , vivante, jouir de cette admiration compréhensive et passionnée, de ces louanges enlhousiastes, ambroisie plus douce aux lèvres des artistes que le vin de la richesse dans des coupes d'or ciselées. Nous ne sommes pas de ces panégyristes posthumes qui n'exaltent que les défunts, et vous reconnaissent toutes les qualités possibles dès que vous êtes cloué dans la bière. Pourquoi ne pas être tout de suite, pour les conteçfiporains de génie ou de talent, de Tavis de la postérité? pourquoi ces effusions lyriques adressées à des ombres.^
Le plus lointain souvenir que nous ayons sut* madame Dorval, c'est la première représentalion de Marion de Lorme. Le drame venait de la prendre au mélodrame; la poésie au patois du boulevard. Aussi comme elle était heureuse et liùre ot rayonnante !
comme elle semblait 5 son aise dans celte grande passion et dans ce grand style! comme elle planait d'une aile facile, soutenue par le souffle puissant du jeune maître ! Nous la voyons encore avec ces longues touffes de cheveux blonds mêlés de perles, sa robe de satin blanc, et se faisant défaire par dame Rose.
Le dernier rôle où nous l'ayons vue, c'est Marie- Jeanne, une autre Marie, car ce nom qui était le sien lui sied à merveille. Ce n'était plus la brillante courtisane attendrie et purifiée par l'amour, c'était la pauvre femme du peuple, la mère de douleurs du faubourg, ayant dans le cœur les sept pointes d'épée, comme la Marie au Golgotha,
Ce n'était plus la haute poésie dramatique, mais c'était du moins la vérité simple et touchante qu'il fallait à son talent naturel, qu'elle avait un peu compromis dans des tentatives tragiques, dans la Lucrèce de Ponsard, par exemple; car elle aussi, la pauvre femme, ignorante dans toutes ces discussions, et qui ne savait que son cœur, avait eu un ipstant de doute et de faiblesse. Elle s'était laissée aller à l'école du bon sens et avait voulu débiter des songes comme une tragédienne du Théâtre- Français. Heureuseiiicnt, elle n'a fait qu'un pas dans cette voie fatale. Elle avait reconnu à temps qu'il ne faut pas sortir de son sillon, et que les idées et les passions de la jeunesse doivent se continuer dans la maturité du talent, non pas châtiées et refroidies, mais éperonnées et poussées avec plus
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de fougue et de fureur encore : lels ces génies qui vieillissent en devenant plus sauvages, plus ardents, plus altiers, plus féroces, exagérant toujours leur propre caractère, comme Rembrandt, comme Michel- Ange, comme Beethowcn.
(La Presse, 1" juin 1849.)